La Sibylle Dclphique
Sacrifice Je Noé, Adam et Eve sont plus grands du double que leurs descendants (fig. g). Mais Michel-Ange ne s'arrête pas là : il s'exalte sous l'empire d'une nécessité qui l'entraîne dans le sens où le porte son génie.
Ses yeux voient toujours plus grand : Adam couché sur la terre nue, et prêt à recevoir de Dieu l'étincelle de vie, est plus grand encore qu'au pied de l'arbre fatal. Dieu lui-même est plus grand dans la création du
soleil que dans la création de l'homme (fig. 6).
Autour des scènes bibliques, tout grandit de même, à mesure que Michel-Ange avance dans son travail. Les jeunes dieux assis aux quatre coins des tableaux où Jéhovah apparaît encore seul sont de stature plus forte que ceux qui accompagnent le groupe de Noé et de ses fils. Dans l'assemblée des sibylles et des prophètes, la progression est saisissante. Zacharie, qui lit au-dessus de l'entrée de la chapelle, près de l'histoire de Xoé, et qui a plus de deux fois la taille d'un homme, serait un pygmée, transporté au-dessus de l'autel, à côté du Jonas, dont le corps énorme et nu est renversé vers le ciel.
Cet agrandissement irrésistible de l'œuvre a été accompagné pour Michel-Ange, pendant trois années de labeur, par un développement intérieur de toutes les forces vives de son art.
Il a commencé à peindre la voûte en sculpteur ; les groupes du Déluge sont durement modelés, sous une lumière blafarde. Dans les premières figures de prophètes, certainement peintes après l'histoire de Xoé, le travail est encore sec et semble imiter les effets de la tempera. Dans l'énorme Jérémie, la touche est plus large et plus fondue ; comme il convient à un colosse, elle abat de grande méplats et creuse des ombres profondes. Miehel-Ange, quand il termina la voûte, était devenu maître de toutes les ressoun rs de la peinture: il avait pénétré quelques-uns îles mystères
Fig. 17.
La Sibylle Krvthrée.
du « clair-obscur », suivant le mot de Léonard. Dans les premiers jours de la Création la lumière même est étrange et douteuse. Jéhovah, lorsqu'il apparaît, n'est d'abord qu'une ombre dans la pénombre.
Les hommes réunis sur les îlots qu'envahissent les eaux du Déluge forment des groupes de statues fort massives. Les corps de femmes sont rares et aussi puissants que les corps virils. Le nu de Michel- Ange n'a jamais été voluptueux. Il est tendu à l'action, même dans le repos, et respire l'effort.
A mesure que le travail de la voûte s'avance, les corps se déforment par l'exagération de la musculature et de tout l'appareil de la force. .Michel-Ange, seul sur son échafaudage, ne consulte point le modèle vivant; il crée des corps avec ses souvenirs d'atelier et sa science d'anatomiste. Oue l'humanité ainsi conçue par un artiste dans la solitude semble vivre, c'est de quoi confondre tous les peintres.
Mais la vie de ces êtres est formidable et leur grandeur difforme.
Les têtes sont trop petites pour les corps, à la fois allongés et boursouflés. La vieille sibylle de Cumes montre les épaules d'un portefaix
et les muscles d'un lutteur. Le Très-Haut, pour séparer le soleil de la lune, lance dans le vide des bras de pugiliste (fig. 11).
Cette force débordante se dépense en mouvements violents. Les groupes, dans le tableau du Déluge, étaient comme figés par le froid du marbre ; le terrible drame n'est encore qu'un prétexte pour exposer de savantes académies. Dans la suite des scènes de la Genèse, en allant vers l'autel, les figures plus grandes gardent d'abord une majesté d'attitude qui est sculpturale. Michel-Ange, en peignant la création de la Femme, se souvenait manifestement d'un bas-relief de Jacopo délia Quercia qu'il avait admiré à Bologne, sur ce portail de San Petronio, au-dessus duquel lui-même avait érigé la statue de Jules II (fig. 8). Mais, autour des scènes bibliques, une agitation étrange s'est emparée des ignudi, dont les premiers étaient si paisiblement assis à côté de la scène du
Fig. 18. — La Sibylle Ly bique.
Déluge. Le souffle qui inquiète ces beaux corps indolents passe en ouragan à travers les scènes bibliques. Depuis la création de l'homme jusqu'à la création de la lumière. Dieu ne bénit plus : il se meut, il passe. Dans son manteau gonflé comme un nuage vivant, des génies le soutiennent et en même temps sont emportés par lui : ils figurent les puissances divines qui se traduisent en acte (fig. 10). Deux fois Jéhovah apparaît dans le même tableau, non point, comme dans les anciennes fresques italiennes, pour suivre jour par jour le récit de la Genèse, mais pour rendre sensible la courbe immense du mouvement créateur, entraîné dans une orbite pareille à celles où tournent les mondes
Les mouvements gigantesques qui expriment les actes de la création traduisent aussi des émotions et des pensées. C'est par le corps, objet essentiel de son étude, et non point seulement par le visage, que Michel- Ange fait deviner les âmes de ses créatures. Les jeunes gens nus assis aux retombées des arcs imaginaires perdent la sérénité des dieux antiques en même temps que le calme des statues. L'un d'eux rit comme un jeune faune; un autre, envahi par une terreur soudaine, est hagard, les cheveux hérissés <iïg. 12 . Les prophètes et les sybilles ont pour fonction spéciale de représenter les attitudes de l'esprit humain en face de la vérité et de l'inspiration divine. Derrière leur trône, sous leur grand livre ouvert, des génies enfants semblent former l'accompagnement musical du thème solennel qui se dégage de la figure colossale; à côté des enfants de marbre qui sont comme des blocs du monde matériel, ces génies vivants et pensifs représentent les brises et les tempêtes du monde spirituel ,fig. 13, 14); ils entraînent Kzéchiel à une sorte de discussion épique avec les voix de l'infini fig. 15); ils s'inclinent et pleurent avec Jérémie (fig. 19).
Dans les âmes des figures colossales qui sont la pensée tumultueuse de la Chapelle Sixtine il paraîtra d'abord difficile de suivre une progression correspondante à l'ordre dans lequel ces figures ont été peintes. Cependant cette progression, sans être régulière, est frappante dans quelques attitudes observées aux extrémités opposées de la voûte. A la sibylle Delphique, dont le corps est dessiné par des lignes souples, que rompt seulement le geste violent d'un bras fig. 16', s'oppose la sibylle Lybiquequi, pour remettre son livre sur le pupitre placé derrière elle, ploie son grand corps en forme d'S fig. i6\ La gravité paisible de Zacharie, attentif à sa lecture, constraste avec l'élan extatique de l'énorme Jonas fig. h et 7;. Près du prophète nu, Jérémie est écrasé sous le poids de sa douleur comme sous les ruines de Jérusalem fig. 19'.
Toutes les figures que Michel-Ange a peintes en arrivant à l'extrémité de la voûte font un effort en ébauchant un drame. La création même, qui se poursuit sur le rythme d'un hymne triomphal, commence par un prologue sombre qui semble un combat de la nuit et du jour. Dieu, en créant la lumière, étend les bras comme un nageur de l'ombre et semble lutter contre le chaos dont il dégage sa divinité (fig. 6).
Au-dessous de cette apparition, à côté du Jonas, des monceaux d'énormes cadavres convulsés et tordus sont entassés au pied de la croix qui porte le serpent d'airain; quelques vivants lèvent les yeux et les mains vers le monstre sauveur. Ces deux groupes, celui des condamnés et celui des élus, forment comme l'ébauche d'un Jugement dernier.
Les dernières figures que Michel Ange ait peintes en 151 j, avant de faire démolir son échafaudage, sont les ancêtres du Christ, rangés au-dessus des fenêtres. Ce sont des groupes assis ou à demi couchés sous les lunettes de la voûte, comme dans la prison des Limbes. Ceux-là n'ont pas vu le salut qu'ils ont préparé, selon les desseins de Dieu, en naissant et en engendrant. Ils semblent attendre, dans l'attitude accablée des familles d'émigrants assises au long des routes. J\t sur eux pèse, en s'étendant tout autour de la chapelle, la tristesse de Jérémie.
Il est difficile de distinguer ces groupes, voilés à la fois par l'ombre de la voûte et par le rayonnement des fenêtres; il faut tenter cependant de les apercevoir, pour achever de comprendre l'âme de Michel- Ange à la fin du labeur de la voûte. L'artiste avait participé de tout son être au développement de l'œuvre qu'il avait avancé, de travée en travée, depuis l'entrée de la chapelle jusqu'à l'autel. Lui aussi avait grandi, il s'était enveloppé d'ombre, gonflé d'effort titanesque et de pensées désolées.
Michel-Ange n'avait que trente trois ans quand il monta son échafaudage. Mais la jeunesse était éteinte sur son front et dans son cœur. Michel-Ange était chétif et laid, avec une tête énorme et il « en pleurait ». Le coup de poing d'un camarade d'atelier, en lui écrasant la