DE L'INTÉGRITÉ TERRITORIALE DES ÉTATS DE L’ÉGLISE
On veut bien que le Pape conserve un domaine temporel; mais à quoi sert, dit-on, toute son étendue? Ne suffit-il pas de lui conserver un coin de terre où il demeure roi pour ne pas devenir sujet? un abri enfin, quel qu’il soit, pour qu’il puisse garder encore la majesté de son rang et l’indépendance de l’Église ?
Telles sont les questions qu’on entend répéter de
toutes parts, et ce ne sont pas seulement les ennemis qui les agitent, elles troublent même des consciences amies plus sincères qu’expérimentées.
Chacun fait son programme; pour les uns, c’est assez de laisser Rome au Pape, d’autres y voudraient joindre une banlieue. Quelques-uns lui donneraient l’Apennin pour limite, et lui conserveraient tout le bassin de la Méditerranée; d’autres, enfin, se contenteraient de lui enlever les Légations.
Cette variété, diaprée à l’infini, de plans et d’hypothèses, ne peut surprendre personne. Quand on déserte le terrain fixe du droit , on ne rencontre plus que le sol mouvant des passions, et les élastiques fantaisies de l’usurpation humaine.
Et cependant la raison et l’expérience s’accordent si bien pour justifier et maintenir les droits sacrés de la possession I
C’est la marche progressive des besoins, c’est le courant légitime des faits qui ont fait à la papauté un royaume assez grand pour ne pas être absorbé par ses voisins, assez restreint pour ne pas l’absorber ellemême. Varié dans sa situation comme dans ses produits, assis sur les deux versants de l’Apennin qui partage l’Italie, touchant par son centre aux deux mers qui l’environnent, il communique par ses ports avec les deux plus puissants empires de la catholi-
cité, qui forment tout ensemble les plus riches fleurons de sa couronne spirituelle et les appuis les plus naturels de l’autre.
Ce dernier privilège n’est pas le moins précieux. L’équilibre des protections est la sauvegarde de l’indépendance. Celui qui est soutenu par tous ne dépend de personne. Cette unanimité de concours est un hommage qui assure sa liberté et relève sa grandeur. Mais se voir réduit au secours d’un seul, c’est se trouver sans cesse à la merci de ses exigences ; il en est des protections comme des alliances, celles qui sont forcées deviennent bien vite des servitudes.
Sans doute, s’il fallait choisir, mes sympathies préféreraient l’influence de la France à celle de l’Autriche, mais il importe au monde catholique et même à tout le monde chrétien que le chef de l’Église ne subisse ni l’une ni l’autre. Il faut qu’il reste toujours un guide et un arbitre, et qu’il ne puisse jamais devenir un instrument.
Il ne suffit pas que l’indépendance existe, il faut qu’elle apparaisse. Les apparences mêmes sont un privilège dont les enfants de l’Église doivent se montrer jaloux; l’honneur de leur mère leur est aussi sacré que son pouvoir.
Il en est qui semblent se rendre à ces raisons, et ceux qui se disent les plus modérés laisseraient en-
core à Pie IX : Lorette qui est son sanctuaire, Ancône qui est sa citadelle, et même Sinigaglia qui fut son berceau. L’Église conserverait les Marches , et le Rubicon servirait encore de limite à Rome.
On séparerait d’elle seulement les Légations; elles sont, dit-on, si éloignées et si mécontentes.
C’est dès longtemps la pensée favorite du Piémont ; ce fut la première thèse de M. de Cavour au congrès de Paris. C’est le but de la note du 27 mars 1850, présentée depuis en Europe comme le commentaire de ce protocole du 8 avril, où la Sardaigne s’arrogea le droit de représenter à elle seule toutes les nations d’Italie. On n’osa pourtant point proposer d’enlever brutalement les Légations au Saint-Père. Il eût fallu dire à qui on les destinait et démasquer .trop tôt les ardeurs compromettantes des ambitions territoriales.
Mais on ne poursuivit pas moins énergiquement le but en sauvant les apparences.
Cette note, qui demeurera comme une curieuse page d’histoire, mériterait d’etre relue tout entière, tant elle a conservé un caractère de saisissante actualité.
Elle proposa de faire des Légations une principauté apostolique avec une sorte de vice-royauté transapennine , qui n’aurait plus laissé subsister
qu’une souveraineté nominale et une vaine ombre de pouvoir entre les mains du Saint-Père. Ce nouvel Etat aurait eu ses magistrats, ses finances, son armée; surtout la législation et l’administration de Napoléon Ier. On prétendait séculariser , franciser, impérialiser la papauté dans les Légations, en attendant qu'on pût le faire partout. On flattait ainsi les traditions du premier empire pour mieux exploiter la protection du second.
Mais un tel plan ne pouvait faire illusion à personne ; la déception était transparente. C’était toujours la mutilation des États de l’Église et la spoliation du souverain Pontife , avec l’inconséquence de plus et la franchise de moins.
Cette création fantastique n’eût pas résisté à la première épreuve des faits. L’échafaudage se fût écroulé au premier souffle du premier mécontent. On sait ce que durent les tributs volontaires, ce que valent les vice-royautés de parade , ce que pèsent les suzerainetés désarmées. Ces républiques déguisées eussent bien vite rompu le lien nominal qui les rattachait à la fiction pour rentrer dans la vérité ; elles eussent proclamé leur complète indépendance et montré bientôt leur complète impuissance.
Elles n’eussent pu ni se contenir, ni se soutenir. C’était les abandonner le lendemain à l’anarchie ,
et les livrer, le surlendemain, au vainqueur du moment, dans les temps de propagande, au Piémont, dans les temps de réaction, à l’Autriche.
L’un les domine aujourd’hui , c’est son jour de faveur ; l’autre les a convoitées longtemps , son tour peut revenir.
Je n’entends méconnaître ni la solennité des déclarations royales , ni la sincérité des promesses impériales. Mais la, politique ne peut se fier ni à la loyauté des ancêtres, ni à celle des descendants. Elle n’assied pas ses combinaisons sur la fragile confiance des personnes, mais sur la seule garantie du droit des gens et des institutions des peuples.
Cette quasi-république, fondée sur l’abdication implicite du Pape, ne pouvait être qu’un germe toujours croissant de troubles pour la paix des Légations et la sécurité de l’Europe. Elle ne pouvait tomber sans éveiller toutes les ambitions et provoquer tous les conflits. Elle n’aurait pu durer sans déraciner partout la puissance du Saint-Père.
La contagion se fût bien vite étendue de toutes parts. Chaque cité des États de l’Église eût réclamé sa petite république indépendante, et son petit podestat impuissant ; la pente était irrésistible et le principe inexorable; le Pape se serait vu enlever
une à une toutes les villes de son Etat, toutes les prérogatives de sa souveraineté.
On eût ainsi ressuscité l’isolement des communes et la suzeraineté féodale dans le temps même où on aspire à concentrer le pouvoir pour ne faire qu’une Italie; on n’eut jamais trouvé le lot du Pape assez petit, quand les plus antiques royaumes ne semblent plus assez grands. II eût fallu séparer Pérouse d’Assise et Spolète de Viterbe, dans l’instant même où on est en chemin de supprimer Bologne et Florence pour les absorber dans Turin et d’engloutir toutes les grandeurs traditionnelles de l’Italie centrale dans le monopole envahisseur d’une décevante unité.
ün tel expédient , ou pour mieux dire un tel stratagème ne pouvait séduire personne. Son auteur même ne le présentait que comme un arrangement provisoire et un acheminement vers un avenir qu'il ne laissait pas entrevoir , mais dont tout le monde devinait le secret. Aussi il n’obtint pas même les honneurs de la discussion , parce qu’il n’était que la séparation déguisée.
Et, bien que le ministre piémontais eût ressuscité son plan favori dans sa note du 1 er mars 1 859, devenue le prélude et en quelque sorte le manifeste de la guerre , je ne le discuterai pas davantage aujourd’hui, parce qu’il est la séparation réelle. On
peut la vouloir sans doute, mais il faut avoir du moins le courage de la demander.
Il en est qui la demandent; c'est à ceux-là que je réponds. Je ne discute qu’avec les opinions qui s’avouent; il y a tout à gagner aux questions nettes, aux situations vraies, aux débats sincères.
C’est donc la séparation réelle, complète, absolue des Légations et du domaine de l’Église qu’il faut envisager sérieusement.
Ainsi le Saint-Siège ne les posséderait plus; mais à qui les donnerait-on?
A l’Autriche? mais on a entrepris la guerre pour la chasser de l’Italie, et ce n’est pas au moment où l’on restreint ses provinces héréditaires qu’on peut songer à l’agrandir par des usurpations sur l’Église.
A la France? elle a proclamé son désintéressement et elle y est restée fidèle. En ce moment même elle refuse la Savoie, sa sœur par sa situation comme par sa langue; la Savoie qui lui donnerait ses frontières et qui surtout se donnerait si volontiers ellemême.
Serait-ce au Piémont? Mais il a déjà bien assez gagné à la guerre; l’Europe est peu disposée à le récompenser encore d’en avoir donné le signal. C’est déjà trop d’avoir bravé le pouvoir spirituel du Saint-Père et envahi son domaine temporel ; il ne
faut pas du moins qu’on lui permette d’en hériter.
Voudrait-on les incorporer à Naples ? Mais le royaume de Naples ne se le permettrait jamais à lui-même. Le pays qui sut abriter si généreusement l’exil du Saint-Père , n’accepterait pas ses dépouilles. La révolution n’est pas d’ailleurs disposée à les lui offrir. Elle ne hait pas moins la maison de Bourbon que le Saint-Siège, et ce n’est pas pour enrichir le sceptre de l’une qu’elle voudrait mutiler la tiare do l’autre.
Laissera-t-on les Légations à elles-mêmes? Elles deviendront aujourd’hui la proie du premier tribun anarchiste, demain la conquête du premier voisin ambitieux.
Les absorbera-t-on dans la création d’un royaume de l’Italie centrale, à quatre têtes, à quatre capitales et à quatre peuples, dont quatre congrès piémontais viennent de décréter l’unité? Mais cette création de fantaisie improvisée n’aurait pas plus d’avenir qu’elle n’a de passé. Elle ne repose sur rien, ne satisfait à rien, n’assure rien. Le fierté de Bologne, qui ne veut pas être la seconde de Rome, voudrait bien moins encore obéir à Florence. Bologne, si fière d’accueillir le Saint-Père en 1857, ne cède sans doute aujourd’hui qu’à la contrainte; je dois le croire pour son honneur. Je me refuse à
reconnaître , dans une si affligeante mobilité , les traits sévères par lesquels un grand écrivain du quinzième siècle, qui ceignit depuis la tiare pontificale, la représentait comme une permanente école de sédition, constante seulement dans sa propre inconstanceEn tout cas, si ce nouveau faisceau venait à se former, cette inconstance ne manquerait pas cette fois de prétextes pour dissoudre une quadruple nationalité qui ne vivrait que pour le conflit perpétuel de toutes les passions comme de tous les intérêts, et qui ne trouverait pas même dans l’unité italienne une sorte de compensation de fierté nationale.
Cette union sans racine se dissoudrait sans résistance, et ne laisserait que des ruines sans souvenirs.
Nul ne peut donc dire ce que deviendraient les Légations le lendemain de la séparation, et pourtant une politique prudente ne détruit jamais le passé sans s'assurer du lendemain.
Mais ce n’est pas seulement par l’impossibilité du lendemain qu’il faut juger la séparation, il faut la voir en elle-même et dans ses effets du jour.
1 Bononia, quæ non tam studiorum mater quatn seditionum altrix appellari potest, soror et ipsa civitatis genuæ ,ac solius inconstantiæ constans.
Æneas Sylvius Piccolomini (PiusII), Historia de Europa, p. 452.
Pour repousser une telle mutilation, il n’est pas besoin d’interroger laborieusement l’avenir, le présent suffit.
Je pourrais m’attacher à faire ressortir l’inconséquence de cette nouvelle et étrange configuration de frontières. En effet, on ne proposera pas de fermer l’Adriatique au Pape et de le chasser violemment d’Ancône que gardent encore ses troupes fidèles. Ce seraient les Légations seules qu’il s’agirait de détacher. On partagerait ainsi en deux les populations adriatiques, unies par la nécessité de tant de besoins et la tradition de tant de sympathies, pour substituer une limite arbitraire aux frontières déterminées par les convenances de situation et les habitudes des peuples.
Cette inconséquence vaudrait la peine d’être signalée dans un temps qui exalte la sainteté des frontières naturelles et la résurrection des nationalités. Mais la révolution ne se pique guère de logique, et il est temps d’attaquer ses arguments de front et de rendre à la question sa hauteur.
Mutiler le patrimoine de l’Église, et de quel droit? Pourquoi une province et pas l’autre ? Ne sait-on pas que tout est indivisible dans les droits de l’Église;
que les Papes en sont les dépositaires et non les maîtres; que chacun doit fidèlement compte à ses successeurs de tout ce qu’il a reçu de ses devanciers sans que ce patrimoine électivement et immuablement héréditaire puisse s’amoindrir par aucune faiblesse ou se perdre par aucune violence?
Et parmi ces diverses provinces qui forment aujourd’hui l’État de l’Église, en est-il une seule qui ne lui appartienne à des titres sacrés? Aucune puissance de l’Europe n’en peut invoquer de plus anciens et de plus respectables. Ce sont des donations, des cessions, des unions sollicitées ou acceptées, des droits commençant quelquefois par des luttes, mais fortifiés par une possession incontestée et cimentés par des siècles de bienfaits dont nos soixantedix ans de révolutions ont seuls interrompu la pacifique splendeur. Si de tels titres peuvent être impunément brisés par des caprices inspirés ou plutôt imposés à l’aveugle mobilité des multitudes, aucun État ne peut se dire inviolable, aucun trône ne peut se croire en sûreté ; le droit commun de l’Europe n’est plus, sa base est renversée, les ruines ne se feront pas attendre.
Qu’est-ce à dire, en effet, et comment justifier cette nouvelle dictature homicide envers tous les pouvoirs, et bientôt envers elle-même? Que dire de
ces comices assemblés sans droit, délibérant sans liberté et décrétant sans garanties ? Si c’est le suffrage restreint, qui a eu le droit de le restreindre? Comment qualifier cet orgueilleux monopole qui exclut les illettrés pour indignité et les campagnes pour ignorance, comme si la simplicité vertueuse et sensée offrait moins de garantie que les intrigantes cupidités du demi-savoir? Cet ostracisme appliqué par une dictature révolutionnairement oligarchique à la force même du pays, caractérise bien les tyrannies hypocrites qui ne proclament si haut l’affranchissement des peuples que pour les mieux asservir. Il attesterait surtout leur crainte du véritable vœu des majorités, leur défiance profonde de cet instinct de salut que la sagesse de la Providence inspira quelquefois au bon sens des multitudes.
Et quand on aurait recours aux apparences d’une votation plus nombreuse, quelle confiance pourrait inspirer un fantôme de suffrage universel sous l’ascendant, ou pour mieux dire sous la contrainte d’une telle tyrannie? Si c’est le suffrage universel qu’on prétend consulter, qui a réglé son application, éclairé sa marche, garanti sa liberté? Ne sait-on pas qu’il parle suivant les formules qu’on lui pose et qu’il répond presque toujours au gré de celui qui l’interroge? Suivant qu’on l’exalte ou qu’on le comprime,
ne devient-il pas un instrument de désordre ou de servitude? Ne l’a-t-on pas vu tantôt incapable de maintenir les institutions les plus saintes, tantôt ne refusant son adhésion à aucun fait accompli ? Et ne pourrait-il pas se faire tour à tour le consécrateur obligé de toutes les anarchies et de toutes les dictatures ?
Et surtout dans cette Italie, si pénétrante mais si mobile, où l’imagination a tant de puissance et l’esprit politique si peu, où nous trouvons tant d’ardeur et si peu de persévérance, tant d’initiative et si peu de fermeté, le suffrage universel n’est-il pas condamné à être, plus que partout ailleurs, un mensonge ou un péril?
Que dans le naufrage de tous les pouvoirs, au milieu du bouillonnement de toutes les passions et dans le choc de toutes les ambitions déchaînées, le suffrage universel puisse devenir un abri pour un peuple fatigué, la Providence peut le permettre, et il faut savoir respecter les voies de sa sagesse et obéir aux décrets de sa puissance. Mais qu’on fasse du suffrage universel l’instrument à la fois permanent et mobile de la souveraineté et le droit commun du monde; qu’on substitue des caprices improvisés h des engagements séculaires; qu’on remplace le droit par le nombre et les institutions par les émeutes ; que
les nations soient sans passé, les citoyens sans devoirs et ies passions sans frein ; que les flatteurs du présent confèrent aux fils le droit inconséquent de désavouer leurs pères et de prétendre lier leurs descendants, ou bien qu’on appelle d’avance la fantaisie du lendemain à détruire l’aventure de la veille, en sorte que la souveraineté devienne un chiffre éphémère, obligé de s’affirmer, de se prouver et de se recomposer sans cesse, et la vie des sociétés un scrutin perpétuel, sans base comme sans durée; c’est là un de ces rêves fiévreux que la raison dément comme l’histoire, et dont le péril toujours flagrant peut seul égaler l’orgueilleuse folie.
On peut même dire que la folie éclaterait cette fois avec un caractère plus désastreux encore.
On n’aurait pas même le prétexte, tant de fois invoqué, de venir en aide à une nation qui se serait inféodée à une famille, au risque de subir toutes les infirmités dynastiques et de se voir exploiter ellemême par les égoïstes calculs d’un intérêt héréditaire. Non, ce serait le peuple romain, à qui le monde catholique a confié la garde de l’Église, qui violerait ce dépôt sacré en brisant le pouvoir d’un pontificat romain sans cesse renouvelé par une élection romaine, et régnant avec le perpétuel con-
cours d’un sénat romain représentant le monde catholique tout entier.
Que dis-je? ce ne serait pas même le peuple romain qui briserait l’unité des États de l’Église; ce seraient quelques provinces qui se sépareraient, par leur seule volonté, du faisceau formé par les siècles et garanti par le monde. On les consulterait, et on ne consulterait pas même l’État dont elles dépendent! Ce serait là, il faut l’avouer, un étrange perfectionnement du suffrage universel : car, si une province peut se séparer d’un empire, pourquoi pas une ville d’uue province, un faubourg d’une cité, une famille d’une tribu, un individu d’une famille?
Si on ne respecte pas la forme actuelle des sociétés et des empires, qui donc aura le droit de composer les agrégations qu’on prétend ériger en nationalités nouvelles? Ne faudra-t-il pas, pour les dégager du lien commun, consulter le suffrage universel dans tout l’État dont elles font une partie constitutive, reconnue par les institutions comme par les traités? Suffira-t-il de la seule velléité des provinces qui rêvent la défection, pour rompre un lien formé par des promesses mutuelles et consacré par la puissance des temps? S’il en est ainsi, les majorités ne seront pas plus obéies que les minorités ne seront protégées; les traditions, les institutions, les limites
respectives des empires , les engagements mutuels des peuples et des rois pourront se voir briser par le caprice d’une délibération. Les républiques ne seront pas plus garanties que les monarchies, les fédérations pas mieux que les États unitaires. Bâle pourra se détacher de la Suisse pour se livrer à l’Allemagne, New-York de. la grande union américaine pour se constituer en république indépendante. Les plus puissantes sociétés comme les plus modestes se verront incessamment menacées dans leur paix, leur force et leur vie. Il est des principes dont aucune ne s’écarte impunément, et qui dominent toutes les formes politiques. Toutes les nations sont solidaires de l’autorité des lois comme de la foi des traités. Il faut choisir entre la sainteté des engagements et la dissolution perpétuelle.
Rien ne saurait en effet arrêter une telle dissolution. Là où le droit doit céder au nombre, le nombre lui-même n’est pas longtemps une autorité. Le suffrage universel s’éparpille en groupes nouveaux et s’abaisse incessamment de degré en degré jusqu’à la licence omnipolente du suffrage individuel. Chacun ne reconnaît plus de loi que sa volonté, de pouvoir que la force. La force, c’est le dernier mot de la révolution ; il y a longtemps que nous le savons.
Je viens de caractériser la révolution, jel’ai attaquée
souvent dans cet écrit, et je ne voudrais pas qu’on me crût ennemi de la liberté que j’ai servie toute ma vie.
C’est pour moi un devoir de dire ma pensée tout entière.
Dieu me garde de confondre jamais la liberté avec la révolution.
L’une discute, mûrit, féconde; l’autre opprime, avorte et détruit.
L’une s’appuie sur le droit et l’intelligence; l’autre, en paraissant s’agenouiller devant le nombre, sait confisquer à son profit le nombre comme la justice, et ne compte en réalité que sur la force.
L’une contient l’impatience de ses amis; l’autre déchaîne les passions de ses sectaires; l’une ménage jusqu’à ses ennemis; l’autre tue ses adversaires.
L’une respecte cet ensemble de traditions, de lois, de mœurs, qui consacre les devoirs de chacun, les droits de tous et ne se courbe devant l’omnipotence de personne. Elle éclaire l’opinion , accélère les temps, avance sans cesse par le progrès régulier des institutions nationales et fonde sans secousse et sans retour l’indépendance des peuples.
L’autre dédaigne toutes les expériences, rompt toutes les traditions , brise les images des ancêtres, sacrifie toutes les nationalités comme tous les contre-poids à une aveugle unité qui concentre
— iOi —
toutes les oppressions pour confisquer tous les droits.
L’une condamne également les coups d’État des peuples et des rois; l’autre absout tout, pourvu qu’elle détruise, et elle détruit toujours, jusqu’à ce qu’elle règne enfin sous la toge des tribuns ou sous la pourpre des Césars.
Enfin, dans l’histoire des peuples, l’une se nomme la liberté, l’autre la révolution. Dans les destinées de l’avenir, l’une s’appelle la souveraineté nationale, l’autre la souveraineté du peuple.
Cette souveraineté prétendrait s’exercer ici avec bien plus d’audace qu’ailleurs : car non-seulement des provinces se détacheraient des États de l’Église contre la volonté même de ces États, mais on ne daignerait pas consulter le monde catholique qui les a formés pour lui-même autant que pour eux.
En effet, Rome et les États de l’Église ne s’appartiennent pas seulement à eux-mêmes, ils appartiennent à l’univers catholique. C’est lui qui les a fondés, défendus, enrichis et sauvés tant de fois, depuis l’épée de Pépin et de Charlemagne qui affermit le trône de saint Pierre, jusqu’à celle de notre brave armée, qui a délivré Rome de l’oppression démagogique, avec le concours des rois et l’applaudissement des peuples.
Cette terre est notre capitale à tous ; elle en a les devoirs comme les droits, les charges comme les honneurs.
Nos ancêtres lui ont donné la liberté; nos pèlerins lui apportent nos hommages et nos trésors ; nous lui demandons en échange le respect pour notre père commun et les droits de notre grande Église, la majesté dans leur pouvoir, la sécurité dans leur indépendance. Jamais on ne donna plus à une capitale, jamais on n’exigea moins d’elle.
Et, puisqu’on parle sans cesse de scrutin, de suffrage et de majorité, quelle province française serait libre de se séparer de Paris, et de quel droit Paris lui-même pourrait-il imposer ses suffrages à ceux de toute la France ?
Il faut donc que les provinces de l’Église en prennent leur parti. Elles ne peuvent se détacher de Rome sans la volonté de Rome, et Rome elle-même ne peut briser le pouvoir du Pontife suprême et du sénat catholique contre la volonté de la catholicité tout entière.
Le gouvernement, à l’Église pour assurer son indépendance ; les franchises municipales, aux communes pour maintenir leur liberté; voilà ce que Rome et le monde se doivent l’un à l’autre; voilà ce qui assure la paix et la dignité de tous deux.
— Wtt —
Toutes les capitales n’ont pas été si favorablement traitées. Il y a un peuple démocratique par excellence qui a senti le besoin de neutraliser la sienne. Washington , la métropole des États-Unis d’Amérique, ne fait partie d’aucun des États de l’Union. Dans ce pays de vote universel, elle seule ne concourt pas à l’élection du Président des États-Unis , et le Président des États-Unis la gouverne. Elle seule n’envoie aucun député au congrès , et c’est le congrès qui est son seul pouvoir législatif. Il veut être chez lui à Washington afin que tous les Américains y soient chez eux. Ainsi, cette métropole fédérale abandonne son indépendance provinciale en échange de ce qu’elle reçoit en honneurs nationaux.
Elle porte le nom du glorieux fondateur de la liberté américaine; elle est le siège des représentants qui ont reçu du pays le droit de commander; elle paye de tels privilèges par le devoir d’obéir.
Mais les monarchies catholiques ne sont pas si rigoureuses envers leur capitale que la république américaine l’est envers la sienne. L’Amérique impose son Président et ses lois à Washington ; le monde catholique confie l’élection de son propre chef à un sénat romain délibérant à Rome et choisissant presque toujours dans le sein du peuple
romain. Il ne demande à sa métropole que de respecter le Pontife qu’elle s’est donné. Et en même temps il se fait un devoir de respecter lui-même toutes ses franchises municipales, les véritables libertés, les seules forces vitales et politiques de l’Italie.
La base de ces libertés municipales est restée debout. Les États de l’Église en possèdent incontestablement plus que la plupart de ceux qui prétendent les affranchir.
Les difficultés des temps de trouble en ont fait ajourner plusieurs ; une paix solide leur donnerait force et vie.
Je me féliciterais pour ma part de les voir élargies et fortifiées. Cette extension serait saluée avec reconnaissance par les Légations, que leurs traités, leurs lois et leurs moeurs avaient dotées de fortes institutions municipales, affaiblies depuis Pie VI, et transformées enfin par le courant, chaque jour plus puissant et plus général, du nivellement et de la centralisation modernes. Là comme ailleurs il faudrait se garder sans doute de ressusciter, sous le nom de libérales franchises, des inégalités et des privilèges stipulés dans tant de traités du moyen âge, et abolis aujourd’hui par le progrès des temps dans toute l’Europe. Ce serait revenir à une confusion lieureuse-
ment détruite, et briser cette unité de lois, de justice et d’impôts, le plus beau peut-être et le plus fécond bienfait des âges modernes. Là comme ailleurs il importerait de combiner, dans une juste mesure, les devoirs de l’union nationale qui donne la force, et les prérogatives de l’indépendance municipale qui garantit la liberté.
Cette liberté ainsi fortifiée assurerait à ces provinces une répartition plus complètement garantie dans les charges comme dans les bienfaits du trésor, dont la balance est souvent exposée à pencher au préjudice des populations éloignées.
Ces vœux ne sont pas les seuls que les Légations soient fondées à faire entendre.
Le dernier voyage du Saint-Père en a fait éclore plusieurs. Si quelques-uns ont été injurieux et chimériques, d’autres se sont manifestés dans des limites prudentes et sous une forme respectueuse. Ceux de la chambre de commerce de Bologne se sont fait remarquer par leur sagesse pratique. Ouvrir de nouveaux débouchés au commerce, faciliter les productions de l’industrie par de nouveaux remaniements d’un tarif redressé déjà dans un sens libéral, simplifier les procédures, étendre l’instruction professionnelle, assurer l’unité des poids et mesures, accroître la circulation et la viabilité, voilà certes des
pensées dignes de préoccuper la sollicitude des gouvernements; elles sont loin déjà d’être restées stériles.
L’agriculture est généralement prospère , la vie peu coûteuse, le réseau des grandes routes parfaitement tracé, le mouvement maritime en progrès ; les plantations se sont multipliées, la production <îe la soie s’est notablement accrue , de nombreuses filatures s’élèvent de toutes parts.
Rien ne surpasse les fertiles rivages de ce splendide jardin de l’Adriatique, riches comme les plaines de la Lombardie, mais vivifiés par un plus chaud soleil et baignés par les mers de Grèce.
La voie de fer qui les doit relier tous ensemble se construit de Bologne à Ancône.
Elle se continuera à travers l’Apennin et doit unir les deux mers par le centre de l’Italie. Ce sera la seule qui permettra de traverser la Péninsule sans changer de douane et de nation.
Cet achèvement portera le dernier coup à ce honteux brigandage si déplorablement traditionnel dans ces belles contrées sous des gouvernements divers , et qui a, pendant tant d’années, accusé la mollesse des tribunaux et, bien plus encore, le laisser aller des populations et la pusillanimité des témoins.
Mais ce sont là des bienfaits que la paix seule pré-
pare et que la confiance seule accomplit. Ce n’est pas le fruit des révolutions qui troublent les esprits, ruinent les peuples et retardent pour longtemps le progrès social. Aussi les révolutionnaires y tiennent peu, et on a vu les plus violents excuser eux-mêmes le brigandage et paralyser les témoins pour se donner le droit de plaindre les peuples, de déconsidérer legouvernementet d’accuser la justice d’impuissance.
Or est-il besoin de demander le caractère du mouvement qui désorganise en ce moment les provinces de l’Italie centrale? Chacun peut juger s'il est réformateur ou révolutionnaire.
Il s’agit bien d’un appel à la sagesse du Pape! c’est sa souveraineté temporelle dont on proclame solennellement la destruction. On ne sait guère ce qu’on fera, mais on sait ce qu’on ne fera pas. On changera tous les jours de consuls ou de dictateurs, on se mettra partout en quête de régents et de rois. Tout sera possible dans les États de l’Eglise, excepté le rétablissement de l’autorité de l’Église.
Et ce n’est pas seulement de l’autorité temporelle qu’il s’agit. Le mouvement porte le caractère irréligieux qui signale toute cette révolution, depuis son point de départ jusqu’à son dénoûment, depuis les manifestes piémontais jusqu’aux décrets de Modène et aux proclamations législatives de la dictature de
Bologne. Lesactes ont malheureusement répondu aux paroles. La réapparition des noms les plus odieux de 1848, les injures publiquement prodiguées à la personne du Saint-Père, l’énergique encouragement donné à toutes les propagandes anticatholiques, les menaces contre les prêtres, le trouble jeté dans les ordres religieux, l’expulsion de plusieurs, le séquestre suspendu sur leurs biens disent assez le but et les moyens de la guerre. La révolution est fidèle à ses haines impérissables; elle frappe le Roi pour atteindre le Pontife ; elle déchire les États de l’Église dans l’espoir d’anéantir, s’il se pouvait, l’unité spirituelle de l’Église elle-même.
Les plus aveugles peuvent voir, et il est plus que temps d’aviser.
Aussi bien, chaque jour le travail perd sa protection, la société ses garanties, la loi son autorité; la paix a disparu des faits comme des esprits.
Et en même temps les bons se découragent , les agitateurs s’enhardissent, les faibles s’engagent. On s’étudie à rendre le retour du droit plus difficile. On lui suscite pour ennemis même les esprits honnêtes qu’on aura entraînés et qui ne pardonneront plus à la clémence pontificale le bien qu’elle voudra leur faire et le mal qu’ils lui auront fait. Encore quelque temps, et, en dépit des vœux les plus légitimes, l’opi-
nion comprimée par les dictateurs et la possession confirmée par leur audace ne laisseront plus de choix à l’Europe qu’entre l’humiliante complicité du silence et les réparations toujours douloureuses de la force.
Une manifestation sincère et énergique de la France eût pu éviter cette cruelle alternative. Elle aurait eu pour elle le droit et le succès, et ce ne serait pas le congrès qui l’accuserait d’avoir remédié, par sa sagesse , au mal enfanté par l’ambition de ses alliés.
Mais, soit qu’elle remplisse elle-même ce noble devoir ou qu’elle en laisse l’honneur au congrès , il faudra choisir entre les réformes accomplies par la paix intérieure et l’anarchie imposée par l’oppression étrangère.
Le choix ne saurait être douteux.
Décréter la mutilation du territoire, ce n’est pas seulement amoindrir matériellement la papauté, c’est la frapper d’une déchéance morale. Où s’arrêter dans cette voie de séparation, ou, pour mieux dire, de destruction? Si Bologne est émancipée de l’autorité du Pape, parce qu’il lui a plu de la secouer, de quel droit y retenir les autres cités qui ont proclamé le droit d’insurrection ou qui le proclameront désormais ?
La logique est invincible et la perspective inévitable.
Cette situation a frappé tous les yeux.
Ce n’est pas le détachement accidentel d’une ville ou d’une province qui a arraché le cri d’alarme aux amis de l’Église. Son pouvoir spirituel a précédé son domaine temporel et pourrait lui survivre , et de nos jours même, où tant de causes providentielles l’ont rendu si bienfaisant et si nécessaire, son sort ne saurait tenir à une parcelle que la violence arrache et que la justice reprend.
La papauté a vu les ambitions conquérantes démembrer ses provinces, envahir sa capitale, assiéger jusqu’à son sanctuaire. La Providence y a pourvu : les temps changent , les hommes passent , le droit reste et la force revient.
Mais , cette fois , ce n’est pas un fait qui usurpe une partie, c’est un principe qui confisque tout.
Ce n’est pas même un désir d’indépendance jalouse ou de nationalité locale qui brise l’unité légale du territoire. On ne demande pas que les Légations soient à elles-mêmes. On veut bien qu’elles cessent d’être romaines , mais on entend qu’elles deviennent piémontaises. On trouve Rome trop loin pour diriger Bologne, mais Turin est assez près pour tout commander.
Et pourquoi de telles anomalies ? Parce qu’il a plu aux interprètes suspects du prétendu vœu des peuples de proclamer que chaque ville est libre de se séparer , par son seul caprice, de la société politique qui la protège et du corps même dont elle forme un membre vivant et nécessaire.
Et ce vœu est fondé sur la haine de ce qu’on nomme la domination cléiicale et sur l’incompatibilité , qu’on entend faire désormais passer à l’état d’axiome, entre la dignité des peuples et le gouvernement de l’Église.
Et cette annexion contre nature est votée, parce qu’elle n’est qu’une étape pour arriver à l’unité de l’Italie, qui est le premier et le dernier mot de la guerre sans relâche et des révolutions sans fin. Qui ne voit la pente irrésistible du principe et le précipice inévitable des événements ?
Si le vœu inspiré à Bologne suffit pour rompre le lien qui l’unit à Rome, de quel droit y retenir Ancône, à laquelle il serait si facile de surprendre ou de suggérer de tels vœux ?
Si les jours de la domination ecclésiastique sont finis pour l’Italie, comment ne pas affranchir Pérouse, qu’on glorifie de l’avoir repoussée même au prix de son sang?
Si l’unité de l’Italie doit absorber tous les peu-
pies et emporter tous les trônes, comment la tiare échapperait-elle pour Viterbe et pour Rome même à la commune destinée? Faudrait-il donc que le Pape devînt le roi de toute l’Italie pour n’en pas être l’esclave? Le suprême représentant de la justice et de l’autorité n’aurait-il d’autre choix que de dépouiller les autres, ou d’être dépouillé lui-même? Ne pourrait-il être enfin que lo complice impossible ou la victime inévitable d’une révolution qui ne voudrait le couronner un instant que pour ajouter le déshonneur à la chute?
Voilà ce qui est écrit dans le démembrement du territoire pontifical.
On le demande en ce moment au nom de trois principes : l’impossibilité de la domination ecclésiastique, l’unité de l’Italie, l’omnipotence de la souveraineté du peuple.
Le premier renverse partout la couronne du Pape, le second brise toutes celles d’Italie, le troisième ébranle toutes celles de l’univers.
Voilà ce qui a retenti dans le monde catholique tout entier. Ce n’est pas le sort de deux ou trois villes d’Italie qui a ému l’Allemagne et la Belgique, l’Espagne et l’Irlande. Mais tous les enfants de l’Église ont vu tous ses droits attaqués, et leur dévouement s’est hâté de protester contre l’envahissement des fron-
tières parce qu’ils ont, vu leur capitale menacée. Ils savent qu’on veut détruire le pouvoir temporel pour compromettre l’autre; ils savent que, pour la papauté, l’amoindrissement aujourd’hui c’est le détrônement demain, la persécution après-demain.
Ce n’est pas le territoire qu’ils défendent, c’est le principe.
En effet, le principe de la souveraineté une fois entamé, tous les démembrements sont écrits d’avance, et ils viendront vite. Il n’y a que les premières violations qui coûtent. Leur consécration obtenue donne aux vainqueurs la force d’un premier triomphe, et elle enlève à la résistance l’énergie d’un droit qui s'est déjà abandonné lui-même.
De tels abandons ne seront jamais ni proposés ni consentis. On n’y gagnerait pas même du temps; on .' perdrait la dignité et jusqu’aux retours de l’avenir.
En effet , le lendemain de la séparation des Légations, quelle sera la situation de tous? La révolte victorieuse sera récompensée; les insurgés obtiendront ce qu’on nommera la liberté; les provinces fidèles garderont ce qu’on nommera l’esclavage. On exploitera la puissance des mots; personne ne voudra être esclave; la rébellion gagnera de proche en proche. Le privilège d’appartenir aux États de l’Église,
de ne dépendre que de son chef et de participer en
quelque sorte à sa prééminence, cessera d’être un honneur pour devenir Un titre d’exclusion.
On a cité récemment et on ne saurait trop répéter ces remarquables paroles d’un éminent orateur qui ne peut être suspect aux amis de la liberté :
« 11 faut que les deux pouvoirs soient confondus « dans les États romains, pour qu’ils soient séparés « dans le reste du monde »
Mais cette appréciation aussi profonde qu’éclatante aura fait son temps. La logique révolutionnaire aura enseigné à chacun le droit de la démentir.
Nul ne voudra pour soi de cette dépendance imposée à quelques-uns au nom de l’indépendance de tous. Le nom même de citoyen romain, que l’antiquité avait légué si glorieux et que la foi avait fait si sacré, passera pour le pis aller de toutes les servitudes. Des agitateurs soulèveront Rome elle-même au nom de sa dignité contre une obéissance qui ne sera plus demandée qu’à elle seule; et le Pape, après s’être incliné devant toutes les révoltes passées, n’aura plus qu’à attendre le jour où une dernière insurrection lui viendra signifier son irrévocable déchéance. Il n’attendra pas longtemps. Les concessions de la faiblesse enflamment la révolution au
1 M. Odilon Barrot, Moniteur du 21 octobre 1849.
lieu de l’apaiser, et il ue restera pour sauver la dignité de la papauté qu’à prier Dieu d’abréger ses angoisses, et de ramener son vicaire aux catacombes.
Ce n’ést pas pour préparer un tel jour que l’Europe acclamait, il y a dix ans, le retour du successeur de saint Pierre dans ses domaines usurpés par la révolte. L’Europe ne peut pas souffrir qu’on se joue ainsi de ses manifestations solennelles; elle voudra maintenir son œuvre.
La France y est tenue plus que personne; elle y est engagée par sa foi, sa grandeur, son histoire.
Elle le doit, car elle est la fille aînée de l’Église; c’est à elle surtout qu’il appartient de défendre sa mère.
Elle le peut, car elle est la favorite du Dieu des armées; elle semble avoir reçu entre les plus vaillants peuples la force de la gloire militaire. Depuis les fiers compagnons de Clovis jusqu’aux héroïques soldats de Solferino, l’histoire de ses luttes n’est qu’une suite de prodiges.
Elle le fera : car elle l’a toujours fait. Son bras est toujours resté l’appui de Rome chrétienne, comme il fut la terreur de Rome antique. Les vainqueurs lu Capitole sont devenus les protecteurs du Vatican. Rien ne s’est fait de grand dans l’Église, comme dans
le monde, sans qu’ils y aient mêlé leur nom. Il semble que Dieu lui-même ait mis la main à l’épée de la France pour accomplir les desseins de sa sagesse. C’est toujours le mot de l’histoire : Gesta Dei per Francos.
Après tant de services, la France est engagée. Les services obligent plus encore celui qui les rend que celui qui les reçoit. Service oblige comme noblesse. La France s’est dévouée à cette grande cause. Depuis Charlemagne, tous nos rois ont gardé fidèlement ce noble héritage, et le dernier de tous, que je m’honorerai toujours d’avoir servi, après avoir encouragé Pie IX dans ses réformes libérales, s’apprêtait à le garantir des flots déjà soulevés, quand leurs débordements emportèrent son trône constitutionnel et avec lui l’espoir des libertés pacifiques et conservatrices de l’Italie.
Et, quand la mesure du désordre a été comblée par le renversement du trône pontifical, c’est notre dernière république qui est allée le rétablir et briser une autre république pour ne pas déserter la mission immémoriale de la France.
Le chef même de notre république éphémère, devenu empereur, doit maintenir une œuvre dont il a souvent revendiqué la gloire; il ne peut ni démentir de solennelles promesses, ni renier les plus beaux souvenirs de son pouvoir.