‹ Rome devant l'Europe (volume 2)Chapitre 4 sur 13 · DU POUVOIR TEMPOREL DU PAPE · texte numérisé non relu

DU POUVOIR TEMPOREL DU PAPE

Nous avons nommé la papauté, nous venons de soulever le voile qui enveloppe tant de problèmes périlleux dont la solution est encore si mystérieuse et pourtant si imminente. Le plus redoutable de tous, c’est l’avenir réservé aux destinées inséparables de la papauté et de la ville éternelle.

C’est là que se fixent les regards de tous les amis de l’histoire et des arts, surtout des serviteurs fidèles de la foi et de l’Église.

Tous les autres points de vue pâlissent devant celui-là. Les destinées de l’Italie enflamment les imaginations, celles de Rome remuent les cœurs. Les vicissitudes de l’Italie ont sans doute leur grandeur,

mais elles ont aussi leurs incertitudes, leurs chimères, leurs retours; celles de Rome touchent à une base immuable. C’est toute la distance qui sépare une politique d’un principe. Pour l’avenir comme pour l’histoire, Rome domine toujours l’Italie.

Il s’agit, pour deux cents millions de catholiques, de leur père et de leur pontife, de leur capitale et de leur indépendance; c’est pour eux tout ensemble une question de conscience et de famille. Elle leur est sainte comme l’une, chère comme l’autre, intime comme toutes deux. Aussi chacun doit à la défense commune le tribut de ses vœux et de ses efforts.

.T’eusse renfermé les miens dans le cercle de ma modeste retraite. La publicité appartient à de plus dignes, à de plus autorisés, et déjà de grandes voix lui ont donné le retentissement de leur parole. Elles y ont mérité l’éclat et trouvé le péril. Je ne prétends pas à l’un, je ne compte pas l’autre. Au service d’une telle cause je ne puis craindre pour mes efforts que l’inhabileté ou l’impuissance.

Mais d’honorables, d’illustres amis en ont appelé à ma faible parole. Ils ont invoqué ces longs séjours qui m’ont presque naturalisé sur la terre de Rome, cette auguste et généreuse hospitalité qui me l’a rendue chère et sacrée. On m’a dit que la papauté ne manquait pas d’éloquents défenseurs, on a ré-

clamé pour elle l’autorité d’un témoin ; j’eusse décliné l’honneur, je ne puis faillir au devoir. Je n’ai pas l’orgueil des conseils. Ceux à qui la fortune a accordé la force ne les écouteraient guère, et je n’ai que des hommages à offrir à ceux dont elle semble trahir la majesté. Je ne voudrais pas que ma parole servit d’écho à la voix des puissants. Je n’aiine que les réformes qu’on propose, et non celles qu’on impose.

Ce temps est celui des dévouements et non des représentations; mais si les représentations sont inopportunes, les expansions d’un zèle consciencieux ne le sont jamais.

La conscience seule dirigera le zèle. Je ne me pardonnerais ni la passion, ni la faiblesse ; la politique elle-même doit se taire devant la grandeur d’un tel but. La question est plus haute que toutes les querelles de personnes, plus large que toutes les préoccupations de parti. Une telle cause ne se défend que par le calme de la vérité ; je prétends la servir et non la flatter; je voudrais unir tous ses amis et non irriter ses adversaires ; je me garderai surtout de diviser ses défenseurs et de lui faire de nouveaux ennemis.

Je viens donc unir mes efforts à ceux de tous les fils dévoués du Saint-Siège.

La situation actuelle de Rome dans le monde est

bien faite pour aggraver le poids de leur sollicitude. Ce grand nom prononcé naguère avec tant de respect n’éveille aujourd’hui sur bien des lèvres que l'irritation ou le dédain. Il n’est personne qui ne se croie en droit de lui faire la leçon, et cette leçon est souvent sévère. On entend de toutes parts les échos d’une coalition redoutable contre un pouvoir d’autant plus attaqué que les nécessités de l’unité, démontrées avec tant d’éclat par les événements, relèvent chaque jour sa tutélaire grandeur. Les adversaires déclarés, les ennemis secrets, les amis équivoques semblent s’être entendus pour effacer le bien, grossir le mal, fausser le remède.

A travers tout ce concert de murmures et de plaintes, au fond de toutes ces questions de transformations ou de bouleversements, ce qu’on agite et ce qui agite, c’est la souveraineté temporelle du Saint- Siège.

Quelques-uns prétendent la détruire au grand jour, beaucoup la veulent miner sourdement; elle est le point de mire et d’attaque de tous.

La suprématie spirituelle déplaît sans doute aux dissidents; elle fut longtemps le but direct de leurs attaques. On les vit alors, inquiétant les fidèles, cherchant à diviser jusqu’au clergé , soulevant partout toutes les jalousies de l’indépendance humaine con-

tre cette suprême magistrature des consciences. On parlait peu alors contre le pouvoir temporel des Papes; on se plaisait même à louer la protectrice hospitalité de Rome, la gloire de ses monuments, la douce paix de ses peuples; on s’inclinait devant le sceptre paternel du roi; on sapait l’autorité du pontife.

Mais les épreuves mêmes ont raffermi cette autorité. On sait qu’elle est aujourd’hui plus que jamais l’ancre de salut de l’Église, et que les tempêtes récentes l’ont enfoncée plus profondément encore dans tous les cœurs catholiques. Ceux qu’elle désole le plus n’osent guère l’ébranler de front; ils trahiraient le but de leurs attaques, et loin de lui susciter des obstacles ils concentreraient ses forces et retremperaient sa puissance.

Il faut sans doute féliciter l’Église de ce merveilleux progrès d’unité dont l’éclat a frappé jusqu’à ses ennemis, mais cet hommage forcé n’est de leur part ni une paix, ni une trêve; leur but est resté le même, le plan seul a changé.

Aujourd’hui c’est donc le pouvoir temporel qu’on attaque, en le disant ou sans le dire. Il y a sans doute des réformes utiles et des réformateurs consciencieux, mais il ne faut ni se méprendre sur la tactique des adversaires de l’Église, ni se prêter à leurs pièges. Derrière les apparences des questions de réforme, c’est

le pouvoir temporel que les habiles poursuivent en réalité dans son essence même et dans les conditions nécessaires de sa vie.

Et derrière le pouvoir temporel, de plus habiles encore veulent frapper le pouvoir spirituel. En le découronnant de sa majesté extérieure, de sa souveraineté royale, ils se flattent d’énerver sa force morale et de miner sa suprématie religieuse, jusqu’au jour où il leur serait donné de la détruire.

C’est le secret delà haine persévérante de l’Angleterre, qui ne craint pas de braver l’opinion du monde en descendant souvent à des injures indignes de la renommée de ses hommes d’État, ou à des menaces indignes de la généreuse liberté de ses institutions.

C’est le mobile à peu près avoué du ministère piémontais, qui s’est laissé si déplorablement glisser sur toutes les pentes irréligieuses, dans le machiavélique espoir de mieux détourner du trône les courants anarchiques, dont son aveugle complaisance n’a fait qu’accroître et accélérer les funestes débordements.

C’est aussi l’explication de la réserve équivoque et de la froideur quelquefois malveillante des gouvernements conservateurs et non catholiques de l’Europe. Ils craignent de prêter des forces à l’anarchie en attaquant un pouvoir régulier au sein de

cette Italie, où l’esprit révolutionnaire a concentré son foyer pour y asseoir quelques jours son trône. Et pourtant ils voudraient amoindrir cette Église rivale et redoutée, dont la grande figure s’élève chaque jour davantage sur le monde entraîné à l’unité par le douloureux souvenir de tant d’épreuves et par le saisissant aspect des perpétuelles vicissitudes de la société.

C’est enfin le mot d’ordre plus ou moins ardent, plus ou moins couvert, de tous les ennemis. C’est la tendance constante et acharnée de tous les malveillants; c’est même la thèse favorite des indifférents, qui veulent qu’on leur sache gré d’une sorte d’impartialité inconséquente, et ne semblent conserver quelque ombre de pouvoir à l’autorité spirituelle que pour sacrifier plus à l’aise toutes les prérogatives tutélaires et la vitale dignité du pouvoir temporel.

11 faut savoir prendre son parti de ces hostilités et de ces malveillances. De tels obstacles ne sont pas nés d’hier. Il y a longtemps que l’Église est accoutumée à la lutte; elle suit sa destinée. Celui qui la protège lui a promis la durée et non pas le repos.

Mais ce qui semble plus étonnant et plus affligeant tout ensemble , c’est de voir que l’union de tous ces ennemis de l’Église n’ait pas servi d’enseignement et de modèle à tous ses amis.

Cette union pour la commune défense s’est faite dans les esprits élevés. Ils ont pu différer sur des appréciations politiques, sur des tendances administratives , sur des limites d’attributions ou sur des traditions de discipline. Dieu me garde de les blâmer d’avoir usé avec une fermeté respectueuse de cette indépendance de pensée qui appartient à tous hors du cercle immuable de la foi !

Cette liberté des opinions fait ressortir avec plus d’éclat l’unité de la croyance et l’unanimité du dévouement. Ce magnifique mouvement qui entraîne en ce moment la catholicité tout entière au secours de son centre menacé , a puisé dans la diversité des origines et dans la spontanéité des élans une touchante et irrésistible puissance. Cette variété de points de départ, cette indépendance d’action sont une force et non une entrave : c’est la fécondité de l’intelligence humaine vivifiée par la paix de l’éternelle vérité.

Aussi je veux respecter toutes les lumières qui sont l’honneur de l’Église, garder toutes les richesses qui font sa force. J’aime mieux pour elle la sagesse persuasive de Pic IX qui ramène les adversaires , qu’une témérité exclusive qui diviserait les amis.

L’épiscopat a donné le signal. Tous ses pontifes ont rivalisé de zèle pour voler au secours du père

commun menacé; tous ont montré, dans cette émulation généreuse qu’il n’y a entre eux qu’un cœur et qu’une âme. Tous ont réalisé tour à tour dans leur conduite cette magnifique devise qui fit toujours les destinées de l’Église : In mcessariis imitas, in dubiis liberlas, in omnibus caritas.

L’exemple des pasteurs n’a pas été stérile pour le troupeau , et cependant il demeure encore bien des préjugés à éclairer, bien des passions à amortir, bien des obstacles à vaincre dans l’esprit si ardemment et si perfidement travaillé des multitudes. On se sent profondément contristé quand on entend quelques catholiques sincères , fascinés par des préjugés si habilement répandus, si crédulement acceptés, se faire le complaisant écho des voix les plus suspectes. On les voit envisager sans effroi, et presque sans scrupule, la spoliation de l’Église et le détrônement temporel du Saint-Siège, sous prétexte de mieux assurer la simplicité primitive de sa mission apostolique et même l’indépendance de sa pastorale autorité.

Ce langage est plus répandu et plus accrédité qu’on ne pense. Il caresse des préventions enracinées , il flatte des passions irritées par quelques abus inséparables de la fragilité humaine. Sa simplicité plaît aux esprits superficiels; elle a pu ébranler jus-

qu’à de graves intelligences. Mais le péril, révélé au grand jour des événements, a dissipé tous les malentendus, pour ne laisser place qu’au dévouement.

Ce langage ne repose en effet que sur une confusion.

On confond le but immortel et le caractère immuable de l’Église avec les moyens que son divin Auteur sait proportionner aux événements «1 aux besoins des siècles.

On nie les progrès de l’expérience, on dément l’œuvre des temps. On dédaigne le fruit des plus laborieux efforts; on repousse le prix des plus nobles combats.

On méconnaît ainsi les voies de la Providence, et on va jusqu’à s’insurger contre ses décrets.

Celui qui consomma l’unité de l’empire romain pour préparer celle de la foi, et qui le détruisit pour assurer l’indépendance de son Église , sait tour à tour déchaîner contre elle toutes les forces humaines pour faire resplendir son courage, ou les enchaîner à ses pieds pour faire éclater sa puissance. 11 lui décerne à son gré la palme du martyre pour faire germer sa parole dans les cœurs, ou la couronne des rois pour la propager dans le monde. Il permet les âges de ténèbres pour faire briller sa lumière, comme

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