‹ Rome: de l'avènement de Jules II à nos joursChapitre 9 sur 14 · ROM H · texte numérisé non relu

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qui surmonta la chapelle ne reproduisit point celle qui avait été élevée au-dessus du chœur de l'église : elle fut une miniature de la coupole de Saint-Pierre, telle que Bramante l'avait conçue. Cette coupole devait abriter le tombeau du riche Siennois. Il ne reste du tombeau même que deux statues, sculptées par Lorenzetto, d'après une esquisse modelée par Raphaël. Ce sont des symboles de résurrection : Elie, qui fut emporté au ciel, et Jonas, qui paraît si souvent sur les vieux sarcophages chétiens. Le prophète sorti du monstre est devenu un Antinous.

Pour la décoration de cette coupole, la fresque ne parut point au banquier assez brillante et assez durable, il ressuscita dans sa chapelle la mosaïque, qui avait donné jadis leur magnificence aux basiliques romaines^ et qui, négligée après le XIII" siècle, avait été remplacée sur la voûte de la Chambre de la Signature par de simples fonds d'or, où les cubes étaient imités en trompe-l'œil. Un mosaïste vénitien, Aioisio di Pace, commença à exécuter en 15 16 les cartons de Raphaël. La coupole est devenue une sorte de demi-globe céleste. Les fonds bleus semblent des baies ouvertes vers le zénith. Au sommet, dans une ouverture ronde, pareille à celle de la coupole du Panthéon, le Créateur bénit le monde des astres, avec le geste du Jéhovah de la Sixtine, quand il bénit la terre. Les Planètes qui reçoivent la bénédiction du Père éternel sont les grands dieux de l'Olympe tig. 51 . Les immortels ont abdiqué leur pouvoir et chacun d'eux a pour geôlier un ange du Seigneur ; mais Jupiter n'a rien perdu de sa majesté, ni Vénus de sa beauté.

Devant ces images païennes introduites dans une église, il est permis de se rappeler les fresques que Raphaël venait d'achever au Vatican, lorsqu'il construisit la chapelle de Santa Maria del Popolo : la Philosophie honorée dans la personne de ses héros, en face de la Théologie élevée au-dessus de toutes les connaissances humaines. Mais, dans la chapelle des Chigi, l'Olympe planétaire ne rappelle pas seulement l'éclectisme de la Renaissance : il évoque les années les plus voluptueuses du paganisme rajeuni. Les dieux asservis, qui semblent veiller sur le tombeau d'un épicurien, régnent encore sans partage dans la demeure où cet homme a vécu.

Agostini Chigi se fit construire un palais dès 1509 par son compatriote Baldassare Peruzzi. L'emplacement fut choisi sur la rive droite du Tibre, dans un quartier peu bâti, que traversait la rue de la Lungara, régularisée par ordre de Jules IL Le palais du banquier n'eut aucune ressemblance avec les édifices rectangulaires qui gardaient, sous les bossages et les pilastres, la masse d une forteresse. Un jardin immensedevait

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entourer l'habitation : celle-ci fut conçue par Peruzzi comme une villa. Entre les deux ailes saillantes, le rez-de-chaussée, sur la face qui regardait les parterres, était une loggia ouverte à l'air et aux parfums.

Fig-'5i- — Coupole delà chapelle Chigi, dans l'église de Santa Maria del Popolo. Mosaïques exécutées d'après les cartons de Raphaël.

Edifice exquis et unique dans l'architecture de la Renaissance ; monument de grâce et de simplicité classique; création, comme l'a écrit Vasari, plutôt que construction : non murato, ma vcramcnto nato.

La villa de Chigi a été acquise par les Farnèse avant la fin du XVI e siècle : de là son nom de Farnésine. Elle a passé ensuite aux Bourbons de Xaples, comme le palais Farnèse. Aujourd'hui le jardin est un

petit bois inculte resserré entre les maisons de rapport. Les socles ont perdu leurs statues ; le gazon couvre les allées. A peine l'extérieur de la construction a-t-il conservé, sur la face qui regarde le Tibre, quelques traces d'un décor en grisaille dont il fut couvert par Peruzzi, l'architecte-peintre. C'étaient des graffitti exécutés suivant un procédé alors usité à Rome, aussi bien qu'à Florence. Deux couches de stuc, Tune noire, l'autre blanche, étaient successivement passées sur le mur : les traits gravés dans le blanc se dessinaient en noir. Les figures dont les silhouettes restent visibles sont des déesses ailées : l'Abondance, la Victoire.

A l'intérieur, la villa n'a presque rien perdu de sa parure, que la mort de Chigi, en 1520, a laissée incomplète. Le riche amateur avait eu le temps d'attirer chez lui les meilleurs peintres réunis à Rome et le premier de tous. Des érudits donnèrent les thèmes, tous empruntés à l'antiquité et à la mythologie. Pas une allusion à un contemporain, sauf l'écusson adopté par Chigi, celui des Délia Rovere ; pas un signe chrétien. Le décor de la villa Chigi est plus païen, avec son peuple de héros et de divinités, que les stucs et les peintures de la villa antique dont les restes ont été retrouvés naguère dans le jardin delà Farnésine 1 .

L'appartement du maître était au premier étage ; pour y pénétrer il faut des négociations. Une joie rare attend ceux qui auront la patience et la diplomatie nécessaire pour obtenir que cette porte s'ouvre.

Le grand salon offre un panorama unique du présent et du passé. Par ses huit fenêtres, le regard s'étend des deux côtés sur le Tibre et la ville. Les murs latéraux, entièrement peints, ont pris l'aspect de loggic qui laissent apparaître, entre leurs fausses colonnes, diverses vues de Rome, telle que la vit Raphaël. Entre les fenêtres et les portes les dieux de l'Olympe sont rangés. C'est le Siennois Baldassare Peruzzi qui a peint ce décor de fête.

Un artiste pour qui Sienne étaitune seconde patrie, le Sodoma, a décoré la chambre à coucher du banquier siennois ; il y a représenté, comme il eût fait pour un prince, trois grandes scènes de l'histoire d Alexandre. Une seule est bien conservée et exposée en belle lumière : elle fait oublier ses voisines et bien des chefs-d'œuvre fameux. C'est le mariage d'Alexandre et de Roxane. Un humaniste adonné le sujet, connu par un texte de Lucien qui décrit un tableau d'Aétion, peintre officiel du roi de Macédoine. Mais Sodoma n'est point préoccupé d'érudition, ni d'archéologie. Le lit nuptial a la somptuosité d'un meuble à colonnes sculpté par un

1 Voir Rome, V Antiquité, p. j\g et 51.

artiste de la Renaissance. La composition, claire et naturelle, n'est pas ordonnée avec les gradations savantes auxquelles se complaît la logique aisée de Raphaël. Mais les figures respirent une vie large et gonflée de volupté, dont les héros des Chambres du Vatican ne connaissent pas la calme ivresse. Alexandre s'avance comme dans un rêve, sa couronne de vainqueur tendue vers la reine de beauté : derrière lui Héphestion et un jeune homme, le dieu d'Hyménée, sont en extase. Roxane, assise au bord du lit, s'abandonne dans une langueur délicieuse: sur son visage flotte un sourire qui fait songer au maître duSodoma, Léonard de Vinci. Cependant les servantes se retournent curieuses ; parmi elles, une négresse montre sa bonne face fidèle. Des amours sont partout, espiègles et effrontés : ils déchaussent l'épousée ; ils soulèvent son voile ; ils barrent le chemin au conquérant et jouent avec ses armes fig. 52).

Le rez de-chaussée de la villa est public. Deux des salles qui communiquaient de plain-pied avec le jardin ont été décorées plus richement encore que l'étage d'habitation ; Tune, la plus petite, occupç l'aile orientale, l'autre s'étend sur toute la longueur du bâtiment central. Ces salles sont couvertes de voûtes en arc de cloître, visiblement imitées de la chapelle Sixtine. La voûte de la petite salle de lest a été ornée d'une architecture savamment mise en perspective et qui semble percée à jour, comme les parois du salon du premier étage. Au lieu de Rome, c'est l'empyrée qui se montre aux regards levés : le bleu du ciel est animé d'une foule de groupes mythologiques, qui rappelaient aux érudits du X\T siècle les grandes constellations, les sept planètes et les signes du zodiaque Persée pétrifie les hommes qui seront changés en astres ; Calisto est métamorphosée par Junon en ourse et par Jupiter en constellation : les Gémeaux sont les fils de Léda et, près d'eux, leur mère embrasse le cygne divin ; le Verseau est (ianimède et la Vierge est Diane, avec son chien. Sur les écoinçons de la voûte, brillants d'or, des figurines représentent les constellations qui ont reçu un nom de héros ou d'animal. Sebastiano dei Piombo a été appelé à compléter l'œuvre magnifique de Peruzzi. Le Vénitien a peint sous les lunettes de la voûte un choix de métamorphoses, d'après Ovide. Parmi les héros de ces contes, les uns appartiennent au royaume des airs ; les autres sont entrés par leurs aventures et leurs amours dans le peuple des fleurs et des oiseaux. Niché» sou» la voûte de la chambre, ils semblaient communiquer, à travers le» fenêtre» ouvertes sur les bosquets, avec les êtres et les choses en qui leur vie se continuait indéfiniment : Philomèle et Procné, poursuivies par Térée, conversent avec le rossignol et l'hirondelle ; Borée et

Zéphyre, à qui le peintre a rendu leur forme humaine, écoutent le vent qui passe. Sous cette voûte, les invités de Chigi, qui venaient jouir de la nature au bord du Tibre, trouvaient divinisés le jardin, avec ses chants d'oiseaux et ses parfums, et le ciel même, avec les étoiles des beaux soirs.

^ l o' 53- — Galathée et les Amours. Fresque de Raphaël, au rez-de-chaussée de la Farnésine.

Les scènes mythologiques continuent sur la paroi, où est peinte en deux tableaux l'histoire de Galathée, la nymphe marine aimée du Cyclope. Ce n'est point un ancien qui a donné le texte, mais le Florentin Politien, un de ces poètes de l'ancienne cour des Médicis, que l'avènement de Léon X contribua à remettre en vogue parmi les lettrés de Rome. Le Polyphème sur son rocher, œuvre de Sebastiano del Piombo, n'est plus qu'une ruine. La Galathée, qui a beaucoup souffert, est encore la

plus radieuse des peintures profanes de Raphaël. Elle a été peinte dans la même année que la plus triomphante des Vierges, la Madone de Saint- Sixte 1 . C'est en 1514 que Raphaël consentit à entrer dans le groupe des artistes qui décoraient la villa de Chigi. A la veille de devenir l'artiste universel, il était, dans toute la force du mot, un peintre. Après les belles formes, il avait aimé les couleurs chantantes, que bientôt il allait oublier. Certes, en composant le cortège de la déesse, il s'est souvenu des reliefs de sarcophages sur lesquels se jouaient les dieux des eaux et la troupe des Amours. Mais, sous le coloris souple et blond, les beaux corps s'animent. Galathée se laisse glisser sur la conque emportée par les dauphins ; les tritons embrassent les nymphes, et, dans les airs, les Amours volants ont pris pour cible, à côté des nymphes qui luttent mollement, la déesse indifférente. Cependant le spectacle d'amour est chaste, dans sa grâce virgilienne. Le nu est purifié par sa perfection plastique. A propos de la Galathée, Raphaël a pu écrire au plus raffiné des Italiens de la Renaissance, Baldassare Castiglione, les mots fameux qui sont comme la formule de l'art idéal, de l'art qui, après avoir cru épuiser les ressources de la nature, cherche à la dépasser : « Quand les beaux modèles me manquent, je me sers d'une certaine idée que j'ai dans l'esprit. »

La Galathée achevée en hâte, Raphaël fut repris par les tâches dont le pape l'accablait. Mais Chigi obtint encore de son infatigable ami les cartons de peinture qui devaient couvrir dans sa villa toute la voûte de la grande loggia. Ce travail énorme fut pour l'artiste comme un délassement ; jamais son imagination n'avait été plus abondante et plus fraîche.

Raphaël fit de la voûte, non plus une architecture ajourée, comme avait fait Peruzzi dans'la loggia voisine, mais une sorte de treille composée d'épaisses guirlandes. Les personnages de grandeur naturelle qui apparaissent au milieu des feuillages et des fruits se détachent sur un fond bleu, comme si le ciel était visible au-dessus des arceaux de verdure. Les deux grandes fresques qui tiennent toute la largeur de la voûte, dans sa partie plane, imitent de grandes toiles tendues dans l'encadrement des guirlandes, à la manière d'un vclitm. Ainsi, par sa décoration même, cette loggia, dont les hautes arcades laissaient entrer librement l'air parfumé par les massifs de fleurs, participe à la fois du palais et du jardin.

L'Amour, qui avait uni Alexandre à Roxane, dont les fantaisies

1 Au Musée de Dresde.

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avaient été la cause de tant de meurtres et de métamorphoses, dont les traits avaient atteint la nymphe cruelle à Polyphème, célèbre ses plus fameuses victoires dans la galerie des fêtes. Les textes ont été choisis cette fois encore par quelque érudit. La décoration des lunettes, sous les-

Fi^. y\. — Psyché apporte à Vénus l'urne donnée par Proserpine. Fresque de la Farnésine, peinte d'après le carton de Raphaël.

quelles volent des Amours emportant, comme un trophée, les armes et les attributs des dieux, traduit une épigramme de l'Anthologie, attribuée à Philippe de Thessalonique. Les figures réparties dans les écoinçons et assemblées au plafond sont les acteurs du fameux conte d'Apulée, l'histoire d'Amour et de Psyché. Les exploits de l'Amour, vainqueur des dieux, sont couronnés par l'aventure où lui-même a été blessé par ses

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propres flèches et s'est avoué vaincu. Le triomphe de Psyché met fin aux triomphes de l'Amour.

Le peintre a suivi le récit du conteur, en choisissant librement les épisodes qui formaient d'eux-mêmes des groupes assez restreints pour ne pas déborder les écoinçons de la voûte. La série des dix petites compositions commence au-dessus des portes qui s'ouvrent sur la salle de la Galathée.

Vénus a trouvé sur terre une rivale de beauté : c'est Tune des filles d'un roi, appelée Psyché. Elle la désigne du doigt à son fils Eros et ordonne à celui-ci d'inspirer à la fière jeune fille un amour indigne d'elle. Mais voici que le trait s'est retourné contre l'archer. Amour n'a pu voir celle qu'il devait châtier sans être captivé par sa beauté : il montre aux trois Grâces assises sur les nuées Psyché invisible encore. Les événements se précipitent : comme ils se passent sur terre, Raphaël, le regard levé vers l'Olympe, ne les voit pas. Amour est descendu vers Psyché la nuit. La curieuse a voulu, malgré la défense de l'amant divin, allumer une lampe pour voir ses traits, l'ne goutte d'huile brûlante, en tombant sur l'Amour endormi, a rompu le charme. Psyché s'enfuit; Amour vient pleurer devant sa mère. Ici Raphaël reprend le récit. Vénus va demander appui à Junon et à Cérès : elle n'en obtient que moquerie. La belle affligée monte sur son char attelée de colombes : elle presse à travers les airs son léger attelage, autour duquel tournoient les éperviers. Son chagrin d'enfant et sa nudité splendide reçoivent bon accueil du vieux Jupiter. Mercure est dépêché aux peuples de la terre : il promet à qui livrera la fille du roi un baiser de Vénus. Les tribulations commencent pour l'infortunée. Elle est soumise à des épreuves qui l'entraînent jusque dans les enfers. Raphaël ignore ces tristesses. Voici Psyché qui remonte vers la lumière et vers la joie : soutenue par des amours, elle apporte jusqu'aux pieds de Vénus l'urne que lui a confiée Proserpine (fig. 54). Vénus, en recevant l'hommage, abaisse sur sa victime un regard dédaigneux. Mais Amour intervient : il va supplier Jupiter de l'unir enfin à Psyché. Le maître de l'Olympe, toujours versatile et propice aux amoureux, écoute avec attendrissement la prière : il baisse son front formidable pour sceller son consentement d'un baiser sonore appuyé sur la bouche mutine de l'enfant (fig. ^s . Mercure reçoit un ordre qui contredit l'ordre donné naguère au nom de Jupiter et de Vénus. A l'une des extrémités de la salle, il descendait vers la terre pour accabler l'infortunée Psychée ; à l'autre, il monte vers l'olympe, <>ù il emporte la fille du roi. rougissante et heureuse. Sur le plafond le conte s'achève en apothéose. Tous les dieux sont

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réunis pour un jugement solennel : à côté des Olympiens ont pris place des Fleuves et jusqu'à un sphinx d'Egypte. Vénus et Amour plaident leur cause devant le trône de Jupiter. Mais la sentence d'absolution est déjà prononcée. Psyché est introduite dans le cercle divin et Mercure lui

Fig. 5 5- — Jupiter accorde à l'Amour la grâce de Psyché. Fresque de la Farnésine, peinte d'après le carton de Raphaël.

présente la coupe de nectar qui va la faire immortelle (fig. 56). Le second des grands tableaux met en scène le banquet des noces de Psyché. Le peintre suit exactement la description d'Apulée : Vénus elle-même danse devant la table, accompagnée par la flûte de Pan, la lyre d'Apollon et le chant des Muses ; les Heures voltigeantes font tomber des fleurs sur les convives et les Grâces répandent des parfums

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sur la tête des époux, indifférents à la fête et perdus dans leur amour.

La plus gracieuse des fables antiques, racontée par le plus grand peintre de la Renaissance romaine, donnera plus d'une déception à ceux qui voudront aujourd'hui en ressaisir le charme. Le coloris a souffert de plusieurs repeints, dont les plus déplorables sont du pinceau de Maratta. Dans la chambre voisine, la nudité de Galathée et des nymphes est restée blonde : dans l'histoire de Psyché, les corps des dieux et des déesses sont des académies d'un rouge brique ou d'un ton blafard, qui baignent dans un bleu dur et cru. Les restaurateurs ne sont pas seuls coupables de ces dissonances : Raphaël n'a pu participer à la décoration de la grande loggia, comme à l'exécution de la fresque de Galathée. Tout l'ouvrage a été laissé aux disciples, notamment à Giovanni d'Udine qui a peint les guirlandes, à Jules Romain et à Francesco Penni, qui ont peint les personnages. Ceux-ci ont alourdi, avec le coloris, les formes elles-mêmes. Les Olympiens sont plus robustes et plus épais que les modèles qui avaient posé pour l'Incendie du Borgo.

Cependant peu à peu les regards patients dégageront de ces lourdeurs le carton de Raphaël. Ils goûteront la perfection plastique des groupes, si ingénieusement plies au cadre de verdure, et les attitudes qui, dans le repos même, expriment la force; ils jouiront de la sérénité de cette vie olympienne, mesurée et grave jusque dans la colère et la passion, et du calme de ces larges visages que ne pâlira jamais la mort. Les dieux ignorent les tristesses de la pensée, et leur regard a une simplicité presque animale qui fait penser aux « yeux de bœuf » de la déesse liera.

Pour achever l'impression, il faudrait supprimer en imagination les vitrages qui ont fermé les arcades et dresser, au-dessous du festin des dieux, la table où Chigi recevait ses amis, devant le jardin embaumé. Les hommes qui s'asseyaient à cette table, un Arétin, un Bembo, étaient à la fois des voluptueux et des savants. En eux revivait la Rome alexandrine du temps de César et d'Auguste. Ils déchiffraient à première vue les énigmes mythologiques qui couvrent le plafond de la salle de Galathée, comme jadis un docteur du moyen âge lisait les sculptures théologiques d'un portail. Pour eux les jouissances de la pensée curieuse et les plaisirs des sens étaient inséparables. Aux banquets de Chigi trônait une rivale vivante de Vénus, la courtisane Impéria

C'est la Farnésine, plutôt que le Vatican, où règne l'ombre sévère de Jules II, qui donne le décor historique du règne de Léon X. C'est sous les voûtes de sa loggia qu'il est le plus facile de comprendre le scandale de ceux qui, venus de loin et du Xord, trouvaient dans le cercle des huma-

nistes et des cardinaux une Rome païenne. Les Italiens et le pape lui même ne s'avisèrent de cette révolte des consciences que lorsqu'elle eût provoqué une révolution religieuse. Luther avait visité Rome quatre ans avant que Raphaël ne peignît la Galathée.

L'histoire de Psyché était achevée depuis quelques mois à peine, quand le moine saxon fit brûler à Wittenberg la bulle d'excommunication lancée contre lui par Léon X.

Les années de vie libre et joyeuse que la Cour de Rome et les raffinés de la ville avaient menées sous le regard des « dieux heureux », furent brèves comme un renouveau. Le 6 avril de Tannée 1520, Raphaël mourut ; ce jour était l'anniversaire de sa naissance : il avait trente-sept ans. C'était moins le plaisir qui l'avait usé que le travail sans trêve auquel il était condamné depuis que la mort de Bramante et le départ de Michel- Ange avaient fait de lui le directeur unique des travaux et des œuvres d'art entrepris à Rome. Peut-être le climat de la ville et le « mauvais air » des terrains de fouilles dont il était l'inspecteur ne furent-ils pas étrangers à la fièvre violente qui, en huit jours, le

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mit au tombeau. Les obsèques du peintre furent dignes d'un pape. Une foule immense accompagna son cercueil sous la rotonde du Panthéon, où il repose encore.

l^o- 57- — ^ e Christ glorieux. Fragment du tableau de la Transfiguration, dernière œuvre de Raphaël. Pinacothèque du Vatican.

Enlevé à l'âge où d'autres commencent à produire, quelle œuvre Raphaël laissait à Rome ! Quelles richesses il y eût ajoutées, si le temps ne lui avait pas été mesuré ! Au chevet du lit funéraire, dressé dans le palais que l'artiste habitait près du Vatican, était exposé un tableau à peine achevé. C'est la Transfiguration, qui, placée sur le maître-autel de San Pietro in Montorio, transportée en France en 1797 et exposée au

musée du Louvre parmi les merveilles de l'art, est entrée, après son retour, dans la Pinacothèque du Vatican.

Raphaël avait trouvé, au milieu de son labeur, le temps dé se recueillir, pour travailler à ce tableau, à qui ses adversaires, les partisans de Michel- Ange, voulaient opposer un autre tableau d'autel, commandé à Sebastiano del Piombo par le même donateur, le cardinal Giulio de Médicis. En contemplant la dernière œuvre du maître, il faut se souvenir que toute la moitié inférieure a été comme enfumée par le pinceau de Jules Romain. Le dessin reste une merveille de science. Dans le groupe terrestre qui représente le possédé amené aux Apôtres pendant la Transfiguration du Christ, la mère de l'enfant, agenouillée et les bras vus en raccourci dans un geste compliqué, a la froide perfection des figures de l'Incendie du Borgo. Le possédé, soutenu par son père et sa sœur, les Apôtres qui montrent le rocher sur lequel ils ne voient plus leur .Maître, forment des groupes aussi savants et aussi expressifs que ceux qui occupent la scène dans les tapisseries des Actes des Apôtres. Au fond, la Transfiguration elle-même a la majesté du triomphe du Christ, dans la Chambré de la Signature. Ce tableau complexe, où plusieurs étapes de l'œuvre accomplie semblent se résumer au-dessous de la figure divine la plus rayonnante que le peintre eût jamais conçue, n'est-ce pas le digne testament de Raphaël ?

La mort de l'artiste qui avait fait de Rome le centre de l'univers artistique fut une date fatale. La même année disparut le banquier Chigi, qui avait partagé avec le pape la gloire dont les maîtres de l'art sorpt tés dispensateurs ; l'année suivante ce fut le tour de Léon X. Avec cette génération finit à Rome la Renaissance du paganisme. Le déclin va commencer pour la Renaissance de l'art.

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