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Mais ce n’est pas tout. La France est obligée à protéger le trône de saint Pierre, non-seulement par les services qu’elle lui a rendus, mais par les périls que lui ont attirés ses alliances. Notre guerre d’Italie devait inévitablement susciter des attaques directes contre la papauté; il est des entraînements et des contre-coups dont rien ne peut garantir.
Tel n’était pas le but de la France, elle ne pouvait s’armer contre ce qu’elle avait rétabli. Toutefois le pouvoir avait le pressentiment du péril et il a voulu le prévenir par une manifestation solennelle.
Sa politique prétendait tout ensemble affranchir ITtalie de la domination de l’Autriche, et maintenir, affermir même le domaine temporel du Saint-Siège.
11 a proclamé lui-même qu’il avait ces deux tâches à remplir *.
La première a été accomplie en un clin d’œil : on en avait chargé notre brave armée, ses victoires ont répondu; l’autre regarde notre politique.
Nous avions consacré à l’une la force de nos armes, nous n’avons pu donner à l’autre que notre parole.
Mais la parole de la France ne peut être ni moins fidèle ni moins puissante que son épée.
1 Proclamation de l’Empereur au peuple français, Moniteur du 4 mai 18S9.
Et cette parole, ce n’est pas seulement le chef de l’État qui l’a donnée, tous les pouvoirs ont engagé la leur à l’envi.
Le Corps législatif, qui eût voulu prévenir la guerre, et qui n’a pu rompre le silence qu’en présence des faits accomplis, a proclamé alors hautement sa pensée.
Il ne pouvait arrêter l’essor de notre armée déjà lancée au delà des Alpes, mais il lui a montré d’une main la révolution à contenir, et de l’autre l’Église à protéger.
Celte séance mémorable a fait éclater le vrai sentiment de la France catholique, et j’ai été heureux que le retentissement de tout ce qui nous est resté de liberté se fît entendre dans une enceinte qui me fut chère, et pour une cause qui me sera toujours sacrée.
Mais ce n’est pas seulement la guerre en ellemême qui a ébranlé l’autorité du Saint-Siège, ce sont surtout nos alliés. Le monde entier l’a vu : c’est la politique du ministère piémontais qui a mis le pouvoir temporel du Saint-Siège en péril, et c’est notre alliance qui le lui a permis.
Rêver l’unité de l’Italie par l’insurrection populaire et la propagande irréligieuse, miner le trône pontifical qui faisait obstacle à ses ambitieuses témé-
rités, déclarer la guerre au pouvoir spirituel, en attendant le jour où il serait permis de frapper le pouvoir temporel, préluder par la saisie des biens religieux au soulèvement des provinces et à l’usurpalion des territoires : telle a été la marche suivie par le gouvernement piémontais jusqu’au jour où il a fait, du cri de douleur des peuples, un cri de guerre contre les rois.
Et depuis la guerre, sa main n’a-t-elle pas apparu transparente dans tous les soulèvements contre les gouvernements réguliers de l’Italie et contre celui du Pape en particulier? N’est-ce pas son ambassadeur qui s’est trouvé prêta recevoir les pouvoirs de l’insurrection militaire de Florence?Ne sonl-ce pas ses volontaires mêlés aux troupes toscanes qui les premiers ont envahi les duchés de Parme et de Modène défendus par leurs armées nationales, afin d’imprimer à toutes ces révolutions intérieures le sceau calculé de sa domination envahissante? Ne sont-ce pas ses émissaires qui ont soulevé Bologne, ses représentants qui l’ont armée, soutenue, gouvernée?
Si l’évidence des faits ne parlait pas assez haut, il suffirait de lire le curieux recueil de pièces diplomatiques récemment publié par lord Malmesbury. Les rapports assurément peu suspects des agents anglais désignent assez l’origine des complots semés pour
agiter les peuples et préparer partout une explosion générale prompte à éclater au mot d’ordre.
En ce moment, n’est-ce pas le nom du roi de Sardaigne qui fait la sauvegarde de l’insurrection bolonaise et son drapeau qui lui sert de ralliement?
Et pourtant ce drapeau lui- même ne s’est déployé qu’à l’ombre du nôtre. En dépit de toutes les protestations contraires, c’est encore notre influence qu’on exploite , c’est notre ascendant dont on abuse.
Tout ce que le ministère piémontais a dit et fait depuis tant d’années, il l’a dit et fait en se prévalant de nous, en menaçant de nous les rois, en promettant notre appui aux peuples. Avant la guerre, pendant sa durée, depuis la paix, c’est le nom de la France qui lui a tout rendu possible.
N’est-ce pas sous le patronage de la France que son ambassadeur a présenté au congrès de Paris ces célèbres notes, qui, en déconsidérant les rois et en excitant les peuples, sont devenues le point de départ de toutes les agitations de l’Italie?
N’est-ce pas depuis notre alliance de Crimée qu’il a entretenu chaque jour le foyer des passions révolutionnaires qui ont fini par éclater en insurrections et en complots sur tout le sol de l’Italie, depuis Livourne jusqu’aux côtes les plus reculées de la Ca
labre? Et pourtant il a vu à Gênes même la démagogie attaquer les soldats du roi et menacer la seconde ville du royaume, sans que de telles audaces aient pu ni avertir sa politique au dedans, ni ralentir sa propagande au dehors.
N’est-ce pas dans l’autorité d’une alliance nuptiale, destinée à resserrer par un nœud solidaire l’intimité des deux couronnes, qu’il a trouvé le courage d’organiser chez lui ces légions de volontaires recrutées parmi les mécontents de toute la Péninsule, et dont le drapeau et le but avoué constituaient en pleine paix un attentat au droit des gens et une conspiration armée contre tous les gouvernements de l’Italie ?
N’est-ce pas au bruit de nos victoires qu’il a encouragé toutes les révoltes contre les souverains Italiens , dont les manifestations solennelles de la France annonçaient l’intention de respecter les droits ?
N’est-ce pas entre la victoire de Magenta et celle de Solferino que ses agents ont fait éclater les insurrections de Bologne et de Pérouse ?
N’a-t-il pas profité de la présence de nos troupes à Florence et dans les provinces limitrophes de la révolte pour faire croire à la connivence de la France, au moment même où elle renouvelait avec éclat ses protestations de maintenir la neutralité des États de
l’Église et l’intégrité des droits temporels du Saint Siège? Et depuis que le gouvernement français s’est tardivement aperçu du précipice révolutionnaire où on l’entraînait si vite , et a tenté de le combler par une paix imprévue, quelle a été la conduite du Piémont? Il n’eût pas osé attaquer notre politique de front, mais il n’a rien épargné pour la faire avorter.
Au lendemain de la paix de Villafranca, toutes les entreprises de la guerre devaient cesser. Tous les corps francs devaient se dissoudre, toutes les attitudes armées n’avaient plus de raison d’être ; la paix était faite.
Si on voulait consulter le peuple, il fallait que le Piémont se retirât. C’est lui qui voulait l’annexion ; ce n’était pas lui qui devait présider aux scrutins par ses agents qu’il avait intronisés , ou les comprimer par les volontaires qu’il avait armés. Il ne pouvait être juge et partie.
Il appartenait à la France d’écouter les vœux de chacun , parce qu’elle donnait la sécurité à tous ; elle avait fait le succès de la guerre , elle ne cherchait pas pour elle les bénéfices de la paix.
Sa situation désintéressée eût calmé l’Italie et rassuré l’Europe. Un signe de son consul a contenu l’explosion combinée et déjà flagrante d’Ancône ; un
ou deux bataillons lui eussent suffi à Bologne pour eu imposer aux minorités remuantes , rassurer les populations paisibles et rétablir l’ordre dans les États du Saint-Père qu’elle a depuis longtemps accepté la mission de défendre. Cette mission, elle l’avait partagée avec l’Autriche ; nous l’avions revendiquée pour nous seuls. Nous avions annoncé l’intention de dégager le Pape de cette pression étrangère que nous accusions l’Autriche de faire peser sur toute la Péninsule. Nos victoires avaient privé le Pape d’un de ses appuis. C’était à nous de le défendre pour deux.
La charge n’était lourde ni pour les sentiments ni pour les forces de la France ; elle était digne de son honneur.
Que dis-je? une démonstration armée n’était pas même nécessaire. A ce moment décisif il eût suffi d’une parole énergique. La France avait conquis, par son sang, le droit de la prononcer. Elle eût rappelé au Piémont ce que lui avait valu notre appui, ce que notre mécontentement pouvait lui ôter. Elle lui eût révélé ce qu’il semble si étrangement affecter d’ignorer: les bienfaits de notre alliance et l’impuissance de son isolement.
La Lombardie au Piémont, à condition qu’il abandonnerait tous ses rêves, désavouerait tous les com-
plots, rappellerait tous les agitateurs et se rallierait aux principes de notre politique , sans réserve, sans retard, sans arrière-pensée, à l’instant et partout ; la Lombardie à ce prix; sinon : non.
Un tel langage eût été efficace ; il eût dispensé de l’action. La France n’a pas voulu le tenir ; on s’est étonné de son silence ; sans doute elle a cru devoir ménager des susceptibilités inquiètes; elle a craint de montrer à ses alliés une injurieuse méfiance.
On sait comment les ministres piémontais ont reconnu cette longanimité. Ils ont transformé leurs commissaires en dictateurs, leurs soldats en volontaires , leurs généraux en chefs de partisans. Ils ont poursuivi partout l’annexion contre laquelle nous avions protesté.
Nous étions engagés au rétablissement des dynasties exilées ; ils ont fait prononcer leur déchéance.
Nous avions garanti l’intégrité des domaines de l’Église; ils y ont soufflé la révolte et organisé la séparation.
Nous avions posé la base de la confédération italienne ; ils ont travaillé à la rendre impossible.
Ce n’est pas tout. Le ministère piémontais a inspiré ces réponses royales qui encouragent tout ce que la France déconseille, où on trouve un hommage au Saint-Père qu’on accuse de violer tous ses enga-
gements, et l’éloge de Napoléon 111 dont on rend les promesses dérisoires et la politique impuissante.
Enfin, on s’est hâté à tout prix pour nous gagner de vitesse, pour entraîner les populations, compromettre les esprits hésitants, engager des noms honorables, créer partout des obstacles à nos efforts et mettre du côté de la révolution la puissance des faits et l’autorité de la possession.
Et quand la paix de Zurich et l’annonce d’un congrès provoqué par la France ont déféré les grandes solutions à l’Europe, les agents piémontais ont imaginé de se jouer de la parole de l’une et de forcer la main à l’autre, en se présentant avec l’autorité d’une annexion mutuellement et irrévocablement consommée.
Au même jour, quatre unanimités, obéissant électriquement au même fil conducteur, ont déféré la régence de l’Italie centrale au prince de Carignan qui fût venu, avec les armées du roi de Sardaigne, prendre possession du palais pontifical de Bologne déjà surmonté de ses armes.
L’indignation des grandes monarchies et les avertissements de la France ont brisé cette audacieuse combinaison ; il a fallu reculer. Mais, comme il était constamment arrivé depuis le commencement de la guerre, la retraite de la politique piémontaise a
masqué un pas en avant. Le prince de Carignau a dû refuser, mais il a désigné un remplaçant. Ce régent est un ancien commissaire de Sardaigne en Toscane qui va gouverner les États du Pape à l’ombre du drapeau de son roi, et qui remplacera le prince avec la liberté des compromis de plus et la haute responsabilité de moins.
Ainsi, trois États, délinis séparément par les traités, auront brisé des nationalités solennellement reconnues pour se constituer d’abord en un seul Etat et s’incorporer ensuite à un quatrième, à la veille même du congrès où doivent siéger les puissances qui avaient fondé sur leur individualité distincte 1 l’organisation de l’Italie et l’équilibre de l’Europe.
Il y a plus. Ces États se garantiront les uns aux autres l’inviolabilité de leurs insurrections mutuelles, en se prêtant leurs volontaires armés, et en les envoyant tour à tour sur leurs territoires respectifs pour empêcher le retour de l’ordre reconnu et garanti par les traités.
Et ce qui est plus fort que tout le reste, la couronne qui les a insurgés et prétend les absorber tous, se servira d’eux pour envahir une province appartenant à un autre Etat dont la neutralité a été solennellement reconnue par toutes les puissances belligérantes.
Et cet État envahi, c’est l’État de l’Église dont findépendance importe au monde catholique et dont la France a promis de faire respecter l’intégrité. Le roi de Sardaigne y régnait déjà par son nom, par ses armes, par son drapeau. 11 y gouvernera désormais officiellement par son lieutenant, au mépris des droits du Saint-Père et des proclamations de la France. Seulement il n’y enverra pas ses régiments, il le fera garder contre les troupes lidèles du Saint-Père par ses soldais toscans, sauf à comprimer Florence par ses volontaires romagnols. On fera ainsi peser partout l’intervention étrangère de la révolte , au moment même où on proteste contre toute intervention libératrice de la France, de l’Europe et même de l’Italie.
Telle est la situation faite à l’Italie centrale en général et aux États du Saint-Père en particulier.
Les explications les plus habiles ne peuvent pas plus la changer que les protestations les plus énergiques ne sauraient la détruire.
Le fait aurait beau se renier lui-même pour se faire pardonner son existence, il grandira chaque jour par la possession, jusqu’au moment où il prétendra se faire obéir, parce qu’il aura passé à la dignité du fait accompli.
Mais l’Europe ne se courbera pas devant cette puissance nouvelle des faits accomplis, si rapidement élevée par toutes les audaces et toutes les faiblesses du siècle, et dont l’inviolabilité ne peut s’asseoir que sur la ruine de toutes les autres.
Elle ne voudra ni se laisser jouer par de telles ruses, ni se laisser imposer par de telles témérités.
La France le pourra moins que personne; elle ne subordonnera pas à d’injustes exigences l’accomplissement d’un devoir. Elle seule serait responsable de la spoliation du Saint-Siège. Elle doit le sauver des périls qui lui sont venus de ses alliés, grâce à son appui pendant la guerre, grâce à sa confiance depuis la paix.
Il peut se trouver autour du chef de l’État des conseillers plus dévoués que scrupuleux, qui trouveraient habile que la parole impériale se fût engagée à Villafranca, pour gagner l’Autriche et apaiser l’Europe, et qu’elle se dégageât aujourd’hui pour complaire au Piémont qui nous doit tout, et à l’Angleterre à qui nous ne devons rien.
A les entendre, il aurait été sage d’avoir prodigué au Saint-Siège de solennelles promesses pour rassurer le clergé de France, qu’il importait de ménager au début de la guerre; et il serait glorieux de les éluder aujourd’hui pour ne pas déplaire aux unitaires
d’Italie et aux ennemis de l’Église dans le inonde entier.
On caresserait ainsi à la fois les principes monarchiques et les passions révolutionnaires. On aurait des consolations pour les princes déchus, des encouragements pour les députations italiennes. La France et la révolution se seraient partagé les rôles.
La France se serait chargée de l’action pendant la guerre, en laissant à la révolution la parole; puis, la paix venue, la révolution agirait seule, et la France se verrait réduite aux avis officieux et aux condoléances dérisoires.
Le Piémont chasserait les dynasties et usurperait le domaine du Saint-Père, et la France se résignerait au rôle des protestations stériles. Elle se chargerait de faire accepter par l’Europe les faits accomplis sans elle, malgré elle, et peut-être contre elle.
On espérerait un double bénéfice de cette politique à double face. On exploiterait à la fois la révolution et l’ordre, en se prévalant vis-à-vis de l’une de ce qu’on lui laisserait prendre, vis-à-vis de l’autre de ce qu’on lui permettrait de garder. On prétendrait ainsi s’asseoir sur la monarchie et vivre de la révolution.
Une telle politique ne serait pas plus efficace qu’honorable. Elle ne pourrait être toujours hcu-
reuse; elle ne passerait même pas longtemps pour habile, et, en tout cas, elle ne serait ni catholique ni française.
Elle ne pourrait plaire à l’armée, qui professe l’horreur de la révolution et le culte de la parole donnée; elle ne ferait point d’illusion au clergé, qui se souvient de tant d’éclatantes promesses, et qui ne voudrait croire ni à l’inhabileté ni à l’impuissance.
Cette politique surtout ne serait pas royale, dans un pays qui doit à un de ses anciens monarques cette belle maxime qui a dominé toute son histoire: « Si la loyauté était bannie de la terre, elle devrait se retrouver dans le cœur des rois. » Non, jamais une politique de détours, de ruses, de désaveu, une politique qui voudrait tout gagner fors l'honneur, ne pourrait se naturaliser dans le royaume de François Ier.
Cette politique peut être celle des conspirateurs et des courtisans ; elle n’est jamais celle des rois.
Napoléon 111 ne la suivra pas.
Ses promesses, son intérêt, son avenir, tout la repousse loin de lui.
Un plus noble rôle s’offre à son ambition; il peut ramener la paix entre le Pape et ses sujets, en se posant comme un médiateur respectueux pour l’un, équitable pour les autres.
Mais pour être respectueux, il rendra d’abord la force au droit, la vie à l’autorité, le sceptre au roi, au Pontife, au père. Il se gardera surtout de lui demander l’apothéose de la révolte, en consacrant ce quelle a fait. Il ne voudra pas qu’elle continue à trôner en offrant à son souverain légitime un tribut sans garantie, un titre sans autorité, un injurieux respect et une souveraineté dérisoire. Il ne ressuscitera pas les plans de séparation des ministres piémontais au moment où leurs envahissements ont si clairement démasqué le but de leur politique.
Pour être équitable, il ne demandera pas en faveur des Légations des avantages qui seraient refusés aux autres provinces de l’Église. S’il s’agit de réformes subversives ou périlleuses, elles seraient plus funestes dans les Légations qu’ailleurs : car elles deviendraient une prime pour les révoltes passées, un encouragement pour les révoltes futures. S’il s’agit de réformes prudentes et fécondes, elles doivent profiter à Rome et à tous les États romains; on ne peut infliger à aucune province le fléau des unes, on ne peut exclure aucune du bienfait des autres.
Sans doute il est des concessions de travaux publics, de franchises commerciales, d’encouragements industriels que les situations particulières appellent et justifient. Il est des dégrèvements locaux que le
retour même à l'égalité peut commander. Mais rompre cette égalité au profit des insurgés contre les fidèles, faire des Légations un Etat dans l’État, diviser le royaume du Saint-Père quand on agglomère les autres, éparpiller le pouvoir quand on sent le besoin de le concentrer, amoindrir le Pape comme trop grand, quand on double le Piémont comme trop petit, créer enfin une nationalité de plus en Italie, au nom de l’unité italienne qui prétend les absorber toutes..., c’est une inconséquence qui peut tenter les révolutionnaires, c’est une iniquité que les couronnes ue sanctionneront jamais. Non, les couronnes ne compliqueront pas les divisions de l’Italie par de blessantesinégalités et d’inconséquentespréférences; elles voudront des réformes pratiques et surtout générales.
De telles réformes ne satisferont pas le parti qui s’est emparé du gouvernement de l’Italie. Elles l’irriteront bien plutôt par la force nouvelle qu’elles donneront à un pouvoir qu’il a juré de détruire.
Il ne faut pas s’y tromper, ceux qui rêvent à tout prix l’unité de l’Italie sont les ennemis irréconciliables de la souveraineté temporelle du Saint-Père, qui se dressera toujours comme un obstacle insurmontable devant leur ambitieuse témérité.
Cê n’est donc pas ce parti qui peut être l’inspirateur et le modérateur des réformes; il ne les accep-
terait que pour miner le pouvoir qu’il déteste et comme une halte prudente pour parvenir plus sûrement au terme de ses desseins.
Dieu me garde de prêcher les réactions et les vengeances 1 Les gouvernements se trouvent toujours mal des unes et la religion ne connaît pas les autres. Le cœur de Pie IX n’a jamais pratiqué que la politique des bienfaits. Qu’on le laisse libre de suivre son penchant magnanime; que sa main vénérée bénisse ses ennemis, et répande la paix même sur les agitateurs: mais que ce soit à la condition qu’ils ne pourront plus troubler celle de l’Église et de l’Italie.
11 ne faut exclure du concours aux paternelles intentions du Saint-Père que ceux qui persisteraient à conspirer contre elles. Il appartient également aux conservateurs éclairés et aux libéraux sincères d’exécuter loyalement des réformes librement données ; ce n’est qu’à ce prix qu’elles peuvent être honorables pour le Saint-Père, utiles à ses peuples, rassurantes pour l’Europe.
C’est ainsi que l’Europe saura être juste envers le Pontife, généreuse envers ses sujets.
Cette générosité, elle la trouvera aisément dans la grande âme de Pie IX. Son histoire a déjà prouvé que nul prince n’est plus ardemment dévoué à l’avenir de ses peuples, plus sincèrement empressé aux réfor-
mes qui peuvent affermir leur bonheur; mais il faut que ces réformes soient volontaires et fécondes et non pas stériles et forcées. Celles qu’on propose et qui sont librement combinées, honorent les princes et servent les nations; celles qu’on impose rabaissent les couronnes et ne contentent jamais les peuples.
C’est, donc avec le souverain légitime, avec l’auguste chef de l’Église, que toutes ces hautes questions doivent se traiter respectueusement et surtout sans contrainte.
Or, ce serait une véritable contrainte que celle qui prétendrait dicter des réformes au Saint-Père, en le menaçant, s’il les refuse, de lui retirer l’appui de la France et de lui interdire en même temps celui de toutes les autres puissances qui voudraient secourir à sa place le Père de toute la chrétienté.
Cette contrainte serait même la plus dangereuse de toutes: car elle cacherait derrière les apparences d’une attitude passive la réalité d’une action universelle sur l’Europe , au préjudice de la papauté.
De telles suppositions ne peuvent s’admettre même un instant. Elles engageraient trop profondément l’honneur de notre pays.
La France n’est plus libre de quitter Rome. Elle le pouvait avant la guerre, quand le Saint-Père se dé-
clarait prêt à suffire par lui-même à la paix de ses États. Mais aujourd’hui que ses États sont envahis par nos alliés et sa capitale menacée par les passions que leurs émissaires ont fait déborder sur elle de tous les points de l’Italie, nous ne pouvons pas abandonner Rome. Notre retraite serait une désertion, et la France ne déserte jamais un poste d’honneur.
Elle restera à Rome pour garantir Rome, les États du Saint-Père et tous ses États.
Je ne croirai jamais que pour aucune province de ces États, pas plus que pour aucun lieu du monde, elle ait aliéné la liberté de son initiative, et qu’elle aitconsenti à descendre, de la haute mission d’arbitre que lui ont faite ses victoires, au rôle subalterne d’impuissant conseiller que la révolution daignerait lui laisser.
Abdiquer d’avance son action, c’est paralyser sa parole. Déclarez aujourd’hui que vous n’emploierez jamais la force, on vous répondra sur-le-champ qu’on ne cédera jamais qu’à elle. Une politique qui se proclame désarmée invite à l’insulter, et la France ne laisse ni dédaigner sa parole, ni oublier sa puissance.
Elle ne l’oubliera pas elle-même quand il s’agit de défendre le Pontife qu’elle a si fidèlement gardé. Sans doute elle ne voudra céder à personne l’honneur
d’achever son œuvre si glorieusement commencée : mais c’est à la condition qu’elle l’accomplira ellemême.
Car ce qui passerait toute croyance, ce serait qu’en retirant le bras qui protégeait le Saint-Père, elle prétendît entraver tous ceux qui voudraient se lever ailleurs pour sa défense.
Ainsi, au nom de la neutralité même, nous aurions privé le Saint-Père de l’appui de l’Autriche qui garantissait la paix des Légations, et, au lieu d’accepter pour nous-mêmes cette mission que la guerre lui avait rendue impossible, nous aurions livré ce territoire neutre aux invasions ouvertement ennemies du Piémont.
Nous aurions souffert dans les États de l’Église des émissaires piémontais pour souffler la révolte, des dictateurs piémontais pour l’organiser, des généraux piémontais pour se mettre à sa tête, des soldats de toutes les parties de l’Italie pour la soutenir, et le drapeau du roi de Sardaigne pour la protéger. Nous aurions laissé enfin toutes les influences étrangères dominer au sein des États de l’Église, et nous ne tolérerions pas que d’autres étrangers, même d’autres Italiens, vinssent faire équilibre et entreprendre pour les délivrer ce que nous aurions permis pour les asservir.
Nous aurions vu que, sans le secours des volontaires appelés de toute l’Italie, l’insurrection livrée à elle-même eût déjà succombé sous les troupes fidèles appuyées sur le véritable esprit des populations, et nous aurions souffert que les forces étrangères accumulées sous le drapeau du Piémont se missent au travers des unes et opprimassent la liberté des autres.
Et loin d’intervenir à notre tour contre ces invasions usurpatrices et de contenir nos alliés qui nous doivent tout et ne peuvent rien sans nous, nous signifierions à toute l’Europe catholique d’avoir à respecter l’inviolabilité du Piémont qui n’a respecté celle de personne, et la nationalité de l’insurrection bolonaise qui ne se soutient qu’à l’aide d’appuis étrangers. Nous aurions permis à chacun d’attaquer les États du Saint-Père, et nous aurions interdit à tout le monde de les défendre.
Puis, quand les faits seraient accomplis et l’usurpation consommée, quand le Saint-Père serait cerné par ses ennemis, isolé de l’Europe et remis par notre fait à la seule discrétion de notre force, nous méditerions de retirer cette protection que nous aurions rendue seule possible, et nous ne lui laisserions d’autre alternative que de se livrer à ses adversaires ou de subir notre volonté.
Et nous pourrions parler après cela de neutralité,
d’impartialité peut-être, même de protection et de dévouement I
Quel droit pourrait invoquer une telle politique?
Le droit des gens? mais il consacre l’égalité des garanties, et on aurait permis l’attaque et empêché la défense.
Le droit des neutres? mais on l’aurait laissé violer dans la personne du Saint-Père, et il faudrait le respecter dans les violateurs.
Le droit français? mais il veut avant tout la protection des faibles et le culte de la parole donnée, et nous aurions délaissé l’une et oublié l’autre.
Le droit de non-intervention ? mais on l’eût laissé sommeiller devant toutes les interventions révolutionnaires, et on le réveillerait pour contenir seulement les amis de l’ordre et de l’Église.
Une telle politique ne ferait illusion à personne. Il n’y aurait qu’une voix dans toute l’Europe pour nous accuser d’avoir peu à peu imposé, par la force habilement combinée des événements, l’accomplissement des programmes que notre diplomatie n’aurait pu obtenir du libre assentiment de l’Église.
Mais dé telles accusations seront épargnées à la France parce qu’elle ne les autorisera jamais ni par une telle conduite, ni par un tel langage. Elle vénère
la majesté du Saint-Père, elle ne respectera pas moins son indépendance.
La confiance mutuelle doit être l’âme de ces négociations délicates, mais il faut que le dévouement l’inspire, et surtout que les situations équivoques ne la paralysent jamais.
Il paraît difficile à une plume sans mission d’intervenir utilement dans de telles questions. Elle risque de devancer sans pressentir, de compromettre en voulant défendre; elle peut irriter les esprits contre la cause même qu’elle prétend servir; elle doit craindre de blesser les fiertés les plus puissantes, surtout la majesté la plus auguste. Et pourtant, en présence des événements qui n’attendent pas, des cabinets qui s’assemblent pour délibérer, de la révolution qui marche, et de l’opinion qu’on égare, le silence est impossible. La vérité différée n’arriverait plus à temps. Pour la dire avec courage, il n’est jamais trop tôt; pour la dire avec fruit, il est quelquefois trop tard.
Quelle est donc la vérité sur ces réformes tant demandées et tant débattues?
Les réformes, il en est de périlleuses, il en est de salutaires.
IJ en est qui peuvent redresser des imperfections
sans altérer les principes, servir les peuples sans
énerver l'autorité, fortifier l’action du gouvernement \
sans dénaturer son caractère.
Celles-là ne sont que l’extension éclairée des institutions existantes, le développement naturel des progrès déjà poursuivis et dont les révolutions ont seules troublé le cours. Elles méritent un encouragement sérieux et peuvent exercer une favorable influence.
Mais ce sont bien d’autres réformes que nous avons entendu retentir dans les échos de la presse et même des cabinets. Avant de s’expliquer sur les principales, il importe d’abord de savoir si on peut appeler de ce nom cette transformation radicale que les novateurs ont propagée par toute l’Europe sous ces formules célèbres, devenues des mots d’ordre : Sécularisation, Code Napoléon.
Ces formules , ou , pour mieux dire, ces systèmes ont été répandus trop loin et sont venus de trop haut, ils ont été accueillis par la presse avec trop d’ardeur et soutenus par des documents graves avec trop d’insistance pour qu’on ne les examine pas avec la sévère maturité que commande leur importance.
Nous ne recherchons pas quelle place de telles idées tiennent en ce moment dans les négociations ou-
vertes. La diplomatie a ses assoupissements et ses réveils, ses silences calculés et ses exigences soudaines. Elle ajourne ses projets, les renie même quelquefois; elle ne les abandonne jamais. 11 faut donc l’avertir. L’opinion est saisie, il faut la fixer. Il importe pour tous que la lumière se fasse.
Je terminerai cette partie par quelques considérations sur la sécularisation, qui se lient intimement d’ailleurs à la souveraineté du Pape. Je serai court sur celte question, qui a été traitée de toutes parts avec éclat, profondeur, autorité; mais je consacrerai une partie spéciale de cet écrit à la législation. Ce n’est pas trop pour le symbole le plus important et le plus durable du caractère et de la nationalité même d'un peuple.
UK LA SÉCULARISATION.
La pensée favorite des réformateurs, le mot d'ordre électriquement propagé dans toute l’Europe, c’est la sécularisation absolue dans le gouvernement des États de l’Église. Que le Pape garde, dit-on, sa double couronne, puisque l’indépendance spirituelle de l’une a besoin de la force temporelle de l’autre, mais que cette autorité concentrée au sommet dans sa personne se divise à la base dans les agents de son pou-
voir. Qu’il gouverne l’Église par des prêtres, et l’État par des laïques, afin que la réunion des deux pouvoirs dans la même main ne soit ni la prédominance d’aucun ni la confusion de tous deux.
Tel est le résumé tidèle du système de la sécularisation absolue et du langage de ses partisans.
On ne peut nier que la régularité apparente, et, si on peut le dire, la symétrie d’un tel plan ne séduise au premier coup d’œil. 11 a cette commode simplicité des idées absolues, qui flattent la présomption et l’inexpérience en les dispensant d’examen. Mais, pour peu qu’on y réfléchisse, on ne tarde pas à se heurter contre les inconséquences radicales de la théorie et contre la flagrante impossibilité de la pratique.
Il importe d'abord de bien poser la question , si souvent obscurcie par la confusion plus ou moins volontaire des principes et des faits.
S’agit-il de l'administration proprement dite qui se mêle à tous les actes, à tous les détails, et en quelque sorte à toutes les pulsations de la vie individuelle, locale, journalière, des communes et des citoyens?
La sécularisation paraît juste, car il s’agit des intérêts et des habitudes de la vie séculière. Mais on peut dire hardiment que cette sécularisation est faite.
Veut-on parler du gouvernement lui-même, du
principe qui J’anime, de la pensée souveraine qui dirige sa marche présente et assure son avenir?
Cette sécularisation ne peut se comprendre; elle serait aussi injuste que funeste. Le gouvernement des États de l’Église ne peut appartenir qu'à l’Église.
En deux mots : Sécularisation de /' administration, elle est équitable , mais elle est laite. — Sécularisation du gouvernement , elle n’existe pas, mais elle est impossible.
De telles affirmations pourraient paraître absolues , si elles n’étaient justifiées par l’évidence des faits.
Les faits, on ne les a pas moins dénaturés que les principes. On a cherché à égarer les hommes de bonne foi, on leur a dépeint l’administration temporelle du Saint-Siège comme un vaste monopole ecclésiastique qui exclut en masse les laïques de tous les titres et de tous les emplois. On s’est flatté d’intéresser les esprits bienveillants et modérés en se donnant le facile courage de protester contre cette injuste et systématique proscription.
Mais la lumière s’est faite, et tout le monde peut savoir aujourd’hui que toute cette argumentation si tranchante ne repose que sur les illusions les plus chimériques, disons mieux, sur les inventions les plus hardies.
La fausseté (le cette prétendue exclusion des laïques a été démontrée, avec éclat par des écrits récents émanés des autorités les plus compétentes de l’Église et de l’État.
Tous les esprits sérieux ont été surtout frappés de la saisissante évidence du mémoire de M. de Rayneval, œuvre à la fois française et catholique d’un homme d’État cher à l’Église comme à la patrie, et qui se recommande à l’attention du monde par le double mérite de l’expérience consommée et de la courageuse indépendance.
C’est aujourd’hui un fait acquis à la notoriété publique, et prouvé d’ailleurs par l’irrésistible éloquence des chiffres, que l’immense majorité des emplois du gouvernement temporel de l’Église est occupée par des laïques. Ils y comptent par milliers, et l’Église ne s’en est guère réservé plus de cent
Ce n’est pas tout : on a fait une part notable aux laïques dans des institutions qui dépendent exclusivement du gouvernement spirituel de l’Église. Les bureaux de la secrétairerie des brefs, de la daterie et même de la pénitencerie en comptent un grand nombre. Plusieurs de ces emplois pourraient être plus
1 D’après les états officiels de 1856, on comptait dans les emplois séculiers 6,854 laïques et 1 24 ecclésiastiques, et la proportion en faveur des laïques s’est encore accrue depuis.
convenablement remplis par les prêtres nombreux que le centre de la religion attire ou retient à Rome, avec une médiocrité de ressources et quelquefois une pénurie fâcheuse pour la dignité du sacerdoce. La transition serait préparée avec tout le ménagement d’un pouvoir paternel habitué à respecter scrupuleusement toutes les existences. Les garanties du public y gagneraient autant que la convenance des situations.
D’autre part, on pourrait disposer en faveur des laïques de quelques-uns des hauts emplois administratifs et judiciaires réservés aujourd’hui généralement en fait aux personnages ecclésiastiques.
On pourrait ainsi mieux combiner tous les genres d’expérience et de lumières, associer plus sûrement la prudence du conseil et l’énergie de l’action. On encouragerait les services, on élargirait les conditions et les accès des diverses carrières.
On les faciliterait à cette élite intellectuelle des classes moyennes, force précieuse des sociétés avec laquelle tous les gouvernements doivent compter.
On les ouvrirait à la noblesse romaine, qui serait heureuse de couronner par les services rendus à son Pontife-Roi ceux qu’elle rend au peuple par sa munificence, et aux étrangers par sa noble et généreuse hospitalité.
Cette espèce de compensation administrative ne serait que la conséquence pratique du principe de l’admissibilité générale des laïques proclamé et plus d’une fois appliqué par Pie IX.
Celte pensée ne pourrait, du reste, se réaliser qu’avec une grande circonspection. Les exemples laïques sont loin d’avoir tous réussi. Ce ne sont pas les laïques dont l’opinion respecte le plus le caractère et accuse le moins la fortune; tous n’ont pas laissé la mémoire de l’inviolable désintéressement du ministre Jacobi.
Les partisans les plus déterminés de la sécularisation ont unanimement applaudi au remplacement du dernier ministre laïque des finances par un prélat dont la sage et pure gestion a si utilement servi le trésor et si dignement obtenu la confiance publique.
La perspective d’une plus large part dans les hauts emplois et dans la confiance plus honorable encore du Saint-Père, pourrait sans doute apporter peu à peu au recrutement laïque de nouveaux et de plus riches éléments. Mais on comprend que de telles éducations ne sont pas l’œuvre d’un jour.
Tous ceux qui connaissent Rome peuvent affirmer que là société serait aujourd’hui loin de se trouver prête si elle était surprise par de brusques innovations dans ce sens. Les sujets manqueraient aux
situations et les garanties aux affaires du pays.
L’avenir seul peut combler les lacunes. De tels changements ne pourraient s’accomplir que par degrés et avec des conditions de temps et de prudence qu’il n’appartient qu’à la sagesse du Saint-Père de peser dans la balance toujours si délicate des circonstances et des personnes.
Ce ne serait donc pas là une transformation du système général des institutions actuelles de Rome; ce serait leur application plus ou moins étendue suivant la haute appréciation d’un pouvoir si généreux pour tous, et que des esprits exclusifs ont même accusé d’avoir dépassé, pour l’admission des laïques, les limites de la bienveillance.
Une telle combinaison ressemblerait d’autant moins à la sécularisation absolue exigée par les novateurs, qu’elle ne pourrait s’accomplir qu’en réservant toujours au sommet la part prépondérante qui doit appartenir à l’Église dans le gouvernement des États de l’Église.
Mais c’est justement contre cette prépondérance nécessaire qu’on a accumulé les préjugés et les passions qui ont trouvé tant de crédules échos dans les multitudes et même dans les cabinets.
Ce qu’on veut à tout prix, c'est isoler le Pape de ses conseils naturels; c’est l’absorber et presque l’emprisonner dans un cercle de tribuns laïques, et préluder ainsi à la sécularisation de l’Église par la sécularisation de l’État.
C’est pour en venir là qu’on demande l’exclusion systématique du pouvoir temporel contre les ecclésiastiques.
Un tel système ne soutient pas mieux l’examen des faits que l’épreuve du raisonnement. Qui ne sent en effet que si les laïques peuvent obtenir une large part dans l’administration proprement dite, la haute direction du gouvernement temporel intérieur et extérieur de l’Église ne saurait s’inspirer et se mouvoir en dehors de l’Église elle-même?
Autrement on dénature l’institution. On remplace par un pouvoir local et mobile l’action universelle et traditionnelle de la catholicité tout entière.
Les Papes ont gouverné plus d’une fois les plus importantes provinces de l’Église par des cardinaux choisis dans toutes les nations, et ces temps n’ont été ni les moins puissants ni les moins glorieux de la papauté.
Vcut«*on démentir les exemples de l’histoire et altérer les droits de l’Europe catholique?
Aujourd’hui encore, quand le Souverain Pontife
vient à manquer, la perpétuité du pouvoir ne s’interrompt pas plus que celle de l’Église. Le sacré collège tient la place de la papauté vacante. C’est lui qui gouverne Rome et reçoit les ambassadeurs des couronnes avec le plein exercice de la souveraineté.
Voudrait-on briser une telle possession, subordonner le conclave à la protection d’une police municipale, et livrer à la merci d’une manifestation romaine l’élection du Pasteur suprême de deux cents millions de catholiques répandus dans toutes les contrées de l’univers?
Et dans la marche ordinaire du gouvernement, comment ne pas confier les affaires extérieures de la souveraineté temporelle au cardinal secrétaire d’Etat chargé de défendre au dehors les intérêts et les droits de la souveraineté spirituelle? Comment le Saint-Siège serait-il représenté à la fois dans chaque capitale et par un nonee des affaires spirituelles, et par un ambassadeur des affaires temporelles agissant dans des directions diverses et peut-être opposées, sur des intérêts dont les plus hardies abstractions ne sauraient empêcher l’étroite et nécessaire intimité ?
Ce qui est vrai pour les affaires extérieures ne l’est pas moins pour toutes les questions essentielles, pour
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tous les ressorts fondamentaux du gouvernement intérieur.
Quelle étrange anomalie que celle d’un Pontife couronné chassant les pontifes de son propre conseil, qui doit garder les traditions de ses devanciers et former la pépinière de ses successeurs ?
Quelle apparence de raison pour exclure du gouvernement des États de l’Église les princes mêmes de l’Église qui forment le conseil, la famille et le sénat électeur et élu de la papauté ?
Ainsi, ils ignoreraient le gouvernement et seraient appelés à choisir celui qui doit gouverner ! et ce chef élu du gouvernement entendrait parler pour la première fois des affaires en sortant du conclave qui lui en aurait confié les destinées!
En sorte qu’il s’agirait d’élire avec discernement un souverain temporel qui gouvernât avec sagesse, et on aurait condamné les électeurs, comme l’élu, à l’ignorance fatale de toute souveraineté et de tout gouvernement.
En vérité, il y a de quoi confondre la raison la plus vulgaire, l’imagination même la plus aventureuse.
Au nom de quel peuple pourrait-on songer à proclamer dans les États de l’Église l’incapacité administrative et politique des princes de l’Église, quand
tant d’autres États se sont félicités plus d’une fois de les avoir appelés à la direction de leurs propres affaires?
Comment les annales de l’histoire de Érance seraient-elles assez effacées du souvenir des Français, si justement fiers de tous les grands hommes qui ont préparé le grand siècle de la monarchie, pour que cette folle et scandaleuse proscription pût jamais être proposée en leur nom dans les conseils de l’Europe?
Loin d’exclure les cardinaux du gouvernement de l’Église, ses plus vrais, ses plus intelligents amis désireraient voir leur participation réelle s’accroître et grandir chaque jour. Ils aimeraient voir plus souvent revivre l’usage de ces consistoires généraux, de ces délibérations effectives et puissantes du sénat catholique tout entier, qui ont élevé si haut la force de l’Église et la gloire de la papauté; ils admirent ce mécanisme providentiel du gouvernement de l’Église qui place sans cesse le conseil à côté de l’autorité pour l’éclairer sans l’entraver, la fortifier sans la restreindre, la tempérer sans l’amoindrir.
Ils apprécient la prudence traditionnelle du sacré collège. Ils savent que les cardinaux forment, comme leur titre expressif le rappelle sans cesse à la confiance des peuples, les indissolubles liens et les invincibles appuis de ce magnifique édifice de la pa-
pauté, fondé par la main même du Tout-Puissant et contre lequel les passions déchaînées ne sauraient faire prévaloir les tempêtes.
Ils bénissent la sagesse de son représentant généreux qui a voulu la doter d’une nouvelle force dans nos temps agités en élargissant la base du cardinalat, en puisant plus abondamment chez toutes les nations de l’univers. Toutes se voient aujourd’hui plus que jamais représentées dans ce sénat auguste. On y compte des prélats de l’Angleterre comme de la France, de la Prusse comme de l’Italie; l’épiscopat grec a retrouvé lui-même une place vacante depuis tant de siècles, en attendant que le nouveau monde reçoive à son tour l’investiture de la pourpre romaine de la main du premier Pape qui ait visité cette terre si mystérieuse dans le passé, si riche pour les moissons de l’avenir.
Cette sagesse, si conforme à la nature du cardinalat et à l’expansion de l’Eglise catholique, est aussi habile que généreuse. Plus Rome répand au dehors ses honneurs et ses enseignements parmi les peuples, plus les peuples se sentent attirer vers Rome par la reconnaissance et par le respect. Plus Rome se fait universelle, plus l’univers est disposé à se faire romain.
Cette idée féconde, par laquelle Pie IX a rajeuni
les traditions des vieux siècles, est appelée à se développer encore. Il ne s’est pas borné à décorer de la pourpre les plus illustres sièges des diverses nations ; il a voulu qu’elles eussent des cardinaux résidant à Rome, attachés à Rome même par leurs travaux de tous les jours, portant dans les congrégations romaines l’esprit et les traditions de leurs Églises, et donnant ainsi à leurs décisions une autorité nouvelle aux yeux des peuples qui se sont vu représenter dans leur sein. C’est ainsi que ce pouvoir, tutélaire s’avance sans cesse dans la voie des prudents et durables progrès; c’est ainsi qu’il conquiert chaque jour de nouveaux titres à la reconnaissance des peuples, au moment même où l’aveuglement des passions voudrait lui arracher cette souveraineté dont l’indépendance a pu seule permettre et consacrer de tels bienfaits.
Et que prétendrait-on substituer pour le gouvernement de Rome à cette admirable organisation de l’Église, à la fois monarchie et république, mêlée d’hérédité sans infirmités dynastiques, et d'élection sans orages populaires? Appellerait-on quelques tribuns ignorants et orgueilleux, avides et passionnés, qui voudraient que Rome et la papauté gouvernas-
sent le inonde, à la condition qu’ils gouverneraient eux-mêmes Rome et la papauté? Regretterait-on le joug d’une aristocratie aujourd’hui bienfaisante et fidèle, mais dont les ancêtres ont semé de tant d’agitations et de désordres les annales de la papauté? Qui ne sait que des deux côtés l’expérience est faite depuis longtemps, et qu’elle est pleine d’enseigneménts salutaires et de redoutables leçons?
Qui n’a vu, dans les plus mauvais jours de l’histoire, ce que peut faire la main de l’aristocratie pesant sur le sceptre temporel de l’Église? C’est la mise en tutelle de la papauté, c’est l’oppression de la liberté des peuples; c’est le péril de cette sainte égalité de la foi et du mérite qui, au milieu des ténèbres du moyen âge, a su garder son privilège par la puissance même et l’exemple de la papauté, et qui, encore aujourd’hui, maintient au-dessus de toutes les invasions du pouvoir et de la fortune le libre accès à la pourpre romaine et à la tiare de Sixte-Quint.
Et le jour où les déchirements de l’ambitiort et de l’envie ont tenté de remplacer cette égalité protectrice des antiques institutions de l’Église par les folies improvisées des nivellements réVôlutionfïdifes, qui n’a vu les convulsions des États, la misère des peuples et la démoralisation fatale dont l'avenir sera lent encore à effacer les traces? Qui n’a pu comparer
les temps où le peuple romain gardait encore, il y a moins d’un siècle, sa prospérité et sa paix, sans armée permanente et presque sans impôts, et les jours, si près de nous, du triomphe démagogique faisant peser pour longtemps sur les peuples le triple fardeau de l’impôt, de la dette et de l’armée?
Voilà où la sécularisation du gouvernement romain a conduit les peuples ; voilà ce qu’ils ont gagné à abdiquer la dignité de leur vraie liberté garantie par le sceptre paternel du Pontife, pour courir après une menteuse indépendance qui ne leur a laissé que des ruines.
Non: que tous les peuples des États de l’Église goûtent en paix l’honneur d’être les premiers fils de la chrétienté et de ne dépendre que de son chef; qu’ils conservent les garanties protectrices de leur vie civile et la majesté de leurs antiques lois; qu’ils jouissent de cette sécurité du repos et du travail garantie par le monde à la reine des cités ; qu’ils soient fiers de garder le foyer où viennnent s’asseoir les exilés de toutes les patries , les proscrits de toutes les causes, sous l’ombre protectrice et l’inviolable neutralité de la chaire de saint Pierre ; qu’ils soient admis à prendre une large part dans ces libertés municipales qui firent dans tous les temps palpiter les coeurs de l’Italie, et qui tiennent une si grande place dans l’his-
toire de son passé, comme dans les destinées de son avenir! Mais qu’ils ne prétendent ni usurper la souveraineté du gouvernement de l’Église, ni asservir la personne de son auguste chef!
Qu’ils se souviennent que l’Europe ne les a affranchis des barbares par son épée, maintenus par sa puissance et dotés par ses trésors, que pour eu faire les gardiens fidèles, et non les aveugles profanateurs de la papauté!
Qu’on reconnaisse enfin avec franchise les conséquences des principes et la vérité des situations ; qu’on sache bien que le jour où l’élément séculier prétendra dominer les États de l’Église, ces Etats auront perdu leur raison d’être! Le monde les a conquis, défendus, et tant de fois restaurés pour conserver l’indépendance de son chef spirituel et non pour satisfaire l’orgueil de quelques Italiens de Rome. Mais qu’on ne l’oublie pas surtout! c’est la réalité et non pas l’ombre du pouvoir tempouel que l’Europe a voulu remettre au sceptre du Saint-Siège. Le pouvoir pontifical, une fois investi de la domination temporelle de Rome, ne peut pas plus se la laisser enlever de fait que de nom, sans protester devant cette Europe qui la lui a donnée. Et cette protestation ne serait pas longtemps vaine; les nations ne laisseraient pas leur élu à la merci des agitateurs; la
force viendrait au secours du droit. Ainsi la papauté verrait recommencer une chaîne sanglante de révolutions et de restaurations, une perpétuelle alternative de défaites momentanées et de douloureux, mais d’inévitables triomphes.
Si c’est là ce qu’on cherche, si on rêve une monarchie italienne trônant au Capitole ou une démocratie romaine campant au Champ de Mars, qu’on proclame bien haut ces nouveaux dominateurs de la grande métropole catholique ! Mais qu’on cesse de parler de souveraineté pour une papauté condamnée à n’être qu’une occasion de luttes et de troubles, au lieu de garder la tutelle bienfaisante de ses peuples et la médiation pacifique du monde !
Qu’on ait le courage de proposer l’abolition du gouvernement ecclésiastique et la confiscation temporelle du Saint-Siège! le but restera inique et odieux; le langage du moins sera logique et sincère.
Mais qu’on garde un vain trône et un simulacre menteur de royauté pour le Pontife, en l’absorbant dans un sénat laïque et en l’isolant de celui que la Providence lui avait donné; qu’on veuille qu’un prêtre gouverne, en déclarant les prêtres incapables de gouverner; que du môme coup on prétende introniser l’élu et s’incliner devant les électeurs, le jour du scrutin, pour les dépouiller ensuite des prérogatives
de toute leur vie; c’est ce qu’une plume aventureuse peut tenter dans la liberté du paradoxe et dans le silence du cabinet, c’est ce que jamais un esprit positif n’essayera d’accomplir dans la réalité pratique des faits. Une telle idée ne peut être qu’un rêve ou un piège, et l’Europe saura se garder des hypocrisies comme des chimères.
Ainsi, unité italienne, séparation des Légations, sécularisation du gouvernement, mutilation des frontières ou des prérogatives, confiscation des provinces ou abaissement du pouvoir; ce sont là autant d’expédients impraticables ou funestes, destinés à cacher et à préparer tout ensemble l’anéantissement complet de la souveraineté temporelle du Pape. C’est toujours la guerre à cette institution providentielle implantée sur le droit des nations, consacrée de nos jours par l’unanime adhésion de tous les bons esprits, restaurée hier encore par le concours de l’Europe et l’épée de la France.
Pour atteindre un tel but tous les moyens sont bons. On s’adresse tour à tour aux excès les plus contraires. Tantôt on prétend absorber l’Église dans la cité, tantôt c’est la cité qu’on prétend absorber dans l’Église. Les uns voudraient séculariser jusqu’au Pape; les autres feraient de Rome un couvent.
C’est dans ce cercle d’exagérations insensées que s’agitent les faiseurs de systèmes.
Tous sont en ce moment à l’œuvre.
Il en est qui avouent franchement l’intention de détruire; il en est qui détruiraient en prétendant sauver.
Rien ne lasse l’acharnement des uns, rien n’épuise la ruse ou la crédulité des autres.
11 en est qui, ne pouvant transiger avec les principes, entreprennent de faire capituler les intérêts.
Un traité semble impossible, on propose un marché.
On n’eût point osé prendre les États du Saint- Père, on le somme de les vendre.
Le souverain Pontife abandonnerait ses provinces, mais elles lui seraient bien payées.
On l’enfermerait dans Rome, mais l’or servirait de rançon.
11 faut un siècle où le culte de l’or absorbe tous les autres, pour qu’on ait osé proposer au successeur de saint Pierre de fléchir à son tour devant l’idole et de livrer pour un douaire largement renté le patrimoine de l’Église et l’héritage de ses devanciers.
Au lieu d’être le Pontife indépendant de l’Europe catholique, il en deviendrait le pensionnaire ; il échangerait les respects de tous contre les exigences
de ces tributaires dominateurs qui s’acquittent quand ils veulent, et se complaisent toujours à faire sentir le poids de leurs chaînes dorées.
Ce sceptre changé en roseau devrait se plier sous tous les jougs et se courber devant tous les maîtres.
On paraîtrait conserver Rome au Pape, on lui permettrait d’y régner en famille sur ceux qui voudraient bénévolement croire encore à son autorité paternelle.
Mais à quel prix ?
En humiliant Rome et en dépouillant le Pape.
Il y aurait une seule ville condamnée à devenir l’esclave du monde, et celte ville s’appellerait Rome.
Il y aurait un seul trône déclaré impuissant, et ce trône serait celui d’innocent III, de Léon X et de Sixte V.
Ainsi on irriterait les sujets et on désarmerait le Prince. On étoufferait les Romains sous un despotisme sacerdotal que l’Inde et l’Égypte n’ont pas connu. On prétendrait immobiliser les intelligences, anéantir les volontés, pétrifier les cœurs. On leur interdirait la gloire et la patrie, on supprimerait jusqu’aux élans de l’activité humaine, on enlèverait jusqu’aux garanties immémoriales qui protègent la vie civile. Ce peuple, si justement fier de ses lois,
n’aurait plus ni code, ni justice, ni magistrats, on ferait de lui le paria de la catholicité.
De son côté, le Pape ne se mêlerait plus des affaires, il n’aurait plus ni administration ni armée ; on ne le connaîtrait guère que par sa liste civile; on en ferait un roi fainéant.
Dans les apparences, une théocratie abrutissante ; dans la réalité, une démocratie anarchique.
Une municipalité omnipotente gouvernerait l’État et une garnison fédérale servirait de garde.
Le Pape serait le prisonnier de l’unité italienne et le vassal de la commune de Rome.
Il aurait abandonné son titre royal dans la moitié de ses États pour perdre son autorité dans l’autre.
En vérité, de tels rêves ne se discuteraient pas si les patronages qu’on affiche et le passé qu’on évoque n’inspiraient de sinistres appréhensions pour l’avenir.
Mais les flatteurs ont pris soin de glorifier ce passé; il en est qui répètent avec complaisance les idées du premier Empire : Rome ville libre impériale avec sa banlieue, les Étals de l’Église au royaume d’Italie, le souverain Pontife conservé évêque de Rome aux appointements d’un million, avec Saint-Pierre pour oratoire et le Vatican pour citadelle'.
1 Voir les projets de décrets de 1808 récemment divulgués
On dirait que rien n’est changé, que la même fatalité pèse toujours sur les nations et que les mêmes éblouissements menacent toujours d’entraîner les puissants vers les mêmes vicissitudes ; mais les leçons de l’expérience ne sauraient être perdues. On se souvient que la Papauté est encore la plus forte, même contre les conquérants, et que 1 808 n’a pas tardé à amener 1 814.
Chacun a rappelé les paroles du ministre des cultes annonçant à l’épiscopat français ,au nom de l’Empereur, que le prince qui avait ramené le Saint- Père au Vatican VOULAIT que le chef de l'Église fût respecté dans tous ses droits de souverain temporel ; mais ce n’est pas seulement par la bouche de sou ministre qu’il a contracté ce décisif et solennel engagement.
On lit dans la proclamation de l’Empereur au peuple français : Je respecte le territoire et les droits
des puissances neutres Nous n'allons pas en Italie
fomenter le désordre ni ébranler le pouvoir du Saint- Père que nous avons replacé sur son trône, mais le soustraire à cette pression étrangère qui s'appesantit sur toute la Péninsule.
Le Prince qui a tenu un tel langage ne peut con-
par les journaux de Bologne et reproduits par les journaux français.
sacrer les violations de la neutralité la plus sainte, perpétuer l’inviolabilité du désordre, sanctionner l’usurpation des États de l’Église. Il ne peut surtout faire regretter au Saint-Siège cette prédominance de l’Autriche dont il lui annonçait la fin comme un affranchissement et un bienfait.
Les novateurs ne feront pas plus d’illusion à l'Europe qu’à la France. La diplomatie sait le lendemain réservé aux royautés qu’on abaisse, et les couronnes ont connu le poids des révolutions qu’on exalte.
De tels projets auront pu fasciner par les artifices du style, entraîner même par le prestige du paradoxe, mais ils ne sauraient arriver jusqu’à la table d’un congrès, ils s’évanouiront comme une aventure.
Toutefois, ils auront servi à d’autres; les habiles sauront profiter de l’inquiétude qu’on aura semée pour se poser en modérateurs du mouvement imprimé à l’opinion publique et faire peut-être accepter comme un bienfait des conditions tant de fois repoussées comme un péril.
Le Pape aura redouté de perdre les Légations sans retour : qui sait s’il ne se contenterait pas d’y garder du moins une ombre d’autorité et une souveraineté nominales ?
On lui aura présenté la perspective d’une munici-
paiité romaine qui anéantirait toute l’action de sa souveraineté. Ne regarderait-il pas comine des libérateurs ceux qui laisseraient encore quelque ressort à sa royauté personnelle, même en l’isolant de ses cardinaux et en sécularisant le gouvernement de l’Église ?
Ainsi renaîtraient les anciens programmes et les manifestes piémontais qui ont déchaîné la guerre et bouleversé l’Italie.
Toujours le même point de départ, toujours le même cercle d'efforts, toujours le même but poursuivi.
Il en est qui font honneur de cette persévérance aux hommes, c’est aux principes qu’elle appartient; les conséquences sont d’avance écrites dans les faits, la pente est fatale.
Mais le triomphe de tels principes trouvera sur son chemin le Pape et l’Europe.
Pie IX a fait et fera toujours toutes les concessions qu’il croira utiles au bonheur de ses peuples; il ne se laissera imposer aucune contrainte, mais il ira audevant de toutes les lumières, il s’empressera d’approprier les faits mobiles aux besoins comme aux vœux des temps ; il l’a fait et le fera plus largement encore.
Mais quand on lui demandera le renversement
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d’une autorité immuable, quand on lui imposera le sacrifice des droits et des biens dont l’Église lui a remis le dépôt sacré, la résistance commencera et n’aura pas de fin.
Le Pontife lèvera les mains au ciel et saura répondre aux hommes par ces mots, qui n’arrêtent pas toujours les violences mais 'qui fixent irrévocablement les devoirs et appellent tôt ou tard la justice de Dieu : Non possumus.
Il ne peut en effet, et l’Europe ne pourra pas plus qBe lui.
Elle comprendra toute la portée de ce qu’on lui demande.
Séparer les Légations, c’est démembrer toutes les provinces; démembrer les provinces, c’est enfermer le Pape dans Rome, et enfermer le Pape dans Rome, c’est le livrer à la merci des ambitions italiennes et des agitations romaines : c’est du même coup détruire l’autorité du roi et saper l’indépendance du Pontife.
Mais aussi plus d’Église romaine indépendante, plus de centre apparent d’unité ; c’est l’avénement des Églises nationales, détrônées bientôt par l’éparpillement infini des sectes et la licence de l’omnipotence individuelle.
Ruiner la métropole du catholicisme, c’est ébran-
1er la clef de voûte du christianisme tout entier.
C’est l’unité romaine qui sert encore de modèle, d’émulation, de point de mire et d’appui tout ensemble à tout ce qui subsiste encore d’unité dans toutes les communions dissidentes. On demeure uni pour imiter son autorité comme pour balancer sa puissance.
Ce pouvoir auguste ne périra jamais. S’il venait à s’éclipser un instant, tout ce qui reste de dogme, de hiérarchie , de discipline et d’affirmation dans toutes les autres sociétés chrétiennes aurait disparu promptement. Ce serait partout la négation des croyances, l’anarchie des doctrines, le bouleversement des esprits. Celui des faits ne se ferait pas attendre. Quelle autorité pourrait se flatter de survivre longtemps à la destruction de celle qu’un protestant illustre appelait naguère la plus grande école de respect que la Providence ait donnée au monde ?
C’est à toutes les couronnes d’y songer.
L’usurpation des États de l’Église, c’est le Pape détrôné par la révolution.
L’Europe ne le permettra pas.
La sécularisation imposée au gouvernement des États de l’Église, c’est le Pape détrôné par luimême.
L’Europe ne le demandera pas.
Aussi, ii est des adversaires du Saint-Siège qui, désespérant d’entraîner le monde à de telles iniquités, ont cherché à surprendre l’opinion par d’autres stratagèmes et à engager les gouvernements dans d’autres entreprises.
Ils se sont retranchés à demander la réforme ou plutôt la transformation des lois civiles. Ce sont les institutions civiles qu’ils veulent détruire par la hase.
Ce dernier système n’est pas assurément le moins habile : car les lois civiles sont le premier et le plus profond, le plus ancien et le plus durable de tous les fondements de la société. Les lois civiles sont plus intimes encore à la vie des peuples que les lois politiques ; celles-ci sont le symbole de son gouvernement; celles-là sont l’image de ses mœurs, et leur subversion conduit bien plus vite que tout le reste à la ruine de l’édifice tout entier.
On a parcouru ainsi tout le programme développé dans ces dernières années par les agitations de la presse et encouragé quelquefois par les notes mêmes delà diplomatie. Seulement, les novateurs se sont efforcés de partager ses conditions entre les trois puissances alliées de la guerre de Crimée.
La mutilation du territoire appartenait particulièrement au Piémont , dont l’ambition visait à la royauté de l’Italie.
La sécularisation du Saint-Siège et l’anéantissement des prérogatives temporelles de l’Église devaient être le but permanent et la pensée favorite de l’Angleterre. Elle aspire à protestantiser le monde pour étendre avec sa religion nationale le cercle indéfini de ses conquêtes et de ses influences. C’était du même coup mettre la main sur la domination de l’Italie qu’elle recherche, et détrôner la papauté qu’elle déteste.
La transformation des lois civiles devait être le lot de la France, et, pour résumer ce système dans une de ces formules concises et absolues qui déconcertent les résistances et entraînent les multitudes par leur séduisante simplicité, on a demandé le Code Napoléon à Rome.