DE L’INTÉGRITÉ TERRITORIALE DES ÉTATS DE L’ÉGLISE
On veut bien que le -Pape conserve un domaine temporel; mais à quoi sert, dit-on, toute son étendue? Ne suffit-il pas de lui conserver un coin de terre où il demeure roi pour ne pas devenir sujet? un abri enfin, quel qu’il soit, pour qu’il puisse garder encore la majesté de son rang et l’indépendance de l’Église?
Telles sont les questions qu’on entend répéter de
toutes parts, et ce ne sont pas seulement les ennemis qui les agitent, elles troublent même des consciences amies plus sincères qu’expérimentées.
Chacun fait son programme; pour les uns, c’est assez de laisser Rome au Pape, d’autres y voudraient joindre une banlieue. Quelques-uns lui donneraient l’Apennin pour limite, et lui conserveraient tout le bassin de la Méditerranée; d’autres, enfin , se contenteraient de lui enlever les Légations.
Cette variété, diaprée à l’infini, de plans et d’hypothèses, ne peut surprendre personne. Quand on déserte le terrain fixe du droit, on ne rencontre plus que le sol mouvant des passions, et les élastiques fantaisies de l’usurpation humaine.
Et cependant la raison et l’expérience s’accordent si bien pour justifier et maintenir les droits sacrés de la possession !
C’est la marche progressive des besoins, c’est le courant légitime des faits qui ont fait à la papauté un royaume assez grand pour ne pas être absorbé par ses voisins, assez restreint pour ne pas l’absorber ellemême. Varié dans sa situation comme dans ses produits, assis sur les deux versants de l’Apennin qui partage l’Italie, touchant par son centre aux deux mers qui l’environnent, il communique par ses ports avec les deux plus puissants empires de la catholi-
cité, qui forment tout ensemble les plus riches fleurons de sa couronne spirituelle et les appuis les plus naturels de l’autre.
Ce dernier privilège n’est pas le moins précieux. L’équilibre des protections est la sauvegarde de l’indépendance. Celui qui est soutenu par tous ne dépend de personne. Cette unanimité de concours est un hommage qui assure sa liberté et relève sa grandeur. Mais se voir réduit au secours d’un seul , c’est se trouver sans cesse à la merci de ses exigences ; il en est des protections comme des alliances, celles qui sont forcées deviennent bien vite des servitudes.
Sans doute, s’il fallait choisir, mes sympathies préféreraient l’influence de la France à celle de l’Autriche, mais il importe au monde catholique et même à tout le monde chrétien que le chef de l’Église ne subisse ni l’une ni l’autre. Il faut qu’il reste toujours un guide et un arbitre, et qu’il ne puisse jamais devenir un instrument.
Il ne suffit pas que l’indépendance existe, il faut qu’elle apparaisse. Les apparences mêmes sont un privilège dont les enfants de l’Église doivent se montrer jaloux ; l’honneur de leur mère leur est aussi sacré que son pouvoir.
Il en est qui semblent se rendre à ces raisons, et ceux qui se disent les plus modérés laisseraient en-
core à Pie IX :Xorette qui est son sanctuaire, Ancône qui est sa citadelle, et même Sinigaglia qui fut son berceau. L’Église conserverait les Marches, et le Rubicon servirait encore de limite à Rome.
On séparerait d’elle seulement les Légations; elles sont, dit-on, si éloignées et si mécontentes.
C’est dès longtemps la pensée favorite du Piémont; ce fut la première thèse de M. de Cavour au congrès de Paris. C’est le but de la note du 27 mars 1850, présentée depuis en Europe comme le commentaire de ce protocole du 8 avril, où la Sardaigne s’arrogea le droit de représenter à elle seule toutes les nations d’Italie. On n’osa pourtant point proposer d’enlever brutalement les Légations au Saint-Père. Il eût fallu dire à qui on les destinait et démasquer trop tôt les ardeurs compromettantes des ambitions territoriales.
Mais on ne poursuivit pas moins énergiquement le but en sauvant les apparences.
Cette note, qui demeurera comme une curieuse page d’histoire , mériterait d’être relue tout entière, tant elle a conservé un caractère de saisissante actualité.
Elle proposa de faire des Légations une principauté apostolique avec une sorte de vice-royauté transapennine , qui n’aurait plus laissé subsister