‹ Rome devant l'Europe (volume 3)Chapitre 14 sur 16 · HT · texte numérisé non relu

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solations que la Providence inspire quelquefois à ceux de qui tlépendent les destinées des empires.

Puissent-ils surmonter les préventions superficielles; puissent-ils méditer avec un esprit calme les conséquences d’une telle pensée! Ils n’y trouveront rien que de juste et de politique, rien que de noble et de salutaire.

En tout cas, si cette espérance sincèrement éclose de mes fréquents séjours et de mes longues méditations dans la ville éternelle devait s’évanouir comme une illusion au lieu de devenir une réalité féconde; si l’Europe reculait devant un sacrifice qui lui profiterait tant et lui coûterait si peu, l’Église ne s’abandonnerait pas elle-même. Elle avait su rétablir l’équilibre de ses finances avant la dernière guerre, il faudrait de longs efforts pour l’atteindre de nouveau; il faudrait attendre des progrès du temps les allégements et les améliorations que la sagesse de l’Europe aurait pu devancer; mais le représentant de Dieu sur la terre est patient, parce que son titre est éternel.

Toutefois, si l’Europe n’accorde pas son concours aux finances de Rome, qu’elle ne le refuse pas à sa sécurité! La sécurité ne s’ajourne pas. Que le trône

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de saint Pierre soit assuré par une reconnaissance européenne de neutralité et par une déclaration solennelle de garantie catholique. Le premier devoir sera rempli, la base fondamentale de la paix sera posée : la prospérité suivra de près.

il semble qu’on soit d’accord sur les moyens d’asseoir cette base.

Les moyens que nous venons de proposer s’offrent si naturellement à l’esprit, qu’ils ont frappé l’écrivain même qui a donné le signal de l’abandon du Pape et de la dissolution du congrès.

Lui-même n’a pas craint d’en prendre l’initiative :

Une déclaration de garantie au profit du Saint- Siège consacrée par l’Europe entière;

En second lieu, une subvention financière émanée de toutes les puissances catholiques ;

Enfin une garde pour la sûreté de la personne du Saint-Père,

Voilà les trois conditions qu’il a formellement posées, r

Je ne puis qu’applaudir à de tels principes, mais nous différons profondément sur l'application. On la propose impuissante, je la veux efficace.

On entend que le premier acte de la protection des États de l’Église soit l’abandon d’une partie de ces États, déjà garantis par une possession immémoriale et par l’action européenne de 1849, plus énergique que tous les écrits. On se condamne ainsi par l’impuissance présente à l’impuissance future; la garantie nouvelle est morte avant de naître.

Et nous, nous voulons une garantie qui puise dans le passé même toute sa force à venir; nous la voulons intégrale et actuelle, pour qu’elle ne soit ni équivoque ni stérile.

D’autre part, on reconnaît la nécessité de subvenir aux finances pontificales. Quand les causes du désordre financier sont universelles, la réparation doit être universelle.

Mais on entend que cette subvention soit octroyée sous la forme d’une offrande et presque d’une aumône temporaire et révocable. On veut que le Pape devienne le pensionnaire de l’Europe; on ne vient en aide à ses finances qu’en portant atteinte à sa dignité. Mieux vaudraientla détresse et l’indépendance.

Nous, au contraire, nous demandons aux puissances catholiques d’acquitter noblement et utilement leur dette, en prenant à leur charge celle que les révolutions provoquées du dehors ont seules imposée aux États du Saint-Père. Ce sera une répa-

ration assurée et honorable pour tous, et non une concession imparfaite et précaire.

Enfin, on reconnaît le devoir européen d’environner le Pape d’une garde d’honneur et de sûreté, mais on veut une garde fédérale, qui n’obéirait qu’à la confédération italienne.

Et nous, nous voulons une garde, romaine par son drapeau, européenne par son recrutement. Nous ne demandons à toutes les puissances catholiques que de permettre à leurs sujets de servir librement le chef de l’Église. Rien de plus, rien de moins.

Comment hésiterait-on? les moyens sont si faciles et le but si élevé!

On n’attend de l’Europe catholique qu’une garantie dont tout le monde reconnaît la nécessité, une réparation financière dont les adversaires mêmes du Saint-Siège proclament la justice, et une facilité pour les engagements volontaires, dont la garde de la personne du Saint-Père fait à tous les catholi- - ques un filial devoir.

A ce prix, le Pape conserve sa souveraineté et garantit le bonheur de ses peuples par de sages réformes, qui développent ses généreuses pensées sans dénaturer les institutions ni bouleverser les lois;

son gouvernement suffit à sa propre défense, comme les ressources de l’État suffisent à son gouvernement. ’

A ce prix, on résout ce problème du pouvoir temporel qui agite en ce moment le monde; on affermit la souveraineté du Pape; on concilie les droits des catholiques avec les intérêts des Romains; on assure à Rome la paix dans la majesté, l’unité dans l’indépendance.

Toutefois, si de telles conditions suffisent à maintenir la sécurité d’un état normal, c’est d'abord cet état normal qu’il faut rétablir. Il faut délivrer le pays de l’invasion piémontaise, qui usurpe tous les pouvoirs, et de la pression révolutionnaire, qui pèse sur les votations des peuples comme sur la politique des rois.

Mais c’est ici qu’apparait la résistance, naguère la plus difficile à prévoir, aujourd’hui la plus inconséquente et la plus difficile à justifier.

On croit répondre à toutes les promesses , se dégager de tous les devoirs, en proclamant bien haut le principe de non-intervention. Il semble que ce mot

exerce un prestige magique qui dénoue toutes les crises et fixe toutes les destinées.

On proteste de respect pôur la justice, on reconnaît des droits sacrés, on a des reproches contre ceux qui les violent, des regrets pour ceux qui souffrent de cette violation, mais tout se borne à des attitudes passives, à des démonstrations stériles; et, après des atermoiements dangereux et une tolérance funeste, on finit par s’incliner devant les usurpations de la force qu’on a laissé naître et grandir; on n’a plus que des complaisances pour les spoliateurs, que des condoléances pour les spoliés.

Cela s’appelle l’adoration du fait accompli ou le culte de la non-intervention.

L’un consacre l’audace, l’autre sacrifie la faiblesse.

Et c’est là le dogme que la diplomatie voudrait faire descendre des hauteurs même où Dieu a établi la puissance! C’est en son nom qu’on proclame que l’intervention est une odieuse tyrannie !

Un tel langage a de quoi confondre, en présence des faits les plus saisissants de l’histoire et des périlleuses éventualités de l’avenir.

Et pourtant , ce langage absolu impose aux esprits timides. Il flatte les indécisions du temps, caresse les intérêts du jour et semble glorifier les

doutes et les pusillanimités du siècle. Les habiles l’exploitent ou l'abandonnent suivant les besoins de leur politique; les crédules s’y laissent aller jusqu’au jour où l’illusion devient impossible et le mal irréparable.

Mais pour juger un tel système, il suffit de le démasquer; osons donc l’aborder de front.

L’intervention ne peut être un principe absolu ; l’intervention est un fait, dont la justice reste subordonnée aux principes les plus élevés qui gouvernent les sociétés humaines.

Je repousserais toujours une alliance -des rois contre la liberté des peuples, mais je no m’inclinerai jamais devant les coalitions révolutionnaires contre la sécurité des nations et des rois.

L’indépendance des nations et lés droits éternels de la justice : voilà les limites et les règles de l’intervention.

Quand il s’agit du régime intérieur et des vicissitudes qui touchent seulement à la situation individuelle d’un peuple, l’intervention des autres peut devenir une injustice et un péril.

Mais quand, au sein d’une nation, les règles éternelles qui assurent la paix et intéressent l’hon-

neur de toutes sont audacieusement violées, l’intervention n’est pas seulement un droit, elle peut devenir un devoir.

Les droits de l’humanité sont avant ceux des citoyens, et la société est au-dessus des nations.

Les nations sont entre elles comme les citoyens de chaque nation entre eux : libres, quand elles ne sortent pas de leurs droits, sujettes de la justice, quand elles touchent au droit d’autrui. Cette justice, que chaque peuple rend à ses citoyens, tous les peuples se la rendent entre eux. Partout elle est due aux faibles contre l’oppression des forts. On ne recourt jamais à elle que contre des faits accomplis. La justice civile les redresse, la justice criminelle les punit.

Le redressement des torts fut dans tous les temps l’honneur et la prérogative de la puissance. Rome antique l’exerça sur les rois soumis à son pouvoir; la confiance des peuples la déféra souvent à Rome chrétienne. Le suzerain en fut armé vis-à-vis de ses grands vassaux, et du milieu de l’anarchie féodale surgit la chevalerie, qui se donna la mission de suppléer à l’impuissance des lois. Les grandes monarchies se sont plus tard disputé cette juridiction suprême ; elles se la partagent aujourd’hui , et les congrès ont hérité de cet arbitrage volontaire que le res-

pect de l’Europe confiait jadis aux vertus de saint Louis.

C’est l’enseignement de toute l’histoire, et jamais cette solidarité ne parut plus nécessaire que dans un temps où le rapprochement des distances a presque confondu les peuples. Ce n’est pas quand l’influence des faits franchit toutes les frontières que celle des droits pourrait s'arrêter. -

Aussi, ce siècle a compté, plus que tous les autres, d’éclatants exemples d’intervention. Il en est que nos temps ont déjà flétries ; il en est que loueront tous les temps.

Les interventions que l’ambition personnelle entreprend par la ruse et consomme par la violence n’ont que des triomphes éphémères. La conscience indignée des peuples finit par se soulever contre la force. Une défaite inévitable la châtie, et la postérité achève la justice de Dieu.

Telle fut l’intervention de 1808 en Espagne, celte grande iniquité de l’Empire. Elle devint fatale à sa puissance, et pèsera toujours sur sa mémoire.

Mais ce siècle a vu aussi et honoré des interven-

tions tutélaires, tantôt pour la cause de l’ordre, tantôt pour celle de la liberté.

L'affranchissement de la Grèce a été une des gloires de notre époque. L’Europe s’est armée pour délivrer une nation qu’on opprima toujours, qu’on ne gouverna jamais. Elle a relevé des droits contre lesquels nulle tyrannie ne saurait prescrire, et arraché les populations chrétiennes au cimeterre de ce peuple qui n’a vécu que par la violence, et qui est bien près de lasser la longanimité de l’Europe.

Ce que l’Europe fit en 1827 pour la liberté, elle l’a accompli vingt-deux ans plus tard au profit de l’ordre social.

Quand la démagogie italienne est venue attaquer un Pontife généreux et désarmé ; quand, teinte du sang de son ministre, elle a tenté de frapper la religion et la société au cœur, l’Europe s’est levée; la France a rendu Rome à la civilisation et le Pape à l’Église. Elle a accompli un devoir sacré : 1 849 a écrit une page d’histoire, et je ne pense pas qu’aucune nation s’en repente et se montre disposée à désavouer ce qu’elle a fait.

Que dis-je? Chacun prétend consacrer encore le

principe; on ne diffère que sur les limites. Les uns respectent la révolte présente et ne réservent l’intervention que contre les révoltes futures ; les autres ne pensent pas que la sanction donnée aux violences accomplies doive préserver des violences à venir.

Une telle sanction crée des insurrections inévitables devant lesquelles la diplomatie reculera toujours; et si elle ne reculait pas, elle se verrait condamnée aux plus douloureuses extrémités de la force. Car la parole de l’Europe ne suffirait plus, elle menacerait en vain; on ne la croirait que quand elle aurait frappé.

Ou de nouvelles promesses aboutiraient à de nouvelles déceptions, ou bien, pour se faire craindre après avoir tant hésité, il faudrait doubler les maux qu’on avait cherché à prévenir. Aujourd’hui, un mot énergique eût suffi, plus tard, il faudrait de sanglantes luttes; la faiblesse coûte toujours plus cher à l’humanité que la justice.

11 était si facile de prévenir désormais l’effusion du sang, quand les deux empereurs l’arrêtèrent à » Villafranca! Leur réconciliation rendait la paix à la Péninsule et à l’Église.

Le lendemain tout devait être fini.

Deux empereurs d’Occident, qui se partagent l’héritage de Charlemagne, ne pouvaient avoir signé des traités illusoires. Tous deux étaient engagés par la foi de leur peuple, le retentissement de leurs promesses, la dignité de leur couronne.

Les deux grandes nations catholiques qui se disputèrent toujours l’influence sur la Péninsule, comme la domination des territoires qui l’environnent, ne pouvaient abandonner le sort de la catholique Italie à des nations étrangères à son sol et à sa foi.

Il ne se pouvait que ces deux vaillants peuples eussent versé les flots de leur plus généreux sang sur cette terre glorieuse et meurtrière d’Italie, pour recevoir la loi de ceux qui n’avaient voulu ni des hasards ni des périls de la guerre.

La France et l’Autriche étaient au lendemain de la guerre ce qu’elles étaient la veille, les premières protectrices du territoire du Saint-Siège. La guerre, en accroissant les périls , avait rendu le devoir plus impérieux encore.

Elles avaient promis : nul ne devait douter de leur sincérité ni de leur pouvoir, nul ne pouvait accuser le vaincu de vouloir abuser de la générosité du vainqueur, le vainqueur de vouloir tromper la confiance du vaincu.

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Aussi, la nouvelle de cette réconciliation éclatante émut l’Europe; on répéta partout l’histoire inattendue de ces mutuels épanchements. Les deux négociateurs impériaux fixèrent sur eux les regards du monde; on espéra l’ordre et la paix.

Toutefois, c’était Napoléon III qui gagnait surtout au traité de Villafranca : il dotait magnifiquement ses alliés, rendait la sécurité à l’Église, et promettait à l’Italie cette unité fédérative, la seule qui puisse assurer son indépendance.

De tels actes étaient marqués du caractère de la vraie grandeur, et leur auteur eût trouvé dans les bénédictions des peuples une légitime récompense. Ses adversaires eux-mêmes ne lui eussent pas refusé justice. Les fidélités politiques n’eussent pas abdiqué leur dignité ; mais les fidélités religieuses n’auraient pu déserter les devoirs de la reconnaissance.

Rien ne semblait pouvoir troubler une telle perspective.

Qui eût pu rompre l'union des deux empires ou lutter contre leur puissance?

Le roi de Sardaigne devait tout à la France; la volonté de lui donner la Lombardie avait déjà

altéré les véritables bases de la confédération italienne.

Il eût été mieux sans doute de ne pas laisser Venise à l’Autriche, et de, ne pas donner Milan au Piémont. Un royaume Lombardo -Vénitien indépendant eût tenu dans la confédération une assez grande place, et la Couronne de fer, qui a tant de fois excité les plus vastes ambitions de l’histoire, était assez glorieuse pour briller seule sur le front d’un roi.

On se souvenait aussi des antiques grandeurs de Venise, de sa noble attitude de 1848, qui contrasta si honorablement avec les désordres et les lâchetés du temps. On eût voulu effacer Campo- Formio et rendre la liberté à la reine de l’Adriatique. Mais enfin Venise devait se rattacher à une confédération indépendante, et, tout en restant sous le sceptre de l’héritier de Marie-Thérèse, elle pouvait redevenir italienne. L’intérêt de l’empereur d’Autriche y était engagé comme sa parole.

Quant au roi de Sardaigne, il ne rompait qu’avec la révolution; elle lui a offert beaucoup de trônes : qui sait ce qu’elle ferait du sien?

Il eût pu y penser; il eût songé à ses ancêtres, qui s’immortalisèrent au service de la foi catholique, et peut-être il eût préféré pour sa descendance

les héritages qui durent aux conquêtes qui compromettent ; on n’eût pas vu le descendant du comte Vert et de Philibert Emmanuel entraîné par la politique de ses ministres à l’usurpation de tous les trônes de la Péninsule et des domaines du Saint- Siège.

Comment cet avenir s’est-il si rapidement transformé?

On a dit que la France et l’Autriche voulaient faire consacrer leur union par les grandes puissances. La confédération italienne était leur œuvre, mais elle avait besoin de se faire naturaliser par l’Europe. Cette nécessité ne devait effrayer personne. L’entente de la France et de l’Autriche avait tout réglé ; elles avaient dit que les Princes rentreraient dans leurs États , que le Pape garderait les siens. Nul ne pouvait croire qu’elles eussent voulu exprimer des vœux stériles, et demander, pour le retour des rois dépossédés , la permission omnipotente de ceux mêmes qui les avaient chassés.

L’accord de l’Autriche et de la France répondait de l’adhésion de tous. L’Europe n’avait pas su empêcher la guerre, elle ne fût pas intervenue pour en-

traver la paix. Les droits du Pape n’avaient même pas besoin d’un congrès; l’appui de la France devait leur suffire.

Aussi quelques catholiques s’inquiétaient de voir leur Pontife suprême appelé dans une assemblée où il devait rencontrer tant d’adversaires de sa foi. Mais il y eût paru en roi, et pour demander à la justice de l’Europe l’exécution des promesses et le maintien des traités.

L’annonce même d’un congrès relevait les espérances des amis de l’ordre. Toutes les couronnes réunies devaient mieux sentir leur devoir et leur force. Il est de grandes iniquités qui ne se consomment pas à la clarté du jour ; elles se complotent dans l’ombre, elles ne se décrètent pas. Chacun, dans un congrès, porte la responsabilité de sa situation et de ses actes; nul no peut tenir deux langages, et l’accord de tant de pouvoirs et d’intérêts divers ne saurait s’accomplir que dans la justice.

Cet espoir a été déçu. Au lieu d’une discussion solennelle et d’une assemblée européenne, on peut voir le conflit des négociations secrètes, des intrigues croisées, et des politiques sans fixité comme sans garantie.

Et pourtant le recours du Saint-Siège à l’Europe reste toujours ouvert; il ne se peut pas que l’Angle-

terre soit seule consultée sur le sort de l’État de l’Église.

L’Italie et Rome surtout influent trop sur le sort du monde pour qu’il renonce jamais à veiller sur leur destinée. La transformation de la Péninsule, l’absorption des territoires délimités par les traités ne peuvent se passer de la consécration des puissances qui les ont signés. Cette nécessité est expressément reconnue par l’article 1 9 du traité de Zurich.

Jusque-là tout est provisoire : on voit des faits qui envahissent, des droits qui protestent, des trêves que la forée impose et que la politique subit, partout des ajournements, nulle part des transactions; partant pas de paix durable.

Si l’Europe ne s’assemble pas à Paris, elle est toujours présente en Italie par son droit. Ce n’est pas quand il s’agit du maintien de l’équilibre actuel et de la sécurité, de l’avenir que le droit de juger et d’agir peut jamais s’abdiquer. Ce n’est pas quand l’électricité relie en quelques heures toutes les capitales, que la délibération commune peut longtemps être éludée.

Il faudra donc que l’Europe prononce entre les droits du Pape et les envahissemens du Piémont, entre le spoliateur et le spolié!

Son jugement ne saurait être douteux.

La lettre impériale du 31 décembre déclare ellemême : que l'Europe ne saurait méconnaître les droits du Saint-Siège.

Dans tous les actes du gouvernement, dans les circulaires ministérielles comme dans les lettres impériales , dans les proclamations comme dans les discours, on renouvelle à chaque ligne des protestations respectueuses de dévouement au Saint- Siège, des voeux pour l’intégrité de son pouvoir et de ses États ; mais on parait croire que les puissances étrangères ne souffriraient pas qu’on vînt défendre des droits qu’elles proclament ellesmêmes sacrés. Elles n’entendraient pas que la force pût servir la justice. Enfin la France voudrait, mais l’Europe ne permettrait pas. Ainsi, tout en condamnant l’usurpation , les rois interdiraient à chacun d’en troubler le cours, et prendraient sous leur sauvegarde l’inviolabilité de la révolte.

Alors, c’est dans la résistance de l’Europe que se trouverait le nœud de la question.

Démontrer que cette résistance n’est pas à re-

douter, c’est donc résoudre le problème, servir

Rome, et dégager le gouvernement français d’une responsabilité dont il semble porter le poids avec tant de regret.

Aucune méprise n’est possible sur l’intérêt comme sur le vœu de l’Europe.

Et d’abord, interrogeons la pense'e et les actes de tous les cabinets catholiques; il est bien juste de leur donner le premier rang, car il s’agit de l’indépendance de leur Église et de l’intégrité de leur commun patrimoine.

Or, quelle est la nation catholique dont le dévouement à la cause du Saint-Siège soit demeuré douteux?

Je ne me sens pas suspect de partialité en faveur de l’Autriche. Je n’ai jamais aimé sa domination italienne, et sa politique de ces dernières années a trouvé peu d’admirateurs.

On a accusé ses hésitations d’avoir prolongé la guerre d’Orient, sa précipitation d’avoir permis celle d’Italie. Sa médiation énergique eût pu en 1 855, aux conférences de Vienne, mettre fin à la lutte de Crimée, faire accepter par la France et l’Angleterre les conditions déjà accueillies par leurs plénipotentiaires, et contenir la Russie en gardant son amitié et en lui faisant sentir sa puissance. L’empereur Nicolas n’était plus; la guerre à son successeur avait cessé

d’être populaire. L’Allemagne entière demandait la paix; François-Joseph eût pu mériter sa reconnaissance, et prendre sur la confiance des peuples l’ascendant modérateur que le czar avait longtemps exercé sur les rois. Il n’eût tenu alors l’Italie que de lui-mème; il eût pu se la rattacher par une politique généreuse, émanée de sa libre initiative. II a mieux aimé la tenir de ses alliés d’Occident, et de ce jour, il est resté à leur merci.

Et pourtant, lorsqu’au commencement de 1 859 le cri de guerre s’est fait entendre contre lui, les peuples désireux de la paix et les rois intéressés au maintien des traités lui faisaient un boulevard de défepse. Et il a décliné le congrès ! 11 n’eût eu à renoncer qu’à un patronage exclusif, plus onéreux qu’utile ; et à ce prix, il eût affermi ses possessions et engagé la France dans une garantie européenne de l’indépendance de tous les trônes d’Italie.

Il a mieux aimé se donner les torts apparents de l’agression ; il a trouvé l’isolement et vu entamer sa puissance.

Mais malgré de telles fautes, dont la gloire de nos armes m’empêche de me plaindre, l’opinion a rendu hommage à son caractère. On l’a vu porter dignement la mauvaise fortune, faire la guerre avec courage, la paix avec loyauté. On connaît la sincérité de

son attachement à i’Kglise : la fermeté à soutenir les droits du Saint-Siège n’importe pas moins à sa politique qu’à ses sympathies. Son concours ne saurait donc faillir à la cause de Pie IX.

L’Espagne ne peut être infidèle aux traditions de sa foi et de son histoire; sa reine a déjà montré tout ce qu’on doit attendre de son dévouement au Saint-Siège. Ce fut elle qui la première convia, en 1849, les grandes couronnes à la restauration du trône pontifical, et ses soldats apparurent les premiers sur le territoire des États de l’Église. En ce moment même, son drapeau vient de reconquérir, en combattant les infidèles, le prestige de son antique renommée. Ce peuple, dont l’Europe admire le glorieux réveil, saurait prouver que sa foi n’est pas plus assoupie que son courage. Isabelle II a porté noblement son titre de reine Catholique; elle s’est montrée digne d’être à la fois l’héritière de la grande Isabelle et la fille de saint Louis. Elle se souviendra de sa double origine.

Le Portugal ne peut oublier que la monarchie du roi Très-Fidèle fut comptée comme une des quatre colonnes de l’Église catholique. Ces temps furent l’apogée de la gloire portugaise. Il ne sacrifiera pas

la splendeur de ses souvenirs à de funestes complaisances pour une orgueilleuse protection qui menace toujours son indépendance. Il aimera mieux rester l’allié du Saint-Siège que se faire le vassal de l’Angleterre.

Le roi de Naples est resté fier de la généreuse hospitalité offerte par son père : des explosions récentes lui ont montré une fois de plus la véritable source des complots tramés contre sa maison. 11 ne séparera jamais sa cause de celle de Rome ; il y va de la dignité comme de la sûreté de sa couronne.

Je ne parlerai pas de la Bavière et de tous les princes d’Allemagne, déjà si impatients au printemps dernier, et dont l’attitude n’a pas été étrangère à la rapidité de la paix de Villafranca.

Le mouvement de l’Allemagne a répondu à celui de la Péninsule ibérique, et les élans de l’Irlande aux manifestations venues du Brésil et de l’Amérique du Nord. Le nouveau monde a rivalisé avec l’ancien. Jamais une pareille ardeur de dévouement et de respect n’avait éclaté autour du trône de Saint- Pierre; tous les peuples ont senti la même inspiration, parlé le même langage, et, loin d’entraver l’action en faveur de l’Église, il n’en est aucun qui ne fût disposé à agir pour elle.

Mais si l’Europe catholique est unanime dans son zèle pour le Saint-Siège, ne peut-on craindre que cet empressement même ne devienne pour les couronnes dissidentes une cause de défiance? Le démembrement du trône pontifical ne rencontrera-t-il pas des résignations trop faciles au sein des Églises rivales?

On comprend de telles alarmes : et pourtant, qui peut croire que des monarchies assises sur l’hérédité dynastique veuillent miner la succession la plus ancienne et l’autorité la plus vénérée de l’univers? Les forces de la société sont assez attaquées de nos jours pour ne plus se diviser. Ce n’est pas trop de toutes pour la lutte, et le sacrifice de ces grands intérêts à d’étroites vanités de secte serait bientôt suivi d’irréparables regrets. Le torrent révolutionnaire grossit ; on sait quand ses irruptions commencent, on ne sait pas quand ses débordements finissent.

On a accusé l’Angleterre de jouer au dehors avec ces débordements, sans prendre garde que déjà le flot monte chez elle. Quand il s’agit de cette grande nation, je me sens toujours partagé entre mon admiration pour ses fortes institutions et ses puissants esprits, et ma défiance contre ses tendances envahissantes et ses égoïstes agitateurs.

On trouverait dans le passé de son cabinet actuel plus de sujets d’inquiétude que de sécurité.

Lord Palmerston désire l’abaissement du Pape et le triomphe de M. de Cavour, qui livre la Péninsule à l’influence anglaise; il conseillera à chacun de ne pas troubler la dictature de la politique annexioniste. Mais si les grandes puissances étaient résolues à défendre les autonomies italiennes contre des ambitions que rien n’arrête, l’Angleterre n’interviendrait pas pour empêcher l’Europe d’intervenir; et elle ne s’imposera pas la guerre pour assurer la paix aux usurpations piémontaises.

Elle comptera les périls intérieurs, les embarras lointains, les défiances européennes, auxquelles il ne faudrait pas donner un centre d’union plus facile à trouver et peut-être plus désiré qu’on ne pense. L’expérience a prouvé que la prudence ne parlait pas en vain dans les conseils britanniques.

J’aime à me rappeler d’ailleurs que la reine d’Angleterre ne fut pas la dernière à ressentir les outrages adressés à Pie IX. L’exilé de Gaëte reçut aussi le noble témoignage de ses sympathies, et les derniers périls ont inspiré, dit-on, l’offre d’une royale hospitalité : c’eût été un noble souvenir de celle que le jeune héritier de la couronne de saint Édouard

avait reçue du Pontife, resté l’immortel représentant de la foi de ses ancêtres.

Cette mémoire de l’hospitalité romaine parlera aussi au prince régent de Prusse. Le frère dont il doit occuper le trône et le fils qui est appelé à lui succéder ont visité Rome tour à tour ; ils y ont vu le néant des calomnies et la réalité des bienfaits.

Ce prince compte sept millions de sujets catholiques. Il apprécie leur fidélité ; il sent qu’elle ne serait pas son moindre appui contre les envahissements d’une démocratie dont les caresses intéressées ne sauraient lui déguiser les dangers. Il ne peut avoir oublié ni les insurrections de Berlin, ni les déceptions de Francfort; et s’il n’a pas répudié les jalousies traditionnelles de sa maison contre l’Autriche, il sait que ce n’est pas en abandonnant les principes de l’ordre européen qu’il peut se frayer un chemin à cette confiance de la patrie allemande tant de fois recherchée par ses pères. Ce prince éclairé ne peut aimer la révolution, car il aime la liberté. Il professe surtout le respect de la liberté religieuse; il ne voudra pas briser le sanctuaire qui sert de sauvegarde à celle de tous les catholiques de l’univers.

Les catholiques ne devraient pas moins espérer du nouveau czar, qui a pris pour devise de son règne l’affranchissement et la paix. Lui aussi a visité Rome avant de parvenir à l’empire; il y a laissé des impressions profondes, et il en a rapporté des sentiments de justice qui ont dû lui faire regretter plus d’une fois les sévérités religieuses de son père. 11 n’ignore pas le pouvoir de la discipline et de la hiérarchie, puisque l’Eglise grecque a le bonheur de les conserver encore. A la différence de tant de communions menacées de se dissoudre dans l’individualisme, l’Église grecque est encore une Église; et elle a pu voir dernièrement, à Rome, qu’en présence même d’une regrettable séparation, les souvenirs de la commune origine ne sont pas effacés.

Au jour de la guerre de Crimée, quand le drapeau catholique et le drapeau protestant s’unissaient au croissant contre la croix grecque, le Souverain Pontife a refusé de faire d’une guerre politique une guerre religieuse, et sa neutralité bienveillante au milieu des divisions chrétiennes de l’Orient a rappelé la généreuse politique d’innocent III.

L’empereur Nicolas lui-même, peu de temps avant de mourir, avait voulu faire porter ses remerciments solennels à la ferme impartialité du Père de tous les fidèles. Alexandre II a accompli ce vœu en y joi-

gnant le témoignage de sa propre reconnaissance; il peut la prouver aujourd’hui sans nuire à son pouvoir. Un loyal concours donné au maintien des droits légitimes du trône pontifical lui vaudra les bénédictions des catholiques de son empire et la gratitude de tous ceux de l’univers.

S’il a des griefs contre le cabinet de Vienne, il ne peut en rendre le Pape responsable; d’ailleurs l’Italie l’a bien vengé de la Crimée. La politique des passions est toujours mauvaise conseillère, et on se perd par excès de ressentiment comme par excès d’ingratitude.

La Russie a un grand rôle dans le monde ; elle a pu le compromettre en l’exagérant. L’empereur Nicolas voulait que tout se fît par lui en Europe, c’était trop ; mais son successeur ne peut souffrir que tout se fasse sans lui.

Le Saint-Siège peut donc espérer même dans les princes dissidents. Ils serviront la cause de toutes les communions chrétiennes, dont l’unité catholique est encore demeurée le plus énergique symbole et le plus ferme rempart.

Ainsi, dans ce duel religieux et politique engagé entre le Saint-Siège et le Piémont, l’Europe est d’un côté, l’Angleterre de l’autre.

— AtA —

Quel parti prendra la France ?

Si elle garde sa place auprès du trône de Saint- Pierre, à la tête des nations catholiques et appuyée sur les principes conservateurs de toutes les grandes monarchies chrétiennes, il n’y aura ni question ni lutte. Un mot suffira. La force n aura pas à agir : elle n’aura qu’à se montrer.

Si, ce qu’à Dieu ne plaise, la France se laissaitentraîner à la suite du Piémont, elle pourrait déplacer l’équilibre, faire pencher peut-être la balance du côté du droit révolutionnaire. On sait ce qu’il ferait d’elle après avoir désorganisé l’Italie.

Mais la France ne pourrait prétendre du moins que l’Europe ne lui aurait pas permis de protéger le Saint-Siège; c’est elle qui n’aurait pas permis à l’Europe de le défendre. Qu’elle laisse aujourd’hui les nations catholiques pleinement libres dans leur action, le Pape sera maintenu dans tous ses droits temporels, même sans notre épée. Il nous restera le regret de n’y avoir pas concouru; nous n’aurons pas du moins le remords de l’avoir empêché.

Mais enfin , la France prêtera-t-elle cet appui au Saint-Siège? permettra-t-elle du moins aux autres de le prêter? Quelle est en réalité, sur Rome et

sur l'Italie, la politique du gouvernement impérial?

Tous les partis y ont cherché des espérances, et tous assurent qu’ils en ont trouvé. Je ne sais s’il faut attribuer cette situation étrange à des calculs dont personne n’a pu pénétrer la profondeur, ou à des entraînements dont rien ne pourrait expliquer l’imprévoyance.

Faut-il accuser l’habileté des hommes ou la fatalité des événements? L’histoire seule dira le dernier mot, car je ne crois pas que la politique contemporaine ait encore dit le sien. Mais en attendant, on s’est mutuellement combattu avec des armes empruntées au même arsenal.

On a opposé la proclamation du 3 mai, qui respecte les neutralités , les souverainetés et les territoires, à la proclamation de Milan, qui appelle tous les Italiens à se faire soldats pour devenir citoyens libres d’un grand pays.

On a comparé le Moniteur du 9 septembre, qui stigmatise la politique d’annexion, au consentement donné aux régences piémontaises.

On a rappelé les sévérités des discours officiels contre les tendances du Piémont, et la condescendance inépuisable des actes pour les envahissements de sa politique.

On a lu dans la lettre adressée le 20 octobre par

l’Empereur au roi de Sardaigne, que la France demandait Modène pour la duchesse de Parme, et la dépêche du 24 février, qui donne Parme comme Modène au Piémont.

On a mis en regard la volonté exprimée au nom de l’Empereur par son ministre des cultes en faveur de l’intégrité des droits temporels du Pape, et la lettre qui demande au Saint-Père l’abandon de ses plus riches provinces.

On a vu les épanchements de Villafranea faire place aux intimités commerciales de l’alliance britannique, suivies bientôt de défiances nouvelles.

On a rapproché la convocation du congrès du patronage donné à un écrit qui devait inévitablement le dissoudre.

Pie IX lui-même comparait naguère deux lettres venues de la même source, et qui avaient tour à tour rassuré et affligé son cœur de Pontife et de Père.

Je n’entreprendrai pas de concilier des documents si identiques par l’origine et si opposés par le . but; mais je me crois le droit de choisir, et je ne saurais hésiter longtemps. Après tout, les contrats internationaux destinés à lier les peuples pèsent plus dans la balance que des écrits personnels, qui ne représentent guère que les impressions du

moment; et, si j’étais forcé d’opter entre des signatures impériales, j’aimerais mieux oublier la lettre du 31 décembre que de déchirer le traité de Villafranca.

Il y a en effet deux politiques pour la question d’Italie, et ces deux politiques sont plus éloignées encore par leurs principes que par leurs dates.

L’une maintient les droits des princes et les vraies libertés des peuples, assure au Saint-Père ses États, à l’Église son indépendance, à l’Italie la fédération de ses nationalités. L’autre renverse les trônes, bouleverse les traditions, usurpe les domaines de l’Église, livre le Pape à l’Italie et l’Italie au Piémont.

L’une est la politique italienne, avec le rétablissement de l’ordre et la certitude de la paix; l’autre est la politique piémontaise, avec l’unité italienne pour prétexte, la domination pour but, l’insurrection pour moyen, et la guerre pour résultat.

Il faut opter. Prendre un moyen terme est impossible : on ne concilie pas les principes contraires. Les suivre tour à tour ne serait pas plus digne que prudent. On se créerait des ennemis partout, on n’aurait d’alliés nulle part.

Il faut être avec les nations catholiques et l’ordre

européen pour l’intégrité des droits du Pape et pour la paix de Villafranea, ou avec la propagande de M. de Cavour et la politique de lord Palmerston pour l’envahissement de toute l’Italie et la confiscation de tous les États de l’Église.

Mais proclamer la souveraineté du Pape en principe et s’opposer à tout ce qui pourrait la rétablir en fait; professer l’autonomie des nations italiennes et permettre de l’absorber par les scrutins imposés de la dictature piémontaise; enfin donner de sages conseils et laisser prévaloir les plus audacieuses témérités... c’est ce que personne ne voudrait tenter. Là où la France a créé l’unité du pouvoir, elle attend l’unité de l’action ; quand il n’y a pas deux volontés , elle ne saurait comprendre deux politiques.

Il faudra donc choisir entre la politique suivie par M. le comte Walewski et celle que pratique M. Thouvenel.

On pardonnera à mes anciennes habitudes parlementaires ce partage de la responsabilité entre les ministres. Quand on la fait remonter plus haut, elle devient une déception ou un péril, et la presse n’a plus de choix qu’entre la servitude et la licence.

Et même dans l’appréciation des conduites ministérielles, il y a une part d’équité à faire à la situation des personnes.

Tout le monde rend justice au zèle éclairé qui a longtemps absorbé les préoccupations de AI. Thouvenel dans la défense de nos intérêts en Orient, mais sa politique sur les affaires d’Italie s’est montrée tellement différente de celle de son prédécesseur, qu’il semble avoir perdu de vue plusieurs des faits importants qui avaient précédé son entrée au pouvoir.

Il a prétendu que l’évacuation des Légations par l’Autriche n’était pas le fait de la France; et il aurait pu lire dans le rapport du prince Napoléon, du|4 juillet 1859, que c’était la marche de son corps d’armée qui avait déterminé l’Autriche à quitter Bologne.

Il a reproché au gouvernement romain de s’être refusé à toute concession et à toute réforme, et il eût pu trouver dans la correspondance de son prédécesseur (dépêches des 13 octobre et 5 novembre 1859] la preuve que le Saint-Père s’était mis d’accord avec la France sur la base des principales réformes utiles au bien de ses peuples.

Mais je me garderai d’insister sur ces débats rétrospectifs dans une question où il y a tant à dire

sur la variation des langages et l’infidélité des mémoires.

J’aimerais encore à espérer dans les paroles prononcées le 1 cr mars, à l’ouverture du Corps législatif. J’y voyais un vœu pour l’autonomie de la Toscane, un hommage au principe de la souveraineté temporelle du Pape, un avertissement aux invasions piémontaises.

Mais on ne peut séparer le discours, ni des dernières dépêches de M. le ministre des affaires étrangères de France, ni surtout des actes du gouvernement piémontais, qui s’est hâté de rendre ces nouveaux conseils impuissants comme tous les autres.

Ainsi, le jour même où le discours impérial se prononçait contre l’annexion de la Toscane, les dictateurs piémontais de Florence et de Bologne convoquaient les assemblées primaires à une comédie annexioniste de suffrage universel, dont le despotisme de leurs agents et le silence forcé des citoyens révélaient d’avance le dénoûment.

La pression a porté ses fruits. L’autorité piémontaise disposait de tout. On a signalé comme des ennemis de leur pays ceux qui prétendraient voter pour le maintien de son antique nationalité. Aucun centre d’union, aucun journal, aucune liberté de parole ou d’écrit, n’ont pu protester contre le mot

d’ordre appuyé de toutes les forces de la propagande; et dès qu’une voix peut parler seule, on connaît l’empressement des multitudes à figurer dans toutes les représentations qu’on leur offre, et leur docilité à accepter tous les rôles qu’on leur impose.

La France seule eut pu prêter appui à la liberté des populations, mais au moment même où le discours impérial les dissuadait de l’annexion, on leur a persuadé qu’en la demandant elles servaient l’empire. C’est en arborant des drapeaux français qu’on est allé au scrutin voter contre les conseils du souverain de la France.

Et après avoir jeté ainsi le défi à l’Europe, on a procédé à l’inauguration solennelle des annexions acceptées.

C’en est fait : la Toscane aura vécu, Florence a cessé d’être reine; déjà tous ses anciens honneurs la quittent, les ambassadeurs s’éloignent. Son nouveau maître vient recevoir l’hommage de sa lidélité; mais les acclamations d’un jour ne lui rendront ni les grandeurs de son histoire, ni l’indépendance de ses destinées.

Bologne prépare aussi ses fêtes. Victor-Emmanuel

va triompher du Pape en prenant possession de sa

seconde capitale. Il le dépouille de ses États, et il

prétend le dédommager en offrant à sa simplicité apostolique les splendeurs d’une cour. Il parle de rendre hommage à la souveraineté pontificale, et il déclare que les peuples des Romagnes sont désormais ses peuples. Il promet de protéger le ministère suprême et de garantir la dignité du Saint-Siège, et son nom sert de mot d’ordre, au sein même de Rome, à toutes les tentatives de révolte.

Et c’est du haut d’un trône qu’on fait descendre une telle ironie, et elle s’adresse à la plus vénérée de toutes les majestés de la terre I

Et la France laisse dédaigner ses conseils, et l’Europe regarde les traités et les trônes qui s’écroulent devant la menteuse dictature des scrutins.

Notre politique craignait que la possession de la Toscane par le Piémont ne menaçât de trop près Naples et Rome; en lui laissant les Légations, on l’aura fait limitrophe de l’un et maître de l’autre.

Entre les souverains de l'Italie, la duchesse de Parme avait surtout gardé l’estime des rois et le respect des peuples; c’est elle qui sera sacrifiée la première.

De toutes les villes de l’Italie, Venise avait le mieux mérité de l’ordre et de la liberté, c’est elle

seule qui sera privée de l’émancipation ; elle devait entrer dans la confédération italienne : la confédéralion italienne disparaîtra pour laisser libre cours aux annexions piémontaises.

De tous les territoires, le plus inviolable par sa neutralité unanimement reconnue était celui des Etats de l’Église; et il sera mutilé au profit du Piémont qui l’a envahi, et qu’aucun lien de proximité ou de tradition ne rattache à son avenir.

Enfin, le prince qui avait le plus de droits au respect, le pontife de tous les rois catholiques, est celui qui subira la plus cruelle injure. On ne se contentera pas de le déclarer incapable de gouverner ses peuples; un autre souverain viendra prendre sa place, et ce souverain sera celui qui a soulevé ses sujets pour usurper ses États. C’est lui qui régnera sur ses plus riches provinces, en attendant qu’il lui enjoigne, comme il l’a déjà fait, de livrer aussi l’administration des Marches et de l’Ombrie.

Ainsi ce sera le roi de Sardaigne, ou plutôt son ministre, qui, sous le titre audacieusement modeste de vicaire, deviendra le tuteur du Saint-Père jusqu’au jour où il sera conduit à en faire son prisonnier.

El pour un tel abandon de sa politique et de ses promesses, la France ne recueillera pas même l’apaisement du présent.

Elle laissera l’Autriche profondément blessée, la Russie mécontente, l’Allemagne inquiète, Venise frémissante, Naples menacée et le reste des États de l’Église à la merci d’une invasion toujours flagrante : et elle n’aura pu, à ce prix, ni assouvir les ambitions du Piémont, ni calmer les défiances de l’Angleterre.

On aura favorisé en Italie des entraînements superficiels, cédé à des vœux factices, livré le pouvoir aux plus hardis, mais on aura laissé des situations détruites, des intérêts mécontents, des traditions méconnues. Il y faudra compter avec des sentiments religieux que rien n’étouffe, avec des dynasties qui survivent longtemps et des nationalités qui ne meurent pas.

On aura surtout assumé la plus redoutable de tontes les responsabilités, l’atteinte à un droit plus fort, plus immortel que tous les autres. On l’ébranlera peut-être, mais il triomphe toujours.

C est cette confiance impérissable qui anime Pie IX ; elle seule lui inspire cette résignation au-

guste et sereine, qui laisse passer la force des hommes et ne s’incline que devant celle de Dieu.

Cette inaltérable fermeté a étonné certains esprits. On se rappelait cette suave bonté, cette onction touchante, qui ont fait tant de fois la joie des fidèles et l’admiration des étrangers. On ne pouvait croire que cette bienveillance inépuisable pût s’allier si bien avec l’inflexible énergie du devoir; on jugeait de l’Église et de l’esprit qui l’anime par- la fragilité des choses d’ici-bas, où les meilleurs sentiments ont leurs excès, et les plus nobles inspirations leurs erreurs.

Mais Celui qui veille aux destinées de la foi sait déconcerter les calculs de la politique humaine; il a suscité pour son Église un Pontife merveilleusement propre à nos temps agités, persuasif dans sa majesté, calme dans sa constance et invincible par sa douceur même. Il fallait que la révolution s’attaquât à un Pape réformateur, pour qu’il fût démontré une fois de plus que les concessions les plus larges ne la désarment pas, et que bientôt elle pose aux gouvernements les plus généreux la fatale alternative de l’abdication ou de la résistance.

Cette résistance à la violence et à la ruse, Pie IX ne l’abandonnera jamais. Il n’est propriétaire ni des droits de la papauté ni des domaines de l’Église

II ne s’agit pas d'un patrimoine d’ancêtres dont les descendants peuvent se croire le droit de disposer. Ses ancêtres comme ses descendants , c’est l’Église, qui l’a précédé et doit lui survivre ; elle lui a remis ses droits, il peut tout pour les maintenir et rien pour les altérer. La condescendance d’un pape ne pourrait les compromettre, leur immutabilité se dresserait comme une protestation vivante pour armer ses successeurs ; une défaillance momentanée pourrait causer un regret à l’Église, elle ne lui enlèverait pas un droit. Mais Pie IX s’est montré supérieur à toutes les épreuves , et celles que peut lui réserver l’avenir le trouveront inébranlable.

La révolution fera peut-être une halte. Elle a ses jours de menaces et ses jours de caresses. Elle est infatigable dans ses artifices comme dans ses audaces, parce qu’elle compte sur des confiances que rien n’épuise, sur des patiences que rien ne lasse. Elle fera de nouvelles promesses, et quand elle les aura violées, elle sera sûre de retrouver les mêmes résignations.

Mais la balte ne sera pas longue. Les principes sont inexorables et les passions n’attendent pas. On

a proclamé le droit de chaque province à se séparer de l’État, et les scrutins d’annexion sont tout prêts pour démembrer les territoires et déchirer les traités. On s’est emparé des Légations au nom de l’unité italienne et de la haine de la domination de l’Église. L’unité italienne ne se reposera pas sans avoir embrasé le royaume de Naples; elle ne dira son dernier mot qu’au dernier cap de l’Italie, et elle a déjà ensanglanté la Sicile.

La guerre au gouvernement temporel de l’Église ne s’arrêtera pas tant que Rome restera au Pape, et la France reconnaîtra bientôt que, vis-à-vis du Saint- Siège, il n’y a pas de milieu pour elle entre la politique de Charlemagne et la politique de 1809.

Une politique d’abandon est impossible.

La France y perdrait tôt ou tard son ascendant extérieur, indissolublement lié à la cause de la foi catholique; sa situation intérieure en recevrait une profonde atteinte; le système serait changé comme le point d’appui.

On essayerait de rassurer le clergé, on ne le persuaderait pas; on finirait par s’irriter de ses inquiétudes. Aux yeux des courtisans révolutionnaires, les tristesses passeraient pour des reproches, les prières pour des attaques, et il s’en est trouvé déjà pour dénoncer les aumônes comme des complots.

On affligerait les populations religieuses, qui comprennent mieux les faits que les paroles, et dont la franche simplicité allierait difficilement le respect pour l’Église avec l’oubli des droits de son chef.

On n’aurait pas satisfait davantage cette élite intellectuelle et morale de la société française, qui s’est dévouée avec tant d’éclat à la cause de l’Église.

On n’aurait pas lassé la voix éloquente de l’épiscopat, dont l’indépendance de la magistrature protégera toujours le courage.

On aurait attristé les esprits conservateurs, inquiété les vrais amis de la liberté, excité de dangereuses passions.

Quels motifs pourraient entraîner le gouvernement à braver de tels périls ?

Seraient-ce les acclamations des révolutionnaires? Mais le chef de l’Empire sait qu’ils lui ont voué la haine du ressentiment , la plus inexorable de toutes; ils ne le flatteront jamais que pour le perdre : entre eux et lui, il y a toute sa destinée!

Seraient-ce leurs complots? Loin de moi une telle pensée ! Jamais un front couronné n’a pâli de-

vant la menace. Les rois sont faits, non pour plier la société sous la terreur de ses ennemis, mais pour courber les ennemis de la société sous la juste crainte des lois. Le roi Louis-Philippe a vu le bras des assassins levé sur lui pendant tout Je temps de son règne : il ne s’en est ni ému ni effrayé ; ' il n’a pas changé sa politique ni suspendu la liberté.

Se trouverait-il des flatteurs intéressés à la propagande des annexions dynastiques, rêvant tantôt le trône des Médicis, tantôt celui des Bourbons, prêts à laisser la Sicile à l’Angleterre, pour asseoir à Naples un fief impérial et chasser la race de saint Louis de toute la Péninsule? Mais on sait où conduisent les ambitions de famille; l’histoire de Napoléon 1er est vivante encore, son successeur ne s’engagera pas dans la voie qui a perdu le plus grand capitaine des temps modernes.

Voudrait-on condamner l’Empire à la nécessité perpétuelle d’une politique guerroyante et agitée? Ce ne serait pas au nom de notre armée : assez de victoires ont couronné son drapeau, elle a conquis toutes les admirations de l’Europe et peut se reposer sur sa gloire.

Quant à la France, elle s’ennuie, il est vrai , quelquefois du repos, mais elle se lasse à la lin des agitations et des incertitudes, et il est temps pour

elle de rentrer dans le programme du discours de Bordeaux.

Qui pourrait donc nous détourner encore de prêter au Saint-Siège un appui efficace?

Serait-ce l'annexion de la Savoie, ou le culte de l’alliance anglaise?

La Savoie? On ne la voulait pas d’abord; les proclamations les plus solennelles ont annoncé assez haut le désintéressement absolu de la France. Je ne puis croire qu’on négociât la cession dès cette époque. Je laisse aux irritations britanniques l’imputation de ces traités secrets, qui auraient d’avance combiné la rupture de la paix et partagé les dépouilles de la guerre.

Non : c’est le point de vue qui a changé , et je suis loin de me plaindre de ce qu’on demande au Piémont. C’est peu pour ce qu’on lui a donné, c’est trop peu pour ce qu’on lui a laissé prendre.

Je ne verrai jamais avec indifférence l’agrandissement de mon pays. Je l’eusse mieux aimé le jour de la paix de Villafranca que le lendemain de l’annexion des Romagnes, il eut été le fruit de nos victoires; le monde y peut voir aujourd’hui le prix de nos complaisances pour les envahissements de nos alliés.

Et pourtant, c’est la politique de Villafranca qui nous eût donné la Savoie, aux applaudissements de l’Europe. Nul n’aurait pu se plaindre. Les trésors de la Lombardie payaient largement à l’ambition de la maison de Savoie les montagnes où fut le berceau de ses ancêtres. Les grandes monarchies de l’Europe eussent d’autant mieux accueilli cette légitime incorporation à la France, qu’elle n’eût pas servi de prétexte pour amnistier les annexions révolutionnaires de l’Italie.

Une telle attitude eût rendu notre alliance plus chère à la Savoie catholique, la seule qui ait souhaité l’annexion.

La politique de Turin pesait sur elle : dans cette guerre à l’Église, elle ne reconnaissait plus ni ses rois, ni sa foi, ni son histoire. Elle voulait se rattacher à un gouvernement ami du Saint-Siège.

Sa vieille loyauté se soulèverait à l’idée que sou territoire pût devenir le prix d’une usurpation du patrimoine de l’Église, mais elle se souvient que la France a garanti tous les droits temporels du Pape, et l’appui donné par la politique impériale au rétablissement de l’autorité du Saint-Père serait salué par elle comme un don de joyeux avènement.

Sans doute l’extension des frontières de la France

éveillera toujours les jalousies de Londres , mais on s’en tiendra à la menace. Depuis quelque temps l’Angleterre s’habitue à intimider les faibles et à laisser faire les puissants. D’ailleurs, si l’annexion de la Savoie devait consacrer les annexions piémonlaises, il faudrait que le ministère anglais fût bien aveugle pour ne pas acheter, par le sacrifice de quelques susceptibilités puériles, le droit de suprême arbitrage sur toute la Péninsule. Ce n’est pas la possession d’un département de plus, même avec des frontières naturelles, qui dédommagerait la France de la perte de son influence sur l’Italie livrée au Piémont, c’est-à-dire, à l’Angleterre.

Car, il ne faut pas s’y tromper, la politique pié— montaise, nécessairement hostile au Saint-Siège qui se dresse devant ses ambitions d’unité italienne, cherchera toujours son appui dans les propagandes anticatholiques au dedans, dans les sympathies britanniques au dehors.

Et la France, malgré quelques déviations momentanées, restera toujours trop attachée au Saint-Siège pour se mettre à la suite des menées du cabinet de Turin. Elle ne se résignerait pas longtemps à une telle politique; elle ne tient pas moins à ses traditions qu’à ses frontières, et sa foi est plus ancienne que ses dynasties.

Ainsi l’Angleterre restera toujours l'appui nécessaire et le guide invariable du Piémont. L’Empire ne l’ignore pas, il en a déjà fait l’épreuve : il ne doit donc jamais s’attendre à trouver dans l’annexion de la Savoie un dédommagement à la création d’une Italie anglaise.

Espérerait-on du moins se rattacher ainsi l’Angleterre, dont on ne croirait pas l’alliance payée trop cher à ce prix?

L’alliance anglaise est importante, sans doute, et ce n’est pas moi qui serais tenté de le contester.

Le gouvernement de 1830 a sincèrement pratiqué l’alliance anglaise; il a bravé bien des préjugés pour y rester fidèle; il en a subi l’impopularité, la France en a recueilli les fruits. J’ai défendu cette politique et je ne le regrette pas. La différence des temps n’a pas changé mes opinions, mais, aujourd’hui comme alors, il y a deux manières d’entendre l’alliance de la France avec l’Angleterre.

Quand ces deux généreuses nations, sœurs d’origine et rivales de gloire, effacent les ressentiments de ces grandes luttes qui ont ensanglanté leurs annales ef rempli toute l’histoire ; quand elles déposent tous les préjugés traditionnels pour chercher, dans la confor-

mité des institutions parlementaires, une noble émulation de sympathie et de liberté; quand les deux peuples les plus industrieux, les plus riches et les plus éclairés de l’univers, s’unissent pour imposer partout silence aux passions qui prétendent interrompre la civilisation et troubler la paix du monde; quand ils se font enfin les médiateurs des grands États, les protecteurs des petits, les modèles de tous : c’est là un magnifique spectacle, qui fait l’honneur du siècle. Une telle alliance assure la prospérité des deux pays et la sécurité de tous les autres.

Mais si la France et l’Angleterre se concertaient jamais pour ébranler les droits acquis , livrer les petits États aux ambitions conquérantes et les grands aux agitations révolutionnaires; si elles abusaient contre la civilisation elle-même des forces invincibles qu’elle leur a données; si la puissance de leurs Hottes servait à menacer les capitales que la Providence a dotées du voisinage des mers; si leur pavillon pouvait devenir tour à tour le signal et le refuge de la révolte : une semblable alliance, ou, pour mieux dire , une telle coalition serait une insulte au droit des gens, un fléau permanent pour l’humanité. Elle ne pourrait vivre qu’au prix de déceptions mutuelles, elle ne tarderait pas à devenir aussi

compromettante pour les deux pays que funeste au monde.

La France ne serait pas la dernière à en souffrir : c’est souvent elle qui porte le poids des sacrifices.

On a accusé le gouvernement précédent d’avoir poussé trop loin ces sacrifices. 11 eût pu trouver, dans la position qui lui était faite en Europe, le moyen de les justifier. L’alliance anglaise pouvait lui sembler d’autant plus précieuse, que le continent ne se montrait pas disposé à lui donner la sienne.

Les grandes monarchies absolues ont peu ménagé le gouvernement du roi Louis-Philippe, parce qu’elles n’avaient point à se mettre en garde contre son ambition. 11 avait promis la paix à l’Europe et la liberté à la France; les rois le savaient aussi incapable de déchaîner la révolution au dehors, que d’étouffer au dedans la constitution qu’il avait jurée. Ils ne redoutaient pas de lui des invasions qui pussent troubler leur sécurité, ils n’espéraient pas de lui des compressions qui eussent pu servir leur pouvoir absolu. Ils craignaient la propagande pacifique de la liberté, presqu’à l’égal des débordements révolutionnaires; et, rassurés contre toute violente attaque de leurs trônes, ils ne cherchaient guère à affermir une monarchie constitutionnelle dont le succès pouvait at-

lirer leurs peuples par la puissance de l'exemple.

Cependant, malgré cette froideur qui semblait incliner le gouvernement français vers l’Angleterre, il ne lui sacrifia ni la politique, ni les traditions, ni les intérêts de la France.

11 sut prendre Anvers et rendre par l’alliance avec la Belgique un boulevard aux frontières de la France. Il occupa la ville d’Ancône pour faire équilibre à l’Autriche et il la remit ensuite fidèlement au Saint- Siège. Il féconda la conquête d’Alger par celle de l’Algérie. Partisan d’un sage progrès, il résista à toutes les exagérations intéressées du libre-échange, et finit par les mariages espagnols, qui enlevèrent la main d’Isabelle et la couronne de Castille au royal client de l’Angleterre.

Et aujourd’hui, quand nous sommes libres dans le choix de nos alliances, nous laisserions la Grande- Bretagne régner en Italie sous le nom de l’unité italienne! La Méditerranée deviendrait un lac anglais et le Piémont pourrait quelque jour déposer les clefs de saint Pierre aux pieds du lion britannique!

Qu’auraient produit les triomphes de la guerre d’Italie? Quel serait le prix du sang de nos soldats?

Nous avions proclamé l’affranchissement île l’Adriatique, et nous aurions aggravé le sort de Venise.

Nous avions garanti l’intégrité des droits tempo- • rels de l’Église, et nos alliés auraient usurpé ses . États.

Nous avions promis à l’Italie la fédération de ses nationalités municipales, et la Toscane aurait perdu jusqu’à son nom.

L’Italie confédérée n’eût plus rencontré d’ennemis, et nous l’aurions laissée à la domination piémontaise, qui provoque toutes les luttes et ramène tous les périls.

Et l’Europe aurait vu raviver partout les agitations ambitieuses qui troublent le sommet des sociétés et les passions anarchiques qui fermentent dans les bas-fonds. Elle ne pourrait plus s’endormir dans la paix, sans craindre de se réveiller dans la guerre.

Qu’on ouvre enlin les yeux! Il n’est jamais trop tard pour reconnaître une faute; et si la France expie quelquefois durement les siennes, elles ne sont jamais irréparables. Elle lient ce privilège des faveurs de la Providence; il lui est donné de revenir

à temps de toutes ses erreurs, de se relever de toutes ses faiblesses et de reconquérir toutes ses gloires.

Quant au gouvernement, il est bien dégagé vis-àvis de l’Angleterre, qui repousse les annexions qu’il a obtenues, et vis-à-vis du Piémont, qui persiste dans celles que la France a déclaré repousser. Qu’il laisse l’une à l’isolement que lui réservent les contradictions de sa politique, et l’autre à la responsabilité que lui impose l’ambitieuse obstination de la sienne.

Qu’il réunisse enfin ce congrès promis à Zurich, sans lequel rien ne peut s’asseoir dans la Péninsule !

On a dit que celui de 1856 n’avait pas pacifié l’Orient et qu’il avait troublé l’Italie.

Le congrès de 1860 pourrait mériter mieux de l’avenir, car en apaisant les troubles de l’Italie, il aurait préparé l’émancipation de l’Orient. L’Europe pourrait enfin fixer ses regards sur les convulsions suprêmes qui agitent le Bosphore; la crise civilisatrice qui doit régénérer le berceau du monde n’atlend peut-être que la pacification sérieuse de l’Occident.

Mais ce n’est pas en renversant les bases du droit européen qu’on peut rétablir entre toutes les nations l’harmonie nécessaire à l’achèvement de la plus

grande œuvre réservée à ce siècle ; on ne préparera par la restauration des chrétientés orientales, en sa-

crifiant la plus grande Église chrétienne de l’univers.

Il faut avant tout que ses droits sacrés soient reconnus; il faut qu’on abandonne le Piémont aux délibérations de l’Europe; il faut que le droit des gens prononce entre lui et le Saint-Siège, et que force reste à ce jugement. II faut que la France prête son concours et qu’elle condamne solennellement l’injustice.

Que toutes les nations puissent librement répondre à l’appel du Saint-Siège sans craindre de renconr trer sur leur chemin la politique de la France : tout sera dit. Les Légations seront bientôt délivrées de la pression piémontaise et le Saint-Père aura obtenu justice.

Sans doute la France n’interdira jamais à ses enfants de se dévouer volontairement au Saint-Siège. Sa vieille armée d’Afrique, qui nous a donné les héros de Malakoff et de Magenta, sera fière d’offrir son glorieux tribut à cette grande cause, et le vainqueur d’Abd-el-Kader pourra servir encore la civilisation et la patrie en consacrant son épée à la défense de la Papauté.

Mais si en même temps la France devait ratifier par son autorité ou par sa condescendance l’envahissement de ces belles provinces dont l’Église dut la première possession à la munificence de nos rois;

si, après avoir décliné la solidarité des usurpations, elle entreprenait de les couvrir par sa diplomatie, si elle n’employait ses efforts qu’à contenir le zèle des puissances catholiques par la force de sa prépondérance; si elle stipulait auprès de toutes l’inviolabilité du Piémont, qui n’a respecté celle de personne, il ne faudrait plus alors parler même de la neutralité de la France à l’égard du Saint-Père. Ce serait elle qui aurait déclaré au Saint-Siège la plus dangereuse guerre, car ce serait sa protection qui aurait permis à ses alliés la spoliation de l’Eglise, et ce serait sa garantie qui rendrait la spoliation irréparable.

La France gémirait sans doute d’une telle politique ; mais si la volonté souveraine dans laquelle elle a incarné toute sa puissance se laissait entraîner sur cette pente fatale, que toutes les voix indépendantes s’efforcent encore de l’en détourner.

La Constitution a fait le Sénat gardien de la liberté des cultes. De nombreuses pétitions ont appelé son intervention en faveur de celui de trente-quatre millions de Français. On avait voulu espérer en lui pour sauvegarder les droits du Pontife suprême. Un avertissement eût pu servir le pouvoir; le Sénat lui a décerné un hommage de confiance.

Toutefois, les chefs de notre Église n’ont pas gardé le silence. Les cardinaux appartiennent tout ensem-

ble à Rome et à la France ; en invoquant le lien qui unit leurs deux patries, ils ont servi l’intérêt et la dignité de toutes deux.

Les généraux qui ont appris à connaître Rome en y représentant la France ont apporté leur loyal témoignage à la cause du Saint- Père; leur dévouement Faura consolé de tant d’abandons imprévus.

Une autre enceinte a entendu des voix courageuses venger l’Église, flétrir les usurpations, rappeler les promesses, demander des garanties ; mais le Corps législatif est privé de toute initiative, les pétitions des citoyens ne peuvent arriver jusqu’à lui. 11 vote l’impôt au nom du pays; il ne vote pas sa politique.

11 faut espérer dans la puissance de l’opinion. Elle ne fut point écoutée, il y a un an, quand elle craignait la guerre d’Italie pour la paix de l’Église : on ne l’accusera pas cette fois de défaillance, car ce n’est pas sa prévoyance qui a failli.

Si l’opinion du inonde pouvait hésiter, je plaindrais l’aveuglement des hommes. Si elle parlait en vain, ce sont les institutions des peuples dont je déplorerais l’impuissance.

Je le regretterais pour l’Église, outragée dans son

Pontife, dépouillée dans ses domaines, atteinte dans son indépendance.

Je le regretterais plus encore pour l’Europe, car elle aurait délaissé tout ce qu’il y a de plus sacré sur la terre, la majesté, la faiblesse et la justice. Elle aurait donné le spectacle le plus funeste à la conscience des peuples, celui de la puissance proclamant le droit et le sacrifiant à l’audace.

Je m’en affligerais surtout pour mon pays, car c’est lui qui serait accusé. Le Piémont n’est pas assez grand pour porter une telle responsabilité devant l’histoire. C’est la France qui aurait démenti ses traditions et abdiqué sa destinée. On croirait encore à ses armes, on ne croirait plus à sa parole.

L’Église, qui l’avait toujours trouvée fidèle, ne compterait désormais que sur la volonté immuable qui l’a fondée.

Celui qui a tiré la Papauté des catacombes, qui l’a affermie par les persécutions et les exils, qui l’a fait triompher de ses ennemis comme de ses propres faiblesses, n’abandonnera pas son vicaire, alors qu’il le verra cerné par tous ses adversaires et délaissé par tous ses protecteurs. Il a sauvé la Papauté, des Césars comme des révolutions. Au troisième siècle, on la croyait noyée dans le sang du martyre, et depuis, elle a intronisé la croix au sommet du Capi-

tôle. On a dit qu’elle mourrait au dix-huitième siècle dans la tombe solitaire de Valence, et elle est rentrée triomphante au Vatican.

Cette grande figure de l’unité romaine pourra rester encore une fois dans l’ombre, mais on ne tardera pas à voir combien son prestige manque à l’Italie, son ascendant au christianisme tout entier. Les nuages qui l’auront voilée un instant s’évanouiront devant cette lumière des faits qui éclaire les plus rebelles, et la Providence saura se servir du vœu même des peuples pour la faire reparaître avec une nouvelle splendeur.

Mais, en attendant, les jours d’épreuve seront venus, les exemples porteront leurs fruits; le droit restera sans appui et la force sans frein ; les nations passeront sans cesse de la tyrannie des faits accomplis à la dictature des faits imprévus. Le monde ne s’arrêtera plus dans le chemin des aventures. La

France a déjà éprouvé, dans ce siècle, qu’il n’est pas de vraie grandeur sans la liberté ; l’Italie saura bientôt qu’il n’est pas de liberté durable sans la paix, et l’Europe apprendra à son tour qu’il n’y a point de paix sans la justice.

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