‹ Rome, de l'ère des catacombes à l'avènement de Jules IIChapitre 11 sur 24 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

PALAIS, ÉGLISES ET TOMBEAUX DU XVe SIÈCLE

Aucun des papes qui se succédèrent pendant la seconde moitié du xve siècle ne put réaliser l'œuvre immense que Nicolas V laissait à peine ébauchée. Calixte III était un pieux Espagnol qui rêva de diriger contre les Turcs la croisade que la noblesse de son pays continuait de mener contre les Maures; cet étranger ne fit que passer au milieu de la Renaissance, après avoir fait connaître à Rome le nom des Borgia. Pie II, l’humaniste siennois qui joignit à son nom de Piccolomini le nom académique d’Æneas Sylvius, aima mieux la nature que les palais et la Toscane que Rome. Au lieu d’immortaliser sa mémoire par l’embellissement de sa capitale, il voulut attacher son nom à la fondation d’une ville de province qui s’éleva sur un coteau, non loin de ce mont Amiata, dont èEneas Sylvius a laissé, dans ses œuvres latines, une description si fraîche. Sur la place déserte de Pienza (la ville de Pie), entre la cathédrale et le palais, le voyageur se croit transporté dans une Pompéi du Quattrocento ; au Vatican, c’est à peine si quelques écussons aux armes des Piccolomini parlent de travaux sans importance exécutés par ordre de Pie II dans le palais de Nicolas V (fig. 116 . Un Vénitien dédaigneux des savants, mais amoureux du faste et grand collectionneur, succéda au pape humaniste. Dès 1455, le cardinal Barbo avait commencé à côté de l’église de San Marco, dont il était titulaire, un palais gigantesque; quand il eut pris la tiare, sous le nom de Paul II, il négligea le Vatican pour continuer le palais voisin du Capitole où il amassa ses trésors de pierreries et d’objets d’art, et qui est encore appelé le

loi

palais de Venise. C’est le plus imposant des palais romains du xve siècle ; il peut rivaliser avec le palais Pitti. I, 'extérieur est aussi sévère que les murs du Vatican de Nicolas V et couronné de créneaux comme un palais noble du xiie siècle (fig. 54). Dans l’immense cour inachevée la Renaissance triomphe. I/architecte du pape ne s’est pas contenté de faire transporter au palais de Venise des tombereaux de pierres arrachées au Colisée ; il a reproduit dans les deux étages d’arcades ouvertes sur la cour l’ordre inférieur du grand amphithéâtre (fig. 55). Vers 1470, Florence ne possédait pas encore un édifice d’architecture aussi classique. Brunelleschi avait substitué pour longtemps aux

|frr U

rî

JE

ffuM

jvu-È

lil

Fig. 54. — Le palais de Venise, bâti par Paul IL

colonnes adossées les pilastres légers et minces ; dans la cour du palais des Médicis, les arcades bâties par Miclielozzo retombaient, non sur des piedsdroits, mais sur de fines colonnes. Seuls deux maîtres qui avaient travaillé à Rome, le Florentin Alberti et Pietro de Milan avaient déjà élevé à l’entrée du temple des Malatesta, à Rimini, et du château d’Alphonse d’Aragon, à Naples, des arcades triomphales qui avaient le relief et la force des monuments romains. Mais c’est au palais de Venise que pour la première fois, depuis la fin de l’Empire, la colonne adossée au pied-droit se retrouve employée à la construction d’une grande loggia à deux étages h

Le pape qui prit le nom de Sixte IV avait été un moine austère, le général des franciscains. Monté sur le trône pontifical, il songea avant tout à assurer

1 Une loggia toute semblable fut élevée devant la façade de l'église de San Marco, qui faisait partie du palais de Venise.

ROM K

la fortune de sa famille et pratiqua plus audacieusement qu’aucun de ses prédécesseurs le népotisme pontifical. A ses neveux et à ses cardinaux il donna l’exemple de la magnificence la plus prodigue. Les humanistes reconnurent en lui le digne successeur de Nicolas Y et le saluèrent comme le fondateur

Fig. 55. Cour du palais de Venise.

d’une nouvelle Rome. Sixte IV lui-même proclamait dès 1473 sa résolution de ne rien épargner pour l’assainissement et l’embellissement de la ville (pii était « la capitale du monde et le siège du prince des apôtres ». Le jubilé de 1475. aussi glorieux pour la papauté que le jubilé de 1 -i 50, apporta au Vatican un flot d’or (pii grossit le trésor des pierreries et des diamants collectionnés par Paul IL Sixte IV put commencer la transformation de Rome en jetant bas nombre de tours féodales et en éventrant les quartiers sordides. Il fit apposer

PALAIS. IC (.LIS E S ICT TOM15EAUX DU XVe SIÈCLE

de tous côtés scs écussons, dont beaucoup sont restés encastrés dans les murs modernes et montrent au passant le chêne rouvre, emblème de la race énergique des délia Rovere. Parmi les constructions entreprises par Sixte IV, plusieurs ont été interrompues par la guerre et par les menaces de schisme qui troublèrent le pontificat ; d’autres ont été détruites : la chapelle .funéraire que le pape avait fait construire au flanc de la basilique de Saint-Pierre, pour

Fig. 56. Eglise de Santa Maria del Popolo.

recevoir son mausolée, disparut au commencement du xvnl> siècle, avec les derniers restes de l’ancienne basilique.

Les deux édifices qui portent encore le nom de Sixte IV sont d’une architecture simple et archaïque. Le Ponte Sisto, qui unit le Trastcvcre à la ville et sur lequel passèrent, dès 1475, les pèlerins du jubilé, est un pont romain reconstruit, qui a gardé jusqu’à nos jours la solidité des édifices de l’Empire. Au Vatican, Sixte IV éleva, à l’angle de la forteresse de Nicolas V, un énorme bastion rectangulaire, qui s’avança en éperon vers la basilique de Saint-Pierre. L’extérieur de cet ouvrage d’apparence guerrière est visible au-dessus de la poterne qui regarde les jardins. Les visiteurs qui, en passant devant le poste

ROME

des Suisses pour se rendre au musée, jettent un regard vers le bastion de brique percé de rares fenêtres, ne peuvent deviner que ces créneaux surmontent la voûte de la chapelle Sixtine.

Le pape qui fit construire cette chapelle de château fort dans le style sévère du Vatican de Nicolas V ne cherchait point à perpétuer par principe les formes du moyen âge : c’est sous le pontificat de Sixte IV que l’architecture religieuse

Fig. 57. — Eglise Sant’Agostino.

de la Renaissance florentine fut tardivement introduite dans la ville des basiliques. Le pape qui professait une dévotion particulière pour la Vierge et qui défendit, quatre siècles avant Pie IX, le dogme de l’immaculée Conception, fonda, en l’honneur de Marie, l’église de Santa Maria délia Pace, sur la place Navone, et après de la porte du Peuple, Santa Maria del Popolo, qui devait être le temple et la nécropole des délia Rovere (fig. 56). Le cardinal français d’Estouteville, qui était le plus riche des princes de l’Eglise et que Sixte IV avait préposé comme surintendant aux grands travaux de Rome, consacra en 1483, l’église de Sant’Agostino (fig. 57). Les façades de ces trois églises, construites sur un modèle uniforme, sont l’œuvre de Giacomo de Pietrasanta.

En dessinant les pilastres minces, les frontons triangulaires, les volutes énormes qui masquent les rampants du toit, cet architecte obscur s’est souvenu des façades florentines dont Alberti avait donné le premier modèle lorsqu’il acheva l’église de Santa Maria Novella.

Les travaux que la mort de Sixte IV laissait interrompus en 1484 furent abandonnés par Innocent VIII. Ce pape se contenta d’agrandir le Vatican. Une aile neuve s’avança jusqu’à l’endroit où s’ouvre aujourd’hui la « porte de bronze », entrée ordinaire du palais. Au nord de la forteresse pontificale, le

pape éleva sur un coteau une petite villa fortifiée, reliée au Vatican par une muraille crénelée : la vue qui, du haut de cette villa, s’étendait sur les monts de la Sabine et sur le Soracte, lui valut le nom de Belvédère. Au XVIe siècle, Bramante réunit la villa d’innocent VIII au Vatican par un majestueux ensemble de constructions et masqua le bâtiment du Belvédère derrière une niche colossale. Au temps de Pie VI la villa du xve siècle fit place au musée d’antiques.

Le successeur d’innocent VIII fut un Borgia, le cardinal Rodrigo, neveu de Calixte III. Le pape dont les crimes et les débauches ont rendu infâme le nom d’Alexandre VI n’entreprit de constiuctions nouvelles que pour fortifier son palais. Le passage couvert qui joint le château Saint-Ange au Vatican porte encore l’écusson orné du bœuf héraldique et surmoncé de la tiare. A

lob

l 'un des angles du palais de Nicolas Y, Alexandre VI lit élever la tour Bbrgia.

Les plans de Nicolas Y, repris par Sixte IY, étaient encore presque tous à l’état de projets, lorsque mourut Alexandre YI. La plupart des architectes qui avaient travaillé pour les papes du xv1' siècle n’avaient été (pie des artistes de second rang ou des ingénieurs militaires. Alberti n’a fait à Rome que des projets et des études. Giuliano de San Gallo, le maître florentin, venu h Rome en 1492, n’y a entre] iris aucune œuvre importante avant l’avènement de Jules II (1503). Cependant, vers 14S9, le cardinal Raffaele Riario, neveu de Sixte IY, commençait, avec une somme gagnée au jeu sur un lils naturel d’innocent YIII, la construction d’un palais aussi vaste (pie le palais de Venise, et qui sera à jamais admiré comme le monument le plus délicat et le plus pur de l’architecture civile de la Renaissance (tig. 58). Ce palais enferma dans l’enceinte de ses façades la vieille basilique de San Lorenzo in Damaso, (pii fut reconstruite. Palais et chapelle furent achevés en 1495, comme l’indique l'inscription fastueuse du cardinalneveu. " comblé d’honneurs et de richesses par son oncle '. Le palais du cardinal Riario est occupé depuis le XVIe siècle par la Chancellerie pontificale dont il porte le nom.

La beauté de cet édifice lui a valu d’être attribué jusqu’à ces dernières années h Bramante. Mais le cardinal Riario commença la construction de son palais plus de dix ans avant que le grand architecte ne \ înt à Rome. Le palais de la Chancellerie, avec ses pilastres minces et son appareil aux joints nettement gravés, ressemble aux palais florentins et principalement au palais Ruccellaï. Mais il l’emporte sur toutes les œuvres de Brunelleschi et de Miche lo/./.o par le rythme harmonieux des proportions et le raffinement du détail. L’architecte qui a dessiné ce monument parfait venait sans doute de Florence : son nom est inconnu.

Les œuvres de sculpture que le premier siècle de la Renaissance a laissées dans la ville des papes forment une série bien plus riche que celle des monuments d’architecture. Aucune ville, pas même Florence ou Venise, ne possède une collection de tombeaux du XVe siècle comparable pour le nombre à celle que forment les tombeaux des cardinaux et des dignitaires qui furent, depuis le règne de Nicolas Y jusqu’à celui d’Alexandre YI, les princes et les grands seigneurs de la cour la plus nombreuse et la plus opulente d’Italie. Il est peu d’églises romaines du moyen âge et de la Renaissance où le visiteur 11e rencontre quelque statue de marbre, couchée dans les vêtements pontificaux, sous une niche élégamment ornée. De véritables monuments de sculpture

I Sixlo ! V pont i lice niaximo honotibns ac fort unis lioneslnttis.

MALAIS. F. ( > LISES FT TOMBFAl \ DI XV' SIK( LF

lurent commandés alors par les papes et par quelques cardinaux. Malheureusement les plus importants ont été mis en morceaux. Beaucoup des reliefs qui ont décoré pendant un siècle la basilique de Saint-Pierre se trouvent dis-

Fig. 59. — Statue de saint André, érigée près du Ponte Molle. Œuvre de Paolo Romano.

persés dans les « grottes » ménagées sous le pavement du nouveau Saint-Pierre, et qui, longtemps inaccessibles, révèlent aujourd’hui à leurs \ isiteurs tout un musée de sculpture italienne du xve siècle.

I,a part des artistes originaires de Rome est la moindre dans cette quantité de statues et de reliefs. A la fin du xiv‘“ siècle la suite des marbriers du XIIIe siècle, interrompue pendant l’exil d’Avignon, avait été reprise par un setilp-

io8

teur maladroit et riule, qui a signé du nom de Magister Paulus les tombeaux du camérier Bartolommeo Caraffa (1409), dans l’église du prieuré de Malte, sur l’Aventin, et celui de Pietro degli Stefaneschi (1419), à Sainte-Marie du Trasteverc. Dans cette dernière église, le tombeau du cardinal français Philippe d’Alençon est du même marbrier. Les draperies lourdes et les masquesdes

Phot. Alinari.

Fig. 60. — Groupe de légionnaires romains dans la scène du Crucifiement de saint Pierre.

Détail d’un bas-relief du tabernacle de Sixte IV, dans les Grottes Vaticanes.

Œuvre d’un maître romain anonyme.

« gisants », accentués avec une énergie sauvage, combinent de la manière la plus gauche l’imitation de la statuaire antique et les tentatives d’un réalisme (pii fait penser à celui d’un grossier imagier flamand. Aucun lien de parenté ou d’école n’unit ce maître Paolo au sculpteur du même nom qui a conquis une place dans l’histoire de la Renaissance. Paolo di Mariano, du village de Sezze, qui était établi à Rome avant 1451 et fut souvent appelé « de Urbe », entra en 1458 au service d’Alphonse d’Aragon et travailla au Castel Nuovo de Naples. Revenu à Rome, il sculpta en 1462 les deux statues colossales de apôtres Pierre et Paul, qui se trouvent aujourd’hui dans la sacristie de Saint-

Pierre. Ce sont des œuvres lourdes et froides et maladroitement imitées de l’antique. L’œuvre la plus noble de cet artiste est la statue colossale de saint André qui fut érigée près du Ponte Molle, à l’endroit où Pie II était allé recevoir solennellement la tête de l’apôtre, apportée en Italie par le despote de Morée,

Fig. 61. — Tombeau du pape Eugène IV, dans l’église de San Salvatore in Lauro.

Œuvre d’Isaia de Pise.

qui fuyait devant les Turcs et gardée pendant quelque temps, à cause d’une guerre de condottieri, dans la forteresse pontificale de Narni. La statue est encore debout sur un haut piédestal abrité par un tabernacle, au milieu des cyprès d’un cimetière abandonné (fig. 59).

Paolo 11’était guère qu’un statuaire fait pour les grands et gros ouvrages, comme les praticiens de l’antiquité qui fabriquaient des statues d’empereurs

Page 1