CHAPITRE PREMIER
Les premiers monuments de la Rome chrétienne, comme les vestiges préhistoriques de la Rome antique, sont des tombeaux. Les cimetières où reposèrent les fidèles des trois premiers siècles se trouvent disposés autour de la ville, en dehors des anciens faubourgs qui furent compris dans l'enceinte d'Aurélien. Ces cimetières étaient groupés le long des voies romaines, au milieu d'un chaos de monuments et de cryptes, dont les restes rappellent encore la rivalité des religions qui se sont disputé les consciences devenues indifférentes à la beauté des dieux grecs et à la majesté du Panthéon romain.
Sur la voie Appienne, le mausolée de Caecilia Metella domine une file de ruines informes qui ont abrité les cendres des riches patriciens, scellées dans une urne de marbre. Au pied de ces tombeaux dressés comme des tours, les étrangers et les Romains initiés aux mystères orientaux ont fait creuser dans le tuf des caveaux où leurs corps étaient enterrés, sans avoir passé par le bûcher. Des peintures énigmatiques, dont la mythologie révèle des aspirations et des espérances nouvelles, ont été retrouvées dans une galerie creusée au carrefour de la voie Appienne et du chemin qui remonte le vallon de la CaflFarella, près de la chapelle du Domine^ II. I
quo vadis? Lescro)^ants qui ont laissé dans ce souterrain les signes de leur foi sont des adorateurs de Mithra. L'un d'eux était un prêtre : sous la niche qui parait avoir été destinée à abriter son tombeau et celui de sa femme, ce prêtre est représenté au milieu de ses collègues attablés à un repas rituel. Deux autres fresques, sous la même niche, racontent en images mystiques la mort de la femme du prêtre et l'initiation suprême qui l'attendait outre-tombe. La femme, Vibia, est emportée sur le char d'un dieu des enfers, que Mercure précède comme un coureur. Dans le royaume des ombres Tâme est jugée. Son entrée dans la vie bienheureuse est peinte au fond de la niche. Introduite par son bon ange [ûîigelus bonus), Vibia prend place au festin paradisiaque des élus {bonorum judicio judicati) (fig. 2). En présencede ces peintures où Bottari et Raoul- Rochette ont pu chercher des symboles chrétiens, on comprend que les Pères aient dénoncé comme des prestiges diaboliques les sacrements et les promesses de ce monothéisme solaire qui' fut professé officiellement par Commode et par Aurélien, et qui, transporté par les légions jusqu'au delà du Danube et de la Manche, fut pendant le m'' siècle, dans tout rOccident romain, la religion de ceux qui n'étaient ni des conservateurs indifférents et incrédules, ni des juifs ou des chrétiens.
Lntre le mausolée de Csecilia Metella et le tombeau Mithriaste, un petit cimetière juif est creusé contre l'enceinte du cirque de Maxence. Il comprend deux caveaux carrés. Des niches qui ont la longueur d'un cadavre sont pratiquées sous des arcades de tuf et dans les parois. Un signe gravé sur les dalles funéraires, à côté des épitaphes, est la seule profession de foi : c'est le chandelier à sept branches que Titus enleva au temple de Jérusalem et porta en triomphe sur le Forum. Les Juifs qui ont été enterrés dans ces caveaux avaient perdu la répugnance que leurs ancêtres, fidèles à la loi mosaïque, professaient pour l'image des êtres vivants. Sur les plafonds et les murs des chambres funéraires quelques fresques légères représentent, à côté de corbeilles fleuries, des danseurs, des animaux et des oiseaux. Le cimetière juif de la voi« Appienne n'est pas antérieur au m'' siècle ; mais il conservé sans doute les formes et la décoration des tombeaux où furent enterrés, dès lé temps d'Auguste, les petits marchands qui enseignaient à leurs clientes, matrones ou courtisanes, le respect du sabbat, et, au temps de Néron, les Syriens anonymes qui les premiers firent connaître à Rome le nom de Jésus.
Les cryptes funéraires où furent déposés, au bord de la voie Appienne, quelques adorateurs de Mithra et de Sabaoth, sont comme perdues au milieu des labyrinthes creusés des deux côtés de la grande voie par les
fidèles de la religion qui triompha. Quelques heures passées sous terre, dans le voisinage de la grande avenue de tombeaux, feront connaître Thistoire des cimetières chrétiens, leur architecture et leur décoration. Près des caveaux juifs et du côté opposé de la route, une petite église qui porte le nom du martyr saint Sébastien marque remplacement d'un ancien cimetière chrétien. Ce cimetière, Tun des moins étendus et des plus pauvres, est le seul qui resta ouvert aux pèlerins pendant le moyen âge. Il portait sur les itinéraires un nom grec défiguré et inintelligible : ad catacîimbas. De là le nom de catacombes, universellement donné
Fig. 2. — Le Paradis des adorateurs de Mithra (Fresque d'un tombeau de la via Appia ').
aux sépultures souterraines des premiers chrétiens, que les contemporains des persécutions appelaient simplement ^(rw^'/tr/Vr, c'est-à-dire, en grec, « lieu de sommeil ».
Le plus ancien cimetière chrétien qui ait conservé ses dispositions primitives s'ouvre à peu de distance de Téglise de Saint-Sébastien, au bord de la voie Ardéatine, qui se détache de la voie Appienne au carrefour du Domine^ quo vûdis?'Le nom même que ce cimetière a porté pendant les premiers siècles témoigne des progrès que la religion nouvelle avait faits après les cruautés de Néron et la première moisson de martyrs. Ce nom était celui delà propriétaire du sol, Flavia Domitilla, une nièce de Tempereur Vespasien. Sur le terrain d'une de ses villas, la matrone convertie fit établir une sépulture pour les membres de la famille impériale qui avaient embrassé la foi chrétienne [sepulchnim Flaviorum), Imitant, avec une pensée nouvelle, l'exemple des patriciens qui assuraient
* D'après Fouvrage de Mk"^ Wilpert Z)/V MaUrein dcr Katakowbcn Roms, 2 vol. infolio, igo^.
un lieu de repos à la cendre de leurs affranchis et de leurs clients, la pieuse matrone fit creuser dans le tuf, à côté du tombeau des Flaviens, des galeries funéraires destinées aux plus humbles de ses frères.
Un groupe de constructions en briques, qui a été dégagé par les fouilles, s'élevait à Tentrée du cimetière chrétien. Destinées aux réunions et aux agapes qui rappelaient les repas funéraires institués en Thonneur des Mânes, ces constructions étaient aussi visibles de la route que les mausolées païens élevés à côté d'elles. Elles attestent que les chrétiens, après avoir échappé aux bourreaux de Néron, ne songeaient point à dissimuler les tombeaux où ils enterraient leurs proches à côté des martyrs.
En effet les cimetières chrétiens, comme ceux des juifs, restèrent pendant près de deux siècles à Tabri des persécutions. Ils étaient non seulement tolérés, mais protégés par la loi romaine. Il suffisait qu'un tombeau fût établi dans un enclos, pour que la propriété du terrain prît un caractère religieux. Le cimetière de Domitilla se trouvait garanti contre toutes les violences, sauf contre les confiscations impériales, comme propriété privée; il était, comme tombeau, inviolable et sacré pour le souverain lui-même.
Les cimetières chrétiens se multiplièrent et s'agrandirent des deux côtés de la voie Appienne. Deux cimetières établis l'un en face de l'autre, sur des terrains donnés par des riches, gardèrent, comme le cimetière de Domitilla, le nom d'un propriétaire. A gauche, en venant de Rome, s'ouvrait le cimetière de Prétextât; àt droite, celui de la matrone Lucine : ce dernier était creusé sous un mausolée dont la masse est encore élevée et qui appartenait à la noble famille des Pomponii. Les caveaux du cimetière de Lucine furent les premières cryptes d*un vaste cimetière chrétien qui, à la fin du iir siècle, s'étendait de la voie Appienne à la voie Ardéatine, du tombeau des Pomponii au tombeau des Flaviens. Ce cimetière, compris entre des sépultures patriciennes, n'appartenait plus à un riche, mais à toute la communauté, à V « Eglise*». La loi romaine, protectrice des tombeaux, était favorable aux associations formées par les petites gens qui, ne pouvant avoir une sépulture de famille, se cotisaient pour s'assurer une sépulture collective et organiser des réunions au tombeau commun. Septime Sévère, plus libéral encore que ses prédécesseurs pour les collèges funéraires, donna en leur faveur un édit qui accrut rapidement leur nombre et leur puissance : une simple déclaration faite à la
* Ei'ciesiii.en grec, veut dire V « assemblée » des fidèles.
police tint lieu d'autorisation. Dès lors, TÉglise des frères, la fraternitaSy divisée en groupes qui correspondaient aux divers cimetières, et dont chacun fut inscrit sur les registres des magistrats, eut Texistence légale et le droit de propriété. Déjà-la communauté possédait des biens, provenant des donations et administrés par les diacres, dont saint Laurent sera le plus illustre. Elle racheta des terrains de sépulture qui appartenaient à des familles patriciennes et en acquit de nouveaux.
Le grand cimetière de TÉglise chrétienne sur la voie Appienne prit le nom du prêtre Calixte qui, au temps de Septime Sévère, fut chargé de l'administrer, et qui dut à ces hautes fonctions d'être élu pape en l'an 217. Au centre de ce cimetière un caveau fut ménagé en Tan 203 pour la sépulture des papes, dont la plupart avaient été ensevelis au i*^' et au ir siècle dans le cimetière de Vatican, près du sarcophage de saint Pierre. Onze papes du 111° siècle reposèrent dans le cimetière de Calixte ; l'un d'eux était saint Sixte, qui avait été massacré de l'autre côté de la voie Appienne, à l'entrée du cimetière de Prétextât.
Valérien, sous le règne duquel périrent le pape Sixte et le diacre saint Laurent, était le premier empereur qui eût interdit, sinon l'accès des catacombes, au moins les réunions dans les oratoires et les salles d'agapes élevés devant l'entrée des galeries. Dans le demi-siècle de paix qui suivit la mort de Valérien (260), les chrétiens qui, au temps de TertuUien, remplissaient déjà la ville et la cour, continuèrent d'envahir par l'intérieur l'Empire dont les barbares forçaient de toutes parts les frontières. L'Église formait dans l'État un État théocratique qui, aux yeux des Romains, était une anarchie. La plupart des chrétiens se dérobaient aux charges publiques ; beaucoup refusèrent le service militaire ; quelques apologistes faisaient appel aux peuples du Nord et de l'Asie contre la Babylone maudite. Dioclétien, qui essaya de rétablir l'ordre dans l'Empire et de rendre l'énergie à ce vieux corps, vit le péril. La persécution qu'il décréta, l'an 303, fut une véritable guerre défensive contre une foule sans armes. Conduite avec une cruauté terrible, elle se prolongea après Tabdication du vieil empereur. Pendant huit ans, Ips cimetières eux-mêmes furent mis hors la loi. L'entrée en fut interdite aux morts et aux vivants. C'est alors seulement que les chrétiens cherchèrept un refuge dans ces souterrains ; en cowiblaftt des galeries, en ouvrant des escaliers dérobés qui i»inbaient dans des carrières abandonnées, ils firent des cataoembes un véritable dédale où ils purent se réunir à la dérobé^'et prier à côté des martyrs. Les traces de ces ouvrages de défense ^ sont conservées dans le cimetière de Calixte. La persécution qui avait èi\k la plus
violente et la plus longue fut la dernière. Dix ans après Tédit de Dioclétien qui proscrivait le christianisme, Constantin rendit en 313 Tédit de Milan qui le reconnaissait solennellement.
L'histoire des catacombes suffit à montrer que ces cimetières n'ont point été établis dans des carrières de pouzzolane abandonnées : c'està peine si quelques-unes de ces carrières ont servi d'issue secrète en temps de persécution. Les cimetières ont formé des systèmes réguliers d'excavations, exécutées d'abord aux frais des riches qui donnaient les terrains, puis aux frais de l'Église. Ils ont été creusés dans des bancs compacts de tuf; lorsque les terrains étaient sujets aux éboulements, les galeries ont été renforcées par des contreforts et des arcades de brique. Les travaux étaient dirigés par les fossorcs. Groupés en pieuses confréries, ces artisans, que les peintures des catacombes représentent avec le pic à la main ou sur l'épaule (fig. 3) , n'étaient pas de simples fossoyeurs, mais bien plutôt des entrepreneurs et des contremaîtres, capables de diriger des mines dans les protondeurs de la terre, suivant un plan déterminé d'avance.
L'architecture des cimetières chrétiens comprend deux types de souterrains : le caveau ou cubicuhim; la galerie ou ambulaa'tim. Les caveaux étaient semblables à ceux des juifs et différaient peu des caveaux païens. Ce sont de petites chambres dont le plafond s'arrondit parfois en forme de voûte d'arêtes ou de coupole basse; dans les parois sont creusées des niches, que les chrétiens appelaient arcosoUa^ et qui abritaient soit un sarcophage de marbre, soit un bloc réservé dans le tuf et où était creusée la tombe. Le plus souvent un caveau était préparé pour plusieurs corps : c'était une sépulture de famille ou une sorte de sanctuaire réservé au repos des prêtres et des martyrs. Dans la plupart des catacombes, les caveaux s'ouvrent sur les galeries.
Les ambulacrcs souterrains sont les vrais cimetières chrétiens, le « dortoir » commun du peuple des frères, où tous sont égaux, où chacun a sa place [lociis). Ni les Ktrusques, ni les Orientaux n'avaient connu ces longues galeries où deux hommes ne peuvent passer de front entre les parois pleines de cadavres. Les niches destinées à l'inhumation sont disposées les unes au-dessus des autres, sur quatre étages et quelquefois plus. Quand le corps avait été déposé dans sa niche, entouré de quelques souvenirs et d'objets familiers, une plaque composée de larges tuiles ou une dalle de marbre scellait le lieu du repos. .
A mesure que la communauté chrétienne se développait, les galeries des cimetières pénétraient plus profondément dans le sol. En effet la
propriété du sous-sol était attachée à la propriété du sol, et les chrétiens devaient se garder de dépasser les limites du terrain dont ils possédaient la surface. Le cimetière de Domitilla, vers la fin du i" siècle, n'avait qu'un ambulacre assez large qui descendait en pente douce dans l'ombre ; sur cette galerie s'ouvraient quelques caveaux et trois galeries secondaires. Au cimetière de Calixte, les galeries sont' tracées horizontalement; elles forment quatre étages, qui communiquent entre eux par des escaliers, dont le dernier atteint à vingt-cinq mètres de profondeur. Il est tel point, sur le plan du cimetière, où une sonde enfoncée jusqu'au quatrième
Fig. 3. — Vnfossor. Représentation du sacrifice eucharistique. Cimetière de Calixte.
étage traverserait plus de vingt tombes. Des labyrinthes semblables avaient été creusés près de toutes les grandes voies, comme le long de la voie Appienne, entre la première et la troisième borne milliaire. D'après les calculs du géologue Michèle de Rossi, frère de G.-B. de Rossi, le célèbre historien des catacombes, la longueur totale des galeries funéraires creusées dans le tuf de la campagne romaine serait de plus de 875 kilomètres. En vérité, avant de conquérir la capitale du monde, le christianisme a créé autour de l'enceinte d'Aurélien une « Rome souterraine ».
Cette ville des morts, dont les parois et les plafonds n'étaient visibles qu'à la lueur des lampes, fut décorée, comme les tombeaux païens, à la manière des habitations des vivants. Les galeries forment un immense quartier pauvre;- le tuf, entre les dalles étagées, est le plus souvent nu et sans ornement. Les caveaux, au contraire, sont presque tous revêtus de stuc. Les stucs modelés en relief sont très rares : les plus délicats
se voient au cimetière de Priscille, sur la via Salaria nova; ils rappellent ceux qui décorent les tombeaux de la Voie latine. Au cimetière de Domitilla la voûte d'une galerie est ornée de caissons de stuc sans figures. Le plus souvent le stuc était préparé pour recevoir des fresques. Au 1" et au ir siècle Tenduit étendu sur le tuf est épais et la surface en est toute blanche de poussière de marbre; à partir du iir siècle la couche devient de plus en plus mince et grise.
Les peintures des plus anciens cimetières chrétiens, comme celles des caveaux juifs, répètent les lieux communs de la décoration gracieuse et légère adoptée par les peintres de villas. Dans le cimetière de Domitille, des rinceaux de pampres couvrent le plafond de la galerie principale et celui d'un caveau qui porte le nom d'Ampliatus : c'est le nom d'un fidèle que saint Paul a cité comme un ami dans l'Épître aux Romains. Sur les parois du caveau d'Ampliatus, des architectures de fantaisie, peintes en couleurs vives, rappellent le décor de la maison de Livie au Palatin. Dans un caveau voisin, un arcosolitim abrite les restes d'un paysage aussi clair et aussi lumineux que ceux qui égayaient les maisons pompéiennes. Ces peintures peuvent être attribuées au i*' siècle : rien ne les distingue des décorations destinées aux hôtels et aux tombeaux des païens; les peintres qui ont décoré les plus anciens caveaux du cimetière de Domitille étaient peut-être eux-mêmes des païens qui avaient travaillé pour la patricienne avant sa conversion.
Parmi les pampres qui serpentent sous le plafond de la galerie, dans le cimetière de Domitille, se jouent des amours. Ces dieux enfants restent en dehors de l'Olympe, avec les dieux des fleuves et les dieux des saisons, qui sont des allégories plutôt que des idoles. Tout ce cortège de figures demi-nues se disperse sur les parois des caveaux chrétiens. Dans leur nombre il en est qui pouvaient évoquer pour les fidèles comme pour les païens dont elles ornaient les tombeaux, des espérances d'immortalité : dans une salle bâtie en plein air à l'entrée du cimetière de Domitilla, Eros cueille des fleurs avec une Psyché enfant, aux ailes de papillon, qui est l'âme butinant dans le verger céleste.
Une figure, qui appartient à la fois aux fables mythologiques et aux légendes philosophiques, est adoptée par les chrétiens : c'est Orphée, qui charme les animaux par les sons de sa lyre, comme le Christ attire les âmes pair les paroles de son Évangile. Au ir siècle, de tels rapprochements étaient faits en même temps par les chrétiens et- par les Romains fidèles au culte national, que transformaient les philosophies composites et les religions orientales. Alexandre Sévère n'honorait-il pas dans son
laraire les images d'Abraham et de Jésus, à côté de la statue d'Orphée?
Le chantre au costume oriental, assis au milieu des animaux, entre les arbustes, est dans les catacombes une figure du cycle pastoral. Il disparaît à la fin du iV siècle, remplacé par une autre figure du même cycle : le Bon Pasteur. Dans la crypte magnifique de Saint-Januarius, au cimetière de Prétextât, qui fut décorée au temps de Septime Sévère, le berger en tunique courte qui porte sur ses épaules Tune de ses brebis se montre au-dessous du plus frais décor champêtre dont s'égaie un cimetière chrétien : des rinceaux chargés de fleurs et d'oiseaux, des groupes de génies qui s'empressent à la cueillette des roses et des olives, à la moisson, aux vendanges. Mais cette figure de berger dont la silhouette était familière à l'art antique prend un sens nouveau et clair ; elle rappelle la parabole évangélique, en apportant une âme dans les prairies toujours vertes dont parle l'ancienne liturgie des trépassés.
Dans le cours du ii*' siècle, des images plus simples et plus sommaires que les décorations mythologiques et les figures pastorales sont peintes sur les parois des cimetières etgravées sur les dalles funéraires. C'estun animal, un objet qui devient le signe d'une idée, d'une espérance, d'une croyance. L'agneau est l'âme sauvée par le Bon Pasteur; la colombe est l'oiseau de Tarche, qui, la branche verte dans son bec, annonce le salut ; le paon, dont les naturalistes anciens avaient cru la chair incorruptible, fait penser au corps impérissable dont les morts seront revêtus au jour du Seigneur ; le navire et le phare font allusion à la traversée accomplie ; l'ancre indique l'arrivée au port. Ce ne sont plus les allégories claires, gracieuses et humaines de l'art antique, mais des symboles qui supposent la révélation d'une doctrine. Une autre image, la plus bizarre et la plus commune, se présente comme un véritable rébus, lisible pour les seuls initiés. C'est le poisson, dont le nom grec, 'lyôJ*;, formait, avec ses cinq lettres, l'anagramme des cinq mots sacrés : « Jésus-Christ, fils de Dieu, sauveur » : '{r^f7o^J^ Xpto-To; Osou V'.o; So>T/p. Plusieurs fois le poisson est représenté à côté de petits pains ronds ; il figure mystérieusement le Christ dans le sacrement le plus mystérieux, l'Eucharistie.
Ce langage figuré qui marque les tombeaux de signes énigmatiques était comme la langue internationale des Églises. Au temps de Marc-Aurèle, saint Abercîus, évêque d'Hiéropolis en Phrygie, vint à Rome ; il fit ensuite de grands voyages en Orient. De retour dans son diocèse, il composa pour lui-même une épitaphe dont le texte a été conservé et dont les fragments retrouvés de nos jours ont été transportés à Rome, au musée chrétien du Latran. Ces vers eussent été inintelligibles pour des païens ; ils renfer-
ment une énumération et un commentaire des motifs les plus secrets de Tart des catacombes. « Je suis, écrit Abercius, disciple du chaste Pasteur qui paît ses brebis par les monts et par les plaines... A Rome, j'ai vu le peuple marqué du sceau ra^^onnant; j'ai vu aussi les plaines de Syrie et Nisibe au delà de TEuphrate. Partout la foi m'a guidé et m'a donné à manger le poisson de la fontaine vive... Apportant du vin mêlé d'eau, elle le distribuait à ses amis en même temps que le pain... »
Où ont été imaginés les signes mystiques que comprenaient et vénéraient les fidèles de Rome et de l'Orient ? Ce n'est point à Rome sans doute, mais dans les communautés grecques d'Alexandrie et d'Antioche. Le bizarre anagramme du poisson n'a pu être imaginé que dans une communauté toute composée de Grecs. Là conception même d'un système d'images secrètes n'est pas sans analogie avec les imaginations des gnostiques. Une pierre gravée du Musée Kircher, qui porte en exergue les lettres de l'anagramme '1/Ojs, et sur laquelle se trouvent réunis tous les symboles connus du christianisme romain, — les poissons, l'ancre, le navire, le Bon Pasteur, l'agneau portant un T, figure de la croix, sur lequel est perchée la colombe de l'arche, — n'est pas moins étrange que les gemmes sur lesquelles les « Basilidiens » ont gravé les images des dieux monstrueux de l'Kgypte, symboles de leurs hérésies compliquées. Le poisson qui figure le Dieu fait homme peut rappeler le Dieu unique que les « Ophidiens » adoraient sous la forme d'un serpent. Les symboles orthodoxes diffèrent cependant des Abraxas et des signes maçonniques du gnosticisme parce qu'ils étaient communs à tout un peuple de fidèles, dispersé depuis l'Euphrate jusqu'au Tibre, et parce qu'ils ne cachaient ni une théologie, ni une philosophie de curieux et de savants. En regardant sur les tombeaux les silhouettes du poisson et de la colombe, le plus humble esclave confessait la foi du Christ et l'espérance de la résurrection.
L'habitude de chercher un symbole dans une image donna au christianisme primitif une conception de l'art toute différente de celle qu'avait eue l'antiquité. La figure humaine, aussi bien que les animaux, ne fut pas emplo\ ée. d'ordinaire comme simple décoration ou comme représentation d'un personnage déterminé, mais comme un signe et comme l'expression d'une idée. Des scènes bibliques et évangéliques sont peintes dans les catacombes dès le iV siècle; mais là plupart d'entre elles ne sont autre chose qu'un verset traduit en image. Elles n'enseignent pas l'histoire sainte : elles parlent, comme la colombe ou l'ancre, de résurrection et de salut. La série de ces groupes n'a pas été tirée des livres saints, mais des liturgies funéraires. La scène qui reparait le plus fréquem-
CIMETIÈRES ET SARCOPHAGES CHRÉTIENS ii
ment représente Jonas jeté à la mer, englouti par le monstre à queue de
dragon et rendu à la lumière, après trois jours, qui figuraient pour les
chrétiens les trois jours que le corps du Christ passa dans le sépulcre
avant la résurrection. A côté de
Jonas se montrent çà et là d'autres
exemples fameux de la protection
divine : Noé sauvé du déluge et
voyant la colombe, Isaac sauvé du
couteau d'Abraham, Tobie délivré
de la cécité grâce au poisson qui
rappelle le Poisson mystérieux et
divin, Suzanne accusée par les
vieillards, figure des tentations, et
justifiée parTÉternel, Daniel sauvé
de la dent des lions, les trois
Hébreux sauvés de la fournaise,
ancêtres des martyrs qui, au milieu
des tourments, sourient aux clartés
du paradis. Moïse, en frappant le
rocher, fait jaillir une eau qui est,
pour le fidèle, Teau du baptême.
Près du patriarche, dans plusieurs
caveaux, le Christ lève le bras avec
le même geste, pour appeler hors
du tombeau Lazare enveloppé de
bandelettes ; la résurrection est
figurée parle miracle évangélique,
A^.jix: Ji. 4.* • Fig- 4- — Une Orante (Fresque du iv*" siècle,
a cote de la figure du baptême, qui \^^^ ^^ ^.^^^.^^^ ^^ ^^^^^^ ,j
promet la vie éternelle.
Les scènes de l'histoire sacrée, simplement exposées aux yeux des
fidèles, sans intention symbolique, sont des exceptions très rares dans l'art
des catacombes. Dès le H* siècle, la Vierge Marie, assise et allaitant
l'Enfant, semble apparaître dans le cimetière de Priscille, à côté d'un
homme drapé dans le manteau des philosophes et qui montre une étoile ;
c'est peut-être le prophète Isaïe. Dans l'attitude inclinée de la Mère,
dans son robuste visage romain couvert d'un voile semble s'ébaucher, au
temps d'un Trajan ou d'un Hadrien, la silhouette de la « Vierge à la
* D'après l'ouvrage de M^^' Wilpt-rt (cK'jà cité page 3).
chaise ». Mais cette œuvre émouvante reste unique. En dehors du cimetière de Priscille la Vierge n'est représentée jusqu'au v® siècle que dans la scène de TAdoration des Mages. Avant la paix de TÉglise, les peintres n'ont vu le Rédempteur que comme un jeune homme imberbe qui fait des gestes miraculeux et ressuscite Lazare : jamais ils n'ont représenté en dehors du verger céleste ou de TÉvangile une image du Christ pour TofFrir à Tadoration.
Au milieu des peintures sacrées les scènes de la vie quotidienne et les portraits n'apparaissent que rarement, comme des souvenirs d'une habitude païenne. Pas une scène de martyre n'a été représentée dans les catacombes : la figure du cimetière de Calixte que de Rossi avait prise pour celle d'un confesseur traduit devant un tribunal est Suzanne accusée par les vieillards. C'est à peine si quelques scènes liturgiques peuvent être reconnues : elles ont un intérêt saisissant. Dans une suite de caveaux du cimetière de Calixte qui étaient destinés à la sépulture des ecclésiastiques et des fossoreSj deux ou trois fresques, dans une suite d'images bibliques, font allusion aux sacrements. Un enfant est plongé à mi-jambes dans le fleuve qui jaillit du rocher frappé par Moïse, et un homme verse sur son front l'eau du baptême. Près du sacrifice d'Abraham, qui figure le sacrifice du Rédempteur, un prêtre bénit, en présence d'une femme, le trépied sur lequel un pain rond est posé à côté du poisson. Une assemblée de sept hommes couchés à table devant des poissons et des corbeilles de pains rappelle, plutôt qu'elle ne représente, le repas eucharistique. Une autre représentation de la même scène se trouve au cimetière de Priscille. Mais il ne faudrait pas prendre toutes les images de repas peintes dans les catacombes pour des cérémonies liturgiques. Dans un caveau du cimetière des Saints-Pierre-et-Marcellin, sur la Voie Labicane, le repas sacré est servi par deux femmes qui sont des allégories, la Paix et la Charité, désignées par leurs noms grecs : Irène et Agape, Ce dernier nom ne fait point allusion aux agapes, ces repas fraternels donnés, suivant une mode païenne, à l'entrée des cimetières ; le repas est un repas céleste : c'est le « rafraîchissement » dont parlent les prières des morts.
Une figure de femme isolée se montre dans toutes les catacombes ; le plus^ouvent ell^ isst voilée. Elle est vêtue tantôt du sac brun {}dL pœtiîda) que portaient les femmes du peuple, tantôt de la tunique patricienne brodée à l'orientale (fig. 4). Toujours elle élève les bras en croix dans l'attitude de la prière. Ces Orantes ne sont pas des portraits peints en souvenir d'une défunte; seules, réunies en groupes, associées parfois au Bon Pasteur dans le décor des plafonds, elles sont des élus qui remercient Dieu.
Une fresque du cimetière de Priscille, dont M^' Wilpert a découvert le vrai sens, émouvant et simple, montre, à côté d'une Orante, deux grroupes qui rappellent les joies graves de la vie : le mariage et la maternité. Ces groupes sont petits et comme lointains : au milieu de la fresque,
Fig. 5. — Une bienheureuse, au milieu de groupes qui rappellent sa vie d'épouse et de mère.
Cimetière de Priscille.
au premier plan, Tépouse est debout, grandie et la tète voilée ; entrée dans la gloire, elle prie pour son époux et son enfant {fig. 5). Ainsi Timage qui a l'air d'un portrait devient, elle aussi, un signe d'union entre les vivants et les morts. Les femmes en prières, qui figurent Tâme entrée dans le repos glorieux, même à côté d'un tombeau d'homme, traduisent en peinture l'inscription commune : in pace^ de même que les scènes bibliques
traduisent les paroles des liturgies funéraires. Le Bon Pasteur est une invocation ; TOrante est une épitaphe.
Les peintres qui multipliaient ces caractères idéographiques, à la lueur des lampes, ne se souvenaient de la vie qui s'agitait au-dessus de leurs têtes que pour quelque détail de costume. Leurs maîtres avaient été les décorateurs de villas et de tombeaux païens, dont quelques-uns travaillèrent sans doute dans le cimetière de Domitilla. L'art des catacombes sortit, non point d'une peinture d'histoire, de paysage ou de genre, mais d'une véritable peinture en bâtiments. Les œuvres les plus anciennes de cet art ont conservé la grâce facile et molle des fantaisies alexandrines traduites par les artisans païens; mais au il*" et au UV siècle le modèle s'appauvrit et le dessin se simplifie. Sur le fond de stuc blanc, les figurines ne sont que des silhouettes aux gestes de pantins, méprisa- . blés pour la plupart comme œuvres d'art, à jamais vénérables comme les hiéroglyphes sacrés de la première pensée chrétienne. Malheureusement ces petites ombres qui semblent voltiger aux murs s'effacent d'année en année depuis qu'elles ont été dégagées de la terre qui les préservait; chaque visiteur, en approchant son lumignon de la muraille, fait une tache de suie à côté des taches laissées sur le stuc blanc par le pinceau des peintres. Avant la fin du xx® siècle, les images qui évoquent les confesseurs et les martyrs se seront évanouies ; il en faudra chercher le souvenir dans les belles publications de G.-B. de Rossi et de M^^ Wilpert.
Les souterrains qui avaient servi de refuge pendant la grande persécution de Dioclétien continuèrent d'être les cimetières des fidèles après la paix de l'Eglise; ils devinrent en même temps les sanctuaires des martyrs. Le zèle indiscret des dévots fut une première cause de dégradations; pour assurer à sa dépouille une place voisine d'une sépulture vénérée, plus d'un fit creuser une tombe dans la paroi d'un arcosolium^ en crevant la couche des peintures. Un pape aussi pieux que lettré, saint Damase, élu en 366, se donna la tâche de protéger les catacombes et d'y organiser le culte. Il ouvrit de nouveaux escaliers et établit des luccrnaires^ cheminées creusées dans le tuf pour apporter aux souterrains de l'air et de la lumière. Il composa pour les cryptes historiques des inscriptions élégantes qu'il fit graver sur le marbre avec des caractères larges et purs, dont le dessin fut donné par son secrétaire Furius Dionysius Filocalus. La crypte des papes au cimetière de Calixte, telle que de Rossi l'a reconstituée d'après les fragments dopt elle était encombrée, est un véritable oratoire éclairé par un lucernaire. Il avait été décoré par les soins du pape Damase. Deux petits morceaux de marbre relevés parmi les débris
et confrontés avec les œuvres écrites du pontife ont permis de restaurer l'inscription placée par le pontife dans ce sanctuaire, où lui-même, par modestie, n'avait pas voulu reposer.
C'est exactement en Tannée 412 que les catacombes cessèrent d'être employées comme sépulture. La Campagne, ravagée par Alaric, ne devait plus retrouver la sécurité que lui avait assurée l'Empire romain. Les cimetières abandonnés reçoivent toujours des fidèles; jusqu'au ix*' siècle, ils recevront des pèlerins. Après les passages dévastateurs des Goths et des Lombards, la Campagne romaine, transformée en marécage par la rupture des aqueducs, devint un désert insalubre où les routes étaient gardées par des hordes de brigands. Les fidèles ne pouvaient plus sans
Fig. 6. — Histoire de Jonas (Sarcophage chrétien du Musée de Latran).
danger se rendre aux catacombes. Alors les papes firent transporter dans l'enceinte de Rome tous les ossements qui purent être recueillis dans les souterrains encore ouverts. Une inscription encore visible dans l'église de S'ainte-Praxède atteste que, le 20 juillet 817,1e pape Pascal II fit enlever des cimetières de la Campagne 2.300 squelettes de ces premiers chrétiens qui passaient indistinctement pour des martyrs. A partir du x*" siècle, les catacombes rentrent dans la nuit; il faudra un hasar4 pour c[u'en 1578, Bosio retrouve une crypte de cette « Rome souterraine », à laquelle il a donné le nom qu'elle garde dans l'histoire.
Du v*" au ix*" siècle, quelques peintures avaient été ajoutées à la décoration des catacombes. Ce sont des assemblées de figures solennelles, imitées de celles qui étaient rangées dans les absides des églises ; elles portent le nimbe, ce signe d'origine orientale, que le paganisme romain connaissait et que les peintres chrétiens des trois premiers siècles n'ont donné à aucune de leurs figurines. Une fresque du vr siècle, qui vient d'être découverte en 1904, dans le cimetière de Commôdilla, près delà
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basilique de Saint-Paul hors les murs, représente le Christ trônant sur le globe du monde, entre saint Pierre et saint Paul, assistés de sainte Emerita et de saint Etienne. Dans la crypte de Sainte-Cécile, au cimetière de Calixte, à côté du caveau des papes, une suite de fresques ont été peintes au v% au vir et au ix^ siècle. Des saints en toge, dont la tète carrée a rénergie des anciens bustes romains, voisinent avec la patricienne vêtue en princesse de Byzance et avec un Christ au visage maussade et barbare. Les peintres oublient Tart du modelé et cernent toujours plus grossièrement leurs figures de contours noirs. Un siècle après la paix de l'Église, ils avaient perdu complètement les traditions des signes et des motifs qui avaient composé Tart funéraire et symbolique des catacombes.
Au IV* siècle, cet art était sorti des cryptes obscures : il survécut et se développa dans les reliefs des sarcophages. C'était l'influence des cultes orientaux et du christianisme lui-même qui avait fait abandonner peu à peu, au temps des Antonins, la pratique de l'incinération pour celle de l'inhumation et qui avait remis à la mode dans la société païenne les sarcophages du type étrusque et grec. Cependant les tombeaux de marbre n'avaient été admis que par exception dans les cimetières chrétiens, à côté des niches creusées dans le tuf. Parmi ceux qui ont été retrouvés dans les cryptes, il en est qui provenaient d'un atelier païen. Un sarcophage de marbre, encore en place dans le cimetière de Calixte, dissimule contre la paroi sa face ornée de reliefs, sur laquelle se déploie un cortège bachique : c'est sur le revers fruste et rugueux qu'a été gravée l'épitaphe du fidèle.
Lorsque des oratoires et de grandes églises, comme celle de Saint-Paul hors les Murs et de Saint-Pierre du Vatican, eurent été construits sur le terrain des cimetières primitifs, les murs qui entouraient les chapelles et les portiques qui précédaient l'entrée des basiliques formèrent comme des enclos funéraires où furent alignés les sarcophages des nobles et des riches.
L'histoire de la sculpture funéraire dans le premier art chrétien reproduit, avec un retard de deux siècles, l'histoire de la peinture funéraire.
Les ateliers chrétiens qui pratiquèrent l'industrie du marbrier prirent la suite des ateliers païens. Tout d'abord les sculpteurs, comme l^É peintres, copient d'après les modèles gréco-romains, les animaux, les Coupes et même les figures mythologiques qui étaient devenus de purs motifs de décoration ou de simples emblèmes funéraires : griffons, têtes de lions, scènes de vendanges et de chasse, génies dans l'attitude de la douleur, amours éteignant à leurs pieds le flambeau de la vie, dieux marins, divi-
nités des saisons, images du Soleil et de la Lune debout sur leur quadrige. Les bustes des fidèles, isolés ou réunis par couples, se détachent parfois au milieu du sarcophage sur le médaillon en forme de coquille. Comme dans les catacombes, Amour et Psyché viennent continuer leurs jeux et Orphée reprendre sa lyre, à côté du Bon Pasteur. Sur un sarcophage du musée du Latran, Timage du Rédempteur est entourée par douze agneaux qui représentent les apôtres ; aux extrémités du bas-relief,
Fig. 7. — Sarcophage chrétien du iv* siècle (Musée du Latran).
deux autres pasteurs représentent les prêtres qui font entrer au bercail de nouvelles brebis (fig. 1).
Quelques reliefs du iv' siècle copient directement les peintures des cryptes ; Thistoire de Jonas se développe sur un sarcophage du musée de Latran, comme sur une suite de petites fresques (fig. 6). A côté de la résurrection de Lazare se déroule le récit de quelques miracles des Evangiles. Les groupes se pressent parfois sur deux étages de bas-reliefs. Le sarcophage devient une homélie en images, telle qu'aucun caveau des cimetières n'en avait offert aux regards des fidèles ; le sculpteur arrive à mettre en scène avec un raccourci audacieux Thistoire chrétienne du monde, depuis la Création et le Péché jusqu'à Tlncarnation, figurée par l'adoration des mages, et jusqu'aux origines de l'Église romaine, représentée par saint Pierre (fig. 7). Une épopée sacrée se laisse déchiffrer, à travers le désordre et les redites, dans ces salles du musée de Latran, où ont été II. 2
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rassemblés, sous le pontificat de Pie IX, tous les sarcophages chrétiens que le P. Marchi a pu faire apporter de la ville et des environs.
Le sarcophage le plus monumental par ses dimensions, par la vigueur de ses reliefs et par Tabondance des thèmes religieux qu'il évoque, reste dans Tombre d'une crypte de Saint-Pierre, auprès du lieu où il a été trouvé. D'après l'inscription, ce sarcophage est celui d'un magistrat, Junius Bassus, préfet de Rome, qui se convertit au christianisme vers la fin de sa vie. « Néophyte il s'en alla vers le Seigneur sous le consulat d'Eusèbe et d'Hypatius », en l'an 359 (fig. 8). Ce monolithe de marbre de Paros, sculpté un demi-siècle après la conversion de Constantin, est une synthèse des divers motifs rapprochés et combinés par la sculpture chrétienne. Sur les côtés du sarcophage, des génies vendangeurs appartiennent encore à la décoration antique. Entre les deux étages du portique en basrelief dont les colonnes séparent les grandes scènes, de petits reliefs rappellent, dans le langage symbolique des catacombes, V « initiation » qu'a reçue, sans doute au baptistère du Latran, le néophyte qui était préfet de Rome. Tous les rôles sont joués par des agneaux : un agneau tient la verge de Moïse pour faire jaillir du rocher l'eau baptismale ; un agneau touche de son bâton les pains eucharistiques ; un agneau, qui est le prêtre, verse l'eau d'une coquille sur la tète d'un autre agneau, qui est V « initié»; plus loin, il lui remet le livre de la doctrine; trois agneaux tiennent dans une fournaise la place des trois Hébreux du livre de Daniel, dont l'histoire était lue dans la cérémonie du baptême; enfin, un agneau lève le bâton miraculeux devant un tombeau minuscule d'où sort un autre agneau : la résurrection de Lazare, mise en fable ésopique, promet la vie éternelle au fidèle qui a reçu l'eau sainte et le pain consacré.
Sur la face du sarcophage, le Christ, un jeune homme aux cheveux bouclés, trône au-dessus de la voûte du ciel soutenue à ses pieds par le dieu Uranus. 11 donne sa Loi à Pierre et à Paul. C'est le triomphe céleste du Christ; au-dessous est représenté le triomphe terrestre, à la veille du supplice : l'entrée à Jérusalem. Aux côtés de la figure glorieuse sont réunis des personnages et des scènes des deux Testaments, dont quelques-uns seulement appartiennent au cycle des catacombes. Adam et Eve, Daniel entre les lions, Job sur son fumier attendent le Rédempteur. Le sacrifice d'Abraham annonce le sacrifice de Jésus, qui est représenté, non par le crucifix, mais parle jugement de Pilate. Pierre et Paul conduits au supplice rappellent les martyrs qui ont fait triompher la foi. La suite logique des temps et des idées est sacrifiée à l'ordonnance de
groupes symétriques. La sérénité des visages, la solennité des attitudes, comparées à Tinforme puérilité des reliefs sculptés, cinquante ans plus tôt, pour lare de triomphe de Constantin, attestent que les marbriers chrétiens avaient réalisé à Rome une première et éphémère Renaissance.
Ces marbriers avaient trouvé quelques souvenirs des plus nobles modèles dans les sarcophages païens qui jusqu'au IV* siècle reproduisaient, avec les scènes de Tépopée et de la tragédie grecques, les attitudes des statues et des groupes célèbres*. Les figures des sarcophages chrétiens rappellent la Grèce antique, plutôt que Rome, par leur costume même.
Fig. 8. — Sarcophage du préfet de Rome Junius Bassus (an 359 de J.-C). Crypte de Saint-Pierre*
Le Christ, les apôtres, les patriarches, n'ont point revêtu la toge. La société chrétienne, qui se tenait en dehors de l'Etat, a toujours eu une sorte de répugnance pour ce vêtement qui était comme Tuniforme du citoyen romain. Les fidèles portaient le manteau carré, Vhimation s^^^men^ que les Romains appelaient pallium. Ce vêtement, porté à, Rome par les philosophes cosmopolites, devint le vêtement chrétien : Tertullien célébra ses vertus dans un traité spécial. Le manteau des philosophes resta pendant tout le moyen âge le vêtement exclusif du Christ, des personnages bibliques et des apôtres, aux portails des cathédrales comme sur les sarcophages. Il est probable que Byzance, la nouvelle capitale, et les grandes villes de rOrient ont eu part au développement de la sculpture chrétienne. Le
' Y OIT Rome, V Antiquité, p. 158-159.
musée de Constantinople possède des fragments d'un monument de porphyre dont les reliefs ont la plus frappante ressemblance avec ceux qui décorent les deux sarcophages de porphyre exécutés pour la sépulture d'Hélène et de Constance, mère et fille de Constantin, et placés autrefois dans deux mausolées bâtis hors de l'enceinte de Rome. Ces sarcophages ont été transportés au Vatican sous le pontificat de Pie VI. Autour du sarcophage de l'impératrice sont représentés une parade militaire et un défilé de barbares vaincus; sur celui de la princesse, de petits génies portent des guirlandes et vendangent parmi des pampres. Les proportions des figures sont lourdes et les groupes disposés comme au hasard ; mais le travail qui a presque détaché les personnages en haut relief dans une matière aussi dure a vaincu des difficultés incroyables. Rien que pour restaurer, au commencement du xix® siècle, ces blocs de porphyre dignes d'un monument de pharaon, vingt-cinq marbriers ont été employés pendant neuf ans. Quelques sarcophages provenant d'Asie Mineure, qui se trouvent au musée de Constantinople, représentent des personnages alignés entre des colonnes couvertes de pampres et qui supportent des architraves et des niches finement refouillées. C'est l'architecture du sarcophage de Junius Bassus. Les tombeaux de marbre étaient objet d'industrie et de commerce; ils pouvaient être commandés au loin. Mais l'étude des premières œuvres de la sculpture chrétienne n'a pas encore permis de déterminer exactement, dans les échanges d'influences artistiques qui s'établirent dès le IV" siècle, ce que Rome a donné à l'Orient chrétien et ce qu'elle en a reçu.
Quelques statues de marbre, qui décoraient peut-être des oratoires, ont pris place dans le musée de Latran, à côté des anciens sarcophages chrétiens. Comme les reliefs, ces statues reproduisent des formes antiques, pour traduire des idées nouvelles et représenter des personnages nouveaux. Le saint Hippolyte du musée de Latran est assis et drapé dans le manteau grec que portait Julien, l'empereur philosophe. Peut-être ce marbre d'une exécution large et souple représentait-il en eifet un philosophe, sur le siège duquel un chrétien aura gravé les titres des ouvrages du saint, avec le calendrier pascal dont il était l'auteur. Près de saint Hippolj^te, le Bon Pasteur est une figure d'une grâce juvénile, qui a la taille d'un adolescent (fig. 9). Aucune œuvre ne montre d'une manière plus éclatante la supériorité des sculpteurs du iv® siècle sur les peintres des catacombes, auxquels ces sculpteurs empruntent leurs motifs. Le berger de l'Évangile, portant sur ses épaules la brebis égarée, imite quelque statuette alexandrine qui reproduisait elle-même l'attitude
CIMETIÈRES Eï SARCOPHAGES CHRÉTIENS 21
d'une ancienne statue attique : le fidèle apportant au temple le jeune veau ou le mouton destiné au sacrifice. Ainsi Tart grec se continuait et achevait de se transformer en donnant des formes pures et nobles à tous les dieux. Dans les premiers siècles de Tère nouvelle, il régnait à Rome et à Byzance, comme aux confins de Tlnde.
Les plus anciennes statues du Christ sont des bergers criophores, ou des philosophes grecs; les plus anciens Bouddhas, que Ton peut voir au musée de Lahore et aussi à Londres et au Louvre, sont des ApoUons.
L'art dont les chefs-d'œuvre sont le sarcophage de Junius Bassus et le Bon Pasteur du Latran déclina rapidement. Au V" siècle, les sculpteurs, comme les peintres qui descendaient encore dans les catacombes, imitèrent les décorations solennelles des absides. Puis les désastres qui accompagnèrent
la prise de Rome par les Goths Fig. 9. — Le Bon Pasteur (Musée de Latran).
et les Vandales ruinèrent l'industrie de luxe dont les marbriers étaient les artisans et les patriciens les clients. Vers la fin du V siècle, la sculpture de marbre ou de pierre à sujets chrétiens est un art oublié. Elle est pratiquée encore pendant le VI* siècle à Ravenne, devenue la capitale de l'Italie; puis elle achève de disparaître. Pendant le moyen âge, les anciens sarcophages païens et chrétiens seront employés indifféremment à Rome pour la sépulture des dignitaires et des papes.