‹ Rome devant l'Europe (volume 3)Chapitre 13 sur 16 · AU · texte numérisé non relu

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en particulier. Celle-ci veut «absorber la papauté, parce qu’elle y trouve un obstacle à l’unité de l’Italie qu’elle poursuit à tout prix; celle-là veut la détruire, parce qu’elle y voit la plus solide base du principe d’autorité qu’elle a juré de renverser.

Aussi le signal est venu de la monarchie piémontaise, qui veut être la monarchie italienne; l’appui est venu des agitateurs, qui veulent la république universelle : et, afin que rien ne manque au caractère anticatholique de cette guerre, on compte sur la propagande protestante de l’Angleterre pour aider à saper la puissance du pontificat catholique.

Et ce seraient les monarchies catholiques qui laisseraient accomplir, l’arme au bras, cette irréparable atteinte à leur autorité et à leur foi! Elles livreraient l’équilibre européen, la stabilité de leurs trônes et la dignité de leur commun Pasteur à cette coalition d’ambitions et de haines! C’est dans l’intérêt de leur indépendance que le chef de l’Église ne possède qu’un petit État; il serait faible et désarmé à cause d’elles, et elles se condamneraient à oublier qu’elles ne sont puissantes et armées que pour maintenir leurs promesses et leur honneur.

Non, cela ne se peut. Les illusions ont disparu, la lumière s’est faite, le devoir a parlé.

L’état normal, c’est la paix des États de l'Eglise assurée par la garantie du monde catholique; et, sur la foi de cette garantie, la tranquillité du pays confiée à la police locale et à une garde peu nombreuse.

La gendarmerie pontificale assurerait l’ordre intérieur; elle pourrait recevoir d’utiles compléments, mais son organisation générale est satisfaisante. Elle a montré, dans ces derniers temps, une inébranlable fidélité contre les suggestions de l’émeute et contre l’entraînement même de quelques-uns de ses chefs.

Quant à l’armée qui doit protéger la sûreté de la personne du Pape et garder les ports et les forteresses, elle n’a pas besoin d’être considérable. Il suffit qu’elle puisse mettre le pays à l’abri d’une surprise. La garantie européenne sérieusement stipulée préviendra jusqu’à la pensée d’une révolte plus lointaine par son origine, plus dangereuse par ses effets.

Cette armée ne saurait être exclusivement romaine ; toutes les nations catholiques doivent être admises à la garde du chef de l’Église. Cette mission ne concerne pas les États romains seuls. La conscription y est inconnue, les traditions ne lui sont pas plus favorables que les mœurs, et son implan-

tat ion subite et forcée ne pourrait que compliquer les difficultés actuelles en froissant le sentiment des populations.

Mais par là même cette armée perd nécessairement un élément de puissance. Les armées, que le recrutement annuel retrempe sans cesse dans les forces vives de la nation, offrent d’ordinaire la sève la plus vigoureuse de la société; celles qui n’attendent leur existence que du hasard des engagements volontaires risquent de n’en amasser que l’écume. La tiare ne pouvant et ne devant pas être militante, son drapeau n’attire pas les natures ardentes qui cherchent les fortunes de la guerre.

Ce qui entretient l’esprit militaire avec son courage, sa discipline, sa solidarité persévérante, c’est la guerre ou l’espoir de la guerre. Hors de là, les armes perdent leur attrait d’aventure, et on ne voit plus que les existences précaires à la poursuite d’une carrière qui ne donne pas les aisances de la vie, et qui n’a plus à offrir le prestige de la gloire.

Si quelque chose peut étonner, c’est que, dans une situation pareille, les États de l’Église aient encore pu fournir autant d’engagements volontaires; c’est surtout que, malgré la hardiesse des embauchages et l’appât des séductions, les défections ne se soient pas trouvées plus nombreuses.

C’est là un progrès auquel le sentiment religieux et les améliorations récemment introduites ne sont pas étrangers; mais il ne faut ni faire violence à la nature des choses, ni méconnaître les seules règles qui puissent assurer à Rome l’avenir d’une force militaire.

Ses cadres doivent être restreints, autrement elle serait un lourd fardeau pour le trésor. Elle doit être bien choisie, autrement elle pourrait devenir un embarras, peut-être môme un péril. L’expérience a prouvé qu’elle trouve dans le pays même des éléments précieux. L’heure du danger a trouvé de sincères dévouements.

Mais le recrutement ne peut rester circonscrit aux États de l’Église; toutes les nations catholiques doivent leur tribut à la défense du Saint-Père.

Elles ne peuvent l’acquitter par une occupation permanente en leur nom, avec des troupes payées par elles et servant sous leur drapeau. Sans doute, un tel concours peut devenir temporairement nécessaire, il faut qu’il puisse toujours être librement demandé et obtenu. Le devoir comme le droit doivent rester écrits dans la garantie européenne. La susceptibilité des Romains serait inévitablement blessée de voir perpétuer une situation qui ne doit être que transitoire.

L’autorité du Saint-Père ne souffrirait pas moins; il ne pourrait commander à de tels soldats que sous le bon plaisir de leurs généraux. Disons mieux : ce ne serait pas lui qui commanderait, ce seraient les puissances étrangères qui commanderaient chez lui.

Si elles y étaient toutes à la fois représentées par quelques bataillons, que deviendraient l’union de la défense et la sécurité de la cité? Si chacune gardait à son tour, où serait pendant ce temps la garantie des autres? Dans tous les cas, qui ne voit les exigences, les menaces peut-être où la passion du moment pourrait entraîner les puissances seules présentes et armées dans les murs de Rome? Que deviendrait la liberté du souverain Pontife? Ne l’aurait-on affranchi de la dépendance de ses propres sujets que pour le mettre à la discrétion des rois étrangers?

L’armée gardera donc les couleurs et le drapeau du Saint-Père; elle ne sera commandée qu’en son nom, ne recevra ses chefs que de sa main, ne marchera que sous l’antique étendard des clefs de Saint- Pierre.

Mais elle se recrutera librement, soit dans les États de l’Église, soit ailleurs.

Les gouvernements catholiques devront aider à la formation de celte force militaire. On ne leur demandera pas de subvention, quoiqu’à vrai dire cette charge dût peser sur le monde catholique et non sur Rome ; mais ils devront s’empresser du moins de faciliter le recrutement dans leurs propres États. Qu’ils encouragent ceux qui payeront librement leur dette au Père des fidèles; que de tels services ne puissent jamais être réputés étrangers, que ceux qui les auront honorablement rendus puissent être admis à rentrer dans les rangs nationaux; enfin que de sages règlements préviennent tous les abus, et concilient dans une juste mesure les devoirs de la fidélité catholique et les droits de l’indépendance nationale.

Assurément, ce n’est pas trop exiger du concours légitime de tous les fidèles à la défense commune, et pourtant de tels moyens auraient suffi.

. Le gouvernement romain offrait de répondre luimême de la tranquillité de ses États et de se passer de l’intervention étrangère, la veille du jour où le caractère révolutionnaire de la guerre a rompu tous les freins et déchaîné sur Rome tous les agitateurs de l’Italie. Encore aujourd’hui, malgré le mensonge des scrutins imposés, si la révolte des Romagnes était isolée de tous les meneurs étrangers aux États de l’Église, le dévouement de l’armée et le courage

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rendu aux populations comprimées feraient bientôt rentrer dans le devoir les insurrections bien plus théâtrales que profondes de Bologne et des Légations.

Le pays une fois affranchi des invasions et des émeutes, l’armée pontificale suffirait pour assurer la sécurité du Saint-Père, déjà fortifiée contre les complots du dehors par la garantie d’inviolabilité écrite dans les traités de l’Europe.

C’est là le premier devoir de l’Europe catholique, ce sera aussi le plus efficace.

Ce devoir serait-il le seul; et, en garantissant la sûreté du pontificat suprême, ne devrait-on pas concourir à sa splendeur? Ne devrait-on pas surtout faciliter son action, en dégageant les peuples du fardeau que les révolutions universelles ont fait peser plus lourdement sur eux?

Sans doute, le peuple romain est loin de supporter seul les charges de l’Église. Le Saint-Père s’empresse de les lui alléger; il prend sur sa liste civile l’entretien des basiliques élevées par le monde catholique et la rémunération des cardinaux et des congrégations qui délibèrent sur les affaires de la catholicité tout entière. Et, malgré de telles dé-

penses, cette liste civile demeure encore la moins élevée de l’Europe. Loin d’ailleurs que le budget de l’État rétribue les fonctionnaires de l’Église, ce sont souvent des prélats payés sur les bénéfices de l’Église qui remplissent gratuitement ou à peu près les fonctions de l’État.

Si donc il ne s’agissait que d’un présent normal et d’un avenir affranchi des charges du passé, Rome n’aurait aucune subvention à demander au monde. Le seul luxe qu’elle ait gardé, celui d’une charité inépuisable au dedans et d’un zèle infatigable au dehors, n’a pas besoin d’attendre les tributs officiels des gouvernements de l’Europe. L’épargne pieuse des fidèles a su faire des miracles avec des oboles. Nos temps ont admiré les merveilles de l’esprit d’association et de l’esprit de foi.

Pie IX y a plus contribué qu’aucun de ses prédécesseurs par l’expansion des largesses dues à son dévouement et à la simplicité apostolique de sa vie. On l’a vu donner pour les pauvres et pour les missions les plus riches présents offerts à sa personne par la munificence des princes ou la piété des nations. Aucun sacrifice ne coûtera jamais ni au Pontife pour la charité, ni aux fidèles pour le Pontife, et la foi des peuples saurait lui retrouver encore le denier de Saint-Pi erre.

L’Église romaine peut donc se suffire sans grever l’État romain.

Mais l’État romain lui-mènie n’a pas seulement à supporter les charges du présent, ses provinces gémissent sous le fardeau du passé. Les révolutions leur ont légué des impôts nouveaux; l’intérêt de la dette publique paralyse l’essor des finances. Cette rançon de tant de coûteux emprunts s’élève annuellement à plus de vingt millions. C’est près du tiers de toutes les ressources de l’État.

Si cette dette était à Rome, comme ailleurs, le résultat de vicissitudes purement intérieures, Rome seule en devrait répondre. Chaque peuple doit, sans récriminations et sans murmures { supporter les conséquences de ses fautes ou de ses malheurs.

Mais ce n’est pas de Rome que sont partis les orages qui ont laissé tant de ruines à relever. Les emprunts qui pèsent sur elle sont le triste héritage des invasions venues de l’Europe, ou des insurrections suscitées par les exemples, l’or et les émissaires de toutes les révolutions européennes. Et tous ces fléaux ont débordé sur Rome pour y atteindre, non pas le souverain des États romains, mais le chef de l’Église.

Ainsi, c’est pour la cause de l’Europe catholique et par le fait de l’Europe révolutionnaire que le peuple romain a souffert et souffre encore. Est-il juste que tant de calamités, sorties des autres nations et subies pour elles, demeurent à la charge d’un seul peuple? et quand ce peuple est le premier gardien du Père de la chrétienté, est-il sage de convertir à ses yeux en perpétuel sacrifice ce qui ne devrait être qu’un privilège d’honneur?

Ne serait-il pas souverainement équitable que le Pape pût appliquer au soulagement de ses peuples, et surtout au payement de son armée, les fonds que lui arrache chaque année le service de ces emprunts onéreux, dont ni lui ni son peuple ne sont la cause ?

Un concours financier de l’Europe, qui permettrait une telle combinaison, a paru à de graves esprits une réparation aussi équitable qu’intelligente, aussi politique que généreuse.

Elle servirait beaucoup le Pape et coûterait peu aux nations; que dis-je, elle les servirait elles-mêmes. Car, en affermissant l’affection du peuple romain et sa reconnaissance envers la justice de l’Europe, elle resserrerait les nœuds qui l’attachent au Saint-Père.

La sécurité du trône pontifical ainsi consolidée

affranchirait désormais les nations des inquiétudes et des sacrifices, et, sans parler du bienfait inappréciable de cette paix morale, à ne voir les résultats que par leur point de vue matériel, les peuples auraient placé les fonds de leur offrande à un prix largement rémunérateur.

Si cette subvention égalait seulement l’intérêt et l'amortissement des emprunts contractés à l’étranger depuis les commotions de 1831 et surtout depuis la révolution de 1848, qui forment à peu près la moitié de la dette totale, la somme à partager entre tant de puissances catholiques ne dépasserait pas le chiffre annuel de dix millions.

Pour donner à la munificence du bienfait toute la dignité de la justice, il en faudrait élever le caractère et en garantir la durée.

Cne subvention chaque année, remise en question et par conséquent révocable, ne siérait pas plus à l’équité des peuples qu'à la majesté du souverain Pontife. De tels débats et peut-être des exigences sans cesse renouvelées lui paraîtraient une condition trop dure pour son indépendance ; il aimerait mieux souffrir et attendre.

Mais si l’Europe capitalisait la valeur de cette subvention annuelle et employait ce capital à amortir l'emprunt et à désintéresser les créanciers, on peut

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dire que tous les devoirs seraient généreusement remplis, toutes les situations noblement assurées.

Dégagé de sa dette, le Saint-Père pourrait faire face à tous les besoins , dégrever l’impôt foncier du sixième ou bimestre extraordinaire, qu’il a fallu rendre permanent. On ferait disparaître quelques surcharges ajoutées aux taxes généralement modérées qui pèsent sur la consommation.

Enfin, la suppression de la loterie, qui coûte six millions au peuple pour en rendre deux au trésor, tarirait une des sources les plus funestes de l’immoralité et de la paresse, et ouvrirait en même temps celle du travail et de l’épargne. Pie IX reprendrait ainsi l’œuvre de Benoît XIII, et donnerait comme lui un salutaire exemple qui serait peut-être imité cette fois par le reste de Tltalie.

Ce bienfait pourrait n’être pas d’abord apprécié par le peuple, dont il froisserait une des plus anciennes et une des plus persistantes passions; mais un roi sage, et surtout un pieux Pontife, sait braver les mécontentements qui passent quand il est sûr des bénédictions qui durent.

En même temps , tous les services publics pourraient être utilement élargis; l’accroissement modéré des traitements insuffisants ranimerait le zèle et relèverait le niveau de toutes les carrières; les

grands ouvrages d’utililé publique, surtout ceux d’endiguement fluvial et de creusement de ports maritimes qui intéressent si puissamment les provinces adriatiques, recevraient une impulsion nouvelle.

Les arts et les sciences n’y gagneraient pas moins que l’agriculture et l’industrie. On sait tout ce qu’ils doivent aux efforts éclairés du gouvernement. Pie IX, malgré la modicité de ses ressources, n’a rien voulu négliger de ce qui est grand. Que ne pourrait-on attendre d’une telle impulsion fortifiée par un tel concours?

On ne serait pas seulement venu en aide aux finances du peuple romain, on aurait assuré une dotation à la liste civile des sciences et des arts du monde entier.

Je ne sais si de telles vues ne sembleront pas des nouveautés étranges et peut-être téméraires.

Comment demander à tant de gouvernements d’éteindre une dette étrangère, quand chacun semble plier sous le fardeau de la sienne? Comment appeler un tel effort au secours de ce pays, accusé par tant de préjugés, attaqué par tant de passions?

Et pourtant j’ose espérer dans les généreuses ré-

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