DEVOIRS DE L’EUROPE ENVERS ROME
Le monde peut-il rester indifférent au sort de ce trône de paix et de sagesse, consacré par tant de siècles de bienfaits et menacé par tant de passions? Les nations catholiques surtout, qui l’ont fondé, affermi, défendu, peuvent-elles laisser périr ce centre d’unité, de vérité et de justice, si nécessaire à la dignité de leur Pontife, à la liberté de leur culte, à l’indépendance de leur foi ?
Peuvent-elles oublier que ce trône est tout entier pour elles, par elles et en quelque sorte à elles? Peuvent-elles méconnaître surtout que c’est cette origine même qui l’expose à toutes les attaques, et qu’on ne se coalise contre le Prince qu’afin de déconsidérer et d’anéantir, s’il se pouvait, le chef suprême de l’Église?
A des épreuves subies pour lui, à des coups dirigés en réalité contre lui, le monde catholique ne doit-il pas répondre par des efforts et des secours venus de lui ? N’est-ce pas là tout ensemble un devoir de reconnaissance et de justice, un intérêt de dignité et de salut? Peut-il souffrir que son Pasteur suprême soit attaqué sans qu’il le défende? Peut-il laisser à un seul
peuple, petit par le nombre et par le territoire, les charges et les périls de la défense commune?
Cette situation n’est-elle pas ressortie avec une triste évidence de l’histoire de notre temps?
11 y a moins d’un siècle, Rome était tranquille et prospère; l’impôt y était à peine connu; quelques soldats de police maintenaient l’ordre; quelques gardes d’honneur entouraient le Saint-Père, et une compagnie suffisait à la paix d’une grande province.
Les révolutions sont venues; leurs invasions ont dépouillé le Pontife, ravagé ses États, accablé ses peuples. Aujourd’hui la dette et l’armée absorbent près de la moitié des ressources. Le peuple romain paye moins encore que toutes les grandes nations de l'Occident, mais le fardeau s’est aggravé, et cette aggravation n’a pour cause que le privilège d’appartenir au chef de la catholicité tout entière, ün tel état de choses ne saurait être ni juste ni durable.
Qu’on fasse peser sur le pays les charges militaires ou financières qui concernent sa police et son administration, ce sera là un lot équitable; la police et l’administration sont des charges essentiellement locales.
Mais la garde et la sûreté du chef de l’Église sont
le devoir de toute l’Église. L’entretien de ses basiliques, la dotation de ses pontifes, les dépenses de son gouvernement, sont un tribut de sa foi et presque une condition de sa vie.
La réparation des maux soufferts, l’indemnitc des sacrifices imposés pour la cause du monde catholique, n’intéressent pas seulement ses sympathies, elles obligent sa justice.
Comment remplir de si impérieux devoirs? Comment fermer les plaies du passé et assurer la tranquillité de l’avenir?
Il faut d’abord que la sécurité du Saint-Siège soit efficacement protégée. Il faut que le monde sache que les enfants de l’Église sont aussi fidèles que ses ennemis peuvent être acharnés, et que le bras de la défense sera aussi infatigable que celui de l’attaque.
L’idée de l’inviolabilité des États du Saint-Siège, fondée sur leur neutralité perpétuelle, garantie par ’Europe , a depuis longtemps saisi les meilleurs esprits; les plus habiles diplomates l’ont soutenue, la réflexion l’a chaque jour fortifiée, et on peut dire qu’elle est entrée dans la conscience publique.
L’inviolabilité extérieure repose sur les principes les plus sacrés du droit des gens. Protection au faible désarmé contre l’ambition armée des forts, c’est un
cri de justice qui trouve des échos partout, sans distinction de nationalité et de culte.
Les puissances non catholiques pourraient prendre part elles -mêmes à une telle protection. Il s’agirait pour elles non de propagande, non de police intérieure, mais de la sûreté extérieure des États, de l’équilibre des territoires et de la paix du monde.
Mais ce n’est point assez que le Souverain Pontife soit défendu contre l’invasion de chaque puissance par le concours de toutes; il ne faut pas qu’il reste à la merci des complots fomentés à l’intérieur par les passions du dehors.
Contre de tels périls, l’inviolabilité du trône du Saint-Père, assurée par toutes les puissances catholiques, est le seul préservatif. Et il sera efficace quand toutes les grandes couronnes catholiques se seront fermement alliées pour la défense du sanctuaire où trône l’unité de leur foi, pour la sûreté du Pasteur qui en est le vivant symbole. Quand cette union sera consacrée par des engagements solennellement écrits et franchement exécutés, le péril disparaîtra avec la cause du péril même.
Tout le monde le saura, amis et ennemis; la confiance des uns, le découragement des autres assureront la paix de l’Église et du monde. Toutes
les passions vivent d’espérances, toutes les révolutions de succès ; nul ne voudra s’exposer à des entreprises sans portée, à des émeutes sans résultats. Ceux dont on égare l’imagination donneront à leur ardeur un but honorable, au lieu de la consumer on agitations stériles, et la masse paisible, qui ne veut jamais attaquer et qui sait rarement se défendre, retrouvera enfin le calme de ses habitudes et le cours de ses travaux.
Une telle garantie sérieusement contractée et énergiquement maintenue fera plus pour la sécurité du Saint-Père que toutes les occupations de territoire.
Les adversaires du Saint-Siège le sentent bien. Aussi leur thèse favorite, celle qu’ils reproduisent et passionnent sans cesse, celle qu’ils s’efforcent d’élever à la dignité d’un axiome pour imposer à la généralité des esprits, c’est l’obligation pour tout gouvernement de pourvoir à sa propre défense sans recourir à des secours étrangers.
On a prétendu même interdire aux nations d’entenir à leurs frais des troupes étrangères. Mais ce principe poussé jusqu’à de telles conséquences peut froisser les habitudes et le caractère de' certains
peuples. S’il en est de militaires, il en est de commerçants : les uns se défendent par le fer, les autres par l’or; la conscription fait l'armée des uns, les engagements mercenaires recrutent celle des autres. Ce n’est pas moi qui hésiterais entre les deux systèmes : il n’est pas un Français qui puisse supporter la pensée de confier l’honneur national à une garde étrangère; mais chacun est juge dans sa cause, et je ne sache pas de plus despotique tyrannie que celle qui prétend jeter toutes les nations dans le moule de ses institutions particulières, et asservir en réalité leur indépendance sous prétexte de leur donner des leçons de liberté.
Les plus grandes républiques de l’antiquité se sont rarement abstenues d’associer des secours étrangers à la défense de leur domination. Rome entretenait des troupes auxiliaires. Carthage en fit la principale force de ses armées; ce sont ces armées qu’Annibal conduisit de victoire en victoire jusqu’aux portes de Rome, et il ne tint peut-être qu’à un moment d’hésitation qu’elles ne lui arrachassent le sceptre du monde.
La Carthage moderne, qui aspire aussi sans cesse à le saisir, n’a pas oublié les errements de sa devancière. C’est avec l’appui de soldats mercenaires recrutés dans toutes les parties de l’Allemagne,
quelquefois même avec le concours des plus cruels sauvages appelés de leurs déserts, qu’elle a combattu ses propres citoyens d’Amérique armés pour la défense de leur liberté. Des secours étrangers l’ont aidée à maintenir sa domination dans l’Inde. Elle a demandé, pour compléter son armée de Crimée, des soldats à toute l’Europe. Elle s’efiforçait récemment encore d’enrôler à son service les Suisses, qu’elle reprochait au roi de Naples d’avoir gardés comme les instruments étrangers d’une tyrannie antinationale.
Serait-ce pour le Pape seul un crime de continuer pour sa défense ce qu’ont fait les peuples les plus libres de l'antiquité?
Comment lui reprocherait-on de conserver quelques bataillons étrangers, quand toutes les puissances et la France même, si riche du courage de ses enfants, ne dédaignent pas de tels secours; quand ils tiennent une place si importante dans les annales militaires delà Grande-Bretagne, qui cependant proclame si haut contre le Saint-Siège le principe exclusif des armées indigènes et des nationalités militaires?
On dit, il est vrai, que le Saint-Siège ne se borne
pas à enrôler des régiments étrangers à son service, mais qu’il est forcé d’exiger encore pour se soutenir le concours direct des puissances européennes. En d’autres termes, il est des esprits bien intentionnés qui ne lui contesteraient pas le droit de prendre des troupes étrangères à sa solde, mais ils réclament contre l’occupation de son territoire par des armées à la solde des autres nations.
Je comprends ces répugnances pour une occupation permanente : elle me semble peu favorable aux intérêts du Saint-Père lui-même; je ne la crôis pas conforme aux vraies convenances de sa politique; mais assurément elle ne blesse le droit de personne. C’est une question à régler librement entre le Saint- Siège et les puissances occupantes. Ce qu’elles pourraient faire par leur or, en l’aidant par des subventions à lever pour son compte des soldats étrangers, ne peuvent-elles donc le faire par leurs propres soldats?
On peut aller plus loin. En dehors même du caractère exceptionnel du gouvernement romain, on ne voit guère de quel droit une puissance quelconque pourrait s’arroger la prétention absolue d’empêcher deux gouvernements de se prêter des
forces pour garantir mutuellement leur sécurité intérieure. Ce ne serait assurément pas au nom du respect des majorités : presque toujours passives ou crédules, livrées d'avance à toutes les pressions de la violence comme à toutes les surprises de la ruse, elles aiment souvent mieux être défendues que de se défendre elles-mêmes. On doit regretter leur inertie : mais est -ce une raison pour les asservir, pour abandonner la société désarmée à la merci de toutes les audaces, et pour décréter enfin partout et toujours la violation de tous les droits et la seule inviolabilité de la révolte?
Combien de telles pusillanimités pourraient devenir funestes, surtout dans un temps où les passions subversives se prêtent la main d’un bout de l’Europe à l’autre! Combien leur succès deviendrait facile, si, au moment où elles passent toutes les frontières pour attaquer, chaque gouvernement était condamné à s’enfermer dans la sienne pour se défendre? D’un côté, la propagande armée et cosmopolite; de l’autre, l’isolement : la lutte ne serait pas longue. On aurait bien vite concentré toutes les forces contre l’État le plus faible. Les perturbateurs de tous les pays s’y donneraient rendez-vous pour allumer l’incendie, et il ne serait permis à aucune nation de venir l’éteindre? De telles -conséquences ju-
gent un principe. On ne peut condamner la société au suicide; il y a pour la défense de l’ordre une solidarité plus ancienne et plus sainte que celle des nationalités ; quand l’attaque ne respecte pas les limites des territoires, la résistance ne saurait s’y emprisonner.
On ne veut aujourd’hui pour réprimer l'insurrection qu’une année nationale ; demain, celle-ci s’appellera prétorienne, et c’est la garde nationale seule qui obtiendra grâce devant les idolâtres de la force. Puis , comme la garde nationale ne peut comprendre tous les citoyens, elle se verra repoussée à son tour comme une oligarchie oppressive; il faudra que l’armement devienne universel comme le vote, et que la guerre civile soit en permanence comme le scrutin. Autant de suffrages, autant de fusils; chacun portera son vote au bout de son arme. Malheur à qui ne saura ou ne pourra pas faire respecter l'un par l’autre! Après avoir sacrifié le droit au nombre, on sacrifiera le nombre à la force, et la force à son tour dépendra de l’audace. Nous l’avons dit : la violence est au fond de toutes les doctrines révolutionnaires. La non- intervention absolue produit partout les mêmes fruits; c’est la paix comme la justice immolées à l’audace.
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.Mais quami il faudrait pousser le culte des révolutions jusqu’à ce degré d’abnégation aveugle et de superstition insensée; quand il faudrait condamner chaque peuple à laisser envahir son voisin par l'ennemi commun sans lui prêter secours, et à attendre avec une stoïque immobilité l’heure de périr à son tour dans la délaissement et dans l’impuissance, cette doctrine d’attaque universelle et de défense restreinte ne saurait être appliquée aux États de l’Église.
Ces États, en effet, sont le territoire commun de toutes les nations catholiques. Quand elles les gardent, elles sont encore chez elles; leur protection ne peut jamais être réputée étrangère. Ceux qui troublent les provinces de l’Église, quelle que puisse être leur origine, voilà les étrangers.
Aujourd’hui, la nature même et la cause des attaques font au monde catholique une loi plus étroite de son énergique concours. C’est le caractère pacifique de ce gouvernement qui enhardit les agresseurs, comme c’est la majesté pontificale qui les irrite. Jamais cette situation ne s’est révélée avec plus d’évidence. L’insurrection des Légations n’est pas un fait isolé et local : elle est un symptôme et une conséquence de la marche actuelle de la révolution
européenne en général, et de la révolution italienne