L'APPARTEMENT B O R G I A
agenouillé, comme l’était Sixte IV dans la fresque du Pérugin, au-dessus de l’autel de sa Chapelle pontificale. Devant le tombeau du Christ, gardé par de jeunes hallebardiers à la livrée des Borgia, bleu et rouge, Alexandre V I luimême est agenouillé, le buste droit sous une lourde chape de damas blanc. A soixante-trois ans, le pape a encore cette majesté du port et du regard, cette
Fig. 103. — Le pape Alexandre VI en prière devant le Christ ressuscité Fresque de Pinturicchio (Appartement Borgia, palais du Vatican).
grandeur surhumaine, divina forma, que vantaient les courtisans, — une beauté néronienne de dieu bestial. Au-dessus de la tête du pape, le prophète de la voûte tient une banderole sur laquelle est écrite une prière qui semble un défi au Jugement dernier : « J’attends le jour de ma résurrection » ; Expecto in die resurrectionis mcœ.
Dans la chambre suivante, la série des scènes évangéliques continue d une manière inattendue, avec l’image isolée de la Visitation. I,es autres tableaux représentent des histoires de saints : sainte Catherine d’Alexandrie disputant
ROME
avec les docteurs en présence de l’empereur, saint Sébastien percé de flèches, sainte Barbe sortant de la tour où l’a enfermée son père. Dans cette salle, la plus magnifique de toutes, et qui était sans doute la chambre à coucher du pape fornicateur, deux images célèbrent la chasteté : .Suzanne repousse les vieillards ; les deux ermites Antoine et Paul rompent le pain qu’un corbeau vient de leur apporter, sans se laisser tenter par des diablesses dont la draperie dansante ne cache pas entièrement les ailes de chauve-souris, et dont le corps de
femme est terminé par des serres d’oiseaux de proie, comme le corps de l’enfant Amour, dieu et diable, dans une fresque de Giotto, à Assise (fig- 105).
Le pape s’entourait ainsi de pieuses idylles, où 11e manquent pas les archaïsmes populaires. Le peintre a donné aux légendes de saints la poésie d’un merveilleux décor de nature et la richesse des contes de fées. La fontaine monumentale où allait se baignerSuzanne s’élève au milieu d’un verger de paradis terrestre, peuplé d’une ménagerie d’animaux et d’oiseaux bigarrés (fig. 106). Derrière le rocher fantastique air pied duquel saint Sébastien sert de cible aux archers, la vue s’étend sur une colline de Rome, avec son campanile dominant un Colisée, et sur les ondulations monotones de la Campagne romaine (fig. 107).
Pinturicchio regarde la A ie moins gravement et moins profondément que 11’avaient fait ses collaborateurs, les grands peintres de la Sixtine. Dans le drame, il 11e voit que le décor ; dans l’homme, que le costume.
Avant lui, les Florentins et les Ombriens réunis dans la chapelle de Sixte IV ax aient transporté dans leurs fresques les grandes ruines de Rome, dont le spectacle les ax-ait saisis. I/arc de triomphe de Constantin, le monument le mieux conservé de la ville antique, sert de fond aux fresques de Bottieelli et du Pérugin : il reparaît dans l’appartement Borgia et forme le décor de la fresque la plus riche, l’histoire de sainte Catherine (fig. 108).