‹ Rome, de l'ère des catacombes à l'avènement de Jules IIChapitre 7 sur 24 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

De nom du moine Hildebrand, archidiacre de l’Eglise, se lit encore, à côté du nom du pape Alexandre II, sur une des plaques de bronze qui sont les restes de la porte magnifique commandée à Byzance par un patricien d’Amalfi et offerte par lui à la basilique de Saint-Paul hors les Murs. Ce moine qui, à partir du milieu du XIe siècle, fut le coadjuteur et l’âme active de cinq papes, travailla avec une énergie terrible à restaurer le pouvoir pontifical et à l’élever au-dessus de toute puissance humaine. Il fit rendre par Nicolas II en 1059, le décret fameux qui donnait aux évêques-cardinaux, c’est-à-dire aux titulaires des sept diocèses les plus voisins de Rome, et aux prêtres et aux diacres-cardinaux, desservants des principales églises de Rome, le droit d’élire le pape. L’aristocratie romaine, qui au Xe siècle était devenue l’arbitre ordinaire des élections pontificales, l’empereur germanique, qui avait à plusieurs reprises fait élire des Allemands n’eurent plus qu’à ratifier le suffrage des « cardinaux ». Ceux-ci commencèrent alors à former un collège de princes de l'Eglise, destiné à jouer, à côté du pape, un rôle officiel dans l’histoire monumentale de Rome, aussi bien que dans son histoire religieuse et politique.

Hildebrand, après avoir été pendant vingt-cinq ans le véritable chef de la chrétienté, prit enfin la tiare avec le nom de Grégoire VII. Alors, non content d’affranchir la Papauté des tutelles séculières, il voulut lui remettre la tutelle des royaumes et de l’Empire ; il revendiqua le pouvoir de disposer des couronnes par la déposition des souverains. Pendant quelques années, il fut vraiment, selon son rêve, le représentant tout-puissant du Roi des rois. Mais il avait déchaîné une guerre où lui-même allait être vaincu. La prise de Rome vengea l’empereur Henri IV de l’humiliation de Canossa. Pour chasser les Impériaux, Grégoire VII, enfermé dans le château Saint- Ange, dut faire appel à son allié Robert Guiscard. Les Normands reprirent la ville, mais ils la mirent à sac. L’incendie qu’ils allumèrent fit du quartier du Latran et d’une partie du Célius un monceau de ruines.

Grégoire VII mourut en exil ; après lui le duel reprit entre les denx glaives dont devait parler Boniface VIII, le glaive spirituel et le glaive temporel. Iya lutte avec l’Empire finit par la défaite et la mort du dernier descendant de Frédéric II ; la lutte avec le roi de France finit par l’exil de la Papauté.

Déjà, dans le cours du XIIe et du xme siècle, les papes avaient dû quitter Rome à plusieurs reprises. Pendant les interrègnes et les doubles règnes où un antipape était opposé au pape, les barons de la Ville et de la Campagne avaient reconquis leur indépendance turbulente. Dans l’enceinte de Rome s’élevèrent des forteresses féodales dont quelques-unes occupaient un quartier entouré d’une enceinte. Au XIIe siècle, les Colonna sont maîtres du Champ de Mars, où les monuments d’Auguste et de ses successeurs s’élèvent dans un désert. Fa plupart de ces citadelles avaient pour donjon quelque ruine indestructible. Fes Pierleoni s’étaient retranchés dans le théâtre de Marcellus et le portique d’Octavie ; ils avaient, d’un côté de leur citadelle, le Tibre pour fossé. Fes Frangipani, rivaux des Pierleoni, occupaient le Colisée et les terrasses du palais de Septime Sévère, avec le Palatin tout entier. F’arc de Titus était devenu la porte triomphale de cette forteresse ; une haute tour de brique s’appuyait à l’arche de marbre. Fes anciens Forums des empereurs se hérissent de semblables tours. Fes papes énergiques font abattre les fortifications de leurs adversaires et permettent à la famille romaine dont ils sont sortis d’en élever de nouvelles. C’est ainsi que, sous le pontificat d’innocent III, au commencement du XIIIe siècle, les Conti élevèrent au Forum de Trajan la tour que Pétrarque admira comme la plus forte de toute la ville et qui, encore debout, garde le nom de ses fondateurs (T or dci Conti). A la fin du siècle, les Caetani, devenus maîtres de Rome par l’élection de Boniface VIII, étendent leur tyrannie sur la Campagne ; pour rançonner les voyageurs de la voie Appienne, ils bâtissent une forteresse en face du mausolée de Cæcilia Métella, dont la frise de marbre est ceinte de créneaux de brique.

Cependant l’ambition persévérante des papes, l’influence croissante des cardinaux, l’autorité morale du clergé, grandie par la réforme de la discipline et des mœurs, opposaient aux forces divisées de l’aristocratie romaine une puissance dont l’action pacifique s’est manifestée à Rome, de la fin du XIe siècle à la fin du xm°, par une floraison nouvelle de l’art religieux. A côté des tours féodales s’élevèrent des clochers. Iya tour des Frangipani n’a pas laissé de ruines au pied de l’arc de Titus ; le campanile de Santa Maria Nova, l’église qui prit plus tard le nom de Sainte-Françoise Romaine, domine toujours le Forum.

Ces clochers romains du xn° et du xme siècle ont la forme carrée des tours militaires ; leur silhouette est moins massive ; au milieu des longues fenêtres à

deux baies brille une colonnette de marbre blanc ; souvent la rousseur commune de la brique est enrichie par des taches de pourpre, de vert sombre ou de bleu rare, qui sont des discjues de porphyre et de serpentine ou des coupelles de faïence orientale.

La plupart des campaniles romains du moyen âge ont été fondés à côté d’une église rebâtie. Les architectes copièrent scrupuleusement le plan des premières basiliques romaines, avec leurs trois nefs sans tribunes ; mais ils ne

Fig. 22. — Chevet de l’église des Saints-Jean-et-Paul, sur le Célius.

reproduisirent qu’une seule fois, dans la reconstruction de Saint-Clément, la cour entourée de portiques qui était le vestibule magnifique des églises constantiniennes. D’ordinaire la cour fut remplacée par une simple colonnade qui soutenait un auvent appuyé à la façade. Les colonnes étaient des monolithes antiques, les chapiteaux, le plus souvent, reproduisaient des modèles d’ordre ionique ; parfois l’architrave était ornée d’un ruban ou d’un semis de mosaïque de marbre et d’or. L’extérieur des absides était d’ordinaire plus pauvre : seule une galerie à colonnade, qu’il faut attribuer peut-être à un architecte lombard, pourtourne l’abside de l’église des Saints-Jean-et-Paul, si élégante et si légère au-dessus des grands pins du Célius (fig. 22).

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Plusieurs églises romaines, dont l’intérieur a été défiguré par les stucs baroques, ont encore leur façade du xne ou du xme siècle, avec le petit portique aitprès duquel monte le campanile incrusté de porphyre et de faïence. Avec l’église des Saints-Jean-et-Paul, on peut citer Sainte-Marie et Sainte- Cécile au Trastevere et Saint-Taurent hors les Murs (fig. io, p. 23). Plusieurs de ces façades et de ces campaniles ont leur place dans ces petits paysages historiques de Rome dont les pittoresques « fabriques » composent en raccourci un tableau du passé : c’est Saint-Georges au Vélabre, groupé sur une place étroite avec deux arcs romains (fig. 23) ; c’est Sainte-Marie in Cosmedin, placée en face d’un temple rond, près du Tibre et du quai où débouche la Cloaca Maxima.

Tous les arts se raniment autour de l’architecture. Ta peinture revient d’abord aux anciens modèles chrétiens. Deux peintres romains, pidorcs romani, appelés Giovanni et Stefano, ont signé la fresque qui décore l’abside de l’église de Sant’Elia, isolée près de Nepi, au pied du mont Soracte : c’est une variante de la mosaïque des Saints-Cosme-et-Damien, qui déjà avait servi de modèle aux mosaïstes du IXe siècle. Ta technique de la mosaïque s’est perdue, mais les thèmes des décorations étincelantes se maintiennent dans les fresques aux couleurs dures et pauvres. A Rome même, une imitation grossière de la mosaïque des Saints-Cosme-et-Damiens s’est conservée, à quelques pas de l’église du Forum, dans l’abside d’une petite église du Palatin, perdue au milieu des vignes, entre les deux arcs de Titus et de Constantin. C’est l’ancienne église de Santa Maria in Pallara ; elle a pris le nom de San Bastianello, en l’honneur de saint Sébastien, que le peintre du XIe siècle a représenté en pendant à saint Zoticus, drapé dans un manteau de patrice byzantin et incliné devant le Christ, qui montre sur le palmier le phénix de la résurrection.

Hors de Rome, dans le frais vallon de la Caffarella, l’antique édicule funéraire que le moyen âge a dédié au pape saint Urbain 1 est revêtu intérieurement de peintures du XIe siècle. A la suite d’un cycle complet de scènes évangéliques sont racontées les légendes de plusieurs martyrs romains. Te nom du donateur, Bonizo, est inscrit au-dessous de la Crucifixion, avec la date MXI (1011). Malheureusement, cette date a été repeinte de telle manière qu’elle doit être suspecte ; les fresques anciennes ont disparu sous plusieurs couches de peinture moderne. Tes compositions seules offrent un intérêt : d’allure naïve et populaire, elles 11e comprennent aucun des motifs particuliers à l’iconographie byzantine. Te peintre de Saint-Urbain, comme celui de San Bastianello, se contente des traditions locales. Ni l’un ni l’autre de ces deux peintres

1 Voir Rome, l'Antiquité, p. 114.

ne s’est inspiré des fresques savantes et admirables que des moines grecs peignaient alors dans l’église de Santa-Maria Antiqua, au pied du Palatin Aucun artiste romain n’a eu l’idée d’imiter les mosaïques dont les moines basiliens de Grottaferrata avaient fait décorer leur église voisine du lac d’Albano.

Fig. 23 — Eglise de Saint-Georges au Vélabre.

IYes leçons que pouvait donner à l’Occident l’art byzantin, seul dépositaire au xie siècle des traditions de la peinture antique et de la mosaïque chrétienne, 11e furent suivies à Rome, où vivaient des peintres grecs, que lorsqu’elles y eurent été apportées par des moines latins.

Desiderius, abbé du Mont-Cassin, avait fait venir vers 1070 sur la 111011-

1 Voir plus haut, p. 51

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tagne de Saint-Benoît des mosaïstes de Constantinople qui formèrent dans l’abbaye un atelier de mosaïstes, de peintres et de miniaturistes. Les chefsd’œuvre de cet atelier sont, avec les fresques de Sant’Angelo in Formis, près Capoue, quelques livres à miniatures, dont le plus riche, contenant une illustration complète des légendes de saint Benoît et de saint Maur, se trouve à la bibliothèque du Vatican ( Vat . lat. 1202). C’est aux gouaches de ce volume qu’il faut recourir pour apprécier la science du modelé et la liberté de dessin qu’avaient acquises les peintres du Mont-Cassin. Le récit des légendes est animé avec une verve qui étonne dans une œuvre du xi° siècle. La science que le miniaturiste a reçue des maîtres grecs l’a rendu capable de s’affranchir de leurs leçons elles-mêmes et de regarder la nature.

Le même sens de la vie, la même délicatesse de dessin distinguent une suite de fresques peintes dans l’église inférieure de Saint- Clément. Ces fresques ont été certainement achevées avant le sac et l’incendie du quartier de Latrau par Robert Guiscard. Alors, en 1084, l’église de Saint-Clément fut entourée de monceaux de ruines (pii menacèrent de l’écraser. Pour maintenir les murs de l’église, qui servirent de fondations à un nouvel édifice, on remplit de terre tout le vaisseau, qui n’a été déblayé que de nos jours. Les fresques les moins anciennes de l’église inférieure, voisines des peintures du ixc siècle indiquées plus haut (p. 52), sont donc contemporaines de Grégoire VII.

Ces fresques mettent en scène une foule d’ecclésiastiques et de laïcs eu costumes contemporains. Parmi eux se trouve à deux reprises l’un des donateurs, Beno de Rapiza. Les scènes représentées sont tirées des actes de saint Cyrille et de saint Méthode, apôtres des Slaves, de saint Clément et de saint Alexis. Deux images en particulier peuvent être citées parmi les récits de légende les plus bizarres et les plus touchants qu’ait laissés le moyen âge.

Le pape saint Clément, premier ou second successeur de saint Pierre, avait été jeté à la mer avec une ancre au cou. Une chapelle sous-marine fut élevée par les anges à l’endroit où le corps du martyr avait touché le fond. Chaque année, le jour de la fête de saint Clément, la mer se retirait et les fidèles allaient en procession visiter l’édicule mis à sec. Il arriva qu’une femme, tout entière à sa dévotion, oublia son enfant dans la chapelle que la mer vint recouvrir. Mais l’année suivante, elle l’y retrouva jouant devant l’autel (fig. 24).

Une autre fresque, non moins curieuse, raconte la fin de la légende de saint Alexis : légende douloureuse et cruelle qui sacrifie à la vocation de l’ascète les joies et les devoirs de la vie commune. Alexis, un jeune noble romain, qui avait consacré sa vie à Dieu et qui s’était laissé marier par sa famille, disparut le jour de ses noces. Après une longue pénitence, il revient méconnaissable à sa maison de l’Aventin, où sa femme regarde par la fenêtre, comme si elle conti-

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