‹ Rome, de l'ère des catacombes à l'avènement de Jules IIChapitre 21 sur 24 · L'APPARTEMENT B O R G 1 A · texte numérisé non relu

L'APPARTEMENT B O R G 1 A

Pinturiccliio a assemblé devant ce monument de l’antiquité une extraordinaire turquerie. C’est Rome encore qui lui a offert ce spectacle d’exotisme bariolé. Iva ville des papes était devenue le refuge d’une foule d’Orientaux de toute race et de toute religion. K11 1492, l’année même où fut commencée la décoration de l’appartement Borgia, Alexandre VI avait recueilli les Juifs chassés' d’Espagne. A sa cour vivaient côte à côte le despote de Morée qui était

Fig. 105. — Saint Antoine et saint Paul Ermite dans le désert peuplé de diables. Fresque de Pinturicchio (Appartement Borgia).

le dernier des Paléologue, et le prince Djem, le fils de Mahomet II. dont Alexandre VI finit par se débarrasser, en lui faisant prendre à Naples « une nourriture ou un breuvage qui ne convenait pas à son tempérament ». Les costumes orientaux étaient devenus à la mode dans la famille même du pape : en 1493, le propre fils d’Alexandre VI. Giovanni Borgia, duc de Gandia, se plaisait à caracoler avec Djem « en habit de Turc ». Aux modèles que Pinturicchio a trouvé à la cour même du pape se sont ajoutés peut-être quelques-uns des croquis pris à Constantinople par le Vénitien Gentile Belliui et qui ont pu parvenir à Rome : c’est d’après l’un des croquis attribués à Gentile qu’a été copié le janissaire qui assiste, placidement accroupi, au martyre de saint

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Sébastien (fig. 107). Dans la foule qui entoure sainte Catherine, Pinturicchio a peint quelques-uns des étrangers qui attiraient les yeux du peuple ; le despote de Morée, avec ses longues moustaches tombantes et son caftan étroitement boutonné, est debout, à côté d’un superbe Turc, près du trône de l’empereur. Un cavalier en turban, monté sur un cheval arabe tout blanc, a le nez fin et la barbe pointue de Mahomet II, sur le portrait peint par Gentile Bel-

Fig. x 06. — Suzanne et les vieillards. Détail d'une fresque de Pinturicchio Appartement Borgia .

lini 1 : c’est le prince Djem, qu’un dominicain de I'iesole reconnut à Rome, en comparant le visage de l’exilé avec l’effigie du sultan, son père, sur la médaille que Bertoldo, le compagnon de voyage de Gentile Bellini, avait modelée d’après nature à Constantinople (fig. 108).

Ta richesse des costumes orientaux et des architectures triomphales est relevée par des reliefs de stuc plus épais (pie ceux qui décorent les voûtes. La tour de sainte Barbe, la fontaine de sainte Suzanne, comme le mors du cheval de Djem et le turban posé sur les cheveux blonds de sainte Catherine sont de

1 Collection de lady T.ayard, à Venise.

107- — Martyre de saint Sébastien. Fresque de Pinturicchio (Appartement Borgia

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véritables sculptures, qui, sous la dorure, ont l’éclat des orfèvreries. Le procédé est ancien : Gentile de Fabriano en faisait déjà grand usage. Mais avec ces moyens archaïques, avec les tons francs et clairs de la fresque, Pinturicchio a donné, dans cette féerie à l’orientale, comme l’image idéalisée du luxe de son temps. En peignant ces légendes de saints, il achève son apprentissage de peintre de cour. 11 travaillait encore à l’Appartement Borgia, lorsque Charles VIII fit son entrée à Rome, le 30 décembre 1494. Après avoir assisté aux cortèges et aux cérémonies solennelles qui accompagnèrent les entrevues du pape et du roi de France, il fut chargé de conserver le souvenir de ces magnificences dans une suite de fresques qui décorèrent une salle du château Saint-Ange. O11 y voyait le roi de France partant pour Naples, accompagné de César Borgia et de Djem. Ces fresques si précieuses pour l’histoire ont disparu. Pour s’en faire une idée, il faut regarder à Sienne la suite intacte et éblouissante des fresques peintes par Pinturicchio dans la bibliothèque de la cathédrale : c’est l’histoire de Pie II, exposée comme une suite de tableaux de la cour d’Alexandre VI.

Les parois des deux premières salles de l’appartement Borgia n’ont montré au visiteur que des scènes religieuses, dont l’artiste a fait une suite magnifique de paysages profonds, d’architectures opulentes et de costumes chatoyants. La dernière salle de l’aile de Nicolas V et les deux chambres qui lui font suite dans la tour Borgia sont occupées par des cycles d’images plus savantes, dont l’exécution est médiocre et ne peut être attribuée à la main même de Pinturicchio. C’est la suite des Arts libéraux, personnifiés par des femmes entourées d'une petite cour de savants, les Sibylles avec les prophètes, et les Planètes. L’assemblée des sibylles et des prophètes se rattache encore aux images sacrées qui décoraient la salle des Mystères et la salle des légendes de saints. Pour la première fois dans l’art chrétien, douze sibylles se trouvent mises eu concordance avec les douze prophètes, suivant la thèse théologique exposée par le dominicain l'ilippo di Barberi, dans un traité publié à Rome en 1481. La représentation des Arts libéraux semble étrangère au cycle chrétien ; mais il 11e faudrait pas voir dans cette suite d’allégories une victoire de l’humanisme : les Arts libéraux avaient été glorifiés par les peintres non seulement darrs les palais, mais dans les églises, au xive siècle, alors que la science était encore la servante de la théologie. Ils s’étaient rangés autour du tombeau de Sixte IV, que Pollajuolo achevait au temps où Pinturicchio décorait l’appartement Borgia. De même les planètes personnifiées par des divinités avaient remplacé en Italie, dès le commencement du xve siècle, les images familières des mois et des travaux de chaque saison. Elles avaient été représentées dans le palais

S.iint' (‘atherine discute Jev.mt I I mpereur. Fresque île I’inturiccliio (Appartement Bor^ia).

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public de Sienne et dans le palais de justice de Padoue ; elles reparaîtront dans les fresques opulentes dont le Pérugin décorera en 1499 le bureau des changeurs de Pérouse. C’est la suite des leçons de choses que l’art du moyen âge avait données dans les sculptures françaises et dans les fresques italiennes Mais il ne s’agit plus d’instruire le peuple ou de distraire les savants par une série de peintures exposées dans un palais public. Ici les Arts libéraux et les

Fig. 109. — Sainte Catherine. Détail d’une fresque de Pinturicchio (Appartement Borgia).

Planètes de l’astrologie, la science et la superstition du temps sont mis aux pieds d’un homme redoutable. C’est ainsi que les deux mêmes cycles, représentés à Rimini dans les sculptures légères et fantasques d’Agostino di Duccio, se déploient, comme une cour d’humanistes et de savants, pour faire honneur au condottiere Sigismondo, dans l’église qui est devenue le temple des Malatesta.

Un hommage plus direct et plus audacieux a été rendu au pape dans la chambre qui formait autrefois le centre de l’appartement Borgia. Les petits tableaux qui décorent la grande arcade et les compartiments de la voûte, au-

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dessus des gracieuses légendes de saints et de saintes, n’ont plus rien de commun avec la tradition chrétienne. I,e bœuf des Borgia est glorifié dans ses ancêtres mythologiques, la vache Io et le bœuf Apis, dernière métamorphose du bienfaisant Osiris. Sous la figure de ranimai héraldique, le pape semble introduit dans la foule des dieux à face humaine ou à forme animale qui avaient constitué le Panthéon cosmopolite de la Rome impériale.

En célébrant cette étrange apothéose, Pinturicchio faisait son métier de peintre de cour :

il traduisait avec ses pinceaux les dithyrambes des humanistes. L’avènement d'Alexandre VI avait consommé rétonnante et monstrueuse union de la Papauté et de la Renaissance. Pomponius Lætus, qui, au temps de Paul II, avait été traduit, avec son Académie de païens, devant le tribunal de l’Inquisition, n’avait rien à craindre du pape qui devait faire brûler Savonarole. Le savant audacieux qui s’était donné, parmi les adorateurs de l’Antiquité, le titre de souverain pontife, organisa avec ses acolytes le cortège fini se déploya dans les rues de Rome le jour du couronnement d’Alexandre VI, le 16 août 1492. Les inscriptions célébraient Alexandre, plus grand que Jules César : «l’un n’était qu’un homme ; celui-ci est un dieu. » La patrie, par la bouche d’un protonotaire apostolique, saluait le pape comme son « Jupiter ». Un des arcs de triomphe élevés sur le trajet de Saint-Pierre au Latran était surmonté du Bœuf divin, comme l’arc de triomphe que Pinturicchio a placé au fond de sa fresque de la légende de sainte Catherine (fig. 108).

Vers la fin du xve siècle, humanistes et artistes ne se contentaient pas de restaurer pour un pape le culte rendu jadis aux empereurs. Us travaillaient d’accord à exhumer l’antiquité des tombeaux et des ruines. Une trouvaille faite au printemps de l’année 1485, sous le pontificat d’innocent VIII, avait

Fig. 110. — L’Arithmétique. Fresque de Pinturicchio (Salle des Arts libéraux; Appartement Borgia).

frappé tous les esprits connue une résurrection. 1 )ans un sarcophage de la Voie Appienne une morte était apparue, jeune et belle, après un sommeil de quatorze cents ans. La foule accourut au Palais des Conservateurs, où fut exposée l’admirable momie. Les érudits italiens et étrangers la décrivirent dans leurs lettres : ils concordent à établir les détails de la découverte, avec toute la précision que donneraient à un événement de notre temps les récits de vingt correspondants de journaux, qui seraient tous des savants. La chevelure était blonde et enfermée dans un filet d’or. I^e corps était encore flexible et les traits

Fig. m. La musique. Fresque de Pinturicchio Appartement Borgia).

intacts, sous une couche assez épaisse d’un baume qui conservait l'odeur de la résine et de la térébenthine. Aux endroits où l’enduit protecteur fut enlevé par les curieux, la peau noircit. La destruction aurait rapidement continué son œuvre, si le pape Innocent n’avait fait enlever de nuit et enterrer hors de la porte du Pineio cette païenne inconnue (pie le peuple de Rome, à la suite des humanistes, commençait à vénérer comme une relique miraculeuse d’une religion prête à revivre.

Après cette découverte saisissante, l’exploration des ruines fut menée avec une ardeur fiévreuse. Les peintres partaient le matin en bandes joyeuses pour s’enfoncer dans les souterrains qui étaient les salles des thermes et des palais ensevelis ; ils y trouvaient force crapauds, chouettes et chauves-souris,

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