CHAPITRE VII
Parmi les projets de Nicolas V- qui furent repris par Sixte IV, celui qui devait laisser à la postérité la plus magnifique série de chefs-d*œuvre est le projet de décorer de peintures le palais du Vatican.
Le pape fit décorer en 1478 la nouvelle bibliothèque établie par lui au rez-de-chaussée du palais. En cette même année, il ratifiait les statuts de l'Académie romaine de Saint-Luc, la première académie de peintres fondée en Italie. L'un des fondateurs de cette confrérie, parée d'un titre pompeux, était Antoniazzo Aquilio, le seul Romain qui ait laissé un nom parmi les peintres du xv' siècle, comme Paolo di Mariano parmi les sculpteurs. C'était un artiste fécond et médiocre, qui a peint des cycles entiers de fresques et dont peu d'œuvres se sont conservées : quelques fresques dans une église de Tivoli, San Giovanni Evangelista (près de l'hôpital municipal) ; un tableau d'autel signé et daté de 1488, dans la Galleria na:{ionale du palais Corsini (fig. 72). Antoniazzo subit profondément l'influence d'un maître ombrien, qui prit part, avec lui, à la fon-
dation de TAcadémie de Saint-Luc. Ce maître, dont les œuvres romaines ont été, comme celles d^Antoniazzo, détruites ou mutilées, est Melozzo de Forli. Par une rencontre peut-être unique, il avait pu acquérir pleinement les connaissances techniques que possédaient de son temps les peintres les plus savants de Tltalie et des Flandres : il avait appris le dessin sévère, la perspective exacte et la large exécution de la fresque
Fig. 72. — La Vierge entre saint Paul et saint François. Tableau d'Antoniazzo Romano
(Galleria Nazionale).
à Técole de Piero délia Francesca, les minuties de la peinture à Thuile et la chimie des vernis avec Justus de Gand, un Flamand voyageur qu'il rencontra à la cour d'Urbin. Aussi nul Italien du xv® siècle n'a-t-il su peindre avec une intensité plus saisissante la vie dans l'espace et dans la lumière.
Ce n'est pas à Antoniazzo le Romain, mais à Melozzo de Forli que Sixte IV commanda la décoration de sa bibliothèque. La plus importante des peintures qui revêtaient les salles aujourd'hui délabrées et inaccessibles a été détachée du mur et se trouve exposée dans la Pinacothèque du
Vatican. C'est une peinture de cérémonie simple, sobre et forte. Le maître, ne recherchait point les compositions originales : il s*est visiblement inspiré de la fresque du Vatican où Fra Angelico avait représenté, peu d'années auparavant, le diacre saint Laurent à genoux devant un pape qui
Fig. 73. — Sixte IV conférant à Plaiina la charge de bibliothécaire pontifical. Fresque de Melozzo de Forli, aujourd'hui à la Pinacothèque du Vatican.
avait les traits de Nicolas V (fig. 48). Mais dans la tresque de Melozzo tous les personnages sont des contemporains. Le pape Sixte est assis dans un large fauteuil et montre son dur profil, détaché sur le mur comme sur une médaille. Devant le pape, le bibliothécaire Platina est agenouillé et montre du doigt une inscription peinte au bas de la fresque : c'est une pièce de vers composée par lui à la louange du pontife qui avait voulu édifier une nouvelle Rome. Derrière le groupe, des hommes sont debout,
rangés au hasard devant la solennelle architecture de marbre, dans l'attitude où ils ont posé Tun après Tautre. Ce sont les neveux du pape, laïcs ou ecclésiastiques. Le cardinal encore jeune debout au milieu d'eux, — le visage osseux, les yeux caves, la bouche maussade, — est Giuliano délia
Fig. 74. — L'Ascension du Christ. Fragment dune fresque peinte par Melozzo de Forli dans l'église des Santi Apostoli ; aujourd'hui au palais du Qpirinal.
Rovere, celui qui prendra le nom de Jules II, Il n'est pas de fresque italienne qui donne avec plus de force l'illusion de la réalité : c'est une fenêtre large et lumineuse ouverte sur le Vatican du xv* siècle (fig. 73). Giuliano délia Rovere, dont Melozzo avait peint si énergiquement le portrait dans la bibliothèque de Sixte IV, confia au maître une tâche bien plus vaste : la décoration de l'abside dans l'église des Saints-Apôtres. Melozzo reprit le thème des « gloires » qui rayonnaient sur les II. 9
vieilles mosaïques, mais, en le traitant à fresque, il sut le préciser et le matérialiser. Il représenta la gloire du Christ, non dans les jardins du Paradis, mais dans Tépilogue de Thistoire évangélique; il prit pour sujet V Ascension. Ayant ainsi délimité et localisé la scène, il peignit chacun des personnages, les apôtres qui regardaient le ciel, le Christ debout sur les nuées et la foule même des anges, ainsi que devait les voir un fidèle, en levant les yeux vers la peinture de Tabside, comme devant un spectacle réel. Il montra dans chacune des figures cette science de la perspective que son ami, Giovanni Santi, le père de Raphaël, a vantée dans une de ses chroniques rimées, et cet art des raccourcis qui fit Tétonnement des peintres jusqu'au temps de Vasari.
L*abside de Téglise des Saints- Apôtres fut démolie au xviir siècle; quelques morceaux de la fresque ont été sauvés et se trouvent aujourd'hui exposés, comme des tableaux mutilés, dans des lieux mal éclairés et peu visités. Le Christ de V Ascension est debout au-dessus Fig. 75. — Tête d'Apôtre, fragment d'une i- . 1 • ^ r^ •
fresque de Melozzo de Forli (Sacristie de ^ "« escalier du palais du Qui- Saint-Pierre). rinal (fig. 74). Quelques têtes
d'apôtres et quelques anges musiciens, coupés à mi-corps, sont épars sur les murs de la sacristie de Saint-Pierre (fig. 75-77).
Dans ces débris admirables, certaines audaces de raccourci, jadis frappantes à la hauteur où s'arrondissait la conque de Tabside, font l'effet de bizarreries inintelligibles. Mais ce qui reste à jamais émouvant pour quiconque est sensible à la fois aux tours de force de Tart et à ses créations enthousiastes, c'est Tallure héroïque du Christ, ses grands bras étendus en croix, son visage vigoureux et sain, dont les yeux noirs se tournent vers la terre ; c'est la beauté mâle des hommes et des enfants, types accomplis d'une race forte et pure ; c'est la musique triomphale des anges, transposée dans les harmonies plastiques des corps jeunes et souples, des épaisses che-
velures, des visages épanouis et des yeux illuminés de santé et de vie.
Quand Sixte IV eut achevé sa grande chapelle du Vatican, il voulut
la décorer de peintures comme la bibliothèque. Dans une telle entreprise,
Melozzo aurait mérité la meilleure part de travail et de gloire; mais
Fig. ;6. — Ange musicien. Fragment d'une resque de Melozzo de Forli (Sacristie de Saint-Pierre).
le pape ne fit point appel au peintre qui venait d'achever la fresque glorieuse de Téglise des vSaints-Apôtres et qui avait commencé dans plusieurs églises romaines* des cycles de fresques aujourd'hui disparues. Il manda tout exprès des artistes de Toscane et d'Ombrie. Le 27 octobre 148 1 un contrat fut passé avec quatre peintres: trois Florentins,
* Santa Maria la Nuova au Forum (aujourd'hui Sainte-Françoise Romaine), Santa Maria del Trastevere, San Giovanni Battista.
Cosimo Rosselli, Sandro Botticelli, Domenico Ghirlandajo ; un Ombrien, Pietro de Castel délia Pieve, dit le Pérugin. Deux aides que le notaire pontifical a passés sous silence ont été nommés par Vasari : Cosimo Rosselli avait été suivi par l'artiste auquel il servait de père, Piero di Cosimo,
Fig. 77. — Ange musicien. Fragment d'une fresque de Melozzo de Forli (Sacristie de Saint-Pierre)
et le Pérugin avait amené à sa suite son compatriote Benedetto di Betti, le Pinturicchio. En 1482, Luca Signorelli de Cortone se joignit au groupe des Ombriens. L'ensemble des peintures fut achevé avant le 15 août 1483, jour de la consécration de la chapelle*.
^ L'étude des fresques du xV^ siècle conservées dans la Chapelle Sixtine a été entièrement renouvelée par le monumental ouvrage de M. Ernst Steinmann : Die Sixiinische Capelîc, Munich, 1902.
Le programme qui fut dicté aux artistes est un poème chrétien aussi ample que ceux qui se déroulaient aux murs des anciennes basiliques. Au-dessus du lambris sur lequel est simulé une tenture aux armes des délia Rovere, l'histoire de Moïse est opposée à Thistoire du Christ, comme la Bible et TlLvangile dans les fresques du siècle de Charlemagne qui décoraient la basilique constantinienne de Saint-Pierre. Entre les fenêtres, les
Fig. 78. — La Chapelle Sixtine.
papes martyrs, vêtus pontificalement et debout dans des niches en peinture, comme autant de statues, représentent TÉglise héritière des deux Testaments. Cette assemblée solennelle est peut-être un souvenir des médaillons de papes rangés au-dessus des colonnes de la nef, dans la basilique de Saint-Paul hors les Murs. La voûte, avant Michel-Ange, imitait un ciel d'outremer constellé d'or.
Le pape théologien qui a commandé cet ensemble unique au XV' siècle a voulu sans doute que la décoration de sa chapelle fût inspirée des plus vénérables monuments de la Rome chrétienne ; lui-même a raffiné sur les harmonies subtiles que le moyen âge avait découvertes dans
les histoires sacrées. Le cardinal Francesco délia Rovere n'avait-il pas donné d'avance le programme de la décoration qu'il devait commander, après son élection au pontificat, lorsqu'il écrivait, dans son traité du Sang du Christ^ imprimé à Rome en 1472, que le Christ a été un nouveau Moïse : « Moses noster Christ us » ?
C'est un artiste en scolastique qui, dans la chapelle Sixtine, a mis en parallèle l'histoire du patriarche avec celle de l'Homme-Dieu, dont la première est la « figure » et comme la prophétie vivante. Les deux his-
Fig. 79. — Moïse sur la route d'Egypte; circoncision de son fils. Fresque de Pinturicchio
(Chapelle Sixtine).
toires, dont chacune est représentée aujourd'hui en six actes sur l'une des parois latérales de la chapelle, se trouvaient complétées dans la décoration primitive par un prologue et un épilogue. Sur la paroi du chevet, Moïse sauvé des eaux parla fille du Pharaon se trouvait à côté de l'Enfant Jésus adoré par les mages. Sur la paroi intérieure de la façade, l'enlèvement du corps de Moïse par les anges était représenté, d'après une épître de saint Jude, à côté de l'ascension du Christ. Ces deux séries de fresques ont disparu dès le xvi® siècle : l'une, en 1535, sous le Jugement dernier de Michel- Ange ; l'autre, dès 1522, dans l'écroulement du mur de la façade. Dans les fresques conservées, l'Evangile domine et « commande » la
Bible si impérieusement que deux séries d'épisodes de la vie de Moïse ont été transposées pour prendre place en regard d'épisodes correspondants de la vie du Christ. Le premier tableau de Thistoire de Moïse, sur la paroi latérale, n'est pas celui qui raconte la jeunesse du héros, sa fuite au désert, son mariage et sa vocation. Pour le spectateur. Moïse revient en Egypte avant d'en être parti. Il se met en chemin avec sa famille, ses enfants, ses servantes, avant d'avoir rencontré celle qui doitètre son épouse. La caravane est arrêtée par l'apparition de Tange qui adresse à Moïse
Fig. 80. — La jeunesse de Moïse. Fresque de Boiiicelli (Chapelle Sixtine).
l'incompréhensible menace de mort que Dieu, selon la Bible, fit tomber sur la tête de son serviteur. Avant de rentrer dans la terre d'Egypte, Moïse préside à la circoncision de son fils Géréon, opérée par la propre mère de l'enfant (fig. 79).
C'est seulement dans le second tableau que Moïse tue l'Égyptien qui avait menacé un Hébreu ; pour échapper aux poursuites, il fuit dans le désert un bâton sur l'épaule. Près d'un puits, il rencontre les bergers qui prétendaient écarter de l'abreuvoir le troupeau conduit par les filles de Jéthro. Après avoir mis en fuite les importuns, le héros à la barbe jeune et blonde verse l'eau de la fontaine aux moutons des deux bergères. La bucolique s'achève en épithalame : Jéthro donne à Moïse sa fille Séphora.
Tandis que le pâtre prédestiné mène aux champs son troupeau, Dieu lui apparaît dans le buisson ardent et lui ordonne d'aller délivrer Israël (fig. 80).
L'audacieuse rupture de la suite chronologique, qui intervertit les deux premières séries d'épisodes de la vie de Moïse, ne sert qu'à reporter le tableau de la première circoncision en face du tableau qui commence aujourd'hui la série évangélique : c'est le baptême dans le Jourdain, que
Fig. 81. — Le baptême du Christ. Fresque de Piniuricchio (Chapelle Sixtine).
saint Paul a appelé la circoncision du Sauveur (fig. 81). En même temps le passage de Moïse à travers le désert s'oppose exactement à la seconde scène de l'histoire du Christ : la tentation dans le désert.
Dans ce dernier tableau le récit évangélique se trouve relégué au fond de la composition, parmi le paysage et les architectures. Le groupe du Christ et du démon, réduit par Téloignement, saute d'un rocher abrupt sur le toit d'une église qui figure le Temple et de là sur un autre rocher. Le premier plan est laissé à une assemblée confuse au milieu de laquelle un grand prêtre célèbre le sacrifice d'actions de grâces prescrit par la loi de Moïse pour la guérison d'un lépreux (fig. 82). La présence de cette cérémonie biblique devant l'église au sommet de laquelle le Prince du Monde tente le Fils de Dieu ne s'explique pas par les jeux alternés du
symbolisme scolastique: elle pose un problème dont la solution ne se trouvera pas dans les Ecritures, Mais à elle seule Tintroduction d'une page rituelle du Lévitique au milieu de TÉvangile selon saint Mathieu manifeste Tunion des deux Testaments.
Le tableau qui suit, dans Thistoire du Christ, Ténigmatique représentation du vieux sacrifice interrompt le parallélisme des deux récits opposés
Fig. 82. — Le sacrifice mosaïque pour la guérison d'un lépreux. Au ond la tentation du Christ. Fresque de Botlicelii (Chapelle Sixtine).
d'une paroi à Tautre. Quelle correspondance occulte peut-on établir entre le tumulte des cavaliers et des hommes d'armes engloutis au passage de la mer Rouge et la vocation des apôtres, pécheurs pacifiques agenouillés devant Jésus, au bord du lac de Tibériade (fig. 85 et 89) ? Mais dans les trois derniers tableaux, comme dans les deux premiers, chaque épisode évangélique se trouve en rapport exact avec un épisode biblique, soit par ressemblance, soit par contraste. Le Sermon sur la montagne, où furent dénombrés, non point les crimes punis par Jéhovah, mais les béatitudes des humbles dont Dieu sera la récompense, vient remplacer, avec ses promesses et avec la prière nouvelle qu'il apprend au monde, les commandements et les rites que Moïse avait été chercher au sommet du mont Sinaï (fig. 83). Les lévites Cora, Dathan et Abiram ont été châtiés pour
avoir voulu s'arroger Tautorité que rÉternel s'était réservé de départir : sur Tare de triomphe qui se dresse derrière le groupe des prêtres rebelles, une inscription proclame que nul ne doit aspirer aux honneurs du sacerdoce contre Aaron, Télu de Dieu (fig. 90). En face des usurpateurs, voici, au milieu de la calme assemblée des apôtres, le chef désigné par le Christ pour tenir sa place ; Pierre, à genoux, reçoit les deux clefs d'or et d'argent (fig. 86). Dans les derniers tableaux qui s'opposent l'un à l'autre sur les
!*'&• 83. — Moïse apportant les Tables de la Loi. L'adoration du veau d'or. Fresque de Cosimo
Rosselli (Chapelle Sixtine).
parois latérales, le testament que Moïse dicte à son peuple assemblé, avant de gravir le mont Nébo, où les Hébreux retrouveront le cadavre nu du patriarche (fig. 87), a pour pendant la Cène où furent prononcées les dernières paroles du Sauveur qui allait mourir (fig. 84).
Les maîtres florentins et ombriens entre lesquels Sixte IV partagea l'illustration de ce poème théologique ne sacrifièrent aux traditions archaïques des miniaturistes et des peintres giottesques qu'en réunissant toute une suite d'épisodes dans un même cadre d'architecture peinte et en faisant reparaître le même personnage dans plusieurs groupes disséminés au milieu des accidents d'un même paysage. Mais pour l'arrangement des groupes, le dessin des attitudes, le choix des accessoires et des com-
parses, les peintres ont gardé toute leur liberté et chacun d'eux a donné carrière à sa personnalité d'artiste.
Un véritable concours était ouvert entre les artistes réunis dans la chapelle pontificale. Si Ton en croit Vasari, le pape aurait donné la palme au Florentin Cosimo Rosselli. C'était le plus âgé des artistes qui avaient travaillé à l'ample décoration. Trois fresques lui avaient été confiées : l'histoire des Tables de la Loi, le Sermon sur la montagne et la Cène. Le
Fig. 84. — La Cène. Fresque de Cosimo Rosselli (Chapelle Sixiine).
peintre n'a pas ménagé dans cet ouvrage « le fin azur d'outremer » ; il a pailleté d'or les a lumières » des draperies, des arbres et des nuages. Mais cette richesse lourde et marchande, qui a peut-être ébloui le pape, n'a pas le raffinement d'un luxe. L'or moulu et le lapis broyé ne dissimulent pas l'indigence d'une action nulle, d'attitudes monotones, de draperies mesquines, de visages uniformes et de regards vides. Le Moïse armé des Tables de la Loi et le couple dansant devant le veau d'or ont les mêmes mouvements gauches et froids (fig. 83) ; le Christ et le Judas de la Cène ont la même face ingrate (fig. 84).
Tous les peintres qui travaillaient aux côtés du vieux Cosimo étaient des hommes de trente à quarante ans ou même des jeunes gens. L'Ombrien Pinturicchio et le Florentin Piero di Cosimo étaient des débutants. Ce dernier, le cadet du groupe, n'avait que dix-huit ans
en 1480! Cependant il eut à peindre la plus grande partie du passage de la mer Rouge : en représentant la nuée d'orage qui se déverse en grêle sur les Égyptiens, il manifeste déjà sa curiosité pour les ciels tourmentés
(fig. 85).
Pinturicchio avait vingt-cinq ans ; venu à Rome avec le Pérugin, il peignit dans la Sixtine la plus grande partie de deux compositions dessinées par son maître : le voyage de Moïse vers TÉgypte et le Baptême du
Fis:. 8s. -
Le passage de la mer Rouge. Fresque de Piero di Cosimo (Chapelle Sixtine).
Christ (fig. 79 et 81). Le travail de l'assistant se reconnaît, près des figures exécutées par le maître, à des contours plus secs, à un modelé plus dur, à des formes plus grêles. Le jeune peintre de Pérouse ne sait encore déployer ses qualités de coloriste que dans le paysage.
La Remise des clefs à saint Pierre est la première œuvre capitale du Pérugin qui ait survécu. Le fond est animé par des figurines sveltes et mobiles, imitées des tableautins nerveux de Fiorenzo di Lorenzo. La simplicité solennelle des attitudes, la solidité sculpturale des corps, le sérieux réfléchi des visages n'annoncent pas encore les airs extatiques et les mines dévotieuses que le maître répétera plus tard à satiété pour sa clientèle bourgeoise. Le coloris de la fresque a une profondeur veloutée dont n*approche aucun Florentin (fig. 86).
Sîgnorelli a représenté dans la Sixtine le Testament de Moïse {fig. 87).
Autour du robuste'patriarche est rangé un peuple fier de sa force. Les drciperies des femmes laissent deviner de larges flancs et des épaules de
guerrières. Aux pieds de Moïse un éphèbe est assis, nu et beau comme un demi-dieu ; dans le même groupe de jeunes cavaliers en pourpoint ajusté et en chausses collantes cambrent complaisamment leurs torses et leurs reins (fig. 88). Ces êtres superbes n*ont pas encore la raideur des corps athlétiques dont Signorelli détaillera plus tard la musculature, comme sur Técorché. Dans la carrière de Signorelli et dans celle de Pérugin, la décoration de la chapelle pontificale marque un moment d'éphémère
Fig. 87. — Les derniers épisodes de la vie de Moïse. Fresque de Luca Signorelli
(Chapelle Sixtine).
équilibre et comme une halte qui rapproche les deux peintres ombriens, à l'entrée des deux voies opposées où ils vont s'engager, l'un chantant les molles extases et les joies immobiles de la contemplation, l'autre célébrant le triomphe de l'action et de la force virile.
Dans les fresques de la Sixtine les deux grands maîtres florentins ont peint, en traits plus nets et plus forts que les deux grands Ombriens l'image de leur talent, près d'atteindre sa pleine maturité.
Domenico Ghirlandajo, le fils de l'orfèvre, se montre tout entier dans la fresque de la Vocation des Apôtres. L'amour du bon peintre pour la vie quotidienne laisse une place à l'intelligence des sentiments profonds et au souci des ordonnances régulières. Le groupe fraternel de Jean et de
Jacques, les apôtres élus par le Rédempteur, unit deux adorations dans une attitude agenouillée. Le Christ, entouré d'un groupe sculptural, évoque le souvenir des figures de Masaccio (fig. 89).
Le contraste est violent et brusque entre ces personnages aux faces débonnaires et les créatures agitées de Botticelli. Le peintre désigné à la faveur de Sixte IV par la faveur des Médicis eut la commande de trois fresques dans la chapelle pontificale. Il peignit des sujets très différents par la véhémence de l'action :
l'histoire tragique des lévites rebelles (fig. 90), le sacrifice du lépreux guéri (fig. 82} , enfin une suite d'épisodes qui rapprochaient dans le même décor un meurtre, celui de l'Égyptien tué par Moïse, et une idylle : la rencontre du voyageur et des bergères devant la fontaine de Toasis (fig. 80}.
Le peintre anime toutes ces compositions des mêmes mouvements tumultueux et désordonnés ; ^j^ gg Le peuple écoutant le testament de Moïse. il les peuple des mêmes Fresque de Luca Signorelli (Chapelle Sixtine).
êtres inquiets et nerveux,
dont on reconnaîtra les attitudes penchées et les gestes passionnés jusque dans la sereine assemblée des papes rangés entre les fenêtres (fig. 91). Le Moïse de Botticelli n'a rien de l'exécuteur implacable des volontés du Très-Haut ; il connaît la faiblesse et la pitié. Lorsque le jeune héros verse l'eau du puits aux moutons des filles de Jéthro, il s'incline, la tête abandonnée, comme s'il allait tomber aux pieds des bergères (fig. 92). Plus tard, lorsque sa mission l'amène, vieillard à barbe blanche, devant le gouffre qui engloutit les lévites rebelles, le patriarche succombe sous la puissance divine dont il est l'instrument ; son front s'incline vers la fosse, et tandis
que sa main se lève sur les réprouvés, le geste qui doit lancer Tanathème semble esquisser une bénédiction (fig. 93).
Ce Moïse ressemble moins à celui de Michel-Ange qu'au Moïse d'Alfred de Vigny. Il mérite une place dans l'admiration des hommes, à côté de la grande figure ébauchée par le poète douloureux et stoïque. Étudié à sa date, en face du vigoureux patriarche peint par Signorelli, le Moïse de Botticelli paraîtra manquer d'énergie virile. En effet l'artiste qui a conçu cette figure attristée et affaissée était attiré vers la mobilité et la fragilité de la grâce féminine. Dans la Sixtine, le roman biblique de Moïse et de la fille de Jéthro offrait à la fantaisie de Botticelli un chapitre profane de THistoire Sainte. L'étrange conteur de féeries vêtit les bergères de tuniques flottantes et d'écharpes aériennes ; il donna à leurs visages un sourire à la fois craintif et ravi ; il plia leur corps gracile à des attitudes qui semblent accompagner le rythme d'une musique lente. Le bocage élevé au milieu du désert se transforme en asile de Nymphes ; les filles de Jéthro, dont le charme délicat fleurit la chapelle du Vatican, sont les sœurs des Grâces qui danseront, sur un tableau destiné à une villa des Médicis, pour fêter Vénus et Primavera (fig. 94).
Florentins et Ombriens ont beau concevoir chacun à sa manière, et parfois avec une originalité qui saisit, le type et l'action des personnages traditionnels, drapés à Tantique : ils se trouvent d'accord pour donner le moins de place possible à ces personnages. L'Histoire biblique ou évangélique est enveloppée et étouffée dans une foule de comparses qui se ressemblent, d'une fresque à l'autre, parce qu'ils portent le costume du xv'' siècle et qu'ils sont des portraits de contemporains. On dirait d'un « mystère » dont les tréteaux seraient envahis par les spectateurs.
Quels ont été, dans leur vie éteinte depuis quatre siècles, ces hommes qui se trouvent admis à perpétuité dans la plus auguste chapelle du monde chrétien ? D'abord il est possible de reconnaître quelques-uns des artistes peints par eux-mêmes. Ils sont vus de trois quarts, avec le regard de face. Cosimo Rosselli se montre vêtu de noir parmi les auditeurs du Sermon sur la Montagne, tel qu'il s'est représenté à Florence, dans l'église de Sant'Ambrogio. La figure osseuse et bilieuse de Botticelli, qui a trouvé place dans la superbe Adoration des Mages de Santa Maria Novella (aujourd'hui au musée des Offices), reparaît derrière le groupe confus des hommes qui se pressent autour du sacrilège amené devant Moïse (fig. 90 +). La large face du Pérugin, encadrée dans une chevelure crépue, triomphe, éclatante de vie, à côté du dernier des apôtres qui sont debout derrière saint Pierre, agenouillé aux pieds du
LA CHAPELLE SIXTINE ET L'APPARTEMENT BORGIA 145 Christ (fig. 86 +). D'autres contemporains peuvent être reconnus. Un
Si O
ex,
neveu du pape qui donna l'exemple du népotisme, le capitaine Girolamo II. 10
Riario, tient son bâton de commandement derrière l'acolyte qui s'avance pour le sacrifice du lépreux. Un guerrier en armure complète, vu de dos et la tète tournée de profil, a pris place devant Moïse, au passage de la Mer Rouge : c'est Roberto Malatesta, général vénitien au service de Sixte IV. Entre les humanistes, les plus faciles à reconnaître sont les Grecs barbus : Bessarion porte la pourpre cardinalice non loin de Roberto Malatesta et à côté de Moïse.
Les visages qui ont pu être identifiés d'une manière certaine par les études récentes, notamment par celles de M. Steinmann, sont au nombre d'une douzaine au plus. Aucun des portraits de femmes, rares et charmants , qui se mêlent à la foule des portraits d'hommes, ne peut être nommé. L'immortalité que les peintres de Sixte IV ont donnée à cette foule de disparus n'est pas, pour la plupart d'entre eux, une immortalité personnelle.
Peu importent ces noms, dont beaucoup sans doute étaient obscurs. Ce qu'il faut retenir, comme le signe d'un temps, c'est la conception qu'avaient de l'art chrétien les artistes qui voyaient dans une scène sacrée un prétexte à réaliser leur rêve de beauté profane et une occasion de peindre un honnête lot de portraits (fig. 95).
Aucune des fresques de Florence, de Prato ou de Pise, dans lesquelles les peintres des Médicis ont mêlé aux scènes sacrées les groupes fastueux et graves de leurs protecteurs et de leurs amis, ne réunit une telle foule de figurants. Ces gens qui coudoient le Christ ou Moïse ne sont ni des donateurs, ni des dévots ; ils ne s'agenouillent ni ne prient. Tous, dignitaires en simarre ou cavaliers en chausses de soie, cardinaux revêtus de la pourpre ou marchands vêtus de noir, guerriers au regard d'acier ou enfants auxyeux étonnés, ne sontlà que pour poser deboutet pour regarder droit. Par leur seule présence ils formulent le mot d'ordre qui était alors celui des artistes : indifférence du sujet, amour de la vie. Ils proclament aussi, sans y penser, le principe d'orgueil qui donnait aux hommes de la Renaissance l'ambition de faire place en tout lieu et sans contrainte à leur effigie, comme à leur personne et à leur volonté.
Le pape Sixte IV s'était fait représenter tout le premier dans sa chapelle ; le Pérugin l'avait peint sur le tableau placé au-dessus de l'autel, et qui peut-être était une fresque, aux pied^ des apôtres qui contemplaient l'Assomption de la Vierge. L'œuvre a disparu, avec les fresques voisines, sous le Jugement dernier de Michel- Ange; mais dans les fresques conservées, trois compositions rappellent, par des allusions savantes, les bonnes œuvres du pape et les grandes actions de son règne.
Dans l'énigmatique tableau du sacrifice du lépreux, l'édifice qui figure
LA CHAPELLE SIXTINE ET L'APPARTEMENT BORGIA 147 le Temple de Jérusalem reproduit fidèlement la façade de l'église bâtie par
VO
bû
Sixte IV à côté de Thôpital de Santo Spirito (fig. 82). Le lépreux giiérî fait penser aux malades soignés dans Thôpital ; le grand prêtre couronné de
la tiare est le représentant du pape bienfaisant. Si cette composition biblique se trouve introduite dans la série des scènes évangéliques, c'est pour faire face au trône du pape, adossé à la paroi sur laquelle étaient peintes les fresques de la vie de Moïse.
En dehors de cette fresque, dont le sujet et la' place n'ont pu être choisis que par un habile courtisan, deux séries d'épisodes de la vie de
Fig. 91. — Un pape martyr. Fresque de Botticelli (Chapelle Sixtine).
Moïse, auxquels a été attribué un développement exceptionnel, devaient rappeler au pape, dans la chapelle de son palais, les événements de Tannée 1482, qui fut dans ce pontificat la plus agitée et la plus glorieuse. L'épisode tragique du châtiment des lévites faisait allusion àTéchec d'une tentative de schisme dont l'archevêque de Carinthie avait été l'instigateur ; le pharaon et les Egyptiens noyés dans la Mer Rouge, sous une averse de déluge, représentaient Alphonse, duc de Calabre,et son armée, qui, en marchant contre Rome, avaient été vaincus par le capitaine ponti-
fical Roberto Malatesta : c'est un orage qui avait, disait-on, décidé de la bataille, en empêchant les Napolitains de recharger leurs canons.
Ainsi le poème théologique devient, en trois de ses chants, une épopée historique propice aux applications contemporaines. Ce système d'allusions, inauguré dans un ensemble de peintures qui représentent Tart du XV' siècle dans la plénitude de sa vitalité insolente et profane, prépare directement les créations de Tart qui, trente ans après la consécration • de la Sixtine, célébrera dans un appartement du Vatican le pape dont le nom domine la Renaissance. Lorsque Jules II commanda à Raphaël cette fresque de THéliodore qui représentait, dans sa pensée, la retraite des Français et l'expulsion des « Barbares », il se souvenait des fresques de la vie de Moïse peintes par Botticelli et par Piero di Cosimo à la gloire de son oncle Sixte
Les Florentins appelés pour décorer la chapelle du Fig. 92. — Moïse à la fontaine. Fresque de Botticelli Vatican s'éloignèrent de (Chapelle Sixtine) .
Rome après la consécration
de cette chapelle. En 1487, le cardinal Caraflfa, un Napolitain qui fut, à la fin du XV* siècle, Tun des plus généreux protecteurs de Tart, fit venir de Horence, pour décorer une chapelle de la Minerve, le peintre Filippino Lippi, le fils de Fra Filippo et le disciple de Botticelli. Le cardinal s'est fait peindre au-dessus de l'autel, dans un coin de la chambre tte aux pilastres classiques où la Vierge mince et nerveuse reçoit la visite de l'Ange de r Annonciation, enroulé dans des draperies ballonnées. Le cardinal est présenté par saint Thomas d'Aquin (fig. 96). Parmi les autres fresques qui décorent la chapelle, la plus riche représente le Triomphe du docteur. C'est un thème qui avait inspiré au xiv** siècle des compositions savantes, telles
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que la grande fresque de la chapelle des Espagnols, à Santa Maria Novella. Filippino Lippi s'est souvenu de Téglise des Dominicains de Florence, en travaillant dans celle des Dominicains de Rome ; il a représenté saint
Thomas sur un trône, foulant aux pieds Ave rroés ; il a rangé à ses côtés la Philosophie et les trois sœurs qui composent le Trivitim de la Scolastique : la Grammaire caressant le front d'un enfant, son élève, la Dialectique, avec le serpent enroulé autour de son bras, la Rhétorique faisant un geste oratoire ; il a couvert d'inscriptions des cartouches, des livres ouverts, des papiers épars. Peut-être les souvenirs du siècle de Giotto ont-ils contribué à donner à la composition de Filippino Lippi son harmonieuse majesté. Mais les quatre femmes assises aux
,,. ,, .. . . A 1» 1 •• . j IX % côtés du saint docteur
• tig. 93. — Moïse assistant à lengloutisseraent des lévites
rebelles. Fresque de Botticelli (Chapelle Sixtine). ont les attitudes pen-
chées des nymphes de Botticelli. Au premier plan les visages des hérétiques, grands vieillards au front chauve ou à la barbe blanche, sont accentués comme des tètes d'expression de Léonard de Vinci ; deux têtes d'enfants aux cheveux bouclés ont le charme profond des têtes d'anges que Léonard avait peintes dans l'atelier de Verrocchio, et dont le souvenir semble se mêler, dans l'œuvre de Filippino, à celui des œuvres de son père et des figures de Botticelli. Le décor est d'architecture classique, mais la sur-
charge des détails, la bizarrerie solennelle du balcon élevé sur l'arcade et du portique tournant semblent annoncer les fantaisies du baroque. Dans cette œuvre somptueuse et compliquée, qui s'éloigne de la vie contemporaine pour chercher un monde nouveau de grâce, de force et de grandeur, un portrait, celui d'un dominicain à la robuste carrure, appartient encore à la foule des vivants qui figuraient dans les fresques de la Sixtine (fig. 97).
Le groupe des Ombriens qui avaient travaillé pour Sixte IV s'était dispersé en même temps que le groupe des Florentins. Le Pérugin fut rappelé à Rome en 1491 par le cardinal GiulianodeMédicis : il y peignit en cette année le charmant triptyque qui se trouve dans les collections de la Villa Albani.
Reparti pour Florence dès 1492, il ne revint plus à Rome qu'en 1508. Seul de tous les artistes réunis pour la décoration de la chapelle Sixtine, le jeune collaborateur du maître de Pérouse, le Pinturicchio, ne quitta pas Rome
en 1 483 . Il y déploya pendant Fig. 94. — Les filles de Jéihro. Fresque de Boiticelli douze ans sa prestigieuse fa- (Chapelle Sixtine).
cilité.
La première œuvre que le Pinturicchio ait composée lui-même et peinte tout entière de sa main est la décoration d'une chapelle de l'église d'Aracœli, consacrée à saint Bernardin par la famille Buflfalini. Ce sont des peintures fines et fraîches comme des miniatures. Le donateur, un personnage en houppelande fourrée, est présent, avec des adolescents indifférents et des enfants qui jouent, devant le lit funéraire où le vieux franciscain est étendu, sur une grande place entourée de portiques (fig. 98). Au-dessus de l'autel, saint Bernardin est glorifié, entre saint Antoine de Padoue et saint Louis d'Anjou, évèque de Toulouse, au milieu d'un immense paysage de féerie, où un palmier de terre promise est planté
devant les montagnes bleuâtres de TOmbrie (fig. 99). Dans les groupes de portraits impassibles, dans le décor même, nombreux sont encore les souvenirs des grandes fresques de la Sixtine.
Les peintures de la chapelle de TAracoeli étaient achevées en 1484. A partir de cette année Pinturicchio ne chôma plus ; il commença la décoration de Santa Maria del Popolo, Téglise de la famille Délia Rovere ; il peignit des sujets mythologiques et des vues de villes italien-
l^'g- 9S- — Portraits d'inconnus. Détail de la Vocation des apôtres. Fresque de Ghirlandajo
(Chapelle Sixtine).
nés dans le palais d'un neveu de Sixte IV, le cardinal Domenico délia Rovere (aujourd'hui Palais des Pénitenciers) et dans la nouvelle villa pontificale du Belvédère : de ces décorations profanes il ne reste que quelques motifs au-dessus d'une porte ou dans la lunette d'une arcade (fig. III et 113).
La vogue du peintre fécond et frivole ne fut point diminuée par la le d'un rival redoutable, Mantegna, que François de Gonzague, le luis de Mantoue, consentit à laisser partir pour Rome en 1488, sur instances d'Innocent VIII. Le maître austère et fort remplit de ses es viriles une petite chapelle du palais apostolique, que Pie VI a
fait démolir avec les chefs-d*œuvre qui avaient encore été admirés sur ses murs par les peintres du xviir siècle.
Après le départ de Mantegna et la mort d'Innocent VIII, Pinturicchio devint le peintre ordinaire d'Alexandre VI, qui l'attacha à sa personne
P'ig. 96. — Le cardinal Caraffa présenté à la Vierge par saint Thomas d'Aquin. Fresque de Filippino Lippi (Église de Santa Maria sopra Minerva) .
par un bref de 1493. Le jeune maître futchargéde décorer le premier étage du sévère palais de Nicolas V sur toute la longueur de l'aile au bout de laquelle venait d'être élevée la tour Borgia. Le programme était magnifique : c'est exactement celui que Raphaël aura à remplir vingt- cinq ans plus tard dans l'appartement qui occupe le second étage du même corps de bâtiment. Pinturicchio, avec le concours de plusieurs aides, couvrit de peintures cinq salles en moins de trois ans. Le plafond de la
première salle, qui était la plus grande et servait aux banquets ou aux réceptions, s'écroula en partie le 29 juin 1500, pendant une audience solennelle : le Pape fut couvert de débris et légèrement blessé. La voûte qui remplaça ce plafond ne reçut sa décoration définitive que vers 1520, sous le pontificat de Léon X. Les autres salles qui formaient depuis 1495 Tappartement privé d'Alexandre VI avaient été voûtées dès le temps de
Fig. 97. — Le triomphe de saint Thomas d'Aquin. Fresque de Filippino Lippi (Église de Santa
Maria sopra Minerva).
Nicolas V ; à la mort du pape Borgia, elles étincelaient de couleurs fraîches et d'or.
L'appartement où Alexandre VI avait mené sa vie de débauche et préparé les assassinats et les empoisonnements fut maudit comme la mémoire du pape infâme. En 1507, Jules II transporta sa résidence à l'étage supérieur, où habitait naguère César Borgia, le fils du pontife, pour fuir les souvenirs de celui qu'il appelait lui-même l'excommunié et le « Marrane ». Léon X fit restaurer la salle de réception ; mais les chambres souillées restèrent closes. L'appartement Borgia fut abandonné pendant tout le xvi*' siècle ; au xvir et au xviii°, il servit de dépendance à
quelques conclaves. Au xix*, il fut employé, après 1 8 1 5, comme magasin de tableaux; à partir de 1821 la Bibliothèque voisine l'envahit et y logea ses imprimés. 11 fallait les protections les plus puissantes pour pénétrer dans ce lieu qui semblait garder d'abominables secrets. La libéralité de Léon XIII leva Tinterdit. L'appartement restauré avec éclat fut rouvert au public en 1898.
Fig. 98. — Mort de saint Bernardin. Fresque de Pinturicchio (Église d'Aracœli).
La grande salle où le visiteur accède, en traversant le premier étage de la loggia de Bramante, et dans laquelle des Victoires portent les écussons de Léon X, est le vestibule magnifique de l'appartement Borgia. Peu de visiteurs lèvent les yeux vers la voûte où passent les chars et les cortèges des divinités planétaires ; historiens et artistes, curieux et touristes, ne voient que la petite porte ouverte au fond de la salle, dans un angle, et qui, surmontée du taureau héraldique des Borgia, s'ouvre sur ce coin de palais si longtemps fermé.
La porte franchie, un trésor de couleurs précieuses se révèle dans le bain de lumière froide qui tombe de la fenêtre percée au Nord à travers le mur épais de la forteresse pontificale. Le pavement est de majolique.
les lambris de marbre poli ; sur la voûte basse et pesante scintillent des arabesques et des emblèmes en stuc doré. Les fresques aux tons vifs et clairs qui décorent la paroi, entre le lambris et les arcs de la voûte,
Fig. 99. — Saint Bernardin glorifié en compagnie de saint Louis de Toulouse et de saint Antoine de Padoue. Fresque de Pinturicchio (Eglise d'Aracœli).
étonnent par leur grâce paisible et leur sérénité religieuse : un Nicolas V eût pu donner le programme des tableaux de sainteté commandés par Alexandre VI. L'Annonciation, la Nativité, TAdoration des Mages, que Pinturicchio a peintes dans la première chambre de Tappartement Borgia, il les répétera plus tard dans la radieuse chapelle de Spello, près d'Assise. Aux scènes aimables de l'Evangile de l'Enfance succèdent brus-
quement les spectacles de gloire qui terminent comme une série d'apothéoses le drame de la Passion : Résurrection du Christ, Ascension, Descente du Saint-Esprit, Assomption de la Vierge. Des Prophètes sont rangés dans les compartiments de la voûte et annoncent les mystères exposés sur les parois. Aux pieds de la Vierge qui monte vers le ciel, un
Fig. 100. — Le pape Alexandre VI en prière devant le Christ reasuscilé. Fresque de Pinluricchio (Appartement Borgia, palais du Vatican).
cardinal inconnu est agenouillé, comme Tétait Sixte IV dans la fresque du Pérugin, au-dessus de Tautel de la Chapelle pontificale. Devant le tombeau du Christ, gardé par de jeunes hallebardiers à la livrée des Borgia, bleu et rouge, Alexandre VI lui-même est agenouillé, la tète nue et chauve, le buste droit sous une lourde chape de damas blanc. A soixante-trois ans, le pape a encore cette majesté du port et du regard, cette grandeur surhumaine, divina forma, que vantaient les courtisans, une beauté néronienne de dieu bestial. Au-dessus de la tête du pape, le prophète de la voûte tient une banderole sur laquelle est écrite une prière
qui semble un défi au Jugement dernier : « J*attends le jour de ma résurrection » ; Exspecto in die resurrectionis meœ.
Dans la chambre suivante, la série des scènes évangéliques continue d'une manière inattendue, avec Timage isolée de la Visitation. Les autres tableaux représentent des histoires de saints : sainte Catherine d'Alexandrie disputant avec les docteurs en présence de l'empereur, saint Sébastien percé de flèches, sainte Barbe sortant de la tour où Ta
enfermée sonpère.Danscette salle, la plus magnifique de toutes, et qui était sans doute la chambre à coucher du pape fornicateur, deux images célèbrent la chasteté : Suzanne repousse les vieillards ; les deux ermites Antoine et Paul rompent le pain qu'un corbeau vient de leur apporter, sans se laisser tenter par des diablesses dont la draperie dansante ne cache pas entièrement les ailes de chauve-souris, et dont le corps de femme est terminé par des serres d'oiseaux de proie, comme le corps de l'enfant Amour, dieu et diable, dans une fresque de Giotto, à Assise (fig. 102).
,,,,,, ^ , Le pape s'entourait ainsi de
Fig. loi. — Le pape Alexandre VI. Fresque de
Pinturicchio (Appartement Borgia). pieuses idylles, où ne manquent
pas les archaïsmes populaires. Le peintre a donné aux légendes de saints la poésie d'un merveilleux décor de nature et la richesse des contes de fées. La fontaine monumentale où allait se baigner Suzanne s'élève au milieu d'un verger de paradis terrestre, peuplé d'une ménagerie d'animaux et d'oiseaux bigarrés (fig. 103). Derrière le rocher fantastique au pied duquel saint Sébastien sert de cible aux archers, la vue s'étend sur une colline de Rome, avec son campanile dominant un Colisée, et sur les ondulations monotones delà Campagne romaine (fig. 104).
Pinturicchio regarde la vie moins gravement et moins profondément que n'avaient fait ses collaborateurs, les grands peintres de la Sixtine. Dans le drame, il ne voit que le décor; dans l'homme, il ne voit que le costume. Rome lui offrait alors un spectacle de magnificence étrange-
LA CHAPELLE SIXTINE ET L'APPARTEMENT BORGIA 15c
ment bariolé d'exotisme. La ville des papes était devenue le refuge d'une foule d'Orientaux de toute race et de toute religion. En 1492, Tannée même où fut commencée la décoration de Tappartement Borgia, Alexandre VI avait accueilli les Juifs chassés d'Espagne. A sa cour vivaient côte à côte le despote de Morée, qui était le dernier des Paléologue, et le prince Djem, le fils de Mahomet II, dont Alexan-
Fig. 102. — Saint Antoine et saint Paul Ermite dans le désert peuplé de diables. Fresque de Pinturicchio (Appartement Borgia).
dre VI finit par se débarrasser, en lui faisant prendre à Naples « une nourriture ou un breuvage qui ne convenait pas à son tempérament ». Les costumes orientaux étaient devenus à la mode dans la famille même du pape : en 1493, un neveu d'Alexandre VI, Giovanni Borgia, laissait sa pourpre de cardinal pour caracoler avec Djem « en habit de Turc ». Quelques-uns des croquis pris à Constantinople par le Vénitien Gentile Bellini étaient parvenus à Rome : c'est d'après l'un de ces croquis que Pinturicchio copia le janissaire qui assiste, placidement accroupi, au martyre de saint Sébastien (fig. 104). Dans la foule qui entoure sainte Catherine il a peint quelques-uns des étrangers qui attiraient les yeux
i6o ROME
du peuple ; le despote de Morée, avec ses longues moustaches tombantes et son caftan étroitement boutonné, est debout, à côté d'un superbe Turc, près du trône de l'empereur. Un cavalier en turban, monté sur un cheval arabe tout blanc, a le nez fin et la barbe pointue de Mahomet II, sur le portrait peint par Gentile Bellini ' : c'est le prince Djem,
Fig. 103. — Suzanne et les vieillards. Détail d'une fresque de Pinturicchio (Appartement Borgia).
qu'un dominicain de Fiesole reconnut à Rome en comparant le visage de Texilé avec Teffigie du sultan, son père, sur la médaille que Bertoldo, le compagnon de voyage de Gentile Bellini, avait modelée d'après nature à Constantinople (fig. 105 +).
La richesse des costumes orientaux et des architectures triomphales est relevé par des reliefs de stucs plus épais que ceux qui décorent les voûtes. La tour de sainte Barbe, la fontaine de sainte Suzanne, comme le mors du cheval de Djem et le turban posé sur les cheveux blonds de
^ Collection de lady Layard, à Venise.
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i62 ROME
sainte Catherine sont de véritables sculptures, qui, sous la dorure, ont Téclat des orfèvreries. Le procédé est ancien : Gentile de Fabriano en faisait déjà grand usage. Mais avec ces moyens archaïques, avec les tons francs et clairs de la fresque, Pinturicchio a donné, dans cette féerie à lorientale, comme l'image idéalisée du luxe de son temps. En peignant ces légendes de saints, il achève son apprentissage de peintre de cour. Il travaillait encore à T Appartement Borgia, lorsque Charles VIII fit son entrée à Rome, le 30 décembre 1494. Après avoir assisté aux cortèges et aux cérémonies solennelles qui accompagnèrent les entrevues du pape et du roi de France, il fut chargé de conserver le souvenir de ces magnificences dans une suite de fresques qui décorèrent une salle du château Saint-Ange. On y voyait le roi de France partant pour Naples, accompagné de César Borgia et de Djem. Ces fresques si précieuses pour Thistoire ont disparu. Pour s'en faire une idée, il faut regarder à Sienne la suite intacte et éblouissante des fresques peintes par Pinturicchio dans la bibliothèque de la cathédrale : c'est l'histoire de Pie II, exposée comme une suite de tableaux de la cour d'Alexandre VI.
Les parois des deux premières salles de l'appartement Borgia n'ont montré au visiteur que des scènes religieuses, dont l'artiste a fait une suite magnifique de paysages profonds, d'architectures opulentes et de costumes chatoyants. La dernière salle de Taile de Nicolas V et les deux chambres qui lui font suite dans la tour Borgia sont occupées par des cycles d'images plus savantes, dont l'exécution est médiocre et ne peut être attribuée à la main même de Pinturicchio. C'est la suite des Arts libéraux, personnifiés par des femmes entourées d'une petite cour de savants, les Sibylles avec les Prophètes, et les Planètes. L'assemblée des sibylles et des prophètes se rattache encore aux images sacrées qui décoraient la salle des Mystères et la salle des légendes de saints. Pour la première fois dans l'art chrétien, douze sibylles se trouvent mises en concordance avec les douze prophètes, suivant la thèse théologique exposée par le dominicain Filippo di Barberi, dans un traité publié à Rome en 148 1. La représentation des Arts libéraux semble étrangère au cycle chrétien ; mais il ne faudrait pas voir dans cette suite d'allégories une victoire de l'humanisme : les Arts libéraux avaient été glorifiés par les peintres non seulement dans les palais, mais dans les églises, au xiv° siècle, alors que la science était encore la servante delà théologie. Ils s'étaient rangés autour du tombeau de Sixte IV, que PoUajuolo achevait au temps où Pinturicchio décorait l'appartement Borgia. De même les planètes personnifiées
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par des divînîtés avaient remplacé en Italie, dès le commencement du XV® siècle, les images familières des mois et des travaux de chaque saison. Elles avaient été représentées dans le palais public de Sienne et dans le palais de justice de Padoue ; elles reparaîtront dans les fresques opulentes dont le Pérugin décorera en 1499 le bureau des changeurs de Pérouse. C'est la suite des leçons de choses que Tart du moyen âge avait
Fig. 106. — Sainte Catherine. Détail d'une fresque de Pinturiccbio (Appartement Borgia).
données dans les sculptures françaises et dans les fresques italiennes. Mais il ne s'agit plus d'instruire le peuple ou de distraire les savants par une série de peintures exposées dans un palais public. Ici les Arts libéraux et les Planètes de l'astrologie, la science et la superstition du temps sont mis aux pieds d'un homme redoutable. C'est ainsi que les deux mêmes cycles, représentés à Rimini dans les sculptures légères et fantasques d'Agostino di Duccio, se déploient, comme une cour d'humanistes et de savants, pour faire honneur au condottiere Sigismondo, dans l'église qui est devenue le temple des Malatesta.
Un hommage plus direct et plus audacieux a été rendu au pape dans la chambre qui formait autrefois le centre de Tappartement Borgia. Les petits tableaux qui décorent la grande arcade et les compartiments de la voûte, au-dessus des gracieuses légendes de saints et de saintes, n*ont plus rien de commun avec la tradition chrétienne. Le bœuf des Borgia est glorifié dans ses ancêtres mythologiques, la vache lo et le bœuf Apis, dernière métamorphose du bienfaisant Osiris. Sous la figure de ranimai héraldique, le pape semble introduit dans la foule des dieux à face humaine ou à forme animale qui avaient constitué le Panthéon cosmopolite de la Rome impériale.
En célébrant cette étrange apothéose, Pinturicchio faisait son métier de peintre de cour :
il traduisait avec ses pinceaux les dithyrambes des humanistes. L'avènement d'Alexandre VI avait consommé Tétonnante et monstrueuse union de la Papauté et de la Renaissance. Pomponius Laetus, qui, au temps de Paul II, avait été traduit, avec son Académie de païens, devant
le tribunal de Tlnquisition, Fjg. 107. — L'Arithmétique. Fresque de Pinturicchio n'avait rien à craindre du (Salle des Arts libéraux, dans l'Appartement Borgia). pape qui devait faire brûler
Savonarole. Le savant audacieux qui s'était donné, parmi les adorateurs de l'Antiquité, le titre de souverain pontife, organisa avec ses acolytes le cortège qui se déploya dans les rues de Rome le jour du couronnement d'Alexandre VI, le 16 août 1492. Les inscriptions célébraient Alexandre, plus grand que Jules César : « Tun n'était qu'un homme ; celui-ci était un dieu. » La patrie, par la bouche d'un protonotaire apostolique, saluait le pape comme son « Jupiter ». Un des arcs de triomphe élevés sur le trajet de Saint-Pierre au Latran était surmonté du Bœuf divin, comme [l'arc de triomphe que Pinturicchio a placé au fond de sa fresque de la légende de sainte Catherine (fig. 105).
i66 ROME
Vers la fin du xv** siècle, humanistes et artistes ne se contentaient pas de restaurer pour un pape le culte rendu jadis aux empereurs. Ils travaillaient d'accord à exhumer Tantiquité des tombeaux et des ruines. Une trouvaille faite au printemps de Tannée 1485, sous le pontificat d'Innocent VIII, avait frappé tous les esprits comme une résurrection. Dans un sarcophage de la Voie Appienne une morte était apparue, jeune et belle, après un sommeil de quatorze cents ans. La foule
Fig. 108. — La Musique. Fresque de Pinturicchio (Appartement Borgia).
accourut au Palais des Conservateurs, où fut exposée l'admirable momie. Les érudits italiens et étrangers la décrivirent dans leurs lettres : ils concordent à établir les détails de la découverte, avec toute la précision que donneraient à un événement de notre temps les récits de vingt correspondants de journaux, qui seraient tous des savants. La chevelure était blonde et enfermée dans un filet d'or. Le corps était encore flexible et les traits intacts, sous une couche assez épaisse d'un baume qui conservait l'odeur de la résine et de la térébenthine. Aux endroits où l'enduit protecteur fut enleyé par la curiosité des visiteurs, la peau noircit. La destruction aurait rapidement continué son œuvre, si le pape Innocent n'avait fait enlever de nuit et enterrer hors de la porte du Pincio cette païenne inconnue que le peuple de Rome, à la suite des
humanistes, commençait à vénérer comme une relique miraculeuse d'une religion prête à revivre.
Après cette découverte saisissante, l'exploration des ruines fut menée avec une ardeur fiévreuse. Les peintres partaient le matin en bandes joyeuses pour s'enfoncer dans les souterrains qui étaient les salles des thermes et des palais ensevelis ; ils y trouvaient force crapauds,
Fig. 109. — Salle des Prophètes et des Sibylles (Appartement Borgia).
chouettes et chauves-souris, dontThomme n'avait point troublé les petites républiques depuis dix siècles. Ils sortaient de là faits comme des ramoneurs {spa^^acamini)y mais riches de croquis et de notes pris d'après les stucs et les peintures qui revêtaient encore les murs. De ces ruines transformées en grottes ils rapportaient un système de décoration oublié : des arabesques mêlées de figurines, qu'ils appelèrent, en souvenir des lieux où ils les avaient découvertes, des « grotesques » igrotteschi), — c'est-à-dire des peintures de grottes.
Pinturicchio fut de ces escapades : c'est dans l'Appartement Borgia que les « grotesques ù se montrent pour la première fois, depuis la fin de l'Empire. Ils décorent le plafond à caisson de la salle des Arts libéraux,
i68 ROME
la voûte autour des histoires d*Osiris et des figures de prophètes, et les parois mêmes de la salle des vSibylles. Les monstres marins, les satyres dont les jambes se ramifient en volutes feuillues, forment de grandes arabesques d'outremer sur un champ d'or ; le décor dont quelques restes sont encore visibles près du Colisée, dans des caves qui sont les ruines des Thermes de Titus, a revêtu, sous le pinceau du maître ombrien, l'opulence orientale des anciennes mosaïques chrétiennes.
Avant les grotesques de l'Appartement Borgia, les seules imitations de l'art antique qui eussent été introduites dans les œuvres des peintres du xv** siècle étaient des copies plus ou moins fidèles d'un arc de triomphe ou d'un amphithéâtre, et des transpositions toujours libres de quelque statue, femme drapée ou enfant nu : on en peut juger par les fresques de Botticelli dans la Chapelle Sixtine (fig. 82). Pinturicchio est le premier maître italien qui, dans une décoration peinte, se soit inspiré de la peinture antique.
Ces arabesques animées célèbrent sur les voûtes massives du palais de Nicolas V une nouvelle victoire de la Renaissance au temps d'Alexandre VI : l'art antique, représenté par les fantaisies alexandrines retrouvées dans les ruines romaines, triomphe à côté de l'humanisme païen, qui a installé dans la chambre du pape le culte des animaux mythologiques. Mais les figurines que Pinturicchio a dessinées dans les fouilles joyeuses auxquelles se divertissaient les bons compagnons des ateliers de Rome n'ont place que sur des encadrements : lorsque le maître ombrien peint un tableau mythologique, il travestit gracieusement l'antiquité à la mode de son temps. L'histoire d'Osiris continue la féerie des légendes de saints.
L'Appartement Borgia termine à Rome l'œuvre du xv* siècle par un ensemble d'une richesse unique et d'une complexité merveilleuse. Les plus frais tableaux de l'Evangile et les légendes des saints les plus purs s'y trouvent rapprochés des dieux les plus étranges de la Grèce antique et de l'Egypte ; les allégories de la scolastique voisinent avec les mythes païens. Deux mondes ennemis sont unis dans les thèmes de ce décor éclectique ; mais, dans l'œuvre de l'artiste, ces deux mondes restent séparés. L'antiquité a sa part, qui est la moindre : quelques silhouettes de monuments en carton doré et la foule des grotesques. La vie multiple et bariolée a gardé ses droits ; l'amour du luxe brillant et de la richesse matérielle reste plus fort que l'admiration éveillée par les formes antiques. Pinturicchio, qui a consacré à Rome toute sa jeunesse et qui, de bon apprenti du Pérugin, y est passé maître, doit bien plus à la magnificence
LA CHAPELLK SIXÏINE ET L'APPARTEMENT BORGIA 169
de la cour pontificale qu'à la majesté des ruines ou à la beauté des statues, et à la Ville des papes qu'à la Ville des Césars.
Les réminiscences de Tart antique, témoin d'un monde qui n'est plus, ne troublent point encore la vision sincère et nette de tout ce qui vit autour de l'artiste. Mais le temps est proche, où l'étude de la vie et
Fig. 110. — Coupole de Santa Maria del Popolo. Fresques de Pinluricchio.
Tadmiration de l'antiquité s'uniront pour créer une humanité idéale, faite pour les épopées.
Pinturicchio vit à Rome l'aube de l'ère nouvelle. En 1505 il y était revenu, après un séjour de quelques années en Ombrie, et il entreprenait la décoration d'une coupole neuve, dans l'église de Santa Maria del Popolo. Il y peignit le Couronnement de la Vierge, au milieu des Evangélistes, des docteurs de l'Eglise, vêtus pontificalement, et de quatre Sibylles, mollement couchées, dans des atours coquets et bizarres. Des grotesques plus
ijo ROME
riches que ceux de T Appartement Borgia découpent leurs fines arabesques sur un lond d*or ; les couleurs ont gardé la fraîcheur des miniatures et Téclat des émaux. Toute Topulence de Tart du xv® siècle, toute sa vie exubérante, toute sa joie de jeunesse éclatent encore dans cette dernière œuvre de Pinturicchio à Rome. Cependant des noms nouveaux sont unis dans Téglise de la famille Délia Rovere à celui du peintre d'Alexandre VI. La coupole que décora Pinturicchio venait d'être construite par Bramante et le pape qui avait commandé l'ouvrage s'appelait Jules II.
Fig. III. — Divinités Marines.
(Fresque décorative de Pinturicchio. Palais des Pénitenciers.]
Fig. 112. — Ecusson du pape Pie II {Palais du Vatican).
Le Bon Pasteur au milieu des Apôtres ^Sarcophage chrétien du iv' siècle) i
Le Paradis des adorateurs de Mithra (Fresque d'un tombeau de la Via Appin 3
Un fossor. Représentation du sacrifice eucharistique. Cimetière de Calixte 7
Une Orante 1 Fresque du iv*' siècle, dans le cimetière de Thrason; 11
Une bienheureuse, au milieu dégroupes qui rappellent sa vie d'épouse et de mère. 13
Histoire de Jonas (Sarcophage chrétien du Musée de Latran^ 15
Sarcophage chrétien du iv® siècle (Musée de Latran) 17
Sarcophage du préfet de Rome, Junius Bassus (an 359 de J.-C). Crypte de Saint- Pierre 19
Le Bon Pasteur (Musée de Latran) 21
Église de Saint-Laurent hors les Murs, avant les derniers agrandissements du
Cimetière 23
Mausolée des filles de Constantin ; aujourd'hui église de Sainte-Constance 25
Peinture profane du iv^ siècle, dans la maison des saints Jean et PauV 29
Basilique de Saint-Paul hors les Murs 31
Statue en bronze de saint Pierre, v** siècle (Basilique de Saint-Pierre) 33
Fragment de la porte de l'église de Sainte-Sabine, sur l'Aventin; v® siècle 37
Oratoire de Sainte-Rufine, dans le Baptistère du Latran (Mosaïque du iv* siècle). 39
Mosaïque absidale de l'église de Sainte-Pudentienne (Fin du iv® siècle) 43
Basilique de Saint-Paul hors les Murs (Mosaïque de l'arc triomphal, v^ siècle) . . 45
Mosaïque absid«ile de l'église desSaints-Cosme-et-Damien, au Forum (vi® siècle). 47
Mosaïque absidale de l'église de Santa Maria délia Navicella (ix' siècle) 57
Mosaïque absidale de l'église de San Marco (ix* siècle) 59
Chevet de l'église des Saints-Jean-el-Paul, sur le Célius 63
Église de Saint-Georges au Vélabre 65
Mosaïque absidale de Téglise de Sainte-Marie du Trastevere (xii* siècle) 69
La donation de Constantin. Fresque du xiii® siècle dans un oratoire de l'église des
Quattro Coronati 70
Autel en marbres antiques, décoré de mosaïques géométriques (xiii* siècle).
Église de San Cesareo in Palatio 71
Trône orné de mosaïques géométriques (xiii° siècle). Église Sainte-Balbine . ... 72 Autel décoré de mosaïques géométriques (xiii« siècle). Église de San Cesareo in
Palatio y^i
Ambon décoré de reliefs et de mosaïques (xiii** siècle). Église de San Cesareo in
Palatio 74
Cloître de Saint-Laurent hors les Murs (xii* siècle) 75
Cloître de Saint-Jean de Latran (xiii*' siècle) 76
Sphinx. Détail du cloître de Saint-Jean de Latran (xiii* siècle) 'j-j
Candélabre du cierge pascal, sculpté par le marbrier romain Vassalletto. Basilique
de Saint-Paul hors les Murs 78
Tombeau du théologien français Guillaume Durand, œuvre du marbrier romain
Giovanni di Cosma. Église de Santa Maria sopra Minerva 79
Tabernacle sculpté par Arnolfo di Cambio. Église de Sainte-Cécile au Traste
vere 81
Le pape Nicolas IV; bas-relief orné de mosaïque. Basilique de Saint-Jean de
Latran 82
Mosaïque absidale de Sainte-Marie Majeure. Œuvre de Jacopo Torriti (1296K . . 83
Nef de l'église de Santa Maria sopra Minerva 85
Le pape Boniface VIII ouvrant le Jubilé de l'an 1300. Fresque de Giotto (repeinte),
dans la basilique de Saint-Jean de Latran 87
Écusson du pape Nicolas V 90
Sainte Catherine refuse d'adorer les idoles. Fresque attribuée à Masolino (Basilique de Saint-Clément) 91
Sainte Catherine discute avec les docteurs (Basilique de Saint-Clément) 92
La Crucifixion. Fresque attribuée à Masolino (Basilique de Saint-Clément) .... 93 Porte de bronze de la basilique de Saint- Pierre (Œuvre du florentin Antonio
Filarete) 94
Saint Etienne ordonné diacre par saint Pierre. Fresque de Fra Angelico dans la
chapelle de Nicolas V (Palais du Vatican) 95
Prédication de saint Etienne. Fresque de Fra Angelico dans la chapelle de Nicolas V (Palais du Vatican) 96
Saint Laurent distribuant des aumônes. Fresque de Fra Angelico dans la chapelle
de Nicolas V (Palais du Vatican) 97
Saint Laurent devant le juge. Fresque de Fra Angelico dans la chapelle de Nicolas V (Palais du Vatican; 98
Ordination de saint Laurent. Fresque de Fra Angelico dans la chapelle de Nicolas V
(Palais du Vatican) 99
Pierre tombale de Fra Angelico. Église de Santa Maria sopra Minerva 10 1
Écusson du pape Paul II 102
Le palais de Venise, bâti par Paul II 103
Cour du palais de Venise 104
Église de Santa Maria del Popolo 105
Église de Sant'Agostino 106
Palais de la Chancellerie 107
Statue de saint André, érigée près du Ponte Molle. Œuvre de Paolo Romano. . . 109
Tombeau du pape Eugène IV, dans l'église de San Salvatore in Lauro. Œuvre d'Isaia de Pise iio
La Vierge avec l'Enfant ; bas-relief de Mino de Fiesole (Sacristie de Sainte-Marie Majeure) m
La neige miraculeuse qui indiqua remplacement de la basilique de Sainte-Marie Majeure; bas-relief de Mino de Fiesole (Sacristie de Sainte-Marie Majeure). . 112
La Nativité; bas-relief de Mino de Fiesole (Sacristie de Sainte-Marie Majeure) . . 113
L'Adoration des Mages; bas-relief de Mino de Fiesole (Sacristie de Sainte-Marie Majeure) 114
L'Assomption; à droite le donateur, cardinal d'Estouteville; bas-relief de Mino de Fiesole (Sacristie de Sainte-Marie Majeure) 115
Jacob et Isaac ; Abraham et Melchisédech ; reliefs d'un tabernacle sculpté par Mino de Fiesole et Giovanni Dalmata (Sacristie de l'église de San Marco) ... 116
Tombeau du sculpteur lombard Andréa Bregno (Église de Santa Maria sopra Minerva) 117
Saint Michel (détail du tombeau du cardinal Lebretto, à Santa Maria d'Aracœli) ; œuvre d'Andréa Bregno 118
Tombeau du cardinal Cristoforo délia Rovere, dans l'église de Santa Maria del
Popolo 119
Tombeau du cardinal Pielro Riario, dans l'église des Santi Apostoli 120
Tombeau du cardinal Savelli, dans l'église d'Aracœli. École d'Andréa Bregno. . . 121
Tombeau du pape Sixte IV, par Antonio Pollajuolo (Basilique de Saint- Pierre) 122
Tombeau du pape Innocent VIII, par Antonio Pallajuolo (Basilique de Saint
Pierre) 123
Tombeau des frères Pollajuolo, dans l'église San Pietro in Vincoli 124
Balustrade aux armes de Sixte IV, sculptée par Mino de Fiesole (Chapelle Sixtine). 126
La Vierge entre saint Paul et saint François. Tableau d'Antoniazzo Romano (Galleria Nazionale) 127
Sixte IV conférant à Platina la charge de bibliothécaire pontifical. Fresque de Melozzo de Forli, aujourd'hui à la Pinacothèque du Vatican 128
L'Ascension du Christ. Fragment d'une fresque peinte par Melozzo de Forli dans l'église des Santi Apostoli ; aujourd'hui au palais du Quirinal 129
Tête d" Apôtre. Fragment d'une fresque de Melozzo de Forli (Sacristie de Saint- Pierre) 130
Ange musicien. Fragment d'une fresque de Melozzo de Forli (Sacristie de Saint- Pierre) 131
Ange musicien. Fragment d'une fresque de Melozzo de Forli (Sacristie de Saint- Pierre) 132
La Chapelle Sixtine 133
Moïse sur la route d'Egypte; circoncision de son fils. Fresque de Pinturicchio (Chapelle Sixtine) 134
La jeunesse de Moïse. Fresque de Botticelli (Chapelle Sixtine) 135
Le baptême du Christ. Fresque de Pinturicchio (Chapelle Sixtine) 136
Le sacrifice mosaïque pour la guérison d'un lépreux. Au fond, la tentation du Christ. Fresque de Botticelli (Chapelle Sixtine) 137
Moïse apportant les Tables de la Loi. L'adoration du veau d'or. Fresque de Cosimo Rosselli (Chapelle Sixtine) 138
La Cène. Fresque de Cosimo Rosselli (Chapelle Sixtine) 139
Le passage de la mer Rouge. Fresque de Piero di Cosimo (Chapelle Sixtine) ... 140
La remise des clefs à saint Pierre. Fresque du Pérugin (Chapelle Sixtine) 141
Les derniers épisodes de la vie de Moïse. Fresque de Luca Signorelli ^Chapelle
Sixtirie) 142
Le peuple écoutant le testament de Moïse. Fresque de Luca Signorelli (Chapelle
Sixtine] 143
La vocation des apôtres Jean et Jacques. Fresque de Ghirlandajo (Chapelle
Sixtine] 145
Le châtiment des lévites rebelles. Fresque de Botticelli (Chapelle Sixtine) ... 147
Un pape martyr. Fresque de Botticelli (Chapelle Sixtine) 148
Moïse à la fontaine. Fresque de Botticelli (Chapelle Sixtine) 14g
Moïse assistant à l'engloutissement des lévites rebelles. Fresque de Botticelli (Chapelle Sixtine) 150
Les filles de Jéthro. Fresque de Botticelli (Chapelle Sixtine) 151
Portraits d'inconnus. Détail de la vocation des apôtres. Fresque de Ghirlandajo
(Chapelle Sixtine) 152
Le cardinal CaraflFa présenté à la Vierge par saint Thomas d'Aquin. Fresque de
Filippino Lippi { Église de Santa Maria sopra Minerva) 153
Le triomphe de saint Thomas d'Aquin. Fresque de Filippino Lippi (Église de Santa
Maria sopra Minerva) 154
Mort de saint Bernardin. Fresque de Pinturicchio (Église d'Aracœli) 155
Saint Bernardin glorifié en compagnie de saint Louis de Toulouse et de saint
Antoine de PaJoue. Fresque de Pinturicchio (Église d'Aracœli) 156
J.e pape Alexandre VI en prière devant le Christ ressuscité. Fresque de Pinturicchio (Appartement Borgia, palais du Natican) 157
Le pape Alexandre VI. Fresque de Pinturicchio (Appartement Borgia) 158
Saint Antoine et saint Paul Ermite dans le désert peuplé de diables. Fresque de
Pinturicchio (Appartement Borgia) 159
Suzanne et les vieillards. Détail d'une fresque de Pinturicchio (Appartement
Borgia) 160
Martyre de saint Sébastien. Fresque de Pinturicchio (Appartement Borgia). ... 161 Sainte Catherine discute devant l'empereur. Fresque de Pinturicchio (Appartement
Borgia) 163
Sainte Catherine. Détail d'une fresque de Pinturicchio (Appartement Borgia). . . 164 L'Arithmétique. Fresque de Pinturicchio (Salle des Arts libéraux, dans l'Appartement Borgia) 165
La Musique. Fresque du Pinturicchio (Appartement Borgia) . .166
Salle des Prophètes et des Sibylles (Appartement Borgia) . . . . . . 167
Coupole de Santa Maria del Popolo (Fresques de Pinturicchio) i6q
Divinités marines. Fresque décorative de Pinturicchio (Palais des Pénitenciers; . . 170
Ecusson du pape Pie II (Palais du Vatican) 171
Ecusson du pape Innocent VIIL dans l'ancienne villa pontificale du Belvédère
(Museo Pio-Clementino, au Vatican) 175
Fig. 113. — Ecusson du pape Innocent VIII, dans Tancienne villa pontificale du Belvédère (Museo Pio-Clemeniino, au Vatican).