‹ Rome devant l'Europe (volume 2)Chapitre 9 sur 13 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

LE GOUVERNEMENT ROMAIN ET LES RÉFORMES. — DEVOIRS DE L'EUROPE ENVERS ROME.

Nous avons défendu la souveraineté du Pape , maintenu l’autorité du droit romain.

L’une fut le bouclier de l’Italie et l’étoile de la civilisation ; elle est toujours pour l’Église romaine un gage d’indépendance, et pour le monde catholique un vivant symbole d’unité.

L’autre fut le chef-d’œuvre des lois antiques et devint le type des lois modernes; il en est resté le flambeau.

Tous deux puisent leurs titres dans la raison comme dans l’histoire.

Mais il ne suffit pas d’avoir vengé la souveraineté du Pape et la législation de Rome.

Il faut qu’on sache encore comment s’exerce l’une, comment s’applique l’autre.

En effet, c’est le gouvernement romain tout entier qui est traduit à la barre de l’opinion.

Lui aussi peut remonter avec confiance vers le passé, car il a enrichi Rome, relevé les provinces, patronné les arts, donné des siècles de sécurité aux peuples.

Les temps ont-ils transformé les situations ou les révolutions ont-elles bouleversé les idées? Ce qui fut un bienfait serait-il devenu un fléau? Mais les besoins nouveaux semblent, au contraire, appeler plus que jamais les institutions pacifiques et les sceptres paternels.

A Dieu ne plaise toutefois que nous prétendions revendiquer pour le gouvernement des États de l’Église un privilège qui ne saurait appartenir à l’humanité !

Il a ses imperfections comme tous les autres; luimême en a la conscience, et ses sages efforts les ont plus d’une fois redressées.

Nous l’avons dit : le progrès n’est pas plus fermé à Rome qu’ailleurs. Rome ne saurait être immuable dans l’ordre temporel pas plus qu’elle n’y est infaillible.

Cette grande figure de Rome, qui domine toujours

l’univers, n’est pas sans doute exempte d’ombre, on peut en modifier quelques traits; mais qu’on se garde de dénaturer son caractère, elle ne répondrait plus à son histoire ni à sa mission ; on ne reconnaîtrait plus son passé , on perdrait son avenir.

C’est pourtant ce caractère que les préjugés ou les passions se plaisent à travestir. Vainement les plus généreux efforts se sont concentrés de toutes parts autour de ce vénérable sanctuaire de la foi et de la science, pour le défendre par la vérité et demander pour lui la justice.

La calomnie n’a pas répondu , mais elle s’est répétée; elle a redit les accusations de la veille., sans s’inquiéter des réfutations dujour.eton ne sait ce qui doit étonner le plus de l’éclatante évidence des justifications ou de l’obstination acharnée des attaques.

Si on croit à des peintures dont les cyniques couleurs devraient provoquer l’indignation et le dégoût, Rome, cette antique et immortelle capitale du monde civilisé, ne serait plus qu’un triste et honteux chaos d’ignorance, d’esclavage et de misère.

L’abaissement des pouvoirs le disputerait à la dégradation des peuples.

C’est contre de si hardies et pourtant de si pé-

rilleuses impostures que tant de plumes éloquentes ont déployé tant de dévouement, de force et d’éclat.

Tous les amis de la cause catholique, sans distinction, ont pris part à cette noble croisade. Dans la presse comme dans l’opinion, toutes les nuances se sont effacées devant le péril de tous.

Dès longtemps des hommes d’État illustres avaient mis leur talent comme leur renommée au service de cette graude cause. 11 semblait difficile de rien ajouter à leurs savants travaux. Et pourtant, combien de puissants athlètes encore se sont levés dans tous les rangs] conibien de noms déjà célèbres ont su conquérir par leur courageuse défense une gloire nouvelle!

Mais, ce qui est plus grave, l’Église de France a fait entendre cette grande voix de l’épiscopat qui ne faillit jamais au péril suprême du pasteur et du troupeau. Les évêques de Nîmes et d’Alger ont parlé comme ceux d’Arras et de Poitiers, et l’Église tout entière tressaille encore au cri d’éloquente douleur et de sainte indignation qui trois fois a jailli du cœur de l’évêque d’Orléans, et qui a retenti dans toute l’Europe.

Après de tels accents, il semble téméraire de parler encore. Qui peut se flatter d’égaler en science ou en autorité les écrits que l’inspiration même de

l’Église menacée a fait éclore sous la plume de ses plus éminents pontifes?

Et cependant la cause est si sainte que nul zèle n’a le droit de se ralentir; elle est si vaste qu’aucun effort ne peut craindre de l’épuiser.

U s’agit de restituer à Rome tous ses véritables caractères.

Ceux qui l’ont vue souvent et de près ne sauraient déserter une telle mission.

Les penchants de ma retraite et plus tard les épreuves de ma vie m’ont conduit souvent dans son sein; j’y ai passé la plus grande partie de ces dix dernières années. De si fréquents séjours et surtout de si nobles hospitalités ne me permettent pas de m’y croire étranger.

Et cependant, Français par le cœur comme par le berceau , fidèle serviteur de la monarchie constitutionnelle dont la mémoire me sera toujours chère, honoré autrefois par le dépôt des plus hauts pouvoirs civils dont l’indépendance me sera toujours sacrée, je ne me crois suspect ni de prévention ni de complaisance. C’est un témoin qui parle, et malgré un dévouement dont je suis fier et une reconnaissance qui ne saurait s’éteindre, je n’oublierai pas qu’il s’agit, non de flatter, niais de servir. Les grandes causes ne veulent être servies que par la vérité.

Quelle est donc la vérité sur Rome, sur la situation de son peuple et de son gouvernement?

Contre Rome, on se croit tout permis. De Rome on n’a rien respecté.

Dans le peuple, abrutissement et misère; dans le gouvernement, égoïsme et oppression. Voilà le tableau reproduit par tant de plumes ennemies , l’accusation répétée par tant de voix égarées.

On n’a pas même épargné le sol et le climat; on est allé jusqu’à rendre le gouvernement des Papes responsable de l’insalubrité' des lieux et des obstacles de la nature. On leur impute sans cesse les fièvres et l’apparente stérilité des environs de Rome.

Et tout le monde sait que cette campagne romaine, si fertile autrefois au milieu des populations pressées de l’Etrurie, commença à languir depuis que l’antique république eut accumulé les ruines et fait le désert autour d’elle, en dépeuplant les campagnes et en détruisant les cités. On a lu partout que les conquêtes romaines enfantèrent l’inertie agricole des conquérants et que la charrue de Cincinnatus se vit remplacée par le travail esclave. La déchéance de la culture produisit l’insalubrité dont Cicéron, Tite-Live et Horace se plaignaient au temps d’Auguste. Cette

insalubrité ne fit que s’accroître sous les Césars; les ravages des invasions barbares l’aggravèrent encore. Tous les écrivains du moyen âge l’ont déplorée. Mais on oublie qu’elle ne se fit jamais plus durement sentir que dans les temps d’exil ou de persécution des Papes. On oublie surtout que les Papes la combattirent toujours avec l’énergie que peuvent donner le zèle, le pouvoir et la science. Il était réservé à Pie VI d’entreprendre cette grande œuvre du dessèchement des marais Pontins, si magnifiquement continuée par Pie IX, et devant laquelle avaient échoué Nerva, Trajan et Théodoric.

Quant à la culture, l’histoire nous apprend que les mêmes causes firent délaisser les céréales pour les pâturages qui coûtaient moins et rendaient plus. Le vieux Caton préférait les mauvais pâturages aux bonnes cultures. Pline et Aulu-Gelle constatent que, dès les temps de la république , cette tendance dut être combattue par l’obligation du tribut imposé aux citoyens qui négligeaient de cultiver leurs terres. Les économistes les plus habiles ont démontré comment ces traditions générales des peuples se sont perpétuées à travers les siècles. Malgré tous les efforts contraires, les pâturages n’ont pas cessé de

prévaloir, et la richesse des troupeaux a donné aux Etats de l’Eglise une des plus importantes exportations de l’Italie.

Toutefois, l’encouragement à la production des céréales est resté le but constant des Papes. Leur munificence multipliait les dons et les privilèges; leur prévoyance fondait des greniers : Sixte V institua des caisses de prêts pour les agriculteurs; avant lui, Sixte IV était allé jusqu’à permettre d’ensemencer les champs laissés incultes par le propriétaire, mais les mesures coercitives disparurent peu à peu devant les progrès de l’économie politique. Clément VII les devança en autorisant l’exportation des grains au seizième siècle. Cette liberté, après des vicissitudes diverses, fut de nouveau consacrée par Pie VI. Pie VII publia de sages règlements tombés en désuétude au milieu des révolutions. Les derniers Papes ont fidèlement suivi la tendance de leurs prédécesseurs. Pie IX a favorisé les défrichements, et sous son règne l’extension de la culture prend chaque jour des développements nouveaux.

Aujourd’hui , dans les années moyennes, la production du blé suffit à la consommation du pays, et si dans les années de disette il est obligé de recourir au dehors, les années d’abondance lui permettent en retour de larges exportations. La moyenne des

six années qui ont précédé 1856 a donné aux exportations de grains une supériorité de près de deux millions de Irancs sur les importations, et cet excédant a dépassé neuf millions dans l’année 1856.

L’agriculture, prise dans l’ensemble de ses produits, présente des résultats dignes de fixer les regards, et peut-être d’exciter l’émulation des peuples mêmes qui semblent jeter à Rome une dédaigneuse pitié. Nulle part la culture n’offre de plus magnifiques aspects que dans les provinces adriatiques; partout les sociétés agricoles se multiplient, partout la plantation des mûriers, des oliviers, des arbres résineux est encouragée par des primes, comme le perfectionnement des méthodes par de nombreuses récompenses. Les plantations primées par l’État se sont élevées, pour la seule année 1856, à plus de 340,000 pieds d’arbres.

Enfin, les États de l’Église recueillent en abondance tous les produits que peut offrir la plus riche variété de l’agriculture. Non-seulement ils suffisent chez eux aux besoins d’une large consommation qui réalise à bon marché toutes les conditions du bienêtre, mais ils envoient au dehors les grains, les fruits, le riz, les vins, le bétail, le lin, le chanvre, l’huile et la soie; et la balance des importations et des exportations agricoles penche invariablement en leur faveur.

Il en esl autrement sans doute de la balance générale du commerce , mais ce sont les denrées coloniales et les marchandises fabriquées qui font équilibre à la richesse des produits du sol. D’ailleurs, le mouvement général des importations et des exportations réunies a plus que doublé depuis vingt ans. Cette progression ascendante est toujours , dans quelque sens qu’elle se développe, un signe certain d’activité et de richesse.

Ce progrès est attesté par l’accroissement du revenu des douanes et de tous les produits indirects qui se sont élevés, dans leur ensemble, de plus de moitié en moins de dix ans.

La situation politique et territoriale des États de l’Église en fait surtout un pays d’agriculture comme un centre de sciences et d’arts. La répartition de la population justifie cette double tendance. Le nombre de ceux qui se vouent aux professions libérales y est plus considérable qu’ailleurs; celui des propriétaires dépasse 200,000, et représente avec leurs familles au moins un million d’âmes, c’est-à-dire le tiers de la population totale. On peut trouver trop de vastes fermes dans la campagne romaine, trop de petites cultures dans le bassin adriatique. Mais l’étendue moyenne de la propriété se présente dans les conditions les plus favorables ; elle tient le mi-

lieu entre la concentration absorbante de l’Angleterre et l’extrême division de la France.

Le travail agricole laisse place à d’assez nombreuses fabriques. Toutefois le pays n’a pu devenir encore un foyer actif d’industrie. 11 n’en réalisé pas les fortunes rapides; il n’en subit ni les misères ni les crises. Il est timide pour les spéculations, mais il ignore l’agiotage.

Cependant la variété des produits du sol et le bon marché de la vie lui préparent sans doute aussi un grand avenir manufacturier.

Depuis plusieurs années, le mouvement s’est manifesté de toutes parts, et le gouvernement l’a puissamment secondé. Des primes ont été affectées à l’industrie, on lui a décerné des récompenses; des expositions générales sont venues stimuler son ardeur. Le Saint-Père s’est plu à relever ces solennités par sa présence. De grands ateliers se sont élevés dans Rome, et la production de la soie comme le nombre et la renommée des filatures se sont rapidement accrus dans les Marches et dans les Légations.

La marine marchande a reçu aussi des encourarnents; la construction de ses navires et l’organisation de son personnel ont fixé toute la sollicitude du gouvernement. En vingt ans, son tonnage et le nombre de ses marins ont doublé.

L’arrivage et la sortie des navires étrangers, soit à voiles, soit à vapeur, se sont aussi notablement accrus d’année en année ; de 1 855 à 1 856, l’augmentation a dépassé un quart,

Le mouvement commercial est appelé à grandir encore dans des temps plus calmes qui permettront à la protection du pouvoir d’agir avec plus de liberté; mais, dès à présent, ces aperçus rapides suffisent pour faire apprécier à leur juste valeur les doléances sur la misère des peuples et l’inertie du gouvernement romain.

Le peuple romain n’a donc rien à envier aux autres peuples pour les conditions matérielles de bonheur que peut départir la Providence.

11 a un beau ciel, un territoire généralement riche, des produits variés.

Toutes les nécessités de l’existence lui sont faciles; le pain, le vin, les étoffes populaires ne sont nulle part à plus bas prix; la viande est moins chère que dans aucune capitale du monde, et, malgré la frugalité des habitudes, la consommation de chaque habitant est proportionnellement plus considérable à Rome qu’à Paris. Nulle part la vie n’impose moins de besoins, ne trouve plus de ressources.

Les tempéraments sont robustes,' les familles nombreuses ; la fécondité des mariages dépasse la moyenne des nations les plus riches et les plus civilisées.

Aussi, la population augmente sans cesse; et, malgré le nombre des célibats ecclésiastiques nécessairement plus considérable dans un pays qui est à la fois la pépinière du sacerdoce et la métropole de tous les ordres religieux, elle s’est accrue notamment pendant les dernières années dans des proportions doubles de celle de la France.

De 1833 à 1853, la population de la France ne s’est élevée que de 7 pour 100, et celle des États de l’Église présente une augmentation de 14 pour 100.

Cette population fut longtemps presque exempte de charges publiques; il n’y a pas encore un siècle que les trésors de l’Europe, affluant de toutes parts, suffisaient non-seulement à la majesté de l’Église, mais encore au gouvernement de l’État.

Les temps nouveaux ont tari la principale source des revenus, en faisant disparaître les annates et l’investiture des bénéfices. Puis sont venus les soulèvements et les invasions, qui n’ont pas moins coûté à la richesse qu’à la paix des États de l’Église. Le traité de Tolentino a imposé ses rançons; les guerres

qui ont suivi ont accumulé les sacrifices; chaque secousse des révolutions européennes a eu son contre-coup à Rome. L’anarchie sait bien que la religion est le premier appui de l’autorité qu’elle veut briser, et elle poursuit sans cesse, dans le trône de Saint-Pierre, sa plus saisissante et sa plus vitale unité.

Ce pouvoir paternel et désarmé offre d’ailleurs plus de prise aux attaques révolutionnaires, et leurs débordements, contenus ailleurs par de grandes couronnes ou d’énergiques pouvoirs, ont toujours envahi de préférence les États de l’Église.

Sans parler des temps si agités de notre première république et de notre premier empire, dont les invasions successives n’ont guère laissé à Rome que de courtes trêves, cette génération se souvient des insurrections de 1831 et de tout ce qu’elles ont coûté.

Nous assistions encore hier aux attentats de 1848; nous avons vu de près ces saturnales révolutionnaires, toujours aussi ruineuses qu’impuissantes.

C’est le fardeau créé par tous ces bouleversements, dont le dehors a toujours donné le signal, qui pèse aujourd’hui sur le peuple romain. 11 n’avait autrefois nul besoin d’armée permanente pour maintenir une tranquillité que nul ne menaçait; il payait à peine quelques impôts sur les consommations et les mar-

chés. La création des taxes et Paecroissement de la dette sont allés en s’aggravant à chaque perturbation politique, et plus de la moitié de la dette actuelle appartient aux règnes de Grégoire XVI et de Pie IX. 1831, et surtout 1848, ont entraîné les emprunts les plus importants et les plus onéreux. 11 a fallu près de deux cents millions pour payer les frais des révolutions, et le retrait de leur papier-monnaie, a exigé à lui seul plus de quarante millions.

Aujourd’hui, malgré tant de calamités, qu’on ne peut certes imputer aux Papes qui n’en ont été que les victimes et les réparateurs, le budget ne s’élève pas à soixante-quinze millions.

Les intérêts de la dette publique, fruit des révolutions passées, et l’entretien de l’armée, sauvegarde contre les révolutions futures, en absorbent plus des deux cinquièmes. Les services de l’administration, de la justice, du commerce, des travaux publics, l’instruction à tous les degrés , l’entretien si généreux des monuments de la foi et des arts, s’élèvent à peine à quarante millions de francs pour une population de 3,200,000 habitants.

Aucun gouvernement n’administre à si bon marché , surtout avec de telles conditions d’universalité et de munificence.

Les frais de perception sont modérés et n’at-

teignent pas le taux de 14 pour 100, que l’accroissement des recettes tend à atténuer chaque jour.

On a pourtant prétendu que ce taux dépassait 30 pour 1 00. Mais, pour arriver à de tels résultats, il faudrait donner à l’acquisition des tabacs et au payement des lots gagnants le titre de frais de perception, comme si l’État pouvait revendre les tabacs sans les acheter, ou gagner toujours à la loterie sans jamais y rien perdre.

On a reproché la loterie à Rome ; elle n’y subsiste que parce qu’elle a été maintenue dans toute l’Italie. Benoit XIII l’avait abolie, mais la persistance des autres États italiens à rendre le bienfait stérile en refusant de l’imiter, a forcé ses successeurs à la rétablir, et Pie IX n’attend que la liquidation des charges révolutionnaires pour reprendre et couronner l’œuvre de l’un de ses plus dignes prédécesseurs.

Déjà, au reste, les améliorations réalisées dans le régime financier des États de l’Église pendant ces dernières années ont obtenu une approbation générale.

L’impôt, autrefois affermé, a été remis à la perception directe de l’État. Les contribuables y ont

gagné des ménagements, et le trésor, des ressources. De nouveaux contrats pour la régie des tabacs ont concouru à doubler en huit ans le bénéfice de l’État; des économies ont été faites; un remaniement intelligent du tarif des douanes a abaissé les droits et relevé les produits. Enfin, le déficit légué par la révolution de 1848 s’est affaibli d’année en année, et a fini par disparaître entièrement. Le budget de 1859 était réglé en équilibre, et même avec la prévision d’un million d’excédant, que notre guerre d’Italie s’est chargée de détruire.

On sait que 3,000,000 de francs suffisent pour rétribuer la liste civile, les cardinaux, les congrégations ecclésiastiques, l’entretien des basiliques, des galeries et des inusées, tout le corps diplomatique à l’étranger, et jusqu’à la garde du Saint-Père luimême. La dépense de sa maison, qui y est comprise, ne s’élève pas à 1 00,000 francs, et sa dépense personnelle n’absorbe pas le quart de cette somme. La frugale simplicité de sa vie , toute de sacrifices , excite autant d’admiration que la douce majesté de sa personne appelle de confiance et inspire de respect.

On peut juger combien l’impôt serait léger avec un tel gouvernement, sans les fléaux rongeurs de la dette publique et de l’armée permanente

que lui ont attirés les excitations anarchiques du dehors.

Et, malgré ces charges nouvelles, le peuple romain ne paye à l’impôt annuel que 23 francs par tête : ce n’est pas la moitié de ce qu’il coûte en France.

Aussi, l’impôt personnel, l’impôt mobilier, l’impôt des portes et fenêtres n’existent pas; celui des patentes, établi récemment, n’atteint pas, proportion gardée des populations, le quart de celui de la France

Les droits de mutation sont lourds en France, où les ventes payent plus de G pour 100; ils s’élèvent, pour certaines successions, jusqu'au dixième, et réalisent ainsi une partie des vues du socialisme en faisant véritablement le fisc cohéritier.

Rome n’a pas envié ce système à la France. Les ventes y payent 2 pour 100; les échanges, 1 seulement. Les successions de frère et sœur ne sont taxées qu’à 2 pour 100, au lieu de 7 qu’on leur demande chez nous. L’esprit de famille, qui fait la vie des institutions de Rome, a pénétré jusque dans les lois fiscales.

Mais, ce qui est plus remarquable encore, les successions directes sont entièrement exemptes de taxes. Le fils ne paye rien pour hériter de son père; l’État n’impose pas son deuil. Il est censé n’avoir fait avec

l’auteur de ses jours qu’une seule et même personne; la possession est réputée continuer, plutôt que changer de main. C’est encore l’antique sagesse du vieux droit romain, avec sa fiction des héritiers siens et sa puissante unité de tribu , consacrée et relevée par les saintes intimités de la famille chrétienne.

Cet esprit de famille est, pour la moralité des peuples, un précieux et durable appui.

La moralité du peuple romain a été vivement attaquée par les adversaires de Rome; il importerait tant de rendre méprisable une nation qui vit sous les lois directes de l’Église et sous le pouvoir immédiat de la papauté!

Mais ces accusations portent en elles un caractère évident d’exagération et d’injustice.

Sans doute le peuple romain a ses défauts comme chaque peuple a les siens; il en tient plusieurs de sa situation et de son histoire.

Toutefois il possède de grandes qualités; il est sobre, patient, intelligent. On retrouve en lui toute la pénétration italienne, et il a gardé quelque chose de la gravité de ses ancêtres.

Le peuple romain est religieux, sa foi est vive et

sincère; elle n’est pas toujours conséquente, mais la fragilité n’est pas l’hypocrisie; la religion n’empêche pas toutes les chutes, mais elle aide puissamment à les prévenir ou à les réparer.

Son ascendant se fait sentir dans les lieux d’expiation et y pénètre quelquefois les âmes les plus endurcies. Un clergé nombreux et de pieuses associations se consacrent à la moralisation des détenus avec une émulation touchante. Aussi les amendements sont -ils plus nombreux et les récidives plus rares qu’ailleurs. C’est surtout sous le sceptre de l’Église que la miséricorde ne peut se séparer de la justice. L’initiative de toutes les grandes œuvres de réparation devait venir de ses Pontifes; c’est à Clément XI qu’est dû le premier pénitencier, et celui de Léon XII est cité encore comme un modèle.

Cet esprit de charité n’a pas, comme on l’a prétendu, multiplié les délits.

Dans un pays dont les guerres civiles et les luttes individuelles remplissent toute l’histoire, sous un gouvernement que son caractère incline à l’indulgence, les crimes, nombreux encore, sont entrés dans une période décroissante. Le nombre des détenus a diminué en cinq ans d’un cinquième, et la réforme du Code pénal, qui est sur le point

d’être promulguée, ne peut que seconder cette tendance, en écartant beaucoup de délits minimes, et en fortifiant l’intimidation pour les autres par l’activité de la répression. Ailleurs, les attentats contre la propriété sont généralement plus nombreux que ceux contre les personnes; c’est le contraire qui arrive à Rome. Toutefois, les crimes d’infanticide et d’avortement sont rares. La cour criminelle de Rome n’en a eu qu’un seul à juger depuis dixhuit mois , et on ne peut s’empêcher de faire un triste retour sur les annales de notre justice criminelle, affligée encore par de récents scandales. Que serait-ce si on reportait ses regards sur Londres, qui compte chaque année les poursuites d’infanticide par centaines, sans parler des faits, bien plus nombreux encore, qui échappent publiquement à la loi ?

La proportion moindre de ces deux crimes aussi lâches qu’odieux constate un progrès que l’humanité doit encore à la religion.

Les ardeurs du climat et l’affluence des étrangers riches et oisifs rendent la pente du vice glissante, et cependant le mal n’a pas pris l’accroissement que tout faisait redouter.

Il y a des faiblesses sans doute; le mariage, favorisé par l’ascendant du clergé, en rachète beaucoup,

la charité secourt les autres avec un admirable empressement. Ce fut Innocent III qui fonda au treisième siècle le premier hospice d’enfants trouvés en Europe, quatre cents ans avant que l’apostolat de saint Vincent de Paul eût élevé celui de Paris. On ne se borne pas à y recueillir les enfants exposés, on se préoccupe de leur avenir; on prépare aux jeunes gens des professions, et aux filles des établissements favorisés par de modestes dots.

La charité s’étend, avec une générosité touchante, aux mères elles-mêmes. Elle a créé un hospice, où une fille séduite peut cacher sa honte sans livrer son nom. On ne lui demande ni sa famille ni son origine; un voile indulgent et inviolable repose sur sa personne comme sur son malheur. Elle peut sortir repentante de sa faute devant Dieu, qui la connaît seul, et préservée devant les hommes, dont elle pourra encore mériter l’estime, sans que la tache d'une première chute la condamne à rougir et à retomber toujours.

C’est ainsi que les législations vraiment chrétiennes savent allier la miséricorde et la sagesse; elles ne s’inquiètent pas si leur compassion laissera trop d’enfants naturels à la charge de l’État; elles aiment mieux relever le malheur et prévenir le désordre.

Et cependant, malgré tant de causes qui multiplient les naissances d’enfants naturels et assurent leur conservation , leur nombre est relativement moindre dans les États de l’Église qu’en France.

Le respect de la pudeur publique aide aussi à maintenir les mœurs. D’ignobles aspects ne souillent pas la cité, et si le gouvernement ne peut empêcher absolument le vice, il ne lui permet du moins ni de blesser les regards de l’innocence ni de provoquer la faiblesse.

Nous ne savons si ces soins vigilants donnés à la conservation des mœurs n’appelleront pas le superbe et dédaigneux sourire de quelques esprits forts ; en tout cas, les bénédictions des familles dédommageront le pouvoir.

On admirera bien plus ces efforts de Rome chré- v tienne, quand on se souviendra de toutes les fanges impures qui avaient fait de la Rome des Césars la honte et le scandale de l’univers.

Car il ne faut pas s’y tromper : à travers le changement des temps et des races, les traditions des vices gardent leur pente fatale. C’est ainsi que le Romain conserve encore quelque chose de l’orgueil de ses ancêtres ; il semble qu’il se souvienne du temps où Rome commandait sans travailler, où les fertiles greniers du monde se disputaient l’honneur de nourrir sa superbe

oisiveté. Et pourtant sa fierté ne l’empêche pas de tendre la main comme ses pères; les habitudes de patronage et de clientèle ont changé de nom et de forme avec les temps, l’esprit est resté le même.

Le client républicain attendait la sportule jetée dédaigneusement par son orgueilleux patron ; le peuple esclave et roi vendait la pourpre aux Césars et s’agenouillait devant les sesterces dorés et souvent ensanglantés de leurs largesses impériales. Cette mendicité héréditaire n’est pas éteinte sans retour; seulement elle ne menace plus au nom de la force, elle demande au nom de Dieu.

Ce nom sacré, en apaisant les faibles, a aussi attendri et transformé les puissants et les forts. Ce n’est plus l’orgueil meurtrier de l’insensibilité païenne qui entassait les esclaves par avarice et les immolait sans pitié aux précipitations de la colère et quelquefois au raffinement d’un barbare plaisir. Tout a pris dans les mêmes lieux l’aspect de la compassion et de la munificence : on donne ailleurs aux pauvres comme à Rome, mais à Rome on respecte la pauvreté.

Ce serait un inventaire sans fin que celui des immenses ressources et des prodigieuses offrandes de

la charité romaine. Une noble émulation a fondé à Rome des refuges pour toutes les misères et toutes les douleurs avec les deniers de tous les peuples. Leur variété est aussi ingénieuse qu’inépuisable. Rome ne compte pas moins de vingt hôpitaux pour les malades et de soixante institutions de bienfaisance pour tous les genres de détresse.

Il y en a pour tous les genres de maladies comme pour toutes les contrées, pour les Orientaux comme pour les peuples du Nord; pour les maux qui commencent et qu’on prévient dès l’origine, comme pour les convalescences qu’on veut raffermir. 11 y a des refuges pour ceux qui se repentent, comme des asiles pour ceux qu’on veut préserver ; des abris pour les exilés, des secours pour les pèlerins. Nulle part les soins ne sont ralentis ni les dépenses épargnées. La prévoyance s’élève toujours au niveau des besoins, le zèle les dépasse quelquefois. La journée moyenne des hôpitaux coûte à Rome plus qu’ailleurs, malgré le bon marché de la vie ; mais la mortalité y est bien moindre que dans les hospices si habilement desservis de notre capitale. Elle est d’un neuvième dans les hôpitaux de Paris, elle n’atteint pas un douzième dans ceux de Rome.

C’est que Rome possède des ressources de charité

qu’aucun autre pays n’égale. Elle a 4,500 lits affectés

aux malades, pour une population de 180,000 âmes, tandis que Paris n’en offre pas 8,000 pour une population huit fois plus forte. Londres, avec ses 2 millions d’âmes, n’en a pas 6,000.

Rome, si secourable pour les malades, n’est pas moins généreuse pour tous les autres genres d’infortunes. Elle a consacré autant de monuments à la bienfaisance que l’ancienne Rome s’était élevé de colonnes triomphales; la charité est l’âme, la force et la gloire de Rome moderne.

Cette charité spontanée est à la fois plus noble et plus efficace que la charité légale. Elle a presque triomphé du paupérisme, dont la taxe des pauvres entretient et aggrave le fléau dans la Grande-Bretagne. La statistique de 1 853 n’attribue aux États de l’Église que 37,000 pauvres et à la ville de Rome que 2,000; c’est à peine 1 sur 80 habitants. Paris en compte 1 sur 15, et la ville de Londres en renferme à elle seule huit fois plus que tous les États de l’Église ensemble.

Au reste, aucune nation ne saurait être jalouse; les fondations romaines vivent et grandissent encore au nom, avec l’or et à la gloire de toutes.

Toutefois, on ne peut contester que Rome n’y ait la plus grande part. Les munificences des Papes ont rivalisé avec le dévouement des ordres religieux et les largesses des princes. Tous ont concouru à for-

mer et à enrichit* cotte succession toujours croissante de charités, dont les monuments remontent aux premiers siècles, et dont la prévoyance embrasse les âges futurs.

Les princes romains regardent comme un de leurs plus beaux titres de gloire de soutenir les fondations de leurs ancêtres et d’en créer à leur tour.

C’est l’apanage des anciennes familles ; c’est en quelque sorte la consécration des nouvelles.

La généreuse expansion d’une vaste fortune honorablement acquise peut devenir un titre de noblesse, la charité grandement pratiquée tient lieu d’ancêtres. Les autres rois de la terre récompensent justement le dévouement courageux qui triompha de leurs ennemis; le Père des fidèles a des palmes pour ceux qui soulagent leurs frères.

Toutes les grandes aristocraties du monde aspirent à se recruter sans cesse ; une aristocratie fermée est une aristocratie perdue.

La plus puissante de toutes, l’aristocratie britannique, appelle dans son sein toutes les grandeurs nouvelles qui servent et honorent le pays, dans le gouvernement comme dans les armes, par l’éloquence comme par l’industrie. Elle se pare de leur nom, se

fortifie par leurs services, et retrouve dans une gloire saus cesse renaissante une éternelle jeunesse.

L’aristocratie romaine, la plus ancienne de touteà, qui compta tant d’illustrations dans la guerre comme dans la paix, ouvre ses rangs à tous les dévouements généreux, élève les riches qui servent les pauvres, et donne fraternellement la main à ceux qui l’ont tendue à toutes les infortunes.

Ce n’est pas assez pour Rome de donner le pain matériel à la misère; elle sait qu’il est des intérêts religieux, moraux, intellectuels, non moins inhérents à la vie des nations. Elle s’applique à les satisfaire tous avec une incomparable munificence.

C’est la terre apostolique qui devait, entre toutes, offrir par ses sanctuaires et ses retraites, ses chaires et ses bibliothèques, d’inépuisables ressources pour la foi et la piété, pour la méditation, l’étude et la prière.

Mais ce ne sont pas seulement les aspirations de la science religieuse qui trouvent à Rome les plus précieux trésors.

Elle n’a pas traité avec moins de faveur l’instruction profane.

Rome compte plus de six cents écoles primaires pour tous les rangs et tous les âges. L’instruction s’y montre aussi large que bien entendue. Indépendamment de l’éducation religieuse, elle comprend généralement des éléments d’histoire, d’arithmétique et de grammaire; on enseigne même la langue française dans un grand nombre de ces établissements : 23,000 enfants des deux sexes fréquentent les écoles, y compris celles du soir, dont l’initiative appartient encore à Rome. On peut dire que l’instruction primaire est véritablement universelle; les exceptions sont certainement moins nombreuses qu’à Paris.

La charité a étendu ce bienfait à toutes les provinces; chaque commune possède un instituteur gratuit, comme un médecin et un chirurgien gratuits. On a voulu que le peuple des campagnes n’eût rien à envier au peuple des villes pour la satisfaction des besoins de l’intelligence, comme pour celle des nécessités de la vie; et nulle part l’instruction primaire ne reçoit plus d’encouragements que dans les États de l’Église.

Mais si aucun État ne surpasse Rome pour la généreuse propagation de l’instruction primaire, aucun ne l’égale pour la diffusion de l’instruction classique. Les pays qui se disent les plus avancés la font tou- !ours payer, tandis qu’à Rome les institutions gra-

tuiles de latinité abondent. Le collège romain marche à leur tète : il enseigne à lui seul plus de mille élèves.

On retrouve cette gratuité jusque dans les campagnes les plus reculées; partout des prêtres charitables et des communautés éclairées mettent les études classiques à la portée de toutes les conditions.

La tendance générale des lois , les habitudes et les vocations de l’Église répandent partout l’enseignement de la langue de l’Église.

La même pensée ouvre à tous les rangs comme à toutes les fortunes toutes les carrières libérales, et la proportion de ceux qui s’y consacrent est plus considérable qu’ailleurs. On voit dans la statistique si remarquablement complète publiée en 1853 que le nombre de ceux qui s’occupent des sciences médicales s’élève à environ 7,000, et que 4,500 personnes sont vouées à l’étude et à la pratique des lois, sans y comprendre les magistrats.

Le désir de relever les études ecclésiastiques par l’éclat des sciences profanes imprime aussi un puissant essor à l’enseignement supérieur. L’association de la science religieuse et des lettres humaines est immémoriale , et restera indissoluble dans les annales de l’Église. Chaque jour la resserre

par un nouveau progrès. Aussi, ce petit État de 3 millions d’âmes n’entretient pas moins de 7 universités pourvues de toutes les facultés, et la fondation de quatre d’entre elles ne remonte pas à yn demi-siècle. Celle de Rome possède 50 chaires et celle de Bologne 40. Dans toutes, l’instruction est aussi haute que variée. Elles sont fréquentées par près de 1,700 élèves; le droit et la médecine en comptent chacun environ 700. C’est, relativement aux populations, deux fois plus qu’en France.

Ces détails étonneront peut-être les esprits superficiels; on s’est tant accoutumé à jurer sur la parole de ceux qui savent peu et accusent beaucoup I II était si commode de faire de Rome un triste et honteux refuge d’ignorance et de ténèbres! Il était si important de faire croire que l’Église craint la lumière!.... Et voilà qu’il est démontré qu’elle la propage au contraire et la fait rayonner chaque jour davantage.

Oui, Rome est encore, entre toutes les cités, la capitale par excellence, la métropole universelle et immortelle des sciences, des lettres et des arts, comme de la foi et de la charité.

Qu’on le demande à tous ceux qui ont visité Rome et qui sont dignes de la comprendre. Ne la

jugeons pas par ces esprits présomptueux et légers qui la traversent en courant, la quittent sans l’avoir même entrevue, et la condamnent ensuite avec les superbes dédains de l’ignorance ou les tristes dénigrements de l’envie. t

Singuliers voyageurs, qui n’ont rêvé pour Rome que les élégances du luxe et la pompe des étalages ! qui se scandalisent de ne pas voir aligner toutes les rues, au risquede détruire un temple des dieux, un palais des Césars ou une tombe de martyr, et qui, gardant rancune de leurs symétries dérangées et de leurs chimères évanouies, lancent à la ville éternelle un ridicule et pourtant retentissant anathèmel Mais si les multitudes aveugles leur servent trop souvent de dangereux écho, c’est un autre langage que Rome inspirera à tous ceux qui ont gardé le goût de la noble simplicité, le culte du vrai beau, l’amour de la durable grandeur.

On ne trouve qu’à Rome ces patriarches de la science qui partagent leur vie entre l’étude des siècles passés et la méditation du siècle futur; ces savants de tous âges profonds et modestes, si accessibles et pourtant si fidèles à.leur retraite, dont la maturité gracieuse semble nous rendre tout ensemble plus instruits et meilleurs. C’est là que se poursuivent encore ces travaux sérieux et persévérants qui fondent des mo-

numents pour les temps à venir. C’est là que les bibliothèques du Pontife, des ordres religieux et des princes de l’Église et du siècle offrent les plus riches et les plus anciens trésors de la science religieuse et profane de tous les temps , comme les galeries et les musées présentent le magnifique assemblage de tous les chefs-d’œuvre du génie et des arts. C’est là que cet admirable collège de la Propagande élève dans le même asile de jeunes adeptes demandés à toutes les parties du globe, et portant toutes les couleurs de la race humaine : institution unique dans l’histoire, où quarante idiomes divers étudient la civilisation chrétienne pour la répandre ensuite dans toutes les contrées de l’univers.

Je m’arrête. Ce gouvernement qui a réalisé pour les peuples tant de conditions de bien-être ; qui a pourvu avec tant de sollicitude à tous les besoins de la foi et de l’intelligence ; qui a prêté aux mœurs l’appui des exemples et des lois, et qui a organisé avec une munificence si éclairée et si généreuse tous les secours de la charité et tous les trésors de l’enseignement, devait-il s’attendre à trouver, chez les sujets qui en jouissent et chez les étrangers qui en profitent, l’injustice et la calomnie, au lieu du respect et de la reconnaissance?

Au reste, grâce à Dieu, ces tristes accusations n’énianent que de certains esprits plus remuants que nombreux, plus passionnés que sérieux. On trouve là, comme ailleurs, des ambitions, des rancunes et des envies ; mais je ne crains pas d’accepter pour juges de Rome la masse des peuples qui l’habitent et l’élite des étrangers qui la fréquentent.

Ce peuple, sans doute, aime à se plaindre comme tous les peuples; il porte dans son opposition les traits piquants de sa pénétration traditionnelle, et les bons mots de la statue de Pasquin rappellent souvent les vivacités de l’esprit français.

On lui dit qu’il est de bon goût de murmurer contre un pouvoir que les mots d’ordre du temps appellent la domination cléricale. On aime d’ailleurs à médire des maîtres du jour; mais, au fond, ce peuple est attaché de cœur à l’autorité comme à la personne du Pape; on le verrait bien vite si on l’en séparait. On l’a bien vu toutes les fois qu’on le lui a enlevé;.... il n’est resté dans Rome que deuil et solitude.

Les exils de Fontainebleau et de Gaëte se sont nommés, comme les règnes d’Avignon, les temps de la captivité de Babylone.

C’est le peuple qui s'en est le plus ressenti, car c’est lui qui fixa toujours la sollicitude du gouvernement. Aucune institution ne le repousse; toutes le favorisent; il jouit de l’égalité devant la loi comme devant l’impôt, et cette double et tutélaire égalité est immémoriale à Rome. La noblesse n’y possède que des honneurs, et le droit commun régnait sur tous les citoyens dans le temps même où l’Europe gémissait encore sous le poids des exclusions et des privilèges.

On ne peut trop le redire : tout à Rome est organisé pour le peuple. La vie lui est facile et peu coûteuse. S’il cherche du travail, de prévoyantes institutions lui en assurent; s’il ne peut travailler, il est certain d’être largement secouru et jamais méprisé. On ne meurt pas de faim à Rome comme en Irlande; on n’émigre pas de Rome comme d’Allemagne. Si le Romain est malade, de nombreux hospices lui sont ouverts, avec une abondance de ressources qui ne fait jamais attendre les douleurs et qui permet toujours d’attendre la pleine convalescence. S’il est forcé de plaider, il a des conseils gratuits pour ses procès, et un avocat des pauvres institué auprès de chaque tribunal. S’il a le goût de la paix, nul ne lui viendra imposer la vie des armes. S’il a une intelligence élevée, toutes les cajs

rières lui sont ouvertes. Il trouve pour tous ses enfants l’instruction gratuite à tous les degrés, et souvent, pour ses filles, des dots* qui facilitent leur mariage. Si la vocation de ses fils les appelle au sacerdoce, tous les obstacles leur sont aplanis; ils pourront parvenir, de la plus obscure naissance, aux plus hautes dignités de l’Église : la pourpre

romaine décore aujourd’hui des fils d’artisans et de

laboureurs, et un pâtre de génie pourrait retrouver encore la couronne de Sixte-Quint.

Ce peuple est paisible dans sa vie, insouciant dans ses habitudes, expansif dans ses plaisirs. Les fêtes religieuses lui en offrent de graves, qu’il sait goûter avec un empressement pieux. Les représentations profanes, dont les usages nationaux et le concours des étrangers rendent la solennité si fréquente à Rome , stimulent sans cesse la curiosité qu’il semble tenir de ses ancêtres. Le Romain de nos jours sent comme le Romain des temps antiques ; il aime aussi les gratifications et les spectacles : Panem et circenses.

Et il porte, jusque dans ses fêtes publiques, un

1 Chaque année, à Rome, il ne se distribue guère moins de mille dots, la plupart modestes, mais qui sont tout à la fois une récompense pour la bonne conduite et un encouragement pour les mariages.

mélange de lael et de gaieté où l’on retrouve quelques vestiges de la dignité du peuple-roi. Ce carnaval romain, où tous les rangs se mêlent sans se confondre, où tout se passe sans sortir de l’ordre, comme tout finit sans murmures au signal de la loi, n’a d’analogue nulle part. Ce rapprochement singulier de tant d’abandon et de tant de décence, de tant de mouvement et de tant de régularité, est pour les étrangers un sujet d’étonnement toujours nouveau.

Us ont félicité cette sage tolérance de l’Église, qui ne dédaigne pas de prêter son indulgence à ces délassements anniversaires des peuples, dont d’autres pays moins religieux, et peut-être moins libres, ont presque perdu le souvenir.

Cette époque avait été fêtée l’an dernier à Rome, comme dans le reste de l’Italie, avec plus d’épanouissement que jamais.

On entendait déjà les grondements de l’orage, et on aurait dit que les peuples voulaient jouir une fois encore, avec plus d’entraînement, de leurs plaisirs favoris, que de prétendus amis devaient peut-être interrompre pour longtemps.

Les premiers bruits de la tempête ont fait fuir les étrangers, accourus en foule, et qui avaient donné à Rome un des plus brillants hivers de ce siècle.

J’ai nommé les étrangers, c’est leur fidélité au séjour de Rome qui juge plus que tout le reste l’état de la ville et du gouvernement.

Ce ne sont pas seulement des pèlerins catholiques empressés de se retremper aux sources de la foi; c’est tout un peuple de voyageurs partis de toutes les contrées, professant tous les cultes, représentant tous les drapeaux : tous viennent à l’envi chercher le soleil , les arts, les fêtes de Rome, à l’abri d’une généreuse et tolérante hospitalité.

Chacun y professe ses opinions, y poursuit ses études, y choisit ses plaisirs au milieu de cette atmosphère de paix, de science, de goût, que rien n’égale dans le monde. Si les conférences intimes avec les savants romains réservent aux matinées les plus délicieuses émotions de l’esprit, toutes les pompes du monde éclatent dans la splendeur des soirées romaines.

Les princes sont la famille séculière du Pape, et, pendant que sa pieuse vie se partage entre l’aumône et la retraite , ce sont eux qui font en son nom , à l’Europe, les honneurs de la ville éternelle.

Ils s’acquittent de ce devoir avec une dignité affable et un gracieux empressement qui ont fixé dans leurs magnifiques palais le rendez-vous du monde civilisé.

Ces fêtes des salons romains plaisent par un caractère qui n’appartient qu’à elles; c’est un terrain neutre où toutes les nations se mêlent sans se heurter, et se rapprochent dans la paix quand elles se déchirent ailleurs par la guerre. J’ai vu, pendant les campagnes de Crimée, des Russes et des Français se serrer fraternellement la main à Rome, dans le temps même où leurs frères combattaient à Sébastopol.... Il est bien qu’il y ait toujours un lieu d’apaisement et de conciliation où les nations puissent se reposer de leur colère et préparer le retour de leur amitié.

Puis, ce mélange de l’Église et du siècle, qu’on retrouve dans les fêtes romaines, leur donne un attrait privilégié; tous deux s’y rencontrent sans s’abdiquer. L’Église y déploie toute la délicate courtoisie du monde, sans rien abandonner de la dignité qui fait sa vie, et le monde, à son tour, y prend quelque chose de la décente gravité de l’Église, sans»rien perdre de l’élégance qui fait l’éclat de ses fêtes. Tous deux gagnent à ce mutuel échange, qui ajoute encore un trait caractéristique à la grandeur de Rome.

Cette grandeur a triomphé même des préjugés anglicans. C’est l’Angleterre qui peut revendiquer la principale part dans l’hivernage romain; les plus

beaux quartiers sont presque envahis par l’aristocratie britannique.

Cette année a vu un singulier spectacle : les représentants des deux grandes couronnes protestantes de l’Europe se sont rencontrés pendant six mois à Rome, mêlés à toutes les splendeurs de la ville éternelle.

Le roi qui gouverna la Prusse s’y est trouvé à côté du prince qui régnera sur l’Angleterre.

L’un y venait chercher le repos, l’autre l’étude ; l’un rappelait le passé, l’autre présageait l’avenir. Mais ce ne sera pas moins un mémorable hommage à la grandeur de Rome et à la sagesse éclairée de son Pontife, que ce rendez-vous du petit-neveu de Frédéric II et de l’arrière-petit-neveu de Henri VIII, au pied du trône de saint Pierre.

Il semble au reste que, depuis quelques années, la visite de Rome appartienne aux plaisirs comme aux devoirs de toutes les éducations royales. L’héritier de l’empereur Nicolas, qui fit au catholicisme une si persévérante guerre, avait voulu consacrer six mois de sa jeunesse à connaître Rome. Il en avait rapporté des impressions profondes qui n’ont pas été étrangères aux adoucissements, bien Incomplets

encore, dont son avènement a fait luire l’espérance sur la catholique Pologne.

Cette coutume respectueuse et intelligente ne sera pas seulement glorieuse pour Rome, elle sera féconde pour l’Église. Ceux qui doivent gouverner de grands empires y apprendront à mépriser tous les préjugés subalternes; il ne sera plus donné à l’hostilité calculée d’égarer la conscience des rois ; ils auront connu de près cette noble et touchante majesté. Rome se sera enfin révélée sous son véritable jour, et ses enfants, soumis dans tant de contrées du monde à des sceptres dissidents, recueilleront les fruits de cette heureuse initiation. Ils donnèrent toujours l’exemple de la fidélité à leur prince, ils pourront en espérer la justice.

En tout cas, la calomnie aura fait son temps. Qui croira désormais à la fantasmagorie des servitudes romaines et des oppressions pontificales ?

Cette ville, que le monde visite et recherche sans cesse, pourrait-elle être la plus dégradée des cités ? Ce trône, qui inspire aux cultes les plus divers tant de respect et de confiance, pourrait-il n’être qu’un instrument de persécution et d’abrutissement?

Non!.... Quiconque a étudié Rome protestera

contre ces accusations insensées. Nul ne la quitte

sans émotion; on la vénère comme un temple, on

l’aime comme une autre patrie. Mieux on la connaît, plus on s’y attache, et ceux qui y sont demeurés longtemps 6ont les plus empressés d’y revenir.

Tous ont voulu voir le Pontife dont la dignité et la sagesse sont un des ornements les plus chers et une des plus précieuses forces de l’Église. Ceux qui l’ont approché peuvent seuls retracer cet ineffable mélange d’onction et de majesté qui élève les âmes et touche les cœurs par d'ineffaçables souvenirs.

Ses augustes entretiens ont frappé jusqu’aux dissidents les plus fermes ; il en a ramené plusieurs, il les a émus tous, et ceux mêmes qui n’ont pas de part à sa foi se sont glorifiés d’en demander une dans ses bénédictions.

Mais nous nous arrêtons. La personne de Pie IX prêterait trop de force à la cause de Rome; on nous accuserait de remplacer les discussions par des panégyriques, et les principes permanents par des faits accidentels.

Parlons donc du gouvernement des États de l’Église et non de son chef, des institutions qui durent et non des émotions qui passent.

Ces institutions se justifient par leur régularité comme par leurs effets.

Au sommet, les princes de l’Église délibérant sur

les grandes affaires avec tout le poids de leur expérience; un conseil d’État laïque préparant les lois, jugeant l’administration et contrôlant les ministres; une assemblée élective surveillant les finances de l’État; les communes, les provinces jouissant d’une existence active et dotées de conseils délibérants; partout, les corps comme les citoyens, les situations comme les intérêts assurés, par d’inviolables traditions, contre les entraînements du pouvoir et les improvisations de l’esprit d’aventure.

Enfin , un gouvernement fonctionnant partout avec une régularité de divisions territoriales et d’attributions administratives qui, par leur étendue comme par leur hiérarchie, représentent presque exactement celles de la France;

Tel est le tableau intérieur, telle est l’organisation générale des États de l’Église.

Mais c’est surtout par leurs effets que les institutions se jugent; un gouvernement qui a répandu tant de bienfaits et de lumières ne saurait être un mauvais gouvernement.

Il a sans doute ses défauts comme tous les gouvernements de la terre ; mais ce qui semblera étrange au premier coup d’œil et pourtant incontestable à la réflexion, c’est que les défauts qu’on lui impute sont précisément ceux qu’il n’a pas, et on serait tenté

d’ajouter qu’ils sont justement le contraire de ceux qu’il peut avoir.

Ainsi, on lui a reproché d’impitoyables rigueurs, et il pousse quelquefois l’indulgence jusqu’à l’abandon. A Dieu ne plaise que j’ose accuser la clémence I je ne saurai jamais que la bénir, mais du moins il me sera permis de plaindre cette inépuisable générosité qui ne se lasse jamais de faire des ingrats.

Pie IX avait inauguré son règne par une amnistie universelle. Ceux qu’il avait amnistiés ont renversé son pouvoir, égorgé son ministre et l’ont forcé luimême à l’exil. Son retour n’a pas seulement dédaigné la vengeance, il a presque désarmé la justice. Sa bonté n’a pas permis qu’une goutte de sang fût versée. Ceux mêmes dont la sûreté publique a commandé l’éloignement momentané n’ont eu pour revoir leur patrie qu’à renouveler des promesses bientôt toutes violées, comme la première fois. Malgré tant d’inimitiés acharnées et d’excitations incessamment entretenues du dehors, le nombre des détenus pour délits purement politiques, en comprenant à la fois les condamnés et les prévenus, ne s’élevait pas à cent au commencement de la dernière guerre.

On s’est plaint d’une police tracassière et inquisitoriale ; c’est sa mollesse et quelquefois son inertie

qu’on pourrait accuser. II faut s’étonner surtout de la longanimité avec laquelle elle a souffert les menées et les scandaleux embauchages des émissaires piémontais, s’abritant sous des protections diplomatiques pour exciter ouvertement les sujets du Pape à la révolte et ses soldats à la désertion.

On a accusé le gouvernement romain d’intolérance; et la tolérance véritable, éclairée, pratique, celle qui professe non l’insouciance pour les principes, mais la bienveillance pour les personnes, est poussée à Rome jusqu’à ses dernières limites. On en a abusé quelquefois, même dans les plus saintes basiliques, par des irrévérences qui ont contristé les fidèles et scandalisé même les indifférents^

Chacun suit librement sa croyance et exerce en paix son culte. Rome fut de tout temps le refuge des juifs, et ils la nommèrent eux-mêmes leur paradis, au moyen âge, alors que les barbaries de l’ignorance les persécutaient impitoyablement par toute l’Europe. Rome offre encore aujourd’hui un abri protecteur au peuple ennemi de sa foi. Ce peuple a dans Rome même une synagogue et un quartier où il peut forcer les propriétaires des maisons à le recevoir, et cependant il a la liberté d’en sortir pour habiter le reste de la ville. Il n’est tenu alors qu’à observer les règles générales de la police religieuse de la

cité,, dont il est atTranchi tant qu’il reste dans le faubourg qui forme son domaine. C’est un des nombreux bienfaits du cœur de Pie IX que l’abolition de plusieurs entraves, moins lourdes cependant que celles qui pesaient encore sur les juifs au commencement de ce siècle au centre des civilisations protestantes. S’il a pu rester au fond de certaines lois quelques vestiges d’ancienne sévérité, qui survivent toujours uu certain temps aux textes mêmes qu’on a détruits, on peut compter sur la bienveillante sagesse qui a fait l’œuvre, pour la compléter généreusement. Rien ne sera refusé de ce qui conciliera les droits de la liberté civile avec le respect indéfectible et vital de la foi catholique.

Les protestants peuvent aussi se louer de la politique éclairée de la cour romaine. L’Angleterre a élevé un temple aux portes de Rome. Chaque ambassade a dans son hôtel une chapelle où les nationaux et même les étrangers de sa communion vont exercer librement leur culte.

On sait que le cœur de Pie IX n’est pas moins paternel pour les enfants égarés que pour les enfants fidèles. 11 porte ses secours partout où il voit la misère, son admiration partout où il rencontre la grandeur. La même main offrait le marbre pour la statue de Washington, et étendait ses aumônes aux pro-

testants inondés de Ilollande, comme aux musulmans frappés par le tremblement de terre de Corinthe.

Pendant la guerre de Crimée, malgré les justes sympathies de Rome pour le drapeau de la France catholique, les schismatiques russes, poursuivis de toutes parts, ont pu vivre en paix sous l’égide de la neutralité romaine et à l’ombre de la chaire protectrice de Saint-Pierre.

Cet esprit de tolérance pour les autres cultes guide aussi l’administration romaine à l’égard des observances catholiques. La célébration du dimanche y est respectée avec une indulgente sagesse. On tient le milieu entre le triste laisser-aller de la France et le puritanisme pharisaïque de l’Angleterre. La poste s’ouvre quelques heures; Tes artisans occupés la semaine à leurs travaux journaliers viennent chercher leurs lettres. On permet quelques divertissements de plus qu’à Londres ; on peuple quelques tavernes de moins.

La tolérance est donc partout dans le gouvernement romain. Rome offre en liberté et en protection généreuse, à toutes les communions étrangères, un tribut que les autres souverainetés ne rendent pas toujours aux catholiques soumis à leur empire.

A l’accusation d’intolérance on a joint celle d’ignorance. On impute à Rome de redouter les lumières de l’intelligence autant que les erreurs de la foi. Et ce gouvernement, mis au ban de l’Europe comme coupable d’abrutir systématiquement les masses et d’étouffer sans relâche tous les germes de l’instruction populaire, la répand au contraire à tous les degrés et dans toutes les classes, avec une libéralité dont les nations les plus avancées en civilisation et en richesse n’ont pas porté aussi loin les exemples.

On taxait aussi ce gouvernement de prêtres d’égoïsme et d’insensibilité pour les douleurs de famille qu’il ne peut, dit-on, ni sentir, ni comprendre; et nous avons vu avec quelle délicatesse ingénieuse, je dirai presque avec quel luxe empressé, la charité a su prévoir, prévenir et soulager tous les genres de souffrance , toutes les natures d’infortune. Partout des dots pour les filles pauvres, des secours pour les mères délaissées, des asiles pour la détresse des veuves, des abris pour les orphelins abandonnés. Nulle part le mariage n’est plus encouragé, la famille plus secourue. Le pasteur s’est interdit d’en rechercher les douceurs, mais c’est pour en mieux visiter les misères. Son coeur de père les soulage et les console tout ensemble. L’esprit de charité n’éteint

pas l’esprit de famille; il le dilate, l’élève, le consacre et le perpétue.

On a reproché aussi au gouvernement romain son indulgence pour le désordre des mœurs, et nous avons vu que , grâce aux soins de sa vigilance, les débordements sont plus contenus, les fautes moins fréquentes et leurs victimes mieux secourues qu’ailleurs.

Les exemples, plus encore que les lois, viennent en aide aux mœurs ; les plus hauts sont les meilleurs : ceux-là ne manquent pas au peuple romain.

Les princes de l’Église partagent leur vie entre la piété, la charité et la science. On comptait récemment encore parmi eux le cardinal Mai, pour qui l’antiquité n’avait point de secret, et le cardinal Mezzofante, pour qui aucune langue n’avait gardé de mystère. L’un restituait au monde des manuscrits de Cicéron, l’autre eût su les faire revivre en quarante-cinq idiomes. La tombe s’est refermée sur eux depuis peu d’années, et de tels vides sont lents à se combler. Mais jamais le sacré collège ne mérita plus de respect que de nos jours. Ces cardinaux dont on accuse le faste sont loin de recevoir le traitement d’un sénateur de France ; plusieurs logent dans des monastères, et la plupart ne pourraient suffire aux exigences de leur position princière, s’ils n’entrete-

naient la dignité de la représentation solennelle par la simplicité habituelle de leur vie.

Le clergé romain se fait gloire de se conformer à de tels modèles. Les exceptions sont si rares qu’on ne comprend plus guère les tableaux tracés dans d’autres temps. La passion en avait dès lors exagéré les couleurs; ils sont en tout cas devenus de véritables anachronismes. La dignité du clergé romain ne saurait avoir de meilleur juge que le témoignage tant de fois réitéré avec éclat de notre clergé de France, à qui sa pureté et son dévouement, consacrés aussi par les jours d’épreuve, ont conquis le droit d’être appelé l’honneur du sacerdoce et l’exemple de l’Église.

La haute société romaine a sa part dans ces nobles exemples. Les détracteurs les plus systématiques lui ont rendu hommage, et cet hommage est d’autant plus sincère qu’il leur a échappé sous la forme d’une censure. Ils n’ont pas craint de reprocher aux princesses romaines cette modeste simplicité qu’ils ont osé appeler la monotone oisiveté de leur vie. Il faut les plaindre de n’avoir pas vu cette oisiveté partager ses loisirs entre le chevet des malades et l’instruetion religieuse des pau-

vres, entre le temple de Dieu et l’asile de la douleur.

Je ne sais rien de plus touchant que de voir agenouillées devantde pauvres pèlerines, qu’elles relèvent et soulagent par leurs soins maternels, ces pieuses favorites de la naissance et de la fortune, plus parées par l’humilité de leur zèle et de leur costume hospitalier que par l’éclat de leurs diamants héréditaires. Les unes fondent des associations bienfaisantes , les autres patronnent des refuges, toutes rivalisent par l’ingénieuse variété de leur dévouement. La charité est ailleurs un touchant épisode dans la vie des puissants, à Rome elle en est l’histoire.

Rigueurs, tracasseries, intolérance, ignorance, insensibilité, immoralité : autant de reproches, autant de calomnies. Il faut écrire : oubli, indulgence, tolérance, instruction, charité, sollicitude pour tous les temps et pour tous les lieux. C’est assurément une passion aussi téméraire que malheureuse qui a dicté à ses ennemis un pareil choix dans leurs accusations. Il eût été mieux de l’attaquer par ses côtés faibles, et de ne pas chercher les défauts, là où la vérité ne peut trouver que les vertus.

Mais il faut le dire avec une impartialité qui est

dans notre devoir : ces vertus mêmes peuvent avoir leur excès. Le gouvernement temporel de l’Église a les défauts de ses qualités. Il est doux, pacifique, confiant, propagateur des lumières et des bienfaits; mais la clémence n’engendre-t-elle jamais l’impunité? La tolérance ne se laisse-t-elle jamais braver? La confiance n’est-elle pas sujette à se laisser surprendre? La diffusion de l’instruction élevée ne risque-t-elle pas de surexciter la foule des ambitions dangereuses? La charité ne donne-t-elle pas quelquefois sans regarder comme sans compter, et ses largesses, parfois plus généreuses que prudentes, ne pourront-elles jamais encourager la paresse?

L’administration est circonspecte comme les habitudes du peuple et le caractère du gouvernement, mais cette réserve ne fera-t-elle jamais languir l’action et attendre les affaires ?

La justice civile, qu’on a accusée de manquer de garanties, ne les accumule-t-elle pas au point de devenir parfois compliquée, lente et coûteuse?

Et la justice criminelle, qu’on s’est complu à taxer d’inhumanité, n’a-t-elle pas, au contraire, respecté si profondément les droits de l’accusé, qu’on impute à la répression de manquer de sûreté, de promptitude et d’énergie?

Ainsi on eût pu émettre des vœux sensés; mais ce qu’on cherche, ce sont les accusations, et l’on choisit les plus aveugles.

C’est qu’on espère faire partager ces aveuglements aux multitudes, en caressant leurs préjugés, en exaltant leurs passions.

Les esprits sérieux ne peuvent céder un instant à de telles illusions sur des vices imaginaires, mais ils ne s’en font pas sur les imperfections réelles. Ils savent que les œuvres les plus parfaites des hommes ont leurs défauts, et les hommes les plus parfaits leurs faiblesses. Nos vertus mêmes, avec leur noble élan vers le ciel, ont aussi la pente fragile qui les courbe vers les infirmités de la terre.

Le pouvoir spirituel est, par son essence même, paternel et immuable. L’Église tend naturellement à porter dans l’exercice de son pouvoir temporel les caractères de son inspiration religieuse. Le prêtre oublie difficilement qu’il est le ministre d’une religion d’indulgence et d’amour; il sait que le repentir couvre toutes les fautes, et il croit aisé—

— 3fi6 —

ment au repentir; il ne refuse rien au regret, i! accorde beaucoup aux promesses, et il garde nécessairement, dans toute sa vie publique, le reflet de ces sentiments sublimes qui naissent de sa foi et inspirent sa charité.

Mais ces sentiments, admirables dans le sanctuaire, utiles même par leur élévation généreuse aux grandes déterminations de la haute politique, ne sont-ils jamais exposés à dégénérer en crédulité et en mollesse dans le courant des détails journaliers de la vie administrative ?

La surveillance des employés du pouvoir ne se relâchera-t-elle jamais? la punition de leurs fautes sera-t-elle toujours assez exemplaire? la croyance à leurs promesses d’amendement ne pourra-t-elle pas devenir trop confiante?

Cette indulgence pour les personnes ne pourrat-elle même pas énerver l’action sur les choses? La crainte de nuire à des existences faites, de provoquer des mécontentements là où on est habitué à recueillir des bénédictions, ne retardera-t-elle pas la réforme de quelques abus?

D’un autre côté, c’est le propre du gouvernement romain d’aimer la stabilité des lois et de favoriser celledes traditions etdeshabitudes; mais ce penchant, qui est naturel à sa situation et salutaire à tous les

États, quand il est contenu dans de justes bornes, peut entraîner à les dépasser quelquefois. Ne peuton craindre qu’il ne reste pas assez de place, de jour et d’action pour l’esprit d’initiative?

C’est ainsi que la mansuétude paternelle et la fixité légale, qui forment assurément deux des principaux caractères de tout bon gouvernement et qui sont les traits distinctifs de celui de l’Église, peuvent présenter leurs exagérations et leurs périls. Mais ces imperfections , qui voudrait les racheter par le sacrifice des vertus qui les produisent, ou les remplacer par des rigueurs et des instabilités inhérentes à la nature de tant d’autres gouvernements et qui pèsent si durement sur les peuples?

D’ailleurs, hâtons-nous de le dire, ces tendances sont loin d’être absolues. Si la répression est quel* quefois molle et le progrès quelquefois lent, on ne peut nier que le gouvernement ne s’applique à leur donner plus d’activité et d’énergie.

• Avant les menaces des protocoles officiels et les ambitieuses menées qui ont ravivé les espérances révolutionnaires et précédé de si près la guerre, la répression des actes de brigandages était devenue plus efficace. Les bandes, qui avaient trouvé leur principal recrutement dans les anarchistes vaincus de 1848, s’affaiblissaient peu à peu; leurs chefs

étaient pris et frappés, et chaque jour préparait leur dispersion complète et le retour de la sécurité publique.

D’un autre côté, les progrès matériels avaient pris enfin leur essor. Le chemin de fer de Civita-Vecchia venait d’unir Rome à la mer, celui de Bologne à Ancône se continuait, celui d’Ancône à Rome était concédé, celui de Naples à Rome était enfin sérieusement en cours d’exécution.

Mais comment imprimer plus d’activité aux rouages sans compromettre le jeu de la machine tout entière? Comment modifier les traits sans changer le caractère général des institutions? Plus de mouvement, pas de fièvre : ces deux mots résument la pensée.

Il n’appartient qu’au temps et à la sagesse de la réaliser. L’œuvre avance déjà ; elle s’achèvera si on l’encourage sans la contraindre.

Quels points défectueux peuvent être utilement signalés? Quelles réformes fécondes peuvent être introduites? Surtout, quelles transformations chimériques doivent être évitées ?

C’est le travail tenté par la diplomatie. Je ne lui demande pas ses secrets, je me plains au contraire

qu’elle les ait trop livrés au public; je regrette qu’elle ait changé la persuasion amicale en insistance comminatoire, et qu’elle ait ainsi appelé les utopies et les passions sur un terrain où le calme et l’expérience pouvaient seuls porter d’heureux fruits.

Mais l’opinion publique, éveillée d’abord par les protocoles, excitée depuis par les combats et les révolutions, poursuit sa tâche à côté des gouvernements et peut-être au-dessus d’eux : c’est elle qu’il faut éclairer.

D’autres ont répandu déjà de vives lumières; j’essayerai d’y joindre le tribut de quelques années d’observations, je ferai parler des souvenirs sincères et des vœux désintéressés. Je le ferai avec réserve et respect, car je me défie de moi-même et je me confie à une haute sagesse.

Que faut-il penser d’abord de ce qu’on a nommé les réformes politiques? d’un gouvernement à l’anglaise, substitué à la souveraineté du Pontife et au concours des princes de l’Église ?

Nous l’avons dit : c’est supprimer de fait les États et le gouvernement de l’Église ; c’est leur ôter leur raison d’être; c’est remplacer l’action du monde

(catholique par les caprices de quelques manifestations romaines, c’est enfin saper les fondements pour renverser l’édifice.

On ne peut rêver une chambre des pairs romaine, absorbant la papauté par une hérédité dominatrice , étroite dans sa base et nécessairement égoïste dans ses tendances. Ne trouverait-on pas des garanties à la fois plus hautes et plus sûres dans un recours plus régulier et plus fréquent aux assemblées générales du sacré Collège? Ne ferait-on pas ainsi apparaître dans tout son jour l’intervention active et salutaire de cette chambre des pairs à la fois élective et princière, de ce sénat de la catholicité dont son institution même et le souvenir des plus grandes traditions ont fait le boulevard de l’Église et le conseiller naturel de la papauté?

On ne peut conférer à l’omnipotence d’une chambre des communes romaine le droit de paralyser par un refus de concours l’action même du chef de l’Église. Mais si l’intérêt du inonde ne peut permettre à des agitations locales de troubler une fixité qui importe à Rome comme hors de Rome, ne serait-il pas opportun d’étendre les attributions de la Consulte des finances?

L’institution de cette assemblée repose sur un principe électif; on pourrait le développer avec

mesure, accroître le nombre des députés, substituer l’élection directe à la candidature.

La Consulte a rendu déjà d’importants services; toutefois, elle n’a qu’un droit purement consultatif sur le budget de l’État. Ses conseils sont presque toujours suivis dans la pratique. Ne serait-il pas sage d’ériger le fait en loi, surtout quand il s’agit de la création d’impôts nouveaux? Ne donnerait-on pas aux populations satisfaction et sécurité tout ensemble, en leur apprenant qu’aucune charge nouvelle ne peut peser sur elles sans le concours de leurs délégués?

Ainsi, la Consulte des finances recevrait un com: plément qui fortifierait son institution sans autoriser les empiétements, et assurerait les droits des populations sans altérer la souveraineté du Pape.

Le système provincial et municipal des États de l’Église, tel qu’il est réglé par l’édit de 1850, est plus sagement combiné et plus réellement libéral que celui d’autres États qui accusent Rome d’ignorance et de despotisme. La commune, la province, ont leurs assemblées élues. La magistrature municipale doit être, comme autrefois en France, choisie dans le conseil municipal. Les assemblées

provinciales et la Consulte elle-même sont représentées dans l’intervalle de leur session annuelle par des commissions permanentes. Ainsi la surveillance n’est jamais suspendue ; l’action du pouvoir électif reste toujours présente.

11 ne faudrait pas exagérer cette action jusqu’à détruire complètement les prérogatives du pouvoir central et les forces de l’unité. Ce serait démentir un des bienfaits du siècle, et rétrograder vers le passé par la résurrection d’une véritable anarchie municipale.

Mais l’élection ne pourrait-elle être utilement étendue? De graves motifs ont pu faire ajourner celle des conseils communaux ; des motifs plus graves et plus pressants encore commandent de satisfaire l’attente des populations, dès que la pression révolutionnaire pourra être écartée. N’est-il pas même permis d’espérer que ces votations réellement populaires imprimeraient une nouvelle force aux adresses déjà si expressives des municipalités romaines?

On formerait ainsi un contre-poids salutaire à des manifestations sans ordre comme sans liberté, et l’Europe , abusée peut-être par de bruyantes apparences, s’éclairerait enfin sur la vérité des vœux et des besoins des peuples.

Rome qui possède déjà toutes les conditions essen*

gitized by

»gle

tielles d’une souveraineté à la fois paternelle et pondérée, verrait tous ces éléments grandir encore sans changer de nature. Ce serait toujours le gouvernement du sacré Collège, mais avec une action plus solennelle et plus puissante; une représentation du pays délibérant sur ses finances, mais avec un contrôle plus actif et plus efficace; des assemblées électives faisant les affaires des communes et des provinces, mais avec une élection plus large et des attributions prudemment étendues.

Sans doute, le succès de ces mesures dépendrait de l’esprit qui doit présider à leur exécution. Elles peuvent servir ou nuire suivant la sagesse de la main qui doit les diriger; mais de ce côté l’expérience est faite, et on peut dire hautement qu’elle se poursuit chaque jour.

Il y a trois mois à peine, une amélioration importante vient de fortifier l’organisation du conseil d’État.

Les affaires de Rome sont si peu connues que des écrits venus d’une source élevée ont sérieusement demandé l’introduction à Rome de cette institution, qui y fonctionne utilement depuis près de dix ans, h peu près à l’instar de notre conseil d’État. A Rome comme en France, le conseil d’État se divise en sections, prépare les projets de lois, statue sur

les affaires administratives, contrôle les actes ministériels.

Toutefois, on pouvait craindre que son indépendance ne fût paralysée par l’influence du cardinal secrétaire d’État qui était appelé à le présider. Mais un décret récemment rendu par le Saint-Père, sur la demande du secrétaire d’Élat lui-même, vient de faire cesser cette anomalie en déférant la présidence à un autre cardinal, dont la haute position garantit au conseil d’État toute la liberté de son action distincte.

La situation nouvelle faite à ce corps appellera naturellement l’accroissement de son personnel et l’extension de son concours.

On voit que le gouvernement romain n’est ni sourd, ni aveugle, ni immobile : on reconnaît au contraire que la sollicitude du Saint-Père veille sans «■esse, et que ce n’est pas en vain qu’on appelle sur des réformes politiques les méditations de sa sagesse.

C’est à cette même sagesse que personne ne doit craindre de proposer des vues respectueuses sur

les réformes administratives qui peuvent améliorer et faciliter la marche des affaires.

Le caractère même de ces réformes les rend difficiles à préciser; nul ne saurait prétendre à formuler des programmes nécessairement mobiles suivant les circonstances locales ou personnelles dont l’appréciation, toujours si délicate, ne peut appartenir complètement qu’au pouvoir. Mais il est permis de jeter un coup d’œil d’ensemble sur l’esprit général qui doit présider à un tel travail.

La nature de ces réformes est facile à déterminer par celle des imperfections qu’elles sont destinées à guérir, et par le caractère même des remèdes que l'administration a déjà appliqués plusieurs fois.

L’expédition des affaires administratives est lente. On a déjà simplifié quelques formalités; de sages mesures achèveraient l’œuvre en stimulant les inerties, en redressant les abus qu’une extrême indulgence a pu laisser s’introduire dans les bureaux, surtout pour la transmission des emplois, qu’on s’est trop habitué à considérer comme des patrimoines.

On reproche à la surveillance et à la répression trop de négligence et de mollesse; il faut que la vigilance

supérieure lui [imprime plus d'activité et d’énergie. Rien n’y aiderait plus puissamment que la création, combinée avec les mœurs romaines, de cette grande et tutélaire institution du ministère public que l’antiquité a ignorée, et dont notre ancienne monarchie peut se glorifier d’avoir doté les sociétés modernes.

La mendicité et la vénalité, ces deux plaies des classes inférieures de l’Italie, rabaissent l’aspect des cités et compromettent la dignité de l’administration. On a sans doute exagéré la portée du mal, mais il faut supprimer jusqu’à des apparences qui blessent et scandalisent les étrangers.

Nul assurément ne peut proposer de détruire l’aumône dans la métropole de la charité : le soin et le respect des pauvres font l’honneur de Rome, mais ce respect ne peut aller jusqu’à une tolérance aveugle pour la paresse. Il ne faut pas que la mendicité cupide et menteuse usurpe , par ses importunités persécutrices, la place de la véritable pauvreté, et exploite à son détriment tous les sentiments de la charité publique.

De sages pontifes avaient réprimé par des règlements sévères les abus de la mendicité ; on s’est préoccupé récemment de rendre à ces règlements une force que le temps et la pente naturelle de l’in-

dulgence avaient énervée. Une persévérance ferme et éclairée dans cette voie corrigera les abus, sans altérer le caractère miséricordieux qui convient si bien au gouvernement de l’Église.

On parle souvent de la vénalité des employés de quelques administrations, et particulièrement des tributs irréguliers que les préposés subalternes des douanes prélèvent sur les voyageurs. Les Romains ne justifient pas ces abus; mais ils s’étonnent de se les entendre reprocher par des étrangers chez lesquels ils ont vu quelquefois la vénalité remonter bien plus haut.

Ces récriminations peuvent n’ètre pas sans fondement; mais que de gouvernements tomberaient dans un étrange embarras, si, portant la main sur leurs plus secrètes misères, l’Europe les forçait à étaler toutes leurs faiblesses devant le tribunal de l’opinion et l’assemblée des rois I

Un tel parallèle pourrait être tout ensemble instructif et saisissant, mais il mènerait trop loin;! personnaliserait la question et passionnerait le débat. Je défends d’ailleurs Rome et je n’accuse pas. Je ne voudrais pas blesser les nations qui vont peutêtre peser sur sa destinée, et pourtant serait-ce offenser la dignité des gouvernements que de les inviter à un retour sur eux-mêmes ?

Si chacun veut considérer tout ce qui se rencontre d’immoralité, de vénalité et d’oppression dans les basfonds et quelquefois au sommet des sociétés les plus civilisées, et opposer tant de douloureuses plaies aux imperfections de Rome, qui pourra sortir triomphant d’une telle épreuve, et, la main sur la conscience, jeter la première pierre au gouvernement de l’Église? Qui pourrait comparer les profusions de la charité romaine et les duretés de l’égoïsme qui décime l'Irlande? les infidélités de quelques agents subalternes et les scandaleux agiotages dont les hautes situations ne craignent pas de donner ailleurs le démoralisant exemple? la diffusion peut-être exagérée de l’instruction classique et l’abrutissement intellectuel et moral dans lequel on laisse croupir les populations manufacturières de l’Angleterre?

Cette comparaison ou plutôt cette compensation de faiblesses ne suffit pas à la dignité des États de l’Église ; il importe que le pouvoir y demeure irréprochable à tous les degrés. On ne doit être arrêté ni par le laisser-aller traditionnel, ni par les difficultés du remède. La force des habitudes ne peut être invincible. Une volonté résolument déclarée, énergiquement suivie, saura toujours se faire respecter. L’équitable distribution des châtiments et des récompenses y suffira. L’avancement des bons, l’impitoya-

ble révocation des coupables auront bien vite déraciné le mal. Il faudrait joindre à ces mesures salutaires une amélioration suffisante des traitements réguliers des employés. Il en est que la détresse entraîne pour ainsi dire fatalement à l’infidélité, et j) ne faut exposer personne à choisir entre la faim et le devoir.

Les finances n’en souffriront pas : ce surcroît de dépenses sera largement couvert par l’accroissement du produit des douanes, et le Trésor n’y gagnera pas moins que la moralité publique. L’administration aura relevé ses moindres agents et fait taire les plaintes les plus générales et les plus retentissantes. Elle aura donné une satisfaction à ses amis, enlevé un prétexte à ses adversaires.

Nous avons rappelé un autre reproche que ne lui font pas ses adversaires et que pourraient peutêtre lui adresser ses amis. Les premiers l’ont accusé de favoriser l’ignorance, et cette imputation est tombée devant la vérité éclatante des faits. Mais des esprits défiants ont paru craindre que l’extrême facilité et la gratuité presque illimitée de l’enseignement classique n’accrussent sans mesure cette masse inquiète et remuante de demi-savants , lourde et

périlleuse charge d’une société où ils ne trouvent pas de places assorties à leurs études et surtout à leur orgueil.

Pour arrêter ce déclassement funeste, on ne proposera pas de décourager les fortes études, dont le déclin est si visible et si regrettable ailleurs. Mais sans gêner cette gratuite effusion du savoir, la plus noble et la plus généreuse des libéralités, on cherchera un contre-poids dans le développement des entreprises agricoles et des études professionnelles. Ainsi , on ne cessera pas de faciliter l’entrée des carrières libérales, on ne paralysera pas les vocations utiles à l’Église, tous les accès resteront ouverts à la vraie piété et au vrai mérite; mais l’agriculture, la plus digne et la première industrie d’un gouvernement religieux et patriarcal , verra étendre ses travaux , perfectionner ses méthodes et accroître sa prospérité.

L’industrie, sans prétendre à devenir la force principale de Rome, prendra un nouvel essor. Cetto perspective suscite, il est vrai, quelque ombrage; on voit déjà la perte des traditions romaines et la corruption des mœurs importée par une invasion de tribus ouvrières. De telles craintes doivent appeler

la sollicitude, la sagesse peut les conjurer ; mais l’immobilité serait un anachronisme. Rien ne saurait arrêter désormais le merveilleux élan qui a supprimé les distances et confondu les nations.

Rome y a trop gagné pour s’en plaindre. Elle n’a pas vu seulement enrichir ses habitants par les trésors que le pèlerinage toujours croissant de la foi, de la science et des arts, apporte dans ses murs; elle a grandi surtout par cette multiplication prodigieuse de visites épiscopales et de missions étrangères, qui resserrent sans cesse les liens du monde catholique et assurent à la fois l’expansion et la paix de l’Église.

Les progrès de l’industrie ne serviront pas moins Rome que ceux des communications n’ont servi l’Église. Les étrangers y afflueront toujours, et ce n’est pas du côté de ceux qui travaillent que viendra le plus grand péril des mœurs. Nulle cité d’ailleurs ne possède les institutions admirables de Rome, pour encourager, soulager, moraliser le travail.

Dotée par la nature des richesses les plus variées, communiquant librement avec les deux mers par le centre de l’Italie au moyen des voies ferrées qui

s’exécutent, elle pourra par ses manufactures uti* User elle-même ses produits sans se faire tributaire des industries étrangères ; et prélever au contraire de légitimes tributs, dus à la fertilité de son sol.

Le gouvernement a su comprendre cette mission. Il n’a pas seulement encouragé les plantations, la marine marchande, les fabriques indigènes, il a créé des viaducs qui sont des monuments dignes de l’ancienne Rome et poursuivi le dessèchement des marais Pontins, que Rome antique eût envié à Rome chrétienne.

La science a retrouvé plus d’histoire en dix ans de fouilles dans les catacombes, qu’elle n’en avait conjecturé dans des siècles de recherches.

Ces fouilles se continuent aux portes de Rome, sous la direction de ces savants archéologues qui semblent avoir reçu le pouvoir divinateur de ranimer la poussière du passé et d’évoquer les morts de leur sépulcre.

En même temps qu’on creuse au profit de l’art et de la foi, on travaille toujours pour l’agriculture et pour l’industrie. Pendant que le dessèchement des marais Pontins s’achevait, celui des marais d’Ostie commençait; on entreprenait la canalisation des rizières de Ferrare qui doit rendre de vastes terrains

à la culture ; oh poursuivait les importants travaux de l’endiguement du Pô; Pesaro allait voir agrandir son port, Ancône son enceinte.

Ainsi on a réservé une large part aux Marches et aux Légations; l’avenir doit perpétuer et accroître pour elles les munificences du passé. On ne peut parcourir ces belles provinces sans retrouver à chaque pas la mémoire des Papes qui ont tracé leurs admirables routes, relevé leurs riches monuments : le port d’Ancône vénère la mémoire de Clément XII comme celle de Trajan, et leurs deux statues attestent ensemble la reconnaissance des peuples.

Il semble même que la protection des Pontifes se soit surtout étendue sur ce magnifique bassin de l’Adriatique avec une sollicitude à la fois paternelle et filiale. Us se sont souvenus des devoirs de leur couronne comme des droits de leur berceau. Benoît XIV, Clément XIV, Pie VI, Pie VII, Pie IXk sont nés sur ces bords. Ainsi, depuis un siècle, les provinces même qu’on veut enlever au Saint-Siège lui ont donné ses plus longs règnes et ses plus grands Papes ; tous les ont dotées à l’envi, et le dernier voyage de Pie IX a semé partout des dons, des promesses, des espérances, dont les germes se développaient déjà quand les ambitions piémontaises sont venues les étouffer. Il s’écoulera un long temps avant que les

bienfaits de Turin remplacent ceux de Rome, et que l’épée conquérante de la maison de Savoie rende à ces populations sacrifiées le sceptre généreux de tant de glorieux Pontifes.

C’est surtout pour favoriser la prospérité de tous leurs ports que des réformes intelligentes ont été introduites dans le tarif des douanes, le plus libéral de l’Italie et le plus favorable à la France. Un gouvernement dont la prudence contrôle longtemps les nouveautés avant de les naturaliser chez lui a cette fois devancé les conseils et donné l’exemple. L’agitation des temps qui ont absorbé ses efforts dans les nécessités de sa propre défense et l’acharnement de ses ennemis, empressés à le troubler pour l’empêcher de se rasseoir, ont pu seuls retarder ses progrès dans cette voie pacifique. On ne veut pas qu’il puisse se faire respecter et craindre, on redoute plus encore qu’il ne se fasse bénir.

C’est surtout dans les États du Pape qu’on est frappé de cette infatigable émulation d’efforts, entre la révolution qui détruit et la sagesse qui répare.

Pie VIII laissait en 1830 les finances prospères. L’insurrection de 1831 imposa à Grégoire XVI de rudes sacrifices, dont son règne fut consacré à effa-

cer les traces. La prospérité renaissait à l’avénemenl de Pie IX, quand les jours de 1848 vinrent tout bouleverser et condamner son retour à relever de nouvelles ruines.

Et quand après dix ans l’équilibre était enfin reconquis, quand le budget de 1859 présentait un excédant de recettes, la guerre d’Italie et l’insurrection bolonaise déchaînée par elle sont venues anéantir encore le prix de tant d’efforts.

C’est la troisième lois en trente ans que l’Europe aura laissé les révolutions attenter à la paix des Étals de l’Eglise et désorganiser leurs finances, trois fois rétablies par la sagesse des Papes.

Mais le jour où l’entente des bons esprits et la protection assurée aux masses contre les minorités ennemies auront ramené le calme, toutes les situations seront dégagées, l’administration saura reprendre son œuvre et la poursuivre avec courage.

Le retour de la paix améliorera les finances en élevant les produits; la simplification de quelques rouages assurera des économies; enfin le Trésor ne pourra que gagner aux progrès de la surveillance et de la comptabilité financière.

Cette comptabilité a déjà reçu des perfectionnements marqués. La Consulte des finances remplit

avec autant de dévouement que de lumières les fonces

lions de cour des comptes; son action pourrait être facilitée et vivifiée par une création d’inspecteurs généraux. Leur investigation s’étendrait à la fois sur toutes les administrations qui dépendent de l’État, et sur les grands établissements d’utilité et de charité publiques, dont la gestion est demeurée à peu près indépendante.

Il faut se garder sans doute d’absorber dans une centralisation impolitique des institutions respectables, dont l’existence doit rester distincte; on violerait le respect dû aux libéralités passées, on tarirait la source des libéralités futures. Mais la réforme des abus assure d’autant mieux les destinations véritables de la charité et le but primitif des fondateurs.

On ne fera d’ailleurs qu’appliquer le principe général du gouvernement romain. Rien n’est soustrait à l’empire de la loi; l’égalité devant elle est l’âme de toutes ses institutions. Le prince est soumis aux mêmes taxes que l’artisan; chacun paye en proportion de sa fortune, sans surcharge ni privilège. Les majorais sont soumis à l’impôt foncier comme les biens libres. Les domaines des ecclésiastiques n’en sont pas plus exempts que ceux des séculiers.

C’est ainsi qu’à l’ombre d’une vigilante sollicitude,

l’administration comme les finances peuvent offrir un champ utile aux réformes. Nous avons rendu justice aux efforts qui en ont accompli plusieurs et préparé d’autres. C’est pour concourir à cette intention généreuse que nous avons essayé d’en signaler quelques-unes. D’autres pourront voir et préciser mieux. Nous avons fait ce que pouvaient permettre sur ces points délicats la brièveté du temps et l’impérieuse rapidité des événements.

Toutefois, nous devons entrer encore dans quelques détails sur les réformes qui peuvent intéresser l’administration de la justice. Elle a servi de texte à de nombreuses attaques, et nous avons pu l’étudier de près. Nous avons traité les questions législatives, il est juste de donner une place aux questions judiciaires; les unes sont inséparables des autres. Si la législation est la vie des sociétés, l’administration de la justice est la vie des lois.

L’organisation de la procédure et des juridictions à Rome a été profondément méditée. Elle est fixée par l’édit du 10 novembre 1834, qui en a précisé et développé toutes les règles. Ce code offre de nombreuses analogies avec le nôtre, qui a lui-même

emprunté beaucoup au droit canon, dont les principes sont devenus la base de presque toutes les procédures européennes.

Aussi, dans celles de Rome en particulier, toutes les mesures propres à éclairer la justice et à exclure toute chance de surprise ont été multipliées avec une ombrageuse prévoyance.

Cette appréhension constante des erreurs de la fragilité humaine est le caractère dominant des institutions judiciaires de Rome. C’est la conséquence nécessaire de l’esprit général de circonspection qui tient à l’essence du gouvernement. Un pouvoir, organe suprême de la vérité dans les principes spirituels, voudrait la certitude dans les affaires temporelles ; aussi voit-on que le mot seul de chose jugée l’inquiète et l'effraye. Il n’a pu méconnaître la nécessité sociale de cette fictive et suprême vérité d< s choses humaines ; mais, en s’inclinant à regret devant elle, il a voulu du moins l’environner des plus minutieuses et des plus jalouses garanties. II ne peut s’habituer à l’idée qu’un jugement définitif pourrait être encore erroné, et qu’à la survenance de nouvelles pièces ou de nouveaux moyens il faudrait répondre par ces mots redoutables : « Il est trop tard.» Quoil dit-on, la vérité brillerait d’un tardif mais évident éclat, et la justice serait forcée de se

récuser pour ne la plus voir I Cette seule possibilité heurte toutes les maximes religieuses et inorales du gouvernement, et le législateur a tout fait pour l’éviter.

Ses efforts ont produit de bons et de mauvais effets ; on a pu juger la sagesse du scrupule et le danger de son excès.

Aucun pays n’a mieux assuré la maturité des décisions judiciaires. Le célèbre tribunal de la Rote, auquel l’Europe déféra volontairement autrefois tant de grands procès, a pu voir restreindre sa puissance, mais il a gardé son autorité. Le recueil de ses arrêts est demeuré le guide le plus sûr pour l’application des immortels principes du droit romain.

Mais la complication des formes et la multiplicité des recours y rendent la procédure lente et souvent coûteuse; et, bien que dans ces derniers temps la durée des procès y ait généralement diminué, on ne s’est peut-être point assez souvenu qu’une justice tardive n’est souvent qu’une demijustice.

Toutefois, cette surcharge de formalités et de délais n’est pas imposée aux procès de peu d’importance : la juridiction des juges de paix et celle des gouverneurs de province sont instituées

pour leur assurer une prompte et économique solution.

En général, l'organisation judiciaire repose sur (rois principes fondamentaux : l’institution de trois degrés de juridiction; la séparation absolue des matières civiles et des matières ecclésiastiques; enfin la prédominance de la procédure écrite sur les débats oraux.

Ces trois principes sont généralement conformes au caractère du gouvernement et aux habitudes de la nation. Mais si on ne doit pas tenter de les détruire, ne servirait-on pas le pays en les tempérant par des améliorations prudentes?

L’établissement des trois degrés de juridiction repose sur ce principe de droit canon, que la décision de la justice a besoin, pour être définitive et irréformable, de s’appuyer sur deux jugements conformes.

Ainsi, si le tribunal saisi de l’appel juge comme le premier tribunal, la cause est finie; aucun recours n’est ouvert : la justice a dit son dernier mot.

Mais si le second tribunal juge autrement que le premier, la certitude ne semble plus la même, et, quelle que soit l’inégalité hiérarchique des deux au-

torités contraires, la justice hésite encore. La dissidence des deux tribunaux laisse assez de doute à ses yeux pour autoriser le recours à une troisième juridiction.

Ce sentiment peut ne pas être partagé ailleurs; mais trop de raisons d’équité le justifient, trop de traditions respectables le consacrent à Rome, pour qu’il soit sage d’y porter atteinte.

Les tribunaux de première instance sont nombreux; on en compte un par province, vingt et un par conséquent dans l’État. C’est un peu plus que l’étendue moyenne des ressorts de nos tribunaux d’arrondissement.

Il y a trois juridictions d’appel : Bologne, Macerata et Rome.

Ainsi, une cause jugée en première instance dans le ressort de Bologne ou de Macerata est portée au tribunal d’appel de l’une ou de l’autre de ces deux villes. Si le jugement est confirmé, tout est fini; s’il est infirmé, le troisième degré de juridiction est ouvert devant le tribunal de la Rote.

Une cause .jugée en première instance dans le ressort de Rome est portée directement en appel à la Rote. Là encore, si le premier jugement est confirmé, tout est terminé; s’il ne l’est pas, on recourt en troisième degré à une autre section du même tribunal.

On voit que ce tribunal tient une grande place dans l'administration de la justice romaine. La procédure qui y est suivie appelle donc un examen spécial.

Après un échange de mémoires imprimés et réciproquement communiqués, il intervient une décision du tribunal. Mais elle peut, suivant les circonstances , être attaquée devant la section même qui l’a rendue; et, si la décision nouvelle n’est pas conforme à la première, on peut recourir à une troisième, toujours devant la même section, en sorte qu’il faut en certains cas trois jugements pour remplir un seul degré de juridiction.

On comprend tout ce que de pareilles évolutions de procédure entraînent de temps et de frais. Les premières décisions ne sont, à proprement parler, que des préavis, et il paraîtrait plus conforme à la dignité même des juges, autant qu’à la prompte administration de la justice, qu’il n’y eût à chaque degré de juridiction qu’un seul jugement sur le fond du procès.

Que l’instruction qui précède soit, s’il le faut, plus complète encore; mais que le jugement, une fois intervenu, reste définitif pour le tribunal qui l’a rendu, et qu’on n’expose ni les magistrats à se déjuger, ni les parties à attendre indéfiniment!

Un seul jugement par degré de juridiction, deux degrés en cas de concordance, trois en cas de dissidence; rieri de plus, rien de moins. Ainsi, la troisième décision ferait toujours loi, quand même elle ne serait pleinement conforme à aucune des deux premières. Il ne resterait plus que le pourvoi extraordinaire permis à Rome comme chez nous contre les arrêts souverains devant le tribunal de la Signature, qui représente notre Cour de cassation. Aucun autre recours sous aucun prétexte, même l’appel direct à la justice du prince, ne pourrait être admis contre la chose jugée. La sagesse de Pie IX est allée au reste par les faits au-devant de l’inviolabilité du principe. Nul souverain ne s’est plus honoré par le respect de la justice ; la loi est loi pour lui comme pour scs moindres sujets.

Nous avons esquissé les moyens qui pourraient accélérer et faciliter l’expédition des procès, sans porter atteinte au principe fondamental des trois juridictions.

La règle générale de la distinction des compétences ne doit pas être examinée avec moins de réserve. On peut trouver cependant le nombre des juridictions spéciales trop considérable; il a été restreint

depuis quelques années et pourrait l’ètre encore. Mais il ne faudrait pas toucher à la division des tribunaux administratifs et des tribunaux judiciaires, et surtout à la séparation absolue de la juridiction ecclésiastique et de la juridiction civile. Celle-ci est la conséquence nécessaire de la distinction des pouvoirs, alors même qu’ils sont au sommet réunis dans la même main. Elle découle d’ailleurs delà nature même des questions religieuses, qui ne peuvent être convenablement résolues que par des juges investis du caractère sacerdotal et de la mission apostolique.

Ainsi, toutes les matières religieuses par leur nature sont dévolues aux tribunaux ecclésiastiques. Il est même rationnel dans les États de l’Église que les personnes ecclésiastiques soient jugées par les tribunaux ecclésiastiques.

De graves raisons l’exigent pour les causes criminelles. Ce droit d’être jugé par ses pairs ou par ses supérieurs en matière criminelle a été pratiqué en bien des temps et des lieux divers, et chez nous les grands dignitaires de l’État sont soumis à des juridictions spéciales , comme l’armée à ses conseils de guerre.

Cette règle est encore plus impérieuse à Rome. Le caractère des personnes, la double nécessité d’as-

surer la justice et d’éviter le scandale, font comprendre aisément l’institution des formes ét des juridictions appropriées à de telles causes.

L’attribution des procès civils des ecclésiastiques ne présente pas à beaucoup près une importance aussi décisive. Ils sont aujourd’hui soumis aux tribunaux civils de droit commun dans presque tous les États de l’Europe. Le souverain pontife y a consenti dans de nombreux traités et même dans le concordat conclu avec l’Autriche, que personne n’accusera d’avoir méconnu les droits de l’Église. Cependant on ne peut se dissimuler la gravité d’une innovation qui tendrait à altérer dans les États de l’Église la plénitude des immunités ecclésiastiques.

D’ailleurs, l’inconvénient de la double juridiction civile suivant la qualité des personnes est notablement affaibli à Rome par l’institution du tribunal de la Rote. Ce trihunal, qui est en définitive le juge souverain de toutes les causes civiles, connaît également de celles qui concernent, soit les ecclésiastiques, soit les séculiers.

Les majières religieuses ne lui sont jamais soumises ; il est civil par sa compétence, bien qu’ecclésiastique par sa composition.

Son institution porte d’ailleurs un caractère éminemment universel. De grandes villes d’Italie

comme Bologne, Florence et les plus puissantes nations de la chrétienté, y sont représentées par des auditeurs choisis par elles et tirés de leur sein. Ce sont des ecclésiastiques, mais la nomination appartient aux puissances séculières. C’est un reflet de l’antique autorité de ce tribunal, auquel la confiance de tous les peuples déférait souvent la décision de leurs plus graves différends. Aujourd’hui même que les causes à juger sont devenues exclusivement romaines, ce concours européen au jugement est encore un vivant hommage au caractère du gouvernement des États de l’Église. 11 fait sentir que le monde intervient à Rome et dans les affaires de Rome, parce que Rome est sa capitale, parce qu’il l’a affranchie, enrichie, défendue; parce qu’il y est toujours intervenu , et parce qu’il y interviendra toujours tant qu’il demeurera catholique et que Rome restera Rome. 11 importe que la France , l’Autriche et l’Espagne continuent à y juger par leurs auditeurs, comme la papauté, dans ses plus grands jours, les appela plus d’une fois à gouverner, par des légats de leur nation, les plus importantes provinces de l’Église.

Ce serait donc pour l’Europe une abdication de son droit, autant qu’une atteinte à la vraie dignité du souverain pontife, que d’ébranler le principe

d’une institution si renommée par la grandeur de sou origine et Fa sagesse de ses décisions.

Loin d’enlever aux auditeurs de Rote leur caractère ecclésiastique, je voudrais le voir fortifier par de plus solennelles garanties. On n’exige d'eux aujourd’hui que l’initiation aux ordres mineurs; ils peuvent ne pas appartenir à l’Église et la quitter pour le monde et le mariage. Cette mobilité, qui put convenir à d’autres temps, n’est pas en rapport avec les mœurs du nôtre; aussi, quoiqu’elle n’ait pas cessé d’être possible en droit, elle tend chaque jour à devenir plus rare en fait.

L’institution ne gagnerait-elle pas à voir le fait habituel transformé en principe légal? Exiger des auditeurs de Rote la prêtrise ou au moins les ordres majeurs, qui lient irrévocablement à l’Église, ce serait les élever devant leurs justiciables et devant ceux qui leur confèrent le droit de juger, devant les couronnes comme devant les peuples.

Cette règle, qui unit plus étroitement les ecclésiastiques à l’Église, est une des pensées favorites de Pie IX; aucun de ses prédécesseurs ne l’a plus souvent appliquée, surtout aux plus grandes situations.

De graves esprits voudraient la voir étendre en principe à toute la prélature; elle ÿ puiserait une autorité plus haute, et partant une nouvelle force.

La prélature compte dans son sein des hommes distingués et rend de véritables services. Toutefois, les faits ont altéré la pensée primitive d’une organisation due à Alexandre VII. Ce pontife avait voulu encourager, par l’institution de la prélature, la vocation ecclésiastique au sein des grandes familles; il croyait rehausser encore la dignité de l’Église. L’éclat de la naissance n’est assurément ni le seul ni le plus important; mais quand il vient décorer la piété et le savoir, il semble ajouter le mérite du désintéressement et du sacrifice à la dignité du sacerdoce.

Pour se conformer aux vues d’Alexandre VII, on avait même assigné dans presque toutes les maisons princières des fonds pour l’entretien d’une prélature; mais les habitudes ont changé. Peu de familles illustres ont offert leurs fils à l’Église, et aujourd’hui les prélatures de la plupart des grandes maisons sont vacantes, et les bénéfices stériles. Je ne me plains pas de voir les vocations devenues plus rares, puisqu’elles sont plus sérieuses; mais il faut accepter la conséquence des faits, et tenir compte des opinions, qui ne se contentent plus des en-

gagements révocables et des obligations trop faciles.

Des prélats appartenant complètement à l’Église ajouteraient à la considération de la prélature : les peuples s’habituent à voir le caractère dans le costume, à exiger de tous ceux qui le portent la rigoureuse gravité qui semble ne devoir être imposée qu’au sacerdoce.

Quand les vocations seront garanties par un lien indissoluble, quand les prélats seront tous des prêtres, dont le souverain pontife récompensera les mérites et les services par un titre d’honneur et une mission de confiance, les faux prétextes auront disparu , et l’Église sera d’autant plus respectée qu’elle n’aura à répondre que d’elle.

Je sais bien que de tels vœux ne se peuvent concilier avec la pensée de quelques hommes importants, qui voient dans la prélature permise aux ordres mineurs un moyen d’introduire les laïques dans le gouvernement, en leur laissant la liberté de rentrer dans le monde et en exigeant d’eux le costume de l’Église. Cette pensée est développée avec un rare talent dans le Mémorandum, de M. de Rayneval, dont je me suis plu déjà à honorer la sagesse et le courage.

— ton

il m’en coûte assurément de me trouver sur ce point délicat en opposition avec un homme d’État auquel m’unirent tant de sympathies et dont la mémoire me sera toujours chère. Mais nos temps ne peuvent s’accoutumer à cette position incertaine de fonctionnaires laïques par leur liberté , ecclésiastiques par leur habit, et ne représentant en définitive ni le siècle ni l’Église.

On sait avec quelle injustice calculée cette position a été exploitée pour fausser les questions, dénaturer les faits et égarer l’opinion publique.

Que les représentants de l’Église, dans le gouvernement des États de l’Église, appartiennent complètement à l’Église! Si cette exigence laissait trop de vides parmi les prélats romains, qu’on y pourvoie en décorant de la prélature des prêtres éminents venus des pays étrangers; ou, pour mieux dire, puisque nul catholique n’est étranger à Rome, que la prélature se recrute dans les diverses nations catholiques, comme le cardinalat, dont elle est la pépinière !

Qu’il y ait à Rome des prélats comme des cardinaux de toutes les nations; que Rome devienne ainsi, de plus en plus, le foyer de toutes les lumières et le centre de toutes les hautes études de l’Église; que son autorité s'affermisse par la généralité même d’un tel concours; que l’obéissance à ses décrets soit

trouvée plus facile, parce que chacun comptera des compatriotes parmi ceux qui les préparent; que l’universalité de Rome se fortifie et que l’unité catholique se resserre : c’est l’inspiration de tous les temps, le caractère particulier du nôtre; c’est le but vers lequel Pie IX a tendu sans cesse de tous les élans de son âme, de toute la force de son pouvoir.

Quant aux laïques romains, personne moins que moi ne cherche à les exclure d’une part légitime dans l’administration; ils peuvent mêler plus d’initiative aux habitudes de prudence et de mansuétude qui doivent rester l’âme du gouvernement de l’Église, mais ce n’est pas par une porte dérobée qu’ils doivent entrer. Les laïques ne se considèrent nullement comme représentés par les prélats qui semblent avoir quitté le monde sans appartenir encore définitivement à l’Église. Mieux vaudrait pour les fonctions importantes une prélature plus restreinte, mais complètement ecclésiastique, et quelques laïques de plus gardant la pleine indépendance de leur situation : les vertus sacerdotales d’une part, les vertus de famille de l’autre.

Chaque classe serait ainsi représentée par son élite,

et c’est l’alliance de toutes les supériorités diverses

qui constitue au sein des sociétés la seule égalité qui honore, la seule grandeur qui dure.

Ce principe pourrait recevoir partout une application utile et mesurée, niais nulle part avec plus d’avantages que dans le tribunal de la Rote, Loin d’ébranler son organisation actuelle, on la fortifierait au contraire par la condition des ordres majeurs. Sans réduire le nombre des douze juges ecclésiastiques, ne pourrait-on pas appeler à siéger auprès d’eux quelques laïques choisis dans les grades les plus élevés de la magistrature des provinces, ou dans les premiers rangs du barreau romain? L’une obtiendrait ainsi un avancement régulier, et ne verrait plus d’impasse au bout de ses services; l’autre recevrait la récompense due à l’éclat des siens.

Ce nouveau lustre rejaillirait sur tous deux ; il attirerait dans leur sein les hautes situations comme les forces vives de la société, et les jeunes hommes de mérite et d’ardeur y viendraient oublier, dans de sérieux travaux, les rêves d’une imagination oisive et souvent périlleuse.

Cette adjonction n’enlèverait rien au caractère du tribunal de la Rote ; il pourrait toujours garder le droit de juger les causes civiles des ecclésias-

tiques comme celles des séculiers. L’élément ecclésiastique resterait en majorité ; la répartition du personnel et la distribution des causes à des sections diverses préviendraient tous les inconvénients de la confusion; enfin la délégation conféré par le Souverain Pontife, source de tous les pouvoirs et gardien-né des prérogatives de l’Église, consacrerait toutes les attributions et lèverait tous les doutes.

Le tribunal recevrait ainsi un concours précieux de science doctrinale et de lumières pratiques. Un heureux échange amènerait une généreuse émulation; on exigerait de part et d’autre de plus fortes épreuves; et, loin de décliner jamais par l’effet du temps, le tribunal de la Rote verrait rajeunir sa force et croître son autorité.

Ce système rendrait plus facile l’introduction du débat oral et de la publicité.

On ne propose pas de détruire l’information écrite, qui doit toujours garder une grande place dans la marche des affaires judiciaires; elle constitue d’ailleurs un des principes régulateurs de la justice romaine. Toutefois, à Rome même la plaidoirie n’est point exclue des tribunaux inférieurs, et, si elle n’est pas admise à la Rote, il faut reconnaître que l’im-

— iOt —

pression obligée des mémoires assure aux parties plusieurs des avantages de la publicité.

.Mais s’ensuit-il que l’information orale ne puisse prêter un utile secours, et qu’il faille l’écarter complètement de l’oreille et de l’œil du juge? On s’est

bien trouvé en France de la combinaison des deux

éléments; elle a obtenu surtout un succès incontestable devant notre cour de cassation, si digne de servir de modèle à tous les tribunaux. On y produit des mémoires, un rapport écrit les résume, les défenseurs les complètent par des observations orales, le ministère public intervient, et la justice prononce.

La Rote pourrait, sans s’éloigner de son institution primitive, s’approprier utilement cette marche d’informations. Elle continuerait d’ouvrir tous les procès par des mémoires communiqués; puis, au lieu de permettre des dupliques et des tripliques sans fin, ou des visites particulières faites à chaque juge hors de la présence de l’adversaire, elle appellerait à l’audience une contradiction sérieuse et publique, et le débat serait concis, parce qu’il serait préparé par l’instruction écrite, dont il formerait le résumé et le complément.

Les questions posées aux parties et aux défenseurs feraient jaillir la lumière, qu’on cherche quel-

quefois vainement dans des écrits qui ne peuvent tout prévoir, et qui sont exposés à se croiser sans se répondre. Si l’éclat de l’éloquence peut éblouir et surprendre la raison, le rayonnement du débat contradictoire éclaire la justice. Il y a dans le choc des arguments, dans la vivacité des répliques, dans le mouvement qui met les personnes et les faits en présence, un instrument de vérité que rien n’égale. II arrive un moment où les adversaires se serrent de si près, où les détours deviennent tellement impossibles, que l’évidence apparaît à tous comme une saisissante révélation.

Le tribunal de la Rote trouverait donc dans le débat oral de nouvelles garanties, sans perdre celles de l’information écrite. Les juges prendraient une part plus active et plus apparente au débat ; ils y payeraient plus directement de leur personne par des questions, par des délibérations instantanées. Les travaux de leurs auxiliaires garderaient leur utilité, mais leur personnalité s’effacerait comme leur influence. Cette influence n’a pas produit en fait tous les inconvénients qu’on en pouvait redouter; dans tous les cas, elle disparaîtrait devant la responsabilité réelle et la solennelle participation du juge.

En même temps, on aurait restitué à la parole sa

légitime puissance, et la publicité, conséquence naturelle de l’oralité des débats, ajouterait une force de plus à l’autorité des jugements.

Le peuple romain semble d’ailleurs appelé entre tous les autres à s’intéresser au mouvement des luttes judiciaires. C’est le pays des traditions non interrompues de l’éloquence. La chaire de saint Grégoire le Grand y a succédé à la tribune de Cicéron. Partout les souvenirs oratoires se pressent dans l’esprit des multitudes, partout ils se reproduisent par des signes vivants. Les prédicateurs haranguent parfois un auditoire en plein air ; les plus saintes solennités sont louées, redites, commentées dans les assemblées publiques par des artisans, des artistes, des militaires, des magistrats. Des femmes ont brillé dans les académies, d’autres ont professé avec éclat dans les universités. Le don de la parole semble se développer presque dès le berceau; durant l’octave de Noël, on élève dans les bras de jeunes enfants qui récitent leurs sermonetti à l’église même du Capitole. L’esprit romain n’est jamais embarrassé pour pérorer, et ne demande qu’à s’épancher sous toutes les formes de la parole publique.

La chaire est sans doute son plus noble organe,

mais elle est réservée au sacerdoce, et toutes les intelligences trouveraient un vaste champ dans la publicité des débats judiciaires. La gravité et l’animation de leurs drames toucheraient bien autrement la foule que l’émotion factice des représentations théâtrales, vers lesquelles l’entraîne pourtant une passion fiévreuse et héréditaire.

Le peuple apprendrait ainsi à substituer le sérieux attrait des questions positives aux dangereuses chimères dont on berce sa crédulité ; ce serait aussi un salutaire accès offert aux talents élevés, qui pèsent sur la société quand elle dédaigne de s’en servir, et qui forcent quelquefois les portes quand elle ne sait pas les leur ouvrir à propos.

L’administration de la justice criminelle a suscité de nombreuses réclamations; on s’est plaint de quelques impunités. Mais un légitime scrupule devait dominer dans une législation qui tient de si près à l’autel. La seule possibilité de la condamnation de l’innocent effraye partout les consciences; dans un pays où le caractère même des magistrats les rend plus timorés encore, cette crainte a pu dépasser quelquefois la mesure et compromettre la répression.

Ce n’est pas qu’on puisse rendre le gouvernement

responsable des habitudes de brigandage qui n'ont pas complètement disparu de certaines contrées, où la faiblesse des populations semble encourager toutes les audaces. On sait d’ailleurs que d’ardents révolutionnaires ont poussé la passion politique jusqu’à défendre aux témoins de parler; ils voudraient rendre la justice impossible à un gouvernement qu’ils appellent l’ennemi du pays.

Mais l’indulgence des magistrats et la lenteur des formes peuvent avoir leur part dans le mal. Il est des procès criminels qui durent plusieurs années, et, pendant l’instruction, les évasions dues à des connivences subalternes ne sont pas sans exemple. Puis, quand vient le châtiment, le crime est déjà si ancien que les impressions sont effacées ; la justice semble avoir perdu ses droits à force d’attendre, et la pitié publique passe quelquefois de la victime au meurtrier.

Le nouveau code pénal, dont la promulgation est prochaine, pourra, en simplifiant les formes et en abrégeant les détentions préventives, servir à la fois la liberté individuelle et l’énergie de la répression.

La publicité des débats serait le complément de ces améliorations. Je ne me dissimule pas ses inconvénients accidentels : que sont-ils auprès de ses bienfaits permanents I La vérité est toujours puis-

santé sur les hommes rassemblés; il est des mensonges que la plus cynique audace ne peut proférer en public sans craindre les tressaillements réprobateurs de l’auditoire.

Cette haute appréciation morale avait fait introduire la publicité des débats criminels sous l’empire de l’administration française à Rome , et nous voyons par les documents joints aux remarquables écrits de M. de Tournon sur cette époque, que cette innovation avait servi la justice.

L’exemple est digne d’être médité ; on pourrait eir tempérer l’application par toutes les transitions nécessaires, mais il a posé un principe que la prudence peut féconder pour le bien du pays.

Nous avons parcouru un cercle assez étendu de réformes.

Quel gouvernement résisterait à de si minutieuses recherches ! combien présenteraient des imperfections plus nombreuses, des faiblesses moins honorables dans leur origine et plus dangereuses dans leurs effets!

Mais ce tableau, tel qu’il est, offre un champ déjà bien assez vaste à la méditation et à l’expérience.

Rappelons-en les principaux traits.

Page 1