‹ Rome devant l'Europe (volume 3)Chapitre 5 sur 16 · SI · texte numérisé non relu

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les âges de doute et d’hérésie pour éprouver sa fermeté et faire ressortir sa constance.

Mais il ne faut pas confondre les époques , les maux et les remèdes suscités par sa providence; il ne faut surtout ni rejeter ses faveurs ni paralyser ses bienfaits.

Sans doute l’Église ne se montra jamais plus héroïque que sous le glaive de ses bourreaux. Est-ce à dire qu’il faille recommencer les persécutions et rouvrir les annales du martyre?

Elle ne fut jamais plus admirable d’abnégation et de sacrifices qu’aux jours de son dénûment. Faut-il se hâter de la dépouiller et d’enrichir ses ennemis de ses dépouilles, afin de mieux faire éclater les gloires de son désintéressement par l’impuissance de sa charité ?

Jamais sa force impérissable n’a été plus victorieusement éprouvée que quand elle a triomphé des vices de ses propres pasteurs. Songerait-on à élire de mauvais Papes, pour mieux faire briller la puissance du bras divin qui protège la papauté contre tous et contre elle-même, à travers les orages venus du siècle comme du sein même de l’Église? Étrange logique, qui ressuscite les obstacles déjà vaincus pour avoir encore à les vaincre, et détruit les victoires pour se donner le plaisir de recommencer les combats,

afin de tourner dans un cercle sans fin de démolition, de reconstruction et surtout d’impuissance.

Grâce à Dieu, cette philosophie du zèle destructeur n’a gagné ni les savants ni les multitudes. La lumière s’est faite dans tous les esprits élevés, sur toutes les prérogatives du Saint-Siège. Son pouvoir temporel, tant calomnié, tant combattu dans les siècles d’hérésie et d’incrédulité, s’est vu défendu dans celui-ci avec une force et une science dont la persévérante énergie a répondu à celle de l’attaque.

D’éminents évêques, de puissants hommes d’État sont descendus dans l’arène. D’illustres écrivains protestants ont voulu même partager les honneurs du combat, comme pour consoler l’Église de l’aveuglement et de l’indifférence de quelques-uns de ses enfants. On sent que ce pouvoir est aujourd’hui, dans l’état des faits et des opinions, une nécessité politique pour l’équilibre des puissances et des territoires, un symbole de dignité et d’indépendance pour la papauté, un appui pour les libertés de l’Église, une garantie pour la propagation de la foi et la sécurité de la religion.

On sait à quoi s’en tenir sur ces chimères puritaines qui deviennent si vite des réalités spoliatrices, qui prêchent l’abnégation pour détruire, et pratiquent l’envahissement pour se conserver.

Pour comprendre l’importance vitale du pouvoir temporel de la papauté, il suffît d’interroger l’histoire de son passé , sa situation présente, ses destinées futures.

La papauté des premiers siècles a pu vivre à Rome à côté de l’empire des Césars. Les deux royautés ne pouvaient se toucher : l’une trônait au soleil du Capitole, l’autre versait son sang dans la nuit des ca tacombes.

Constantin n’eut pas plutôt rendu le grand jour à la papauté qu’il lui céda la place. Il n’abdiqua pas l’empire; mais l’éclat passager de cette majesté politique se sentit plus à l’aise en transportant sa capitale loin du contact et de la force impérissable de cette majesté religieuse. Les barbares ont compris la mystérieuse puissance de cette nouvelle consécration de la ville éternelle. Leurs invasions l’ont prouvé; c’est là qu’ils ont porté leurs coups.

L’empire deByzanceapu végéter encore pendant dix siècles dans l’agonie de l’impuissance; mais pendant que le sceptre oriental livrait l’Occident désarmé aux débordements vengeurs que l’univers précipitait de toutes parts sur ses antiques tyrans du Capitole, l’ascendant moral des Papes inspirait seul le respect à l’âme étonnée des conquérants, et leur bras armé delà croix sauva plus d’une fois Rome abandonnée.

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Les droits de l’empire ont passé à qui en remplissait les devoirs. Vainement les Papes se montraient les fidèles conseillers et Jes derniers serviteurs des Césars impuissants de la Grèce, qu’ils ne connaissaient guère que par leurs persécutions ou leurs délaissements. Ils se voyaient, sans y prétendre, intronisés eux-mêmes par la force des événements et les besoins des peuples.

L’épée de Pépin prêta force à leurs vœux, en les délivrant de leurs oppresseurs; son bras victorieux couronna leur protecteur, et le sceptre impérial de Charlemagne acheva de consacrer la généreuse justice de son père.

Mais le saint empire romain gardait encore des prétentions de suprématie sur la papauté; il l’avait dotée comme elle l’avait couronné.

Cette origine lui gonfla le cœur; son ambition traita souvent Rome en ville conquise, et les Papes en vassaux : on sait l’histoire des querelles du sacerdoce et de l’Empire. Celui-ci foula aux pieds plus d’une fois toutes les lois de la justice, tous les droits mêmes de l’humanité. On crut voir renaître les persécutions des premiers Césars, et les seconds ne furent pas loin de faire reprendre aux Papes le chemin des catacombes.

Cependant d’autres royautés s’étaient formées.

Protectrices d’abord, elles devinrent persécutrices à leur tour. La papauté, froissée entre les souverains étrangers qui voulaient l’envahir, et les princes romains qui tentaient de l’absorber, dut quitter Rome et se réfugier pendant un siècle de ville en ville, ou, pour mieux dire, de citadelle en citadelle. Enfin, lasse du sol de l’Italie où elle demandait l’indépendance à tous, et où chacun lui répondait par l’oppression, elle alla chercher à Avignon un abri pour sa sécurité incessamment menacée. Elle ne l’y trouva pas toujours : les ambitions politiques l’assiégèrent jusque dans cet asile. D’ailleurs, si la papauté pouvait se passer de Rome, Rome ne pouvait se passer de la papauté. La papauté dut revenir à Rome; elle s’y vit encore poursuivie par des prétentions rivales, dont le conflit faillit submerger l’unité de l’Église dans la tempête si longtemps perpétuée du schisme d’Occident.

Enfin le pouvoir temporel, opprimé d’abord par la prépondérance de l’Empire, puis menacé sans cesse par les envahissements armés de ses puissants voisins, se vit affermi par ses épreuves mêmes et par les périls que tant de contre-coups avaient fait courir à la paix du monde. La papauté goûta quelques jours de sécurité, que les déchirements de l’Église vinrent bientôt interrompre.

Elle usa, il est vrai, quelquefois de cette royauté temporelle pour se mêler aux luttes guerroyantes du temps. L’ambition y put avoir sa part, et pourtant il est juste de dire que cette intervention militaire fut rarement provocatrice et presque toujours consacrée à combattre les infidèles ou à défendre l’indépendance de l’Italie ; toutefois, cette situation armée, toujours difficile pour la papauté, même au service des plus nobles causes, a vu son terme depuis plus de trois siècles.

Le glaive de saint Pierre n’est plus guère sorti du fourreau depuis la glorieuse part que l’étendard des clefs sut prendre à la bataille de Lépante, qui arrêta pour toujours le croissant et sauva définitivement la sécurité de l’Europe chrétienne. Et depuis cette immortelle journée qui couronna triomphalement les armes pontificales, d’autres temps ont vu d’autres besoins et d’autres influences. La papauté a vécu pacifique et indépendante, à peu près incontestée dans son pouvoir temporel qu’elle renfermait soigneusement dans ses limites, veillant sur la foi, propageant la charité, fondant des monuments, bénie par ses peuples, hospitalière pour les étrangers, et ne prétendant au dehors qu’à la seule expansion de la force morale, qui est le secret de sa vie et la condition de sa durée.

Telle est l’histoire de la souveraineté des Papes. Elle s’inaugure dans leur sang; le martyre leur donne la confiance des peuples; la confiance leur impose le patronage, et bientôt le patronage appelle leur royautél

Cette royauté avait germé dans les sacrifices, mûri par les bienfaits : le vœu des peuples la défère; le monde la reconnaît. L’Empire lui-même la consacre; il tente bientôt de l’absorber. Les rivalités européennes l’affranchissent des nouveaux Césars; ces rivalités la menacent à leur tour. Le péril même fait consacrer son indépendance. Les angoisses du schisme d’Occident l’enracinent à Rome; enfin, la réforme elle-même, en jetant aux royautés dissidentes le pouvoir spirituel de l’Église, fait éclater la nécessité d’armer du pouvoir temporel le chef de la religion catholique, pour le défendre contre des envahisseurs couronnés. La division des sectes avait fait ressortir la grandeur de l’unité spirituelle; leur puissance même rend plus intime et plus chère aux peuples la nécessité de l’indépendance temporelle, et partant de la souveraineté des Papes.

Qui ne reconnaît à de tels traits les voies mystérieuses de cette suprême sagesse , qui sait puiser, dans les obstacles mêmes des temps et dans les passions des hommes, des appuis imprévus et

des forces involontairement obéissantes pour l’accomplissement de ses irrésistibles desseins?

Cependant nos révolutions modernes ont remis en question le pouvoir spirituel comme le pouvoir temporel des Papes. Qui veut détruire l’un ne manque jamais de s’attaquer à l’autre. Il faut bien étouffer les plaintes importunes et les cris de la conscience publique. La spoliation et la persécution se sont toujours tenues de près; c’est l’histoire de tous les temps et de tous les lieux; elle est empreinte dans les récentes annales de la nôtre, et la tombe solitaire de Valence enseigne l’avenir comme la prison impériale de Fontainebleau.

Cette solidarité des deux pouvoirs est devenue, par la solidarité même des persécutions et des épreuves, plus intime que jamais. Comment se flatter de briser une possession de dix siècles, de dépouiller le père commun des fidèles, sans réveiller à la fois les droits de la justice, les protestations de l’Église et la puissance du sentiment religieux qui leur prête un nécessaire et redoutable appui?

Comment, dans l’état présent de l’Europe, dans la division actuelle des empires, des territoires et des influences, en présence des communions dissidentes et des principes ennemis, braver cette noble résistance de toutes les forces religieuses et leur en-

'lever ce centre de foi, de paix et d’autorité, si nécessaire à nos temps de doute, d’agitation et d’indiscipline perpétuelle ?

Sans doute, si les passions du jour détruisaient l’institution admirable due au travail des siècles pour dépouiller l’élu de l’Église et le pasteur de la chrétienté, le bras divin ne se retirerait pas pour cela de son ministre. Il saurait se passer des grandeurs humaines pour défendre son œuvre impérissable; il n’a besoin ni d’épée ni de couronne pour sauver à travers les tempêtes la barque immortelle du Pécheur de la Galilée.

Mais nul n’a le droit de demander des miracles à la Providence pour se donner le privilège de violer sa justice et de briser l’œuvre de sa sagesse. Or, aux yeux de l’éternelle équité comme devant les calculs les plus actuels et les plus éclairés de la politique humaine, quel attentat que ce détrônement de la papauté 1 quelle folie, aujourd’hui plus que jamais, quand le pouvoir temporel des pontifes est écrit dans tous les besoins de l’époque, et que c’est de lui surtout qu’il faudrait dire que s’il n’existait pas il faudrait l’inventer !

Que de raisons victorieuses viennent en effet s’ajouter aujourd’hui à celles du passé pour faire du pouvoir temporel des Papes, qui fut toujours line

aspiration et une force des âges passés, une impérieuse nécessité du siècle présent !

D’abord les choses ne sont plus entières. Il est puéril de raisonner comme si l’Église n’eut jamais possédé la souveraineté temporelle. Autrefois on eût pu ne la lui pas déférer; il faudrait la lui enlever aujourd’hui. Alors on s’abstenait d’un hommage; aujourd’hui on infligerait une injure. En ce temps, on aurait refusé d’expérimenter son pouvoir, mais on ne le déclarait pas indigne après l’avoir expérimenté. On ne rabaissait pas son rang et son autorité dans l’esprit des peuples. Aujourd’hui, en prétendant lui arracher les prérogatives qu’elle possède depuis plus de dix siècles, on ne commet pas seulement un attentat à l’éternelle équité des nations, une violation de l’équilibre de l’Europe dont aucun trône n’a de plus antique et de plus respectable possession ; ce n’est pas seulement une confiscation de par la force, c’est une déchéance de par la justice; c’est un jugement formulé contre la papauté qu’on proclame indigne du pouvoir parce qu’elle est coupable d’en avoir abusé. On donne ainsi un triomphe à toutes les violences de ses calomniateurs anciens et modernes, un démenti rétrospectif à toutes les splendeurs de son histoire. Du même coup, on flétrit la papauté passée, on détrône la papauté présente.

on désarme la papauté future. Ce n’est pas seulement une dépossession matérielle, c’est une dégradation sociale.

Il y a donc aujourd’hui pour le maintien du pouvoir temporel de la papauté une raison décisive qui ne pouvait exister à l’origine. Cette raison, c’est la possession, et la force de cette possession s’accroît elle-même par l’expérience des services passés et par le péril de la spoliation présente.

La papauté, qui fut, au moyen âge, la seule étoile de la civilisation au milieu des ténèbres, le seul bouclier des opprimés contre la force brutale, le seul contre-poids à l’invasion barbare et à l’absorption féodale ; la papauté, qui sauva les lumières des étouffements de l’ignorance victorieuse et les mœurs de ce torrent de corruption dont l’Église elle-même ne fut pas exempte ; la papauté, qui entreprit toutes les luttes, risqua tous les périls et subit toutes les catastrophes pour régénérer la discipline de la société submergée dans les flots de l’anarchie morale et politique des plus mauvais jours de l’histoire ; la papauté , qui conserva au monde l’inviolabilité du mariage qui périssait sous les passions des rois sans contrôle et des seigneurs sans frein ; la papauté, glorieuse d’avoir déployé au service de cette sainte cause une énergie de persévérance qui

vainquit Philippe- Auguste et aima mieux perdre l’Angleterre que de transiger avec la licencieuse et despotique omnipotence de Henri VIII; la papauté, recueillant de tant de services l’affront d’une déchéance et flétrie dans l’esprit des peuples par un arrêt de confiscation dicté par les couronnes et exécuté par la révolution , quel démenti pour l’histoire du passé, quel vide pour la paix de l’avenir!

Mais ce n’est pas tout; si la possession a fait cette souveraineté plus sacrée, la marche des temps l’a rendue plus nécessaire encore qu’au jour de son avènement.

Charlemagne, qui se proclama le successeur des Césars et 'fut comme eux le maître, et plus qu’eux le bienfaiteur du monde, Charlemagne eût pu se trouver assez grand pour compter un pape comme sujet temporel de son empire. Il n’y eût eu qu’un César et qu’un pontife. Chacun se fût trouvé tour à tour le dominateur et le subordonné de l’autre, suivant le caractère des deux pouvoirs. Aucun d’eux ne se fût rabaissé en obéissant aujourd’hui pour commander demain. C’était une sorte d’équilibre qui ne garantissait pas sans doute toujours des complications et des conflits, mais qui laissait intactes la dignité des personnes et l’indépendance des devoirs.

Ce fut la prétention fondamentale du saint empire

romain qui se proclamait seul héritier de Charlemagne et affecta la suprématie sur le monde en comptant pour rien les pâles reflets de la couronne impériale de Byzance, déjà presque séparée de l’Église et de l’Europe, et destinée à mourir d’impuissance après quelques siècles d’une lente agonie.

Mais bientôt ce globe impérial porté devant les nouveaux Césars vit ses rayons se disséminer sur de nouvelles couronnes, et l’unité de l’Empire s’effaça au milieu du développement des grandes monarchies.

Toutefois, il resta du moins entre toutes un lien commun de foi chrétienne et ardente, unevoix universelle de soumission à l’autorité de l’Église qui retentit profondément dans toutes les consciences, imprégna la société tout entière du souffle religieux, et consacra, par la convict'on des esprits et le dévouement des cœurs, la plus puissante force d’unité morale qui fût jamais. Appuyée sur une telle force, centre de tous les respects, âme de toutes les institutions du temps, la papauté se vit implorée comme refuge par les peuples, acceptée comme frein par les grands, recherchée comme arbitre par les rois. Elle put être méconnue sans doute par les ambitions tyranniques, et persécutée quelquefois par les forces souveraines qu’elle voulait plier au joug de la justice pour affranchir les peuples de celui de l’oppression; mais triom-

phant à la fin par la puissance de la conscience et la reconnaissance de l’opinion, vénérée et bénie par tous, la papauté exerça, parle seul ascendant de son pouvoir spirituel, une telle domination sur les affaires temporelles du dehors, qu’elle eût pu se passer de la souveraineté matérielle qu’elle exerçait dans le cercle restreint de ses États. Le pontife pouvait être moins roi chez lui quand il l’était partout.

Mais aujourd’hui, en présence de la séparation des pouvoirs et de la division des cultes, dans la situation de liberté confessionnelle et d’indépendance religieuse et politique faite à l’Europe par le traité de Westphalie, et définitivement affermie par l’histoire des deux derniers siècles, devant l’ombrageuse susceptibilité des couronnes et l’ardente et libre propagande des sectes, peut-on se figurer quelle serait l’attitude d’un pape sujet?

Ces deux mots, rapprochés l’un de l’autre, embarrassent les plus hardis novateurs ; ils effarouchent surtout les esprits inconséquents qui ne savent ni désavouer un faux principe, ni avouer ses funestes conséquences, ün pape souverain les froisse, un pape sujet les révolte. Il faut pourtant choisir ; une république même ne donnerait pas le moyen terme. On est sujet d’une république comme d’une monarchie, et ce n’est pas toujours là qu’on trouve les moins

lourdes chaînes et les moins ombrageux dominateurs, le Pape surtout ne tarderait pas à l’apprendre.

En effet, s’il devenait jamais sujet d’une république, quelles vexations de la part d’un pouvoir qui serait d’autant plus tracassier qu’il serait plus envieux, et d’autant plus envieux qu’il serait plus petit et le Pape plus grand ! Veut-on livrer le libre exercice du culte catholique à la police de quelques tyrans subalternes, ses missions et les visites de ses évêques au visa de la commune de Rome? Quel tribun pourrait trôner au Capitole pendant que le Pape obéirait au Vatican? Et que penserait l’Europe catholique en voyant son Pontile sujet et elle-même étrangère dans cette cité qu’elle a affranchie et relevée pour en faire la métropole de sa foi, le libre rendez-vous de toutes ses nations, l’inviolable sanctuaire de son immortelle unité? L’Europe ne souffrira jamais que le podestat d’une petite république commande au chef de la grande république chrétienne, dans la ville même dont elle a doté ses devanciers pour en faire le centre immuable de leur immuable autorité.

Le Pape ne sera pas l’esclave d’une république; il ne peut pas davantage devenir le serviteur d’une monarchie.

En effet, si le Pape est sujet d’un petit prince, la faiblesse du chef et la situation précaire d’un État à

la merci de toutes les influences rejailliront sur le Pontife en abaissant sa dignité et en menaçant chaque jour son indépendance.

Mais ce péril apparaîtra bien plus menaçant encore si le Pape est sujet d’un puissant monarque. Sans doute, la véritable indépendance jaillit du fond même des caractères, elle emprunte à la conscience seule l’énergie de résister à toutes les pressions de la force. L’histoire de l’Église en offre d’admirables exemples. Chaque siècle en a enrichi ses annales, le nôtre y a tracé de grandes pages, et Dieu veuille qu’il ne soit pas destiné à en écrire de plus émouvantes encore!

Mais si cette indépendance subsiste encore devant celui qui sonde les cœurs et les reins, que deviennent les apparences aux yeux du monde?

Qui pourrait, dans un conflit religieux entre le souverain du Pape et les souverains étrangers, croire à l’impartialité de son jugement? Qui pourrait se faire à l’idée d’un Pape transformé tantôt en évêque allemand, recevant l’ordre de célébrer les victoires de l’empereur son maître sur la France, tantôt en évêque français condamné à voir la police disposer de la publicité de ses mandements et déféré peut-être luimême au conseil d’État comme coupable d’abus? Napoléon l’a dit, dans ses jours de sagesse et de véritable

gloire : l’Autriche ne s’inclinera pas plus devant un Pape sujet de la France, qu’il ne se fût incliné luimême devant un Pape sujet de l’Autriche.

Personne surtout ne voudra s’incliner devant un Pape vassal du Piémont. C’est alors que tout deviendrait contact et conflit entre le Pape et le nouveau maître que la révolution aurait appelé à trôner au Vatican sur l’unité improvisée de l’Italie; les vainqueurs ne pourraient s’entendre sur le sort du vaincu. La révolution voudrait étouffer la papauté, le roi d’Italie aimerait mieux l’exploiter; après avoir étendu ses frontières jusqu’à celles de la Péninsule, il tenterait d’y enfermer celles de la papauté. Mais l’espoir serait vain, l’Italie est trop grande pour lui. Elle est trop petite pour la papauté; que dis-je : la papauté ne resterait pas à Rome. Elle ne se courberait pas sous ce sceptre nouveau. Elle ne pourrait servir là où elle a régné; Rome, déchue par sa royauté nouvelle, descendrait du rang de capitale immémoriale du monde au titre de capitale précaire du royaume d’Italie. Et l’Église catholique, qui se faisait gloire d’ètre romaine, ne se résignerait jamais à devenir italienne et encore moins piémontaise.

Que parlé-je d’Église catholique? Chacun voudrait avoir son Pape, les mauvais jours du quatorzième siècle ne tarderaient pas à renaître et le schisme

d’Occident ne serait pas loin. Il y aurait des Églises nationales partout, il n’y aurait plus d’Église catholique nulle part, excepté dans l’impérissable refuge où la Providence gardera toujours l’étincelle en réserve pour briller de nouveau après la fin des tempêtes déchaînées par tant de folies.

Si la situation d’un Pontife sujet paraît tellement anormale devant les princes catholiques, quel péril ne courra-t-il pas de la part des princes dissidents dont les plus puissants se sont faits chez eux chefs de la religion 1 On peut juger s’ils abuseront d’une telle prérogative pour accabler du poids de la double autorité concentrée dans leurs mains celle qu’une coupable imprévoyance leur aura livrée, déchue et désarmée tout ensemble. Comment balancer de telles influences, résister à de telles forces, lutter enfin contre toutes les puissances de séduction, d’intrigue et de menace de cette propagande infatigable et couronnée?

Et si le souverain du Pape est lui-même dissident ou le devient par l’usage, peut-être calculé, de la liberté indéfinie des cultes , quelle sera l’attitude d’un Pape devenu sujet d’un prince protestant? Que deviendront sa propre liberté, la sécurité de l’Église et la dignité même du monde catholique?

Je m’arrête. Plus on creuse ces hypothèses subver-

sives, plus on se heurte à des impossibilités surgies de toutes parts. Ce tableau est si saisissant, qu’après les flots de lumière répandus par tant de profonds penseurs et d’écrivains éloquents, on peut trouver encore des lueurs nouvelles pour faire briller dans tout leur jour la justice Iraditionnelle et la nécessité politique de la souveraineté temporelle du Pape.

Ainsi, non-seulement le pouvoir temporel de la papauté s’explique en principe par la nature des choses et par la convenance de toutes les situations; non-seulement son institution se justifie par les bienfaits de l’expérience qui a suivi, comme par la pente irrésistible des événements qui avaient précédé; mais elle repose aujourd’hui sur des causes qui appartiennent à notre temps, et que l’époque de cette grande création ne peut revendiquer. Car, sous Charlemagne, elle naissait au monde; elle n’avait pu conquérir dès son berceau la naturalisation politique et sociale que le temps, les services et la possession peuvent seuls donner. Elle eût pu être suppléée dans une certaine mesure par la double unité de l’empire et de la foi, qui prêtait au pouvoir spirituel un tutélaire appui.

Maintenant la possession est venue et les deux unités s’en sont allées, en sorte qu’on dépouillerait la papauté aujourd’hui, quand ses bienfaits lui ont con-

•quis plus de droits, et quand les divisions du monde lui ont enlevé plus d’appuis; il la faudrait humilier quand elle a besoin d’être plus considérée et plus puissante; on la livrerait à ses adversaires avec un outrage de plus et deux forces de moins.

Ainsi le pouvoir temporel des Papes a conservé pour durer toutes les raisons qu’il eut pour naître, et la Providence en a voulu ajouter d’autres par la main du temps : la possession l’a rendu plus sacré, la division des couronnes plus précieux, la diversité des sectes plus nécessaire.

Et, en même temps que ses avantages se sont accrus, ses principaux inconvénients se sont évanouis.

Nous disons ses inconvénients, car il en a, et il ne pourrait en être autrement.

La papauté, dans l’exercice do son pouvoir temporel, ne saurait prétendre à cette inspiration d’éternelle vérité dont Dieu n’a doté son vicaire que pour le gouvernement spirituel de son Église; elle porte en soi les faiblesses inhérentes à la fragilité de notre nature. Alors même qu’elle obéit aux plus généreux penchants et qu’elle fonde les plus sublimes institutions, elle subit les défauts de ses qualités, elle tombe quelquefois du côté où elle penche. Ce n’est pas à la terre que sont réservées la pureté sans tache et la lumière sans ombre.

Toutefois le gouvernement temporel des Papes présentât-il encore de plus graves imperfections que celles dont les préventions passionnées et les crédulités aveugles se plaisent à tracer un si noir tableau, cette souveraineté prête à la suprématie spirituelle de si puissants appuis, elle donne à la sécurité religieuse et politique du monde de si nécessaires garanties, qu’il faudrait se résigner sans hésiter aux conditions même les plus difficiles de sa vie et de sa durée.

Mais, grâce à Dieu, ces conditions ne sont ni plus lourdes ni plus blessantes que celles de tous les pouvoirs sans lesquels nulle société ne peut vivre.

On cherche aujourd’hui à révolter l’opinion contre l’idée même de la souveraineté d’un Pontife : on accepterait tout, dit-on, excepté la domination cléricale; c’est le mot d’ordre du jour.

Que les ennemis de toute autorité qui changent sans cesse de stratagème sans jamais changer de but aient choisi aujourd’hui ce cri de guerre, comme ils en proféraient un hier contre les antiques dynasties, comme ils en pousseront un demain contre les dynasties nouvelles, cela ne peut surprendre personne.

Qu’ils se fassent écouter complaisamment par les multitudes, il n’y a pas davantage de quoi s’étonner:

l’entraînement des unes n’est pas plus extraordinaire que l’acharnement des autres.

Mais que des esprits sérieux, habitués à admettre toutes les conditions nécessaires du pouvoir se révoltent à l’idée de celles-là, voilà ce que je ne puis comprendre.

Un Pontife roi paraît-il donc plus étrange qu’une reine pontife? Semble-t-il plus singulier de voir Pie IX instituer des magistrats que d’entendre la reine Victoria prescrire des jeûnes ou publier des mandements? Un Pape protecteur des arts choquet-il plus les esprits qu’une femme chef de l’armée ou un enfant législateur? Je ne voudrais offenser ni le chevaleresque royalisme des fils des compagnons de Guillaume le Conquérant, fléchissant le genou devant leur gracieuse souveraine, ni la généreuse fidélité des antiques hidalgos, recevant des mains d’Isabelle seconde l’étendard de Castille pour combattre en Afrique les Maures que la première avait chassés de Grenade. Je ne voudrais parler ni à la France ni à la Prusse des minorités orageuses et des infirmités royales; mais qui ne voit que le dogme, si tutélaire d’ailleurs, de la succession dynastique peut mettre les fidélités à de bien plus rudes épreuves que le choix si solennellement préparé et garanti des Pontifes? Et je m’étonnerais surtout que

les amis senses de la liberté, qui savent respecter les couronnes héréditaires, voulussent briser la seule qui soit restée élective, la seule qui puisse décorer encore un front plébéien.

Aussi quelle lignée royale peut offrir cette riche et longue suite de grands princes? Que de Papes éminents par la force et la sagesse, comme par la sainteté et la science ! que d’éclatants services et de règnes immortels! combien les exceptions ont été rares et combien les bienfaits de cette magnifique souveraineté ont dans tous les temps dominé ses faiblesses I

Mais, pour achever ce tableau, il faut ajouter qu’aujourd’hui même les principales causes de ces faiblesses ont disparu sans retour.

La Providence, qui veille aux destinées de son Église, a tout préparé pour l’harmonie des institutions et des temps. Le même bras protecteur qui avait fait ressortir à la fois les bienfaits et les nécessités du pouvoir temporel des Papes, en a fait chaque jour disparaître les dangers.

L’un des principaux était sans doute l’immixtion du Père des fidèles aux conflits armés qui déchirent ses enfants; rien n’a pu exposer la foi des peuples à de plus douloureuses angoisses que la possibilité d’une guerre injuste déchaînée sur le monde par la

main même qui avait reçu la mission de le pacifier et de le bénir. Les exemples ont été rares, et pourtant il n’a rien moins fallu que l’immortalité promise à l’Église de Pierre pour la faire survivre, triomphante, à de telles épreuves. Mais, grâce à Dieu, ce danger a cessé; aujourd’hui une guerre défensive est à peine possible au Saint-Père, et l’appui de l’Europe le couvre plus efficacement que ses propres soldats. L’esprit révolutionnaire a choisi les États de l’Église pour le point favori de toutes ses attaques; il y précipite en ce moment toutes ses forces accourues de toutes les parties de l’Italie. On peut regretter que cette situation violente rende momentanément le bras de l’Europe nécessaire à la défense du Saint- Siège ; mais tout le monde doit se féliciter de voir que toutes les tentatives ambitieuses lui sont désormais impossibles. Quel Pontife aujourd’hui songerait à une guerre de conquête, quand l’Europe compte cinq grandes puissances prêtes à faire exécuter leurs volontés et pesant sur toutes les résistances de tout le poids de deux cents millions de sujets et de deux millions de soldats? Une telle supposition ne se discute pas.

La souveraineté temporelle du Pape a donc disparu comme puissance militante, elle n’est plus qu’une puissance pacifique et désarmée, trouvant sa

force dans sa propre faiblesse. Organisée pour la liberté du pouvoir spirituel, assurant ainsi la sécurité religieuse de toutes les nations catholiques, elle est fondée sans doute à leur demander en échange sa sécurité politique.

Mais plus de chances d’agression, plus de querelles de territoire; et ainsi disparaît un des principaux obstacles que la marche régulière du pouvoir temporel des Papes a pu rencontrer dans d’autres siècles pour se faire accepter unanimement par les peuples.

Le temps et les événements l’ont aussi dégagé d’un autre danger qui a fâcheusement pesé sur lui à d’autres époques; je veux parler des excès du népotisme, devenu souvent un embarras et quelquefois un fléau; on ne craint pas plus aujourd’hui les dilapidations des parents de Paul IV que les ambitions de famille de Paul III. La libre disposition des grands bénéfices reprise par chaque nation pour son territoire, a même tari la source des plus opulentes faveurs qui attiraient autour du Saint-Siège toutes les intrigues de la cupidité et pouvaient compromettre par une distribution malheureuse la renommée de l’impartialité pontificale.

L’étoile funeste du népotisme est toujours allée en pâlissant dans ces derniers temps; elle a paru surtout s’éclipser depuis soixante ans, sous la bien-

faisante influence de Pie VII. Mais c’est à Pie IX que semblait réservé l’honneur de la faire disparaître. Sa délicatesse magnanime, que nul n’avait encore égalée, n’a voulu reconnaître d’autre famille que les pauvres. Pour eux seuls s’ouvre sans cesse le trésor de sa charité, plus inépuisable que celui de ses richesses. C’est à eux seuls qu’il donne, c’est pour eux seuls qu’il demande toujours. Quanta son honorable famille, il la maintient dans la dignité de son modeste patrimoine, sans lui communiquer la pompe qui coûte et ne relève pas. Ses sentiments n'en sont pas moins restés dignes d’elle et de lui. Il a récemment ému le monde par le touchant spectacle de -cette visite pastorale de Sinigaglia, où on le vit délaisser le palais des Pontifes pour aller demander l’hospitalité à la maison paternelle, demeurée le siège de sa famille, et bénir le manoir de son neveu resté gonfalonier de sa ville natale.

L’histoire dira de ce règne marqué déjà par tant d’actes généreux du Pontife et tant de merveilles de la Providence : qu’il a porté le dernier coup au népotisme déjà ébranlé par ses vertueux prédécesseurs et qu’il a rendu ainsi à la chaire de Pierre la pureté primitive et le désintéressement apostolique des plus beaux temps de l’Église. k

Ainsi Pie IX aura d’autant mieux relevé la re-

nommée de son antique race aux yeux de l’avenir, qu’il ne lui aura laissé que le souvenir de son berceau et l’héritage d’un nom qu’il a reçu honorable des mains de ses ancêtres et qu’il lègue glorieux à leur postérité. Il le léguera aussi à l’Église et ce legs sera efficace; de tels souvenirs sont des lois. Quels abus pourraient désormais braver les censures de , ' l’opinion consacrées par l’autorité d’un si grand exemple?

C’est une garantie nouvelle de reconnaissance et de respect pour le pouvoir temporel si utile dans tous les temps, et qui se présente aujourd’hui au monde avec la possession et les pressantes nécessités de l’unité de plus, avec les guerres ambitieuses et le népotisme* envahisseur de moins.

Aussi la cause du pouvoir temporel des Papes est gagnée dans tous les esprits sérieux; et, malgré le flot des vieux préjugés et des calomnies contemporaines, elle a conquis chaque jour les adhésions les plus éminentes et même les moins prévues. Le mouvement a éclaté dans tous les partis comme dans tous les rangs, parmi les orateurs comme parmi les écrivains, chez les philosophes comme chez es publicistes, chez les hommes religieux comme chez les indifférents, et jusque dans les communions dissidentes et les cultes les plus contraires.

Il y a paru le jour où, chassé par l’ingratitude de ses propres sujets, le noble fugitif de Gaëte a vu venir à lui la sympathie des peuples et l’empressement des couronnes. Le monde lui dressait dans l’exil un trône de dévouement et de respect, en attendant que le voeu de tous, le concours des forts et l’épée de la France lui rouvrissent le chemin de cette Rome qui avait paru veuve de ses grandeurs et découronnée de sa gloire.

Cette éclatante manifestation des peuples a donné une consécration nouvelle à la tiare. Tous ont proclamé à l’envi que le Pape manquait à Rome, bien plus que Rome au Pape, et que le maintien de sa couronne importait à l’inviolabilité de tous les États comme à la grandeur de l’Italie, à la dignité de toutes les nations catholiques comme à la paix du monde entier.

Ces choses sont d’hier, et on dirait qu’un siècle nous en sépare. La souveraineté du Pape, l’inviolabilité des États de l’Église, le droit d’intervention catholique, toutes ces grandes questions tranchées alors avec tant d’éclat par le droit et la force voient se redresser contre elles le sophisme et la révolte. Les vaincus de 1 849 dominent aujourd’hui l’Italie et semblent braver leurs vainqueurs.

Que s’est-il donc passé depuis cette époque so-

lennelle? Le temps a marché, le péril s’est éloigné, le prestige du retour s’est affaibli, les préjugés ont repris leur cours.

Je ne sais si le gouvernement romain a pu mériter quelques reproches ; en tout cas, l’Europe doit s'en adresser à elle-même de bien amers. Son imprudent langage a plus d’une fois encouragé les mécontentements au lieu de les calmer. Nul n’oserait dire que ses plus solennels manifestes n’ont pas concouru à enflammer les passions et à préparer l’explosion qui vient de les déchaîner avec une nouvelle violence.

Et pourtant, malgré l’ardeur des passions, la confiance des novateurs et les forces de leurs alliances, je ne puis croire que la souveraineté temporelle du Saint-Siège puisse succomber devant l’Europe.

Il y va de l’honneur de toutes les couronnes qui ont prêté leur concours à l’œuvre réparatrice de 1 849 et qui se sont associées à ses principes. Celles même que l’unité de la communion religieuse ne rattache pas au Saint-Siège ne voudront pas que l’esprit de secte ou de parti puisse prévaloir sur les droits de la justice et les traditions de l’histoire.

Nos temps ont appelé le chef de l’Église catholique à siéger et à comparaître au sein d'un tribunal de rois pour y demander justice à toute l’Europe et y défendre son gouvernement contre de puissants adversaires.

J’eusse désiré que la France lui épargnât une telle nécessité; sa dignité et celle du Pontife y eussent gagné. Elle le voulait sans doute, elle en avait le droit et le pouvoir; je regrette qu’elle n’ait pas su en user.

Toutefois, cette situation, qui semble si difficile, ne saurait me décourager.

Ce contact officiel avec toutes les couronnes m’inspire au contraire une sincère espérance. Il en est de l’Église comme de Rome. Elle gagne à être vue de près. Elle paraîtra dans cette assemblée solennelle avec cette grave et persuasive autorité qui ne s’impose à personne et se fait sentira tous. Elle y portera cette sagesse traditionnelle qui n’étonnera que ceux qui ne la connaissent pas. Sa pénétration calme et ferme se montrera digne d’être comprise par les princes de la diplomatie, et je ne crains pas pour la papauté catholique le jugement de l’Europe chrétienne.

. D’ailleurs il n’y aura plus de place pour les combinaisons équivoques et les politiques à double face ; toutes les situations seront nettes, toutes les volontés interpellées, toutes les responsabilités éclateront au grand jour. Les questions apparaîtront devant l’Europe avec toute la hauteur de leurs principes et tous les périls de leurs conséquences. Dans ces délibéra-

tions suprêmes, la solidarité du pouvoir saura se faire entendre à défaut de la solidarité de la foi. Si les ambitions ou les ressentiments voulaient tenter une dépossession odieuse et entraîner les souverains à une iniquité dangereuse pour leur propre avenir, l’intérêt de la conservation les arrêterait au bord du précipice ; si la voix de la justice ne suffisait pas pour les avertir, celle de la révolution se chargerait de les réveiller.

Non, cette confiscation de la royauté pontificale ne sera pas proclamée au nom de l’Europe ; la spoliation d’un Pontife désarmé lui serait une honte éternelle. Elle le sait, elle ne l’affrontera pas. Le Pape restera roi.

Mais comment restera-t-il roi, dans quelles limites, et sous quelles conditions lui permettra-t-on de conserver encore cette royauté tant de fois séculaire?

Limites! conditions! ces deux mots sont menaçants et deviendraiènt bien vite destructeurs. Rétrécir les limites, c’est dépouiller; imposer des conditions, c’est contraindre et abaisser tout ensemble.

Mutilation du territoire ou des prérogatives, peu importe, c’est toujours la confiscation des droits acquis, le démenti à la possession, la guerre à la papauté ; et cependant là est en ce moment le vrai péril.

L’idée de détrôner complètement le chef de l’Église indigne la conscience publique ; la seule pensée d’un Pape sujet révolte les intelligences élevées comme les esprits pratiques, et soulève à la fois les généreux instincts et les invincibles susceptibilités des peuples.

Mais ce qu’on n’ose point entreprendre directement, on risque de l’accomplir indirectement par des expédients qui déracineraient le pouvoir aujourd’hui pour le renverser demain.

On veut, dit-on, le pouvoir temporel; mais on le veut destitué des caractères qui font sa vie. On entend qu’il soit respecté, mais on le déconsidère; on honore son caractère, mais on énerve ses prérogatives.

Ce genre d’inconséquence n’est pas nouveau, et l’expérience en a plus d’une fois démontré les dangers. La France les connaît mieux que personne; elle n’a pas oublié les temps où d’aveugles amis de la monarchie, en rêvant pour elle l’entourage des institutions républicaines, la minèrent sans le savoir et la renversèrent sans le vouloir.

Les mêmes illusions menacent la papauté; Dieu veuille la garder du même dénoûment!

Les uns, en mutilant son territoire, l’abandonnent à la merci de ses voisins. La domination italienne remplacerait à Rome l’influence catholique. La pa-

pauté était protégée par l’Europe, elle serait cernée par l’Italie.

Les autres, en dénaturant le caractère de son pouvoir, la livrent désarmée à ses propres sujets ; elle était maîtresse chez elle, on en ferait le jouet de toutes les passions locales et bientôt la victime de tous les mécontents de l’univers.

Dans le premier cas, elle deviendrait une enclave italienne; dans le second, elle ne resterait plus qu’un patriarcat romain ; dans tous deux elle perdrait cette universalité de protection qui fait sa dignité et sa force.

De ces deux redoutables hypothèses, l’usurpation du territoire est la plus actuelle, celle qui risque de devenir le plus vite une irréparable réalité.

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