I)E LA CONFÉDÉRATION ITALIENNE
La paix de Villafranca a voulu poser les bases de l’union fédérative de l’Italie. Je remercie son auteur d’être resté fidèle aux traditions immémoriales delà
France. Je voudrais le féliciter du plan de confédération proposé par sa politique.
Malheureusement cette confédération se présente dans une situation bien peu normale, et avec des difficultés que chaque jour semble aggraver encore.
L’unité une fois écartée, une confédération ne peut vivre qu’avec un nombre respectable d’États confédérés qui préviennent les froissements et entretiennent l’harmonie par la multiplicité même et par l’équilibre des intérêts et des forces. La confédération helvétique compte vingt-deux États; celle de l’Amérique, trente; celle de l’Allemagne, trentehuit.
Il semble qu’aujourd’hui la confédération italienne se trouverait à peu près réduite à deux États. L’Autriche avait promis que la Vénétie deviendrait sérieusement italienne. Mais si l’envahissement universel des annexions piémontaises dégage l’empereur François-Joseph de sa promesse et laisse Venise à l’Allemagne, la confédération nouvelle ne comptera plus que le Piémont (fui voudra tout envahir, et Naples qui luttera pour ne rien perdre, sans compter l’Autriche qui ne songera peut-être qu’à reprendre ce qu’elle a perdu. On laisserait entre eux le Pape, qui ne saurait avoir ni la puissance de les réunir, ni la force de les séparer. Une telle situation ne ressemble
guère à une confédération permanente. Elle ne peut pas même passer pour une alliance transitoire, c’est bien plutôt un contraste absolu de principes, un antagonisme actif de politique; disons mieux, c’est une perpétuelle et imminente menace de conflagrations et de conflits.
Ce n’est point ainsi que j’avais rêvé pour l’Italie l’union dans l’indépendance. Loin d’absorber ses nationalités diverses, j’aurais voulu en accroître le nombre; j’eusse préféré que Venise cessât d’être à l’Autriche et que la Lombardie ne fût pas donnée au Piémont. Au lieu de détruire l’autonomie de Milan, je regrettais celle de Gênes; j’aurais aimé même celle de Palerme , si le voisinage de Malte et des îles Ioniennes ne m’avait appris ce que pourrait devenir l’indépendance insulaire de la Sicile à l’ombre de la protection britannique.
Je me figurais cette terre prédestinée gardant à la fois tous ses caractères pour la leçon de nos temps d’effacement et d’abdication , conservant tous ses foyers pour leur émulation mutuelle et l’admiration du monde, se parant enfin de toutes ses richesses et se couronnant de toutes ses gloires. Je la voyais doublant sa puissance par une association féconde, au lieu de la perdre dans une énervante confusion ; fière d’offrir, comme l’Église elle-même dont elle est
— Si-
lo plus magnifique sanctuaire, l’unité dans la variété et la force dans l’indépendance.
Toutes les capitales de l’Italie, formant de grandes municipalités royales, jouissant paisiblement chez elles de leur indépendance des siècles passés et des libertés constitutionnelles du siècle présent, unies ensemble sans s’absorber, et seulement pour la facilité de leurs rapports, le développement de leur prospérité et la force de leur défense; Rome servant de lien au faisceau, sans s’enchaîner ellemême; le souverain pontife devenu le médiateur particulier de fltalie sans affaiblir sa sollicitude universelle sur le monde catholique, sans perdre surtout ce caractère auguste et pacifique qui fait sa force et la puissance de l’Église : voilà comment dans l’ardeur de mon zèle sincère j’aurais voulu voir triompher ensemble les trois grandes causes de l’Italie, de la religion et de la liberté.
Ce triomphe eût aussi assuré la paix de l’Italie. Une confédération organisée sur de telles bases eut été nécessairement consacrée par une garantie de neutralité universelle. Ce que l’Europe a donné aux citadelles de la Belgique et aux montagnes de la Suisse, elle ne l’eût pas refusé à la mère commune de la civilisation moderne, à la grande patrie des intelligences, des souvenirs et des arts. L’Italie fût
devenue plus que jamais le rendez-vous favori et honoré de toutes les nations. Sa prospérité y eût gagné, son éclat se fût accru, sa liberté aurait grandi.
Mais personne n’a le droit d’imposer le caprice de ses programmes à la force des événements; il faut dévouer ses efforts à préserver le présent, au lieu de les perdre en stériles récriminations sur le passé. Puisque l’union de l’Italie ne peut s’accomplir dans la large plénitude de toutes ses nationalités indépendantes, qu’au moins celles que le temps a respectées ne se laissent pas emporter par le courant envahisseur des ambitions et des révolutions coalisées!
Le Piémont ne peut se flatter de conquérir et de garder à lui seul la suprématie de l’Italie tout entière; le monde catholique ne lui livrera jamais le Pape; le royaume de Naples ne se livrera jamais luimême. Cette belle contrée suffit depuis longtemps à sa prospérité, et, pour l’accroître, elle n’a foi qu’à ellemême. Ses intérêts, ses mœurs, ses traditions, tout, jusqu’à son origine grecque, se révolte à la seule pensée de délaisser la plus grande cité de l’Italie et la plus prestigieuse situation de l’univers, pour aller chercher à travers deux cents lieues d’Apennins sa capitale et ses maîtres au pied des Alpes.
Si Florence faisait meilleur marché de sa grandeur, le Piémont n’obtiendrait tout au plus qu’une demi-
unité , la pire de toutes les situations pour l’Italie. Cette unité ébauchée et avortée n’est pas assez grande pour lui donner la force apparente de l’étendue; elle l’est trop pour laisser subsister la force morale de l’union fédérative. Ce n’est pas assez pour conquérir l’unité; c’est plus qu’il ne faut pour perdre l’indépendance municipale.
Le Piémont lui-même gagnerait peu à s’étendre sans mesure; il a mieux à faire que de se mettre aujourd’hui à la tète de toutes les révolutions de l’Italie pour être traîné demain à leur suite. Il lui appartient de concentrer t ous ses efforts pour assimiler à sa couronne cette riche Lombardie, qui en est devenue le plus précieux fleuron. Il dépend de lui d’affermir la paisible possession de cette riche dot que lui a donnée la France et que l’Europe ne lui conteste pas.
L’œuvre sera laborieuse ; le passé, le présent élèvent tant de barrières! Le drapeau du jour sera sans doute celui de l’avenir; mais ceux qu’a vus l’histoire rappellent bien des luttes 1 Les souvenirs sont puissants, les vanités impérieuses, les intérêts inexorables. Les oppositions ont éclaté déjà, et leur voix retentira davantage à mesure que s’éteindra le bruit des premières acclamations. On n’improvise pas par des proclamations et des programmes la transformation
des nations : il y faut du temps, de la générosité, de la prudence.
11 faut respecter les croyances, ménager les susceptibilités, pacifier les ressentiments, savoir surtout restreindre sa sphère et mesurer ses forces.
Mais si , dédaignant à la fois ses vrais conseils et ses nécessaires alliés, le Piémont veut faire violence à toutes les situations comme à tous les droits pour confisquer à son profit l’Italie centrale tout entière, il créera partout des foyers de résistance en Italie et des germes de méfiance en Europe.
L’Autriche le verra toujours prêt à lancer au delà du Pô la propagande révolutionnaire.
L’agrandissement démesuré du Piémont ne serait pas meilleur pour la France que pour l’Italie. La France n’a rien à gagner à la puissance d’un voisin qu’elle ferait maître de ses frontières, et qui ne semblerait son allié d’aujourd’hui que pour devenir peutêtre son ennemi demain.
De nos jours, plus que jamais, la fugitive mobilité des alliances est un axiome politique : celui qui confie à ce fragile appui l’avenir de son pays ne mérite pas le nom d’homme d’État.
Cette inconstance est particulièrement le lot des États de second ordre, ambitieux comme les forts, rusés comme les faibles, sans cesse occupés à agiter
le monde et à tenter les puissants pour en faire l’appoint de leurs petites ressources et de leur insatiable convoitise.
Cette politique est surtout écrite dans les annales de la maison de Savoie. L’histoire nous la montre sans cesse promenant son alliance de la France à l’Espagne et à l’Autriche, mettant son appui à une égoïste enchère, et grossissant peu à peu son territoire avec des lambeaux de provinces qui ne rappellent guère que la diplomatie des évolutions imprévues et la rançon des infidélités récompensées.
L’agrandissement du territoire ne changera pas cette tendance. L’ambition demeurera toujours plus vaste que les frontières : son ardeur s’accroîtra en même temps que sa puissance. Le ton seul pourra changer; la modestie fera place à l’insistance; on se faisait obséquieux, on deviendra exigeant.
Ne le voyons-nous pas déjà de toutes parts? et le magnifique don de la Lombardie a-t-il apaisé un seul instant cette soif indéfinie de conquêtes?
La France, qui vient de doter le Piémont par son épée, ne l’a-t-elle pas trouvé déjà en travers de sa politique ? Il ne craint pas de s’opposer à la fois à la France et à l’Autriche, qui paraissent réconciliées en ce moment. Que sera-ce donc quand il pourra s’appuyer sur l’une contre l’autre?
Ce jeu perpétuel fatiguerait sans cesse la sécurité de toutes deux; mais il serait toutefois étrangement inégal au préjudice de la France.
En effet, l’appui donné par le Piémont à la France laisserait encore à l’Autriche la force stratégique de ses célèbres citadelles et la force politique bien plus redoutable d’une armée européenne toujours prête à servir d’arrière-garde à nos ennemis.
Ce qu’on s’est si ardemment hâté de prévenir à Villafranca se reproduirait nécessairement dans les mêmes circonstances. L’Europe s’est toujours déliée de nos entraînements comme de notre puissance, et ce ne sont pas nos prodigieuses victoires qui ont dû tempérer ses défiances et ses jalousies. Elle sait les forces que nous pouvons mettre au service d’une idée. C’est à la France seule que sont réservés les honneurs et les périls des coalitions européennes.
Et si cette coalition trouvait le Piémont pour avant-garde, nous aurions fondé par notre sang une Belgique italienne, à côté de nous et peut-être contre nous, avec les Alpes de plus et une prudence royale de moins. Ce serait une épée tournée contre la France, dont la poignée serait sur l’Adige, dont la pointe viendrait atteindre le Rhône.
Nous n’aurions à opposer ni les boulevards de la nature, ni les fortifications de l’art. Ce nouvel en-
nemi aurait, déjà la main chez nous, et quand il y voudrait mettre le pied, il n’y rencontrerait d’autres remparts que notre brave armée, toujours prête à se dévouer, mais justement surprise de trouver dans l’invasion de la France et dans la complicité piémontaise la seule récompense de son dévouement à l’Italie. Ce seraient ses triomphes «fui auraient attiré de tels périls sur la patrie : elle saurait les vaincre sans doute, mais à quel prix? et que penseraitelle de la politique qui aurait préparé ce prix à ses héroïques sacrifices?
Ainsi la demi-unité, c’est l’agitation pour l’Italie et le péril pour la France. L’unité absolue, c’est le trouble de l’Europe et l’asservissement de l’Italie; l’indépendance fédérative, c’est la liberté pacifique de l’Italie, avec la confiance et le respect de l’Europe.
La politique de l’unité est inique et subversive; l’autre, prudente et féconde.
Quelle fatalité peut donc détourner les esprits de ce but magnifique, qui fut la perpétuelle espérance de tous les grands esprits de l’Italie, pour les précipiter sur celte pente funeste d’aventures, de ruines et de servitude?
Plusieurs causes ont sans doute concouru à cette déplorable aberration, qui a entraîné d’honorables
caractères et égaré même quelques bons esprits : les illusions de la vanité nationale toujours si électriquement propagées, la chimérique ardeur des nivellements, la soif des nouveautés dramatiques, si promptes à fasciner un peuple passionné pour la pompe des représentations et l’imprévu des coups de théâtre.
Mais la cause la plus directe, la plus tristement efficace, a été sans contredit la politique piémontaise.
11 in’en coûte dvla traiter avec cette sévérité, mais je ne puis reculer devant l’impérieux devoir de la franchise. Et pourtant je me sentais disposé à de si vives sympathies pour ce beau pays; j’aimais son peuple, que la nature nous a donné pour voisin, la politique pour allié, le courage pour frère.
Je respectais la mémoire d’un roi qui eut le courage de relever dans un étroit royaume le drapeau de la monarchie constitutionnelle, englouti de toutes parts dans les courants contraires du despotisme et de l’anarchie. Je me garderai d’outrager son fils; je laisse reposçr sur les intentions personnelles un voile respectueux qui ne peut être levé que par les mains de l’avenir. La condamnation des rois n’appartient qu’à Dieu et à l’histoire. Leur inviolabilité est devenue plus que jamais une nécessité vitale de
l’ordre dans nos temps agités, et celle des royautés constitutionnelles doit toujours rester la plus sacrée pour les vrais amis de la liberté. Mais j’ai le droit d’invoquer cette responsabilité ministérielle qui est à la fois la sauvegarde des princes et la garantie des peuples, et je demande la permission de traiter les ministres d’un gouvernement parlementaire avec la liberté des temps parlementaires.
J’ai su apprécier le ministre qui a dirigé si longtemps les destinées du Piémont ; j’honorais son nom, les saintes traditions de sa famille et les qualités élevées de son esprit, qui me semblaient si propres à faire de lui l’arbitre de son pays, et le médiateur écouté et puissant de la monarchie et de la liberté.
La politique constitutionnelle et vraiment italienne lui était si facile; elle lui fût devenue si glorieuse!
S’il n’eût voulu qu’affermir le régime constitutionnel en Piémont, et assurer l’indépendance municipale de l’Italie, il n’eût rompu ni avec les catholiques, ni avec le Saint-Siège, ni avec la Savoie. Le clergé qui avait acclamé le statut eût été pour lui une force; le Saint-Siège, sans sortir de son inviolable neutralité, se fût montré bienveillant à des aspirations italiennes qui sont l’honneur de son histoire; et l’antique province, qui a donné au Piémont ses rois, n’eût pas
vu ébranler par le péril de sa foi religieuse les traditions immémoriales de sa fidélité politique.
S’il n’eût voulu qu’entraîner les peuples à la liberté par le pacifique rayonnement de ses bienfaits, il n’eût éveillé ni les passions révolutionnaires, ni les défiances monarchiques; il eût préparé, par cette propagande morale, la ruine de la domination autrichienne en Italie.
Cette domination n’y a point été sans doute aussi persécutrice qu’on l’a dit. Elle s’est même montrée plus tracassière et inhabile que funeste et tyrannique; mais la diversité des caractères et des origines rendait son joug pesant et ses tendances antipathiques à l’Italie. La pensée de voir le sol de la patrie commune affranchi du contact étranger eût fait battre tous les cœurs italiens.
Les esprits religieux eussent mieux aimé devenir Italiens catholiques que de rester catholiques autrichiens; mais on les a inquiétés dans leur foi, et aucun ne se soucie de devenir Piémontais et ennemi de l’Église. Les gouvernements italiens eussent sympathisé tous avec une politique qui eût donné à leurs États la force du lien fédéral, sans toucher à l’indépendance de leurs couronnes; les questions de famille ou d’origine se fussent effacées , comme il 'errive toujours, devant l’intérêt suprême de la puis-
sance royale. Il n’en est aucun qui ne se fût senti plus libre et plus grand en s’affranchissant de la tutelle si souvent ombrageuse de l’Autriche; mais il n’eût pas fallu soulever contre eux les passions de leurs sujets. Rien n’était plus fatal que cette conspiration d’excitations permanentes contre toutes les royautés de l’Italie ; elle devait inévitablement les rattacher à l’Allemagne. On aime mieux une protection qui blesse qu’une insurrection qui tue; on ne quitte pas un allié même exigeant, pour se mettre à la merci de factions implacables.
Ainsi la politique libérale et modérée eût uni en Italie la religion et la liberté, les rois et les peuples. Le succès était infaillible, l’étranger seul y eût perdu ; l’Italie y eût gagné la liberté, et l’Europe, la paix.
Le Piémont y eût gagné plus que personne. Il n’y eût pas obtenu seulement la gloire d’une initiative courageuse, et l’honneur de l’affranchissement de la patrie commune, si dignes pourtant de tenter un monarque loyal et une généreuse nation; il y eût conquis la confiance de tous les peuples d’Italie, et l’héritage naturel des provinces qui auraient brisé la domination de l’Autriche. Cette domination eût disparu forcément par la loi même des situations et l’entraînement irrésistible des temps. En tout cas, si le Piémont n’eût pas voulu attendre, il savait bien
les volontés de son puissant allié pour le jour de la lutte inévitable des influences, et puisqu’on lui avait promis le bras de la France, ce n’est pas sa modération qui l’eût ralenti. Une politique qui s’est proclamée dévouée au Saint-Siège et respectueuse pour les pouvoirs établis, se fût trouvée bien plus à l’aise en soutenant un gouvernement qui n’eût préparé ni le schisme, ni la révolution; et ce ne sont pas nos soldats qui se seraient plaints de n’avoir pas Garibaldi pour auxiliaire.
Tout était honneur et profit dans cette politique pour la maison de Savoie comme pour son ministre; la dignité des moyens, la certitude du but, la durée du succès, tout leur montrait cette voie. Tous les hommes de cœur y eussent applaudi en Europe, et leurs vrais amis ont épuisé leurs efforts à la leur conseiller.
Comment se fait-il que la raison, la justice, l’intérêt n’aient pu prévaloir?
C’est qu’on a sacrifié la réalité à une chimère.
L’ambition étouffait dans d’étroites frontières, elle a rêvé le sceptre de l’Italie entière; elle a voulu dominer, des Alpes au détroit de Messine, et asseoir la maison de Savoie sur les ruines de tous les trônes et l’indépendance de tous les peuples. Il a fallu se faire l’instigateur de tous les mécontents, l’adversaire de
toutes les couronnes ; il a fallu surtout s’en prendre à la plus sainte de toutes, qui, par le caractère de sa puissance comme par la situation de son territoire, formait un obstacle invincible à cette envahissante unité. On s’est donc fait l’ennemi de Rome; et comme le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel se tiennent par d’inévitables nœuds, on a miné le premier pour ébranler le second, et on a préludé par la persécution des consciences à l’usurpation des territoires.
Il fallait d’ailleurs une alliance puissante pour accomplir une si téméraire et si difficile entreprise. On ne pouvait la trouver dans le Pape, qu’on voulait détrôner, dans la France qui l’avait rétabli, dans l’esprit libéral qui chérissait les indépendances municipales. 11 a fallu la chercher dans la propagande révolutionnaire. Or, cette propagande, envieuse et subversive, impatiente de tout frein et de toute autorité, déteste par-dessus tout le frein religieux et l’autorité pontificale. Il a fallu les lui jeter en holocauste. Elle voulait l’unité de l’Italie pour détruire le Pape et briser les couronnes. On était entraîné à la guerre contre l’Église et les rois pour conquérir l’unité de l’Italie; on devait inévitablement s’entendre, en se donnant des gages de mutuelle fidélité.
Une telle alliance ne pouvait être sans doute que transitoire et mensongère. L’ambition se promettait bien d’étouffer la révolution après la victoire; la révolution comptait bien se faire un marchepied de la couronne conquérante pour trôner sans partage sur les ruines qu’elle aurait faites. Chacun voulait devenir le maître et faire de l’autre un instrument impuissant et avili.
Avec un tel antagonisme, la paix est une chimère. Malgré les prudences affectées et les modérations convenues, en dépit même des protestations énergiques et des sympathies solennelles dont il a fallu subir les embrassements inattendus, entre la domination et le nivellement, la réconciliation est impossible et la lutte inévitable. J’ignore ce qui peut advenir de ce conflit de tentatives et de déceptions mutuelles , mais je sais que cette coalition d’ambitions égoïstes et de passions subversives a décidé du caractère de la révolution italienne.
Le mouvement, qui pouvait être national et constitutionnel, est devenu antireligieux et révolutionnaire.
Les crédules seuls s’en sont étonnés; les faits étaient d’avance écrits dans les principes, et les entraînements dans les alliances.
Et cependant les faits auraient de quoi surprendre et les entraînements de quoi confondre, si nous ne
trouvions dans notre propre histoire tant de preuves récentes de l’oppression des majorités silencieuses et de la puissance des minorités violentes. Cette domination menteuse, cette déplorable inertie se comprennent bien mieux encore au sein de cette Italie où les imaginations sont si vives et l’esprit politique si jeune encore, et partant, si inexpérimenté et si mobile.
Que dire de l’Italie centrale avec des princes qu’on exile et des peuples qui s’abdiquent?
Et pourtant je ne puis me défendre d’un serrement de cœur quand je vois cette belle Florence avec son immortelle histoire, ses admirables monuments, son beau ciel, son gracieux peuple, ses douces mœurs et son harmonieuse langue, abdiquer son indépendance, renier sa populaire dynastie et démentir son histoire. Je ne puis m’accoutumer à l’idée que la ville qui rendit les arts civilisateurs à l’Occident et qui, dans une seule de ses rues, a pu couronner les statues de Dante, de Michel-Ange, de Giotto, des deux Côme, de Pétrarque, de Léonard de Vinci et de Galilée, puisse livrer à une couronne étrangère le berceau de tant de génies qui suffiraient à l'illustration d’un grand empire!
Non, Florence ne sera pas le chef-lieu de quelque département subalterne , obéissant à l’idiome des Alpes et absorbé dans une métropole piémontaise.
Qu’elle change, s’il le faut, son gouvernement, mais qu’elle garde son indépendance I
Et pourtant je ne conseille guère à tous ces États, aujourd’hui si agités, de l’Italie centrale de tenter de périlleux échanges.
On ne leur passera pas une fantaisie républicaine, le vent n’est guère aux républiques dans ce siècle. Depuis que la révolution s’est montrée, la liberté n’est pas venue et les républiques s’en sont allées. Gênes et Venise ne sont plus, et ce n’est pas le neveu du négociateur de Campo-Formio qui se chargera de les relever. D’ailleurs, les républiques, une fois renversées, ne revivent plus guère ! Il reste aux monarchies tombées des prétendants et des traditions, des centres d’intérêts et de ralliement qui les relèvent quelquefois. Les républiques qui s’affaissent sous le poids du temps ou de la conquête, ne laissent guère que d’impuissants souvenirs et la stérile poussière de leurs ruines.
Je ne sais si l’on élira des royautés nouvelles, mais je ne conseille à personne de compliquer à plaisir, par la fondation toujours laborieuse d’une dynastie, l’établissement des institutions parlementaires.
De telles tentatives sont toujours difficiles. La nécessité les commande quelquefois au patriotisme. On y montre alors son courage, on y peut mériter la
gloire, on n’y trouve pas toujours le succès. Un pouvoir nouveau suscite tant d’attaques, il a besoin de tant de garanties pour sa propre conservation ; s’il n’y pourvoit pas, quel péril la liberté ne peut-elle pas lui faire courir? S’il y pourvoit, quel péril ne peut-il pas faire courir lui-même à la liberté?
Non, non, respect des droits, garantie des libertés, indépendance des États unis pour se défendre, impuissants pour attaquer eux-mêmes, invincibles aux attaques d’autrui ; voilà les vœux qu’on peut former pour les membres de cette confédération future, si elle parvient à voir le jour.
Quant à la présidence, si elle doit rester purement honorifique, nul ne peut être surpris qu’une assemblée de princes italiens et catholiques défère le premier rang à celui dont les ambassadeurs l’ont obtenu dans toutes les cours les plus puissantes comme les plus éloignées de l’univers.
Cette préséance n’accroîtra pas son pouvoir et ajoutera peu à sa dignité; car il est déjà le chef de la grande confédération catholique qui lui donne plus d’honneuretlui impose moins de responsabilité. C’est cette responsabilité que je craindrais surtout, si la présidence devait entraîner une sorte de souveraineté réelle ou même une suzeraineté active sur les affaires de l’Italie.
Je tremblerais de voir la papauté paraissant absorber l’Italie et en réalité absorbée par elle. II ne faut pas qu’elle s’italianise aujourd’hui; elle a besoin de s’universaliser chaque jour davantage.
Le Pape ne doit pas être le roi de l’Italie, pas plus qu’il ne peut en être le prisonnier. Elle est trop petite pour son domaine spirituel, trop grande pour son domaine temporel.
Le pouvoir temporel importe sans doute à la dignité de l’Église, à l’indépendance politique de son chef et à la paix du monde, mais il ne saurait être étendu au delà de son but sans péril. L’exagérer c’est compromettre la papauté, l’amoindrir c’est la rabaisser; dans tous les cas, c’est la dénaturer aujourd’hui pour la perdre demain.
L’empereur de Russie et la reine d’Angleterre ne sont chefs de la religion que parce qu’ils sont rois. Le Pape n’est roi que parce qu’il est chef de la religion ; le pouvoir spirituel est un glaive de domination dans les mains du pouvoir temporel de Russie ou d’Angleterre; le pouvoir temporel est dans les mains du Saint-Père un bouclier d’indépendance pour le pouvoir spirituel de l’Église. Il est enfin l’accessoire et ne doit jamais risquer, même en apparence, de dominer le principal.
Les États de l’Église, tels qu’ils sont, suffisent
pour garantir le souverain sans absorber le pontife. La possession d’un grand État pourrait changer tous les points de vue, transformer la neutralité pacifique en velléité belliqueuse, armer le Pape aujourd’hui contre la France, demain contre l’Allemagne, détruire enfin l’un des plus précieux bienfaits des temps modernes : l’incompatibilité désormais assurée de la tiare et de la guerre.
Une telle extension de puissance, au lieu de tourner au profit de la papauté, susciterait bien vite contre elle une réaction irrésistible; et, pour avoir voulu trôner hors de ses frontières, elle subirait bientôt la servitude dans ses propres limites.
Mais cette souveraineté réelle du Pape sur l’Italie est une chimère qui n’a pas besoin d’être combattue.
Ses amis n’hésiteraient pas à la repousser, et ses adversaires sont bien plus loin encore d’y songer. Une telle idée ressemble trop peu aux tendances du siècle et à l’esprit de la dernière guerre. Soustraire l’Italie à l’Autriche pour la donner au Pape, la faire indépendante de l’étranger pour la constituer en théocratie italienne, étendre sans mesure le domaine de l’Église, quand il faut tant d’efforts pour faire respecter ses plus justes, ses plus nécessaires limites... en vérité cela ne se discute pas.
Ce n’est pas de là que vient le péril, mais il faut prendre garde qu’il ne vienne d’ailleurs.
Uneprésidencequi eût conféréau Pape une véritable souveraineté de l’Italie eût été un présent funeste. Mais que dire d’une présidence nominale de toute l’Italie qui serait une abdication de la souveraineté romaine? Que penser d’un tel honneur, si, au lieu de l’offrir gratuitement à la papauté, on devait le lui faire payer parla mutilation de son territoire, de ses prérogatives ou de ses lois? Que dire si on lui ôtait en profondeur réelle et efficace ce qu’on paraîtrait lui donner en vaine et stérile superficie, si on déracinait enfin son autorité sous prétexte de la mieux couronner ?
Je ne voudrais imputer à personne un hypocrite respect qui abaisserait le souverain pontife en semblant l’élever, et lui permettrait de poser en roi de parade chez les autres, à la condition de cesser de l’être chez lui.
Une telle spoliation déguisée en hommage n’a pu venir à l’esprit de personne, parce qu’elle ne pourrait tromper personne. Le voile serait trop transparent ; l’astuce frapperait tous les yeux , l’iniquité révolterait tous les cœurs.
Non : une telle supposition est évidemment mensongère. Pour l’honneur même de la chrétienté, je la repousse comme une calomnie.
Une prééminence honorifique qui n’altère pas au profit du Pape les autres souverainetés italiennes, et qui surtout n’énerve pas la sienne ; une haute médiation qui soit un symbole d’union pour l’Italie et une garantie de paix entre l’Italie et le monde; enfin une puissance modératrice qui ne compromette jamais l’inviolable neutralité du père des fidèles ; telle est la seule présidence digne d’être proposée par l’Europe, offerte par l’Italie et acceptée par la papauté.