II. DEVOIRS DE L’EUROPE ENVERS ROME
Le monde peut-il rester indifférent au sort de ce trône de paix et de sagesse , consacré par tant de siècles de bienfaits et menacé par tant de passions? Les nations catlioliques surtout, qui l’ont fondé, affermi, défendu, peuventelles laisser périr ce centre d’unité, de vérité et de justice, si nécessaire à la dignité de leur Pontife, à la liberté de leur culte, à l’indépendance de leur foi?
Peuvent-elles oublier que ce trône est tout entier pour elles no*' Peuvent-elles
ENVERS ROME
inécoanaitrc surtout que c’est celte origine même qui l’expose à toutes les attaques, et qu’on ne se coalise contre le Prince qu’afin de déconsidérer et d’anéantir, s’il se pouvait, le Chef suprême de l’Église ?
A des épreuves subies pour lui, à des coups dirigés en réalité contre lui, le monde catholique ne doit-il pas répondre par des efforts et des secours venus de lui ? N’est-ce pas là tout ensemble un devoir de reconnaissance et de justice, un intérêt de dignité et de salut ? Peut-il souffrir que son Pasteur suprême soit attaqué sans qu’il le défende? Peut-il laisser à un seul peuple, petit par le nombre et par le territoire, les charges et les périls de la défense commune?
Celle situation n’esl-elle pas ressortie avec une triste évidence de l’histoire de notre temps?
Il y a moins d’un siècle, Rome était tranquille et prospère; l’impôt y était à peine connu ; quelques soldats de police maintenaient l’ordre; quelques gardes d’honneur entouraient le Saint-Père, et une compagnie suffisait à la paix d’une grande province.
Les révolutions sont venues ; leurs invasions ont dépouillé le Pontife, ravagé ses États, accablé ses peuples. Aujourd’hui la dette et l’armée absorbent près de la moitié des ressources. Le peuple romain paye moins encore que toutes les grandes nations de l’Occident, mais le fardeau s’est aggravé, et cette aggravation n’a pour cause que le privilège d’appartenir au chef de la catholicité tout entière. Un tel état de choses ne saurait être ni juste ni durable.
DEVOIRS DE L’EURÜl'E
Qu'on fasse peser sur le pays les charges militaires ou llnaucières qui concernent sa police et son administration, ce sera là un lot équitable ; la police et l’administration sont des charges essentiellement locales.
Mais la garde et la sûreté du chef de l’Église sont le devoir de toute l’Église. L’entretien de ses basiliques, la dotation de ses pontifes, les dépenses de son gouvernement, sont un tribut de sa foi et presque une condition de sa vie.
La réparation des maux soufferts, l'indemnité des sacrifices imposés pour la cause du inonde catholique, n’intéressent pas seulement ses sympathies, elles obligent sa justice.
Comment remplir de si impérieux devoirs? Comment fermer les plaies du passé et assurer la tranquillité de l’avenir?
Il faut d’abord que la sécurité du Saint-Siège soit efficacement protégée. 11 faut que le monde sache que les enfants de l’Église sont aussi fidèles que ses ennemis peuvent être acharnés, et que le bras de la défense sera aussi infatigable que celui de l’attaque. .
L’idée de l’inviolabilité des États du Saint-Siège, fondée sur leur neutralité perpétuelle, garantie par l’Europe, a depuis longtemps saisi les meilleurs esprits ; les plus habiles diplomates l’ont soutenue, la réflexion l’a cbaque jour fortifiée, et on peut dire qu’elle est entrée dans I cnnscipnen niibHrtiip
ENVErtS ROME.
SCI
L’inviolabilité extérieure repose sur les principes les plus sacrés du droit des gens. Protection au faible désarmé contre l’ambition armée des forts, c’est un cri do justice qui trouve des échos partout, sans distinction de nationalité et de culte.
Les puissances non catholiques pourraient prendi'e part elles-mêmes à une telle protection. 11 s’agirait pour elles non de propagande, non de police intérieure, mais de la sûreté extérieure des États, de l’équilibre des territoires et de la paix du monde.
Mais ce n’est point assez que le souverain Pontife soit défendu contre l’invasion de chaque puissance par le concours de toutes ; il ne faut pas qu’il reste à la merci des complots fomentés à l’intérieur par les passions du dehors.
Contre de tels périls, l’inviolabilité du trône du Saint- Père, assurée par tontes les puissances catlioliques, est le seul préservatif. Et il sera efficace quand toutes les grandes couronnes catholiques se seront fermement alliées pour la défense du sanctuaire où trône l’unité de leur foi, pour la sûreté du Pasteur qui en est le vivant symbole. Quand cette union sera consacrée par des engagements solennellement écrits et franchement exécutés, le péril disparaîtra avec la cause du péril même.
Tout le monde le saura, amis et ennemis; la confiance des uns, le découragement des autres, assureront la paix de l’Église et du monde. Toutes les passions vivent d’espérances, toutes les révolutions de succès; nul ne voudra
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s’exposer ù des entreprises sans portée, à des émeutes sans résultats. Ceux dont on égare l’imagination donneront à leur ardeur un but honorable, au lieu de la consumer en agitations stériles, et la masse paisible, qui ne veut jamais attaquer et qui sait rarement se défendre, retrouvera enfin le calme de ses habitudes et le cours de ses travaux.
Une telle garantie sérieusement contractée et énergiquement maintenue fera plus pour la sécurité du Saint- Pére que toutes les occupations de territoire.
Les adversaires du Saint-Siège le sentent bien. Aussi leur thèse favorite, celle qu’ils reproduisent et passionnent sans cesse, celle qu’ils s’efforcent d’élever à la dignité d’un axiome pour imposer à la généralité des esprits, c’est l’obligation pour tout gouvernement de pourvoir à sa propre défense sans recourir à des secours étrangers.
On a prétendu même interdire aux nations d’entretenir à leurs frais des troupes étrangères. Mais ce principe poussé jusqu’à de telles conséquences peut froisser les habitudes et le caractère de certains peuples. S’il en est de militaires, il en est de commerçants : les uns se défendent par le fer, les autres par l’or; la conscription fait l’armée des uns, les engagements mercenaires recrutent Celle des autres. Ce n’est pas moi qui hésiterais entre les deux systèmes ; il n’est pas un Françnais qui puisse supporter la pensée de confier l’honneur national à une garde
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ENVERS ROME
sache pas de plus despotique tyrannie que celle qui prétend jeter toutes les nations dans le moule de ses institutions particulières, et asservir en réalité leur indépendance sous prétexte de leur donner des leçons de liberté.
Les plus grandes républiques de l’antiquité se sont rarement abstenues d’associer des secours étrangers à la défense de leur domination. Rome entretenait des troupes auxiliaires. Carthage en fit la principale force de ses armées; ce sont ces armées qii’Annibal conduisit de victoire en victoire jusqu’aux portes de Rome, et il ne tint peut-être qu’à un moment d’hésitation qu’elles ne lui arrachassent le sceptre du monde.
La Carthage moderne, qui aspire aussi sans cesse à le saisir, n’a pasoublié les errements de sa devancière. C’est avec l’appui de soldats mercenaires recrutés dans toutes les parties de F Allemagne,, quelquefois même avec le concours des plus cruels sauvages appelés de leurs déserts? qu’elle a combattu ses propres citoyens d’Amérique armés pour la défense de leur liberté. Des secours étrangers l’ont aidée à maintenir sa domination dans l’Inde. Elle a demandé, pour compléter son armée de Crimée, des soldats à toute l’Europe. Elle s’efforçait récemment encore d’enrôler à son service les Suisses, quelle reprochait au roi de Naples d’avoir gardés comme les instruments étrangers d’une tyrannie antinationale.
Serait-ce pour le Pape seul un crime de continuer pour
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sa défense ce qu’ont fait les peuples les plus libres de l’aiitiquité?
Comment lui reprocherait-on de conserver quelques' bataillons étrangers, quand toutes les puissances et la France même, si riche du courage de ses enfants, ne dédaignent pas de tels secours ; quand ils tiennent une place si importante dans les annales militaires de la Grande- Bretagne, qui cependant proclame si haut contre le Saint- Siège le principe exclusif des armées indigènes et des nationalités militaires?
On dit, il est vrai, que le Saint-Siège ne se borne pas à enrôler des régiments étrangers à son service, mais qu’il est forcé d’exiger encore pour se soutenir le concours direct des puissances européennes. En d’autres termes, il est des esprits bien intentionnés qui ne lui contesteraient pas le droit de prendre des troupes étrangères à sa solde, mais ils réclament contre l’occupation de son territoire par des armées à la solde des autres nations.
Je comprends ces répugnances pour une occupation permanente : elle me semble peu favorable aux intérêts du Saint-Père lui-même ; je ne la crois pas conforme aux vraies convenances de sa politique ; mais assurément elle ne blesse le droit de personne. C’est une question à régler librement entre le Saint-Siège et les puissances occupantes. Ce qu’elles pourraient faire par leur or, en l’aidant par des subventions à lever pour son compte des soldats ôtraiiornro np npiivcnt-clles donc le faire par leurs propres
On peut aller plus loin. En dehors même du caractère exceptionnel du gouvernement romain, on ne voit guère de quel droit une puissance quelconque pourrait s’arroger la prétention absolue d’empêcher deux gouvernements de se prêter des forces pour garantir mutuellement leur sécurité intérieure. Ce ne serait assurément pas au nom du respect des majorités : presque toujours passives ou crédules, livrées d’avance à toutes les pressions de la violence comme à toutes les surprises de la ruse, elles aiment souvent mieux être défendues que de se défendre elles-mêmes. On doit regretter leur inertie; mais est-ce une raison pour les asservir, pour abandonner la société désarmée à la merci de toutes les audaces, et pour décréter enfin partout et toujours la violation de tous les droits et la seule inviolabilité de la révolte?
Combien de telles pusillanimités pourraient devenir funestes , surtout dans un temps où les passions subversi- , ves se prêtent la main d’un bout de l’Europe à l’autre! Combien leur succès deviendrait facile, si, au moment où elles passent toutes les frontières pour attaquer, chaque gouvernement était condamné à s'enfermer dans la sienne pour se défendre? D’un côté, la propagande armée et cosmopolite; de l’autre, l’isolement ; la lutte ne serait pas longue. On aurait bien vite concentré toutes les forces contre l’État le plus faible. Les perturbateurs de tous les pays s’y donneraient rendez-vous pour allumer l’incendie, et il ne serait permis à aucune nation de venir l’éteindre? De telles conséquences jugent un principe. On ne peut
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condamner In société au suicide. 11 y a pour la défense de l’ordre une solidarité plus ancienne et plus sainte que celle des nationalités ; quand l’attaque ne respecte pas les limites des territoires, la résistance ne saurait s’y empri' sonner.
On ne veut aujourd’hui pour réprimer l’insurrection qu’une armée nationale; demain, celle-ci s’appellera prétorienne, et c’est la garde nationale seule qui obtiendra grâce devant les idolâtres de la force. Puis, comme la garde nationale ne peut comprendre tous les citoyens, elle se verra repoussée à son tour comme une oligarchie oppressive; il faudra que l’armement devienne universel comme le vote, et que la guerre civile soit en permanence comme le scrutin. Autant de suffrages, autant de fusils; chacun portera son vote au bout de son arme. Malheur à qui ne saura ou ne pourra pas faire respecter l’un par l’autre! Après avoir sacrifié le droit au nombre, on sacrifiera le nombre à la force, et la force à son tour dépendra de l’audace. Nous l’avons dit : l’oppression est au fond de toutes les doctrines révolutionnaires. La non-intervention absolue produit partout les mêmes fruits ; c’est la paix comme la justice immolée à la violence.
Mais quand il faudrait pousser le culte des révolutions jusqu’à ce degré^’abnégation aveugle et de superstition insensée; quand il faudrait condamner chaque peuple à laisser envahir son voisin par l’ennemi commun sans lui
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ENVERS ROME
l’heure de périr à son tour dans le délaissement et dans l’impuissance, cette doctrine d’attaque univereelle et de défense restreinte ne saurait être appliquée aux États de l’Église.
Ces États, en effet, sont le territoire commun de toutes les nations catholiques. Quand elles les gardent, elles sont encore chez elles; leur protection ne peut jamais être réputée étrangère. Ceux qui troublent les provinces de l’Église, quelle que puisse être leur origine, voilà les étrangers.
Aujourd’hui, la nature même et la cause des attaques font au monde catholique une loi plus étroite de son énergique concours. C’est le caractère pacifique de ce gouvernement qui enhardit les agresseurs, comme c’est la majesté pontificale qui les irrite. Jamais cette situation ne s’est révélée avec plus d’évidence. L’insurrection des Légations n’est pas un fait isolé et local ; elle est un symptôme et une conséquence de la marche actuelle de la révolution européenne en général, et de la révolution italienne en particulier. Celle-ci veut absorber la papauté, parce qu’elle y trouve un obstacle à l’unité de l’Italie qu’elle poursuit à tout prix; celle-là veut la détruire, parce qu’elle y voit la plus solide base du principe d’autorité qu’elle a juré de renverser.
Aussi le signal est venu de la monarchie piémontaise, qui veut être la monarchie italienne ; l’appui est venu des agitateurs, qui veulent la république universelle ; et, afin que rien ne manque au caractère anticatholique de cette guerre, on compte sur la propagande protestante de l’Angleterre
pour aider à saper la puissance du pontificat catholique.
Et ce seraient les monarchies catholiques qui laisseraisnt accomplir, l’arme au bras, cette irréparable atteinte à leur autorité et à leur foi ! Elles livreraient l'équilibre européen, la stabilité de leurs trônes et la dfgnité de leur commun Pasteur à cette coalition d’ambitions et de haines! C’est dans l’intérét de leur indépendance que le chef de l’Église ne possède qu’un petit État ; il serait faible et désarmé à cause d’elles, et elles se condamneraient à oublier qu’elles ne sont puissantes et armées que pour maintenir leurs promesses et leur honneur.
Non, cela ne se peut. Les illusions ont disparu, 1a lumière s’est faite, le devoir a parlé.
L’état normal, c’est la paix des États de l’Église assurée par la garantie du monde catholique ; et sur la foi de cette garantie, la tranquillité du pays confiée à la police locale et à une garde peu nombreuse.
La gendarmerie pontificale assurerait l’ordre intérieur ; elle pourrait recevoir d’utiles compléments, mais son organisation générale est satisfaisante. Elle a montré, dans ces deniiers temps, une inébranlable fidélité contre les suggestions de l’émeute et contre l’entraînement même de quelques-uns de ses chefs.
Quant à l’armée qui doit protéger la sûreté de la personne du Pape et garder les ports et les forteresses, elle n’a pas besoin d’étre considérable. Il suffit qu’elle puisse ’ « A euro*
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Ce qui entretient l’esprit militaire avec son courage, s; discipline, sa solidarité persévérante, c’est la guerre oi l’espoir de la guerre. Hors de là, les armes perdent leu attrait d’aventure, et on ne voit plus que les existence précaires à la poursuite d’une carrière qui ne donne pa les aisances de la vie, et qui n’a plus à olTrir le prcstig de la gloire.
Si quelque chose peut étonner, c’est que, dans une si ' 21.
tuation pareille, les États de l'Égliseaientencore pu fournir autant d’engagenienf s volontaires; c’est surtout que, mal* gré la hardiesse des embauchages et l’appât des séductions, les défections ne se soient pas trouvées plus nombreuses.
C’est Icâ un progrès auquel le sentiment religieux et les améliorations récemment introduites ne sont pas étrangers ; mais il ne faut ni faire violence à la nature des choses, ni méconnaître les seules règles qui puissent assurer à Rome l’avenir d’une force militaire.
Ses cadres doivent être restreints, autrement elle serait un lourd fardeau pour le trésor. Elle doit être bien choisie, autrement elle pourrait devenir un embarras, peut-être même un péril. L’expérience a prouvé qu’elle trouve dans le pays même des éléments précieux. L’heure du danger a trouvé de sincères dévouements.
Mais le recrutement ne peut rester circonscrit aux États de l’Église; toutes les nations catholiques doivent leur tribut à la défense du Saint-Père.
Elles ne peuvent l’acquitter par une occupation permanente en leur nom , avec des troupes payées par elles et servant sous leur drapeau. Sans doute un tel concours peut devenir temporairement nécessaire, il faut qu’il puisse toujours être librement demandé et obtenu. Le devoir comme le droit doivent rester écrits dans la
garantie eiirnn(>f>nnn. Mais ta •siisri»nfn.:i:- • • - .
rantique étendard des clefs de Saint-Pierre.
Mais elle se recrutera librement, soit dans les États de l’Église, soit ailleurs.
Les gouvernements catholiques devront aider à la formation de cette force militaire. On ne leur demanden pas de subvention, quoiqu’à vrai dire cette charge dùi
peser sur le monde catholique et non sur Home ; mais ils devront s’empresser du moins de faciliter le recrutement dans leurs propres États. Qu’ils encouragent ceux qui payeront librement leur dette au Père des fidèles ; que de tels services ne puissent jamais être réputés étrangers, que ceux qui les auront honorablement rendus puissent être admis à rentrer dans les rangs nationaux ; enfin que de sages règlements préviennent tous les abus, et concilient dans une juste mesure les devoirs de la fidélité catholique et les droits de l’indépendance nationale.
Assurément, ce n’est pas trop exiger du concours légitime de tous les fidèles à la défense commune, et pourtant de tels moyens auraient suffi.
Le gouvernement romain offrait de répondre lui-même de la tranquillité de ses États et de se passer de f intervention étrangère, la veille du jour où le caractère révolutionnaire de la guerre a rompu tous les freins et déchaîné sur Rome tous les agitateurs de l’Italie. Encore aujourd’hui , malgré le mensonge des scrutins imposés, si la révolte des Romagnes était isolée de tous les meneurs étrangers aux États de l’Église, le dévouement de l’armée et le courage rendu aux populations comprimées feraient bientôt rentrer dans le devoir les insurrections bien plus théâtrales que profondes de Bologne et des Légations.
Le pays une fois affranchi des invasions et des émeutes, l’armée pontificale suffirait pour assurer la sécurité du
ENVERS ROME
par la garantie d’inviolabilité écrite dans les traités de l’Europe.
C’est là le premier devoir de l’Europe catholique, ce sera aussi le plus efficace.
Ce devoir serait-il le seul; et, en garantissant la sûreté du pontificat suprême, ne devrait-on pas concourir à sa splendeur? Ne devrait-on pas surtout faciliter son action, en dégageant les peuples du fardeau que les révolutions universelles ont fait peser plus lourdement sur eux?
Sans doute, le peuple romain est loin de supporter seul les charges de l’Église. Le Saint-Père s’empresse de les lui alléger ; il prend sur sa liste civile l’entretien des basiliques élevées par le monde catholique et la rémunération des cardinaux et des congrégations qui délibèrent sur les affaires de la catholicité tout entière. Et, malgré de telles dépenses, cette liste civile demeure encore la moins élevée de l'Europe. Loin d’atlleurs que le budget de l’Etat rétribue les fonctionnaires de l’Église, ce sont souvent des prélats payés sur les bénéfices de l’Église qui remplissent gratuitement ou à peu près les fonctions de l’État.
Si donc il ne s'agissait que d'un présent normal et d’un avenir affranchi des charges du passé, Rome n’aurait aucune subvention à demander au monde. Le seul luxe qu’elle ait gardé, celui d’une charité inépuisable au dedans et d’un zèle infatigable au dehors, n’a pas besoin d’attendi'e les tributs officiels des gouvernements de l’Europe. L’épargne pieuse des fidèles a su faire des miracles
DEVOIRS DE L’EÜROPE
avec des oboles. Nos temps ont admiré les merveilles de l'esprit d’association et de l’esprit de foi.
Pie IX y a plus contribué qu’aucun de ses prédécesseurs par l’expansion des largesses dues à son dévouement et à la simplicité apostolique de sa vie. On l’a vu donner pour les pauvres et pour les missions les plus riches présents offerts à sa personne par la munificence des princes ou la piété des nations. Aucun sacrifice ne coûtera jamais ni au Pontife pour la charité, ni aux fidèles pour le Pontife, et la foi des peuples saurait lui retrouver encore le denier de Saint-Pierre.
L’Église romaine peut donc se suffire sans grever l’État romain.
Mais l’État romain lui-même n’a pas seulement à supporter les charges du présent , ses provinces gémissent sous le fardeau du passé. Les révolutions leur ont légué des impôts nouveaux ; l’intérêt de la dette publique paralyse l’essor des finances. Celte rançon de tant de coûteux emprunts s’élève annuellement à plus de vingt millions. C’est près du tiers de toutes les ressources de l’État.
Si cette dette était à Rome, comme ailleurs, le résultat de vicissitudes purement intérieures, Rome seule en devrait répondre. Chaque peuple doit, sans récriminations et sans murmures , supporter les conséquences de ses fautes ou de ses malheurs.
Mais ce n’est pas de Rome que sont partis les orages rninps é relever. Les emiirunts oui
ENVERS ROME
pèsent sur elle sont le triste héritage des invasions venues de l’Europe, ou des insurrections suscitées par les exemples, l’or et les émissaires de toutes les révolutions euj'opéennes. Et tous ces fléaux ont débordé sur Rome pour y atteindre, non pas le souverain des États romains, mais le chef de l’Église.
Ainsi, c’est pour la cause de l’Europe catholique et par le fait de l’Europe révolutionnaire que le peuple romain a souffert et souffre encore. Est-il juste que tant de calamités, sorties des autres nations et subies pour elles, demeurent la charge d’un seul peuple? et quand ce peuple est le premier gardien du Père de la chrétienté, est-il sage de convertir à ses yeux en perpétuel sacrifice ce qui ne devrait être qu’un privilège d’honneur?
Ne serait-il pas souverainement équitable que le Pape pût appliquer au soulagement de ses peuples, et surtout au payement de sou armée, les fonds que lui arrache chaque aunée le service de ces emprunts onéreux, dont ni lui ni son peuple ne sont la cause?
Un concours financier de l’Europe , qui permettrait une telle combinaison, a paru à de graves esprits une réparation aussi équitable qu’intelligente, aussi politique que généreuse.
Elle servirait beaucoup le Pape et coûterait peu aux nalions; que dis-je, elle les servirait elles-mêmes. Car, en affermissant l’affection du peuple romain et sa recon—
naissance envers la justice de l’Europe, elle resserrerait les nœuds qui l’attachent au Saint-Père;
La sécurité du trône pontifical ainsi consolidée affranchirait désormais les nations des inquiétudes et des sacrifices, et, sans parler du bienfait inappréciable de cette paix morale, à ne voir les résultats que par leur point de vue matériel, les peuples auraient placé les fonds de leur offrande à un prix largement rémunérateur.
Si cette subvention égalait seulement l’intérêt et l’amortissement des emprunts contractés à l’étranger depuis les commotions de 1851 et surtout depuis la révolution de 1 848, qui forment à peu prés la moitié de la dette totale, la somme à partager entre tant de puissances catholiques ne dépasserait pas le chiffre annuel de dix millions.
Pour donner à la munificence du bienfait toute la dignité de la justice, il en faudrait élever le caractère et en garantir la durée.
Une subvention chaque année, remise en question et par conséquent révocable, ne siérait pas plus à l’équité des peuples qu’à la majesté du souverain Pontife. De tels débats et peut-être des exigences sans cesse renouvelées lui paraîtraient une condition trop dure pour son indépendance ; il aimerait mieux souffrir et attendre.
Mais si l’Europe capitalisait la valeur de cette subvention annuelle et employait ce capital à amortir l’emprunt et à désintéresser les créanciers, on peut dire que tous les devoirs seraient généreusement remplis, toutes les
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Dégagé de la dette ancienne et des emprunts récents que les convulsions extérieures l’ont forcé de demander à la confiante piété des fidèles, le Saint-Père pourrait faire face à tous les besoins nouveaux, peut-être même dégrever l’impôt foncier du sixième ou bimestre extraordinaire, qu’il a fallu rendre permanent. On ferait disparaître quelques surcharges ajoutées aux taxes généralement modérées qui pèsent sur la consommation.
Knfin, la suppression de la loterie, qui coûte six millions au peuple pour en rendre deux au trésor, tarirait une des sources les plus funestes de l’immoralité et de la paresse, et ouvrirait en même temps celle du travail et de l’épargne. Pie IX reprendrait ainsi l’œuvre de Benoît XIII, et donnerait comme lui un salutaire exemple qui serait peut-être iniilé cette fois par le reste de l'Italie.
Ce bienfait pourrait n’ètre pas d’abord apprécié par le peuple, dont il froisserait une des plus anciennes et une des plus persistantes passions ; mais un roi sage, et surtout un pieux Pontife, sait braver les mécontentements qui passent quand il est sûr des bénédictions qui durent.
En même temps, tous les services publics pourraient être utilement élargis ; l’accroissement modéré des traitements insuffisants ranimerait le zèle et relèverait le niveau de toutes les carrières ; les grands ouvrages d’utilité publique, surtout ceux d’endiguement fluvial et de creusement de ports maritimes qui intéressent si puissamment les provinces adriatiques, recevraient une impulsion nouvelle.
Les arts et les sciences n’y gagneraient pas moins que l’agriculture et l’industrie. On sait tout ce qu’ils doivent aux efforts éclairés du gouvernement. Pie IX, malgré la modicité de ses ressources, n’a rien voulu délaisser de ce qui est grand. Que ne pourrait-on attendre d’une telle impulsion fortifiée par un tel concours?
On ne serait pas seulement venu en aide aux finances du peuple romain, on aurait assuré une dotation à la liste civile des sciences et des arts du monde entier.
Je ne sais si de telles vues ne sembleront pas des nouveautés étranges et peut-être téméraires.
Comment demander à tant de gouvernements d’éteindre une dette étrangère, quand chacun semble plier sous le fardeau de la sienne? Comment appeler un tel effort au secours de ce pays, accusé par tant de préjugés, attaqué par tant de passions ?
Et pourtant j’ose espérer dans les généreuses résolutions que la Providence inspire quelquefois à ceux de qui dépendent les destinées des empires.
Puissent-ils surmonter les préventions superficielles ; puissent-ils méditer avec un esprit calme les conséquences d’une telle pensée! Ils n’y trouveront rien que de juste et de politique, rien que de noble et de salutaire.
En tout cas, si cette espérance tant de fois méditée pendant mes longs séjours dans la ville éternelle devait s’évanouir comme un rêve au lieu de devenir une réalité
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profiterait tant et lui coûterait si peu, l’Église ne s’abandonnerait pas elle-même. Elle avait su rétablir l’équilibre de ses finances avant la dernière guerre, il faudrait de longs efforts pour l’atteindre de nouveau; il faudrait attendre des progrès du temps les allégements et les améliorations que la sagesse de l’Europe aurait pu devancer; mais le représentant de Dieu sur la terre est patient, parce que son titre est éternel.
Toutefois, si l’Europe n’accorde pas son concours aux finances de Rome, qu’elle ne le refuse pas à sa sécurité ! La sécurité ne s’ajourne pas. Que le trône de saint Pierre soit assuré par une reconnaissance européenne de neutralité et par une déclaration solennelle de garantie catholique. Le premier devoir sera rempli, la base fondamentale de la paix sera posée ; la prospérité suivra de près.
11 semble qu’on soit d’accord sur les moyens d’asseoir cette base.
Les moyens que nous venons de proposer s’offrent si naturellement à l’esprit, qu’ils ont frappé l’écrivain même qui a donné le signal de l’abandon du Pape et de la dissolution du congrès.
Lui-même n’a pas craint d’en prendre l’initiative ;
Une déclaration de garantie au profit du Saint-Siège consacrée par l’Europe entière;
En second lieu, une subvention financière émanée de toutes les puissances catholiques ;
DEVOIRS DE I/EUROI'E
Enfin une garde pour la sûreté de la personne du Saint Père,
Voilà les trois conditions qu’il a formellement posées.
Je ne puis qu'applaudir à de tels principes, mais nous différons profondément sur l’application. On la propose impuissante, je la veux efficace.
On entend que le premier acte de la protection des États de l’Église soit l’abandon d’une partie de ces États, déjà garantis par une possession immémoriale et par l’action européenne de 1849, plus énergique que tous les écrits. On se condamne ainsi par l’impuissance présente à l’impuissance future; la garantie nouvelle est morte avant de naître.
Et nous, nous voulons une garantie qui puise dans le passé même toute sa force à venir; nous la voulons intégrale et actuelle, pour qu’elle ne soit ni équivoque ni stérile.
D’autre part, on reconnaît la nécessité de subvenir aux finances pontificales. Quand les causes du désordre financier sont universelles, la réparation doit être universelle, * Mais on entend que cette subvention soit octroyée sous la forme d’une offrande et presque d’une aumône temporaire et révocable. On veut que le Pape devienne le pensionnaire de l’Europe; on ne vient en aide à ses finances qu’en portant atteinte à sa dignité. Mieux vaudraient la
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Nous, au contraire, nous demandons aux puissances catholiques d'acquitter noblement et utilement leur dette, en prenant à leur charge celle que les révolutions provoquées du dehors ont seules imposée aux Étals du Saint- Père. Ce sera une réparation assurée et honorable pour tous, et non une concession imparfaite et précaire.
Enfin, on reconnaît le devoir européen d'environner le Pape d’une garde d'honneur et de sûreté, mais on veut une garde fédérale, qui n’obéirail qu’à la confédération italienne.
Et nous, nous voulons une garde, romaine par son drapeau, européenne par son recrutement. Nous ne demandons à toutes les puissances catholiques que de garantir les États romains contre toute invasion étrangère et de permettre à leurs sujets de servir librement le chef de l’Église. Rien de plus, rien de moins.
Comment hésiterait-on? les moyens sont si faciles et le but si élevé !
On n’attend de l’Europe catholique qu’une garantie dont tout le monde reconnaît la nécessité, une réparation financière dont les adversaires même du Saint-Siège proclament la justice, et une facilité pour les engagements volontaires, dont la garde de la personne du Saint-Père fait à tous les catholiques un filial devoir.
A ce prix, le Pape conserve sa souveraineté et garantit le bonheur de ses peuples par de sages réformes, qui développent ses généreuses pensées sans dénaturer les institutions ni bouleverser les lois; son gouvernement suffit
DEVOIRS DE L’EDROI’E
à sa propre défense, comme les ressources de l’État suffisent à son gouvernement.
A ce prix, on résout ce problème du pouvoir temporel qui agite en ce moment le monde ; on affermit la souveraineté du Pape ; on concilie les droits des catholiques avec les intérêts des Romains ; ou assure à Rome la paix dans la majesté, l’unité dans l’indépendance.
Toutefois, si de telles conditions suffisent à maintenir la sécurité d'un état normal, c’est d’abord cet état normal qu’il faut rétablir. Il faut délivrer le pays de l’invasion piémontaise, qui usurpe tous les pouvoirs, et de la pression révolutionnaire, qui pèse sur les votations des peuples comme sur la politique des rois.
Mais c’est ici qu’apparaît la résistance, naguère la plus difficile à prévoir, aujourd’hui la plus inconséquente et la plus difficile à justifier.
On croit répondre à toutes les promesses, se dégager de tous les devoirs, en proclamant bien haut le principe de non-intervention. 11 semble que ce mot exerce un prestige magique qui dénoue toutes les crises et fixe toutes les destinées.
On proteste de respect pour la justice, on reconnaît des droits sacrés, on a des reproches contre ceux qui les violentj des regrets pour ceux qui souffrent de cette vio* lation, mais tout se borne à des attitudes passives, à des
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gereux et une tolérance funeste, on finit par s’incliner devant les usurpations de la force qu’on a laissées naître et grandir ; on n’a plus que des complaisances pour les spoliateurs, que (les condoléances pour les spoliés.
Cela s’appelle l’adoration du fait accompli ou le culte de la non-intervention.
L’un consacre l’audace, l’autre sacrifie la faiblesse.
Et c’est là le dogme que la diplomatie voudrait faire descendre des hauteurs même où Dieu a établi la puissance ! C’est en son nom qu’on proclame que l’intervention est une odieuse tyrannie !
Un tel langage a de quoi confondre, en présence des faits les plus éclatants de l’histoire et des périlleuses éventualités de l’avenir.
Et pourtant, ce langage absolu impose aux esprits timides. 11 flatte les indécisions du temps, caresse les intérêts du jour et semble glorifier les doutes et les pusillanimités du siècle. Les habiles l’exploitent ou l’abandonnent suivant les besoins de leur politique; les crédules s’y laissent aller jusqu’au jour où l’illusion devient impossible et le mal irréparable.
Mais pour juger un tel système., il suffit de le démas-* quer; osons donc l’aborder de front.
L’intervention ne peut être un principe absolu ; l’intervention est un fait, dont la justice reste subordonnée aux principes les plus élevés qui gouvernent les sociétés humaines.
ÜEVOIKS DE L’EUROPE —
Je repousserais toujours une alliance des rois contre la liberté des peuples, mais je ne m’inclinerai jamais devant les coalitions révolutionnaires contre la sécurilé des nations et des rois.
L’indépendance des nations et les droits éternels de la justice : voilà les limites et les régies de l’intervention.
Quand il s’agit du régime inlérieur et des vicissitudes qui touchent seulement à la situation individuelle d’un peuple, l’intervention des autres peut devenir une injustice et un péril.
Mais quand, au sein d’ime nation, les régies éternelles qui assurent la paix et intéressent l’honneur de toutes sont audacieusement violées, quand les petits États sont écrasés par l’hypocrite invasion des forts, l’intervention n’est pas seulement un droit, elle peut devenir un devoir.
Les droits de l’humanité sont avant ceux des citoyens, et la société est au-dessus des nations.
Les nations sont entre elles coimne les citoyens de chaque nation entre eux : libres, quand elles ne sortent pas de leurs droits, sujettes de la justice, quand elles louchent au droit d’autrui. Celte justice, que chaque peuple rend à ses citoyens, tous les peuples se la rendent entre eux. Partout elle est due aux faibles contre l’oppression des forts. On ne recourt jamais à elle que contre des faits accomplis. La justice civile les redresse, la justice criminelle les punit.
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ENVERS ROME
neur et la prérogative de la puissance. Rome anticpie l’exerça sur les rois soumis 9 son pouvoir ; la confiance des peuples la déféra souvent à Rome chrétienne. Le suzerain en fut armé vis-à-vis de ses grands vassaux, et du milieu de l’anarchie féodale surgit la chevalerie, qui se donna la mission de suppléer à l’impuissance des lois. Les grandes monarchies se sont plus tard disputé celte juridiction suprême ; elles se la partagent aujourd’hui, et les congrès ont hérité de cet arbitrage volontaire que le respect de l’Europe confiait jadis aux vertus de saint Louis.
C’est l’enseignement de toute l’histoire, et jamais cette solidarité ne parut plus nécessaire que dans un temps où le rapprochement des distances a presque confondu les peuples. Ce n’est pas quand l’influence des faits francliit toutes les frontières que celle des droits pourrait s’arrêter.
Aussi, ce siècle a compté, plus que tous les autres, d’éclatants exemples d’intervention. 11 en est que nos lemps ont déjà flétries; il en est que loueront tous les temps.
Les interventions que l’ambition personnelle entreprend par la ruse et consomme par la violence n’obtiennent que des triomphes éphémères. La conscience indignée des peuples finit par se soulever contre la force. Une défaite inévitable la châtie, et la postérité achève la justice de Dieu.
Telle fut l’intervention de 1808 en Espagne, cette
38ü DEVOIRS DE I.’EUROl'E
^ande iniquité de l’Empire. Elle devint fatale à sa puissance et pèsera toujours sur sa mémoire.
Mais ce siècle a vu aussi et honoré des interventions tutélaires, tantôt pour la cause de l’ordre, tantôt pour celle de la liberté.
L’affranchissement de la Grèce a été une des gloires de notre époque. L’Europe s'est armée pour délivrer une nation qu’on opprima toujours, qu'on ne gouverna jamais. Elle a relevé les droits contre lesquels nulle tyrannie ne saurait prescrire, et arraché les populations chrétiennes au cimeterre de.ee peuple qui n’a vécu que par la violence, et qui est bien près de lasser la longanimité de l’Europe t
Ce que l’Europe fit ep 1827 pour la liberté, elle l’a accompli vingt-deux ans plus tard au profit de l’ordre social.
Quand la démagogie italienne est venue attaquer un Pontife généreux et désarmé ; quand, teinte du sang de son ministre, elle a tenté de frapper la religion et la société au cœur, l’Europe s’est levée ; la France a rendu Home à la civilisation et le Pape à l'Église. Elle a accompli un devoir sacré : 1849 a écrit une page d’histoire, et je ne pense pas qu’aucune nation s’en repente et se montre disposée à désavouer ce qu’elle a fait.
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ENVERS ROME
Que dis-je ? Chacun prétend consacrer encore le principe ; on ne diffère que sur les limites. Les uns respectent ta révolte présente et ne réservent l’intervention que contre les révoltes futures; les autres ne pensent pas que la sanction donnée aux violences accomplies doive préserver des violences à venir.
Une telle sanction crée des insurrections inévitables devant lesquelles la diplomatie reculera toujours ; et si elle ne reculait pas, elle se verrait condamnée aux plus douloureuses extrémités de la force. Car la parole de l’Europe ne suffirait plus, elle menacerait en vain ; on ne la croirait que quand elle aurait frappé.
- Ou de nouvelles promesses aboutiraient à de nouvelles déceptions, ou bien, pour se faire craindre après avoir tant hésité, il faudrait doubler les maux qu’on avait cherché à prévenir. Aujourd’hui, un mot énergique eût suffi, plus tard, il faudrait de sanglantes luttes ; la faiblesse coûte toujours plus cher à l’humanité que la justice.
Il était si facile de prévenir désormais l’elTusion du sang, quand les deux empereurs l’arrêtèrent à Yillafranca! Leur réconciliation rendait la paix à la Péninsule et à l’Église.
Le lendemain tout devait être fini.
Deux empereurs d’Occident, qui se partagent l’héritage de Charlemagne, ne pouvaient avoir signé des traités illusoires. Tous deux étaient engagés par la foi de leurs peuples, le retentissement de leurs promesses, la dignité de leur couronne.
Les deux grandes nations catholiques qui se disputèrent toujours l’influence sur la Péninsule, comme la domination des territoires qui l’environnent, ne pouvaient aban> donner le sort de la catholique Italie à des nations étrangères à son sol et à sa foi.
Il ne se pouvait que ces deux vaillants peuples eussent versé les flots de leur plus généreux sang sur cette terre glorieuse et meurtrière d’Italie, pour recevoir la loi de ceux qui n’avaieut voulu ni des hasards ni des périls de la guerre.
La France et l’Autriche étaient au lendemain de la guerre ce qu’elles étaient la veille, les premières protectrices du territoire du Saint-Siège. La guerre, en accroissant les périls, avaitrendu le devoir plus impérieux encore.
Elles avaient promis : nul ne devait douter de leur sincérité ni de leur pouvoir, nul ne pouvait accuser le vaincu de vouloir abuser de la générosité du vainqueur, le vainqueur de vouloir tromper la confiance du vaincu.
Aussi, la nouvelle de cette réconciliation éclatante émut l’Europe; on répéta partout l’histoire inattendue de ces mutuels épanchements. Les deux négociateurs impériaux fixèrent sur eux les regards du monde ; on espéra l’ordre et la paix.
Toutefois, c’était Napoléon III qui gagnait surtout au traité de Villafranca : il dotait magnifiquement ses alliés, rendait la sécurité à l’Église, et promettait à l’Italie cette unité fédérative, la seule qui puisse assurer son indé- P
ENVERS ROME
De tels actes étaient marqués du caractère de la vraie grandeur, et leur auteur eût trouvé dans les bénédictions des peuples une légitime récompense. Ses adversaires eux-mémes ne lui eussent pas refusé justice. Les fidélités politiques n’eussent pas abdiqué leur dignité; mais les fidélités religieuses n’auraient pu déserter les devoirs de la reconnaissance.
Rien ne semblait pouvoir troubler une telle perspective.
Qui eût pu rompre l’union des deux empires ou lutter contre leur puissance ?
Le roi de Sardaigne devait tout à la France ; la volonté de lui donner la Lombardie avait déjà altéré les véritables bases de la confédération italienne.
Il eût été mieux sans doute de ne pas laisser Venise à l’Autriche, et de ne pas donner Milan au Piémont, üii royaume Lombardo-Vénitien indépendant eût tenu dans la confédération une assez grande place, et la Couronne de fer, qui a tant de fois excité les plus vastes ambitions de l’histoire, était assez glorieuse pour briller seule sur le front d’un roi.
On se souvenait aussi des antiques grandeurs de Venise, de sa noble attitude de 1848, qui contrasta si honorablement avec les désordres et les lâchetés du temps. On eût voulu effacer Campo-Formio et rendre la liberté à la reine de l’Adriatique. Mais enfin Venise devait se rattacher à une confédération indépendan'e, et, tout en restant sous le
scoplre de l’héritiei’ de Marie-Thérèse, elle pouvait redevenir italienne. L’intérêt de l’empereur d’Autriche y était engagé comme sa parole.
Quant au roi de Sardaigne, il ne rompait qu’avec la révolution; elle lui a offert beaucoup de trônes : qui sait ce qu’elle ferait du sien?
Il eût pu y penser ; il eût songé à ses ancêtres, qui s’immortalisèrent au service de la foi catholique, et peutêtre il eût préféré pour sa descendance les héritages qui durent aux conquêtes qui compromettent; on n’eût pas vu le descendant du comte Vert et de Philibert-Emmanuel entraîné par la politique de ses ministres à l’usurpation de tous les trônes de la Péninsule et des domaines du Saint-Siège.
Comment cet avenir s’est -il si rapidement transformé ?
On a dit que la France et l’Autriche voulaient faire consacrer leur union par les grandes puissances. La confédération italienne était leur oeuvre, mais elle avait besoin de se faire naturaliser par l’Europe. Cette nécessité ne devait effrayer personne. L’entente de la France et de l’Autriche avait tout réglé ; elles avaient dit que les Princes rentreraient dans leurs États, que le Pape garderait les siens. Nul ne pouvait croire qu’ elles eussent voulu exprimer des vœux stériles, et demander, pour le retour des rois dépossédés, la permission omnipotente de ceux mêmes qui les avaient chassés.
ENVERS ROME
L’accord de i’Autrichc et de la France répondait de l'adhésion de tous. L’Europe n’avait pas su empêcher 1a guerre, elle ne fût pas intervenue pour entraver la paix. Les droits du Pape n’avaient même pas besoin d’un congrès ; l’appui de la France devait leur suffire.
Aussi quelques catholiques s’inquiétaient de voir leur Pontife suprême appelé dans une assemblée où il devait rencontrer tant d’adversaires de sa foi. Mais il y eût paru en roi, et pour demander à la justice de l’Europe l’exécution des promesses et le maintien des traités.
L’annonce même d’un congrès relevait les espérances des amis de l’ordre. Toutes les couronnes réunies devaient mieux sentir leur devoir et leur force. Il est de grandes iniquités qui ne se consomment pas à la clarté du jour; elles se complotent dans l’ombre, elles ne se décrètent pas. Chacun, dans un congrès, porte la responsabilité de sa situation et de ses actes ; nul ne peut tenir deux langages, et l’accord de tant de pouvoirs et d’intérêts divers ne saurait s’accomplir que dans la justice.
Cet espoir a été déçu. Au lieu d’une discussion solennelle et d’une assemblée européemie, on peut voir le conflit des négociations secrètes, des intrigues croisées, et des politiques sans fixité comme sans garantie.
Et pourtant le recours du Saint-Siège à l’Europe reste toujours ouvert ; il ne se peut pas que l’Angleterre soit seule consultée sur l’avenir des États de l’Église.
L’Italie et Rome surtout influent trop sur le sort du
monde pour qu’il renonce jamais à veiller sur leurdesti-
"02 DEVOIRS DE L'EDROPE
née. La transformation de la Péninsule, l'absorption des territoires délimités par les traités ne peuvent se passer de la consécration des puissances qui les ont signés. Cette nécessité est expressément reconnue par l’article 19 du traité de Zurich.
Jusque-là tout est provisoire : on voit des faits qui envahissent, des droits qui protestent, des trêves que la force impose et que la politique subit, partout des ajournements, nulle part des transactions; partant pas de paix durable.
Si l’Europe ne s’assemble pas à Paris, elle est toujours présente en Italie par son droit. Ce n’est pas quand il s’agit du maintien de l’équilibre actuel et de la sécurité de l’avenir que le droit déjuger et d’agir peut jamais s’abdiquer. Ce n’est pas quand l’électricité relie en quelques heures toutes les capitales, que la délibération commune peut longtemps être éludée.
Il faudra donc que l’Europe prononce entre les droits du Pape et les envahissements du Piémont, entre le spoliateur et le spohé !
Son jugement ne saurait être douteux :
La lettre impériale du 31 décembre déclare ellemême : que l’Europe ne saurait méconnaître les droits du Sajnt-Siége.
Dans tous les actes du gouvernement, dans les circulaires ministérielles comme dans les lettres impériales, dans les proclamations comme dans les discours, on re-
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ENVERS ROME
de dévouement au Saint-Siège, de.s vœux pour l’intégrité de son pouvoir et de ses États ; mais on paraît croire que les puissances étrangères ne souffriraient pas qu’on vint défendre des droits qu’elles proclament elles-mêmes sacrés. Elles n’entendraieut pas que la force pût servir la justice. Enfin la France voudrait, mais l’Europe ne permettrait pas. Ainsi, tout en condamnant l’usurpation, les rois interdiraient à chacun d’en troubler le cours, et prendraient sous leur sauvegarde l’inviolabilité de la révolte.
Alors, c’est dans la résistance de l’Europe que se trouverait le nœud de la question.
Démontrer que cette résistance n’est pas à redouter, c’est donc résoudre le problème, servir Rome, et dégager le gouvernement français d’une responsabilité dont il semble porter le poids avec tant de regret.
Aucune méprise n’est possible sur l’intérêt comme sur le vœu de l’Europe.
Et d’abord, interrogeons la pensée et les actes de tous les cabinets catholiques; il est bien juste de leur donner le premier rang, car il s’agit de l’indépendance de leur Église et de l’intégrité de leur commun patrimoine.
Or, quelle est la nation catholique dont le dévouement à la cause du Saint-Siège soit demeuré douteux?
Je ne me sens pas suspect de partialité en faveur de l’Autriche. Je n’ai jamais aimé sa domination italienne, et
sa politique de ces dernières années a trouvé peu d’admirateurs.
On a accusé ses hésitations d’avoir prolongé la guerre d’Orient, sa précipitation d’avoir permis celle d’Italie. Sa médiation énergique eût pu en 1855, aux conférences de Vienne, mettre fin à la lutte de Crimée, faire accepter par la France et l’AngleleiTe les conditions déjà accueillies par leurs plénipotentiaires, et contenir la Russie en gardant son amitié et en lui faisant sentir sa puissance. L'empereur Nicolas n’était plus ; la guerre à son successeur avait cessé d être populaire. L’Allemagne entière demandait la paix ; François-.loseph eût pu mériter sa reconnaissance, et prendre sur la confiance des peuples l’ascendant modérateur que le czar avait longtemps exercé sur les rois. Il n eût tenu alors l'Italie que de lui-même ; il eût pu se la rattacher par une politique généreuse, émanée de sa libre initiative. Il a mieux aimé la tenir de ses alliés d’Occident, et de ce jour il est resté à leur merci.
Et pourtant, lorsqu’au commencement de 1859 le cri de guerre s’est fait entendre contre lui, les peuples désireux de la paix et les rois intéressés au maintien des traités lui faisaient un boulevard de défense. Et il a décliné le congrès ! Il n’eût eu à renoncer qu’à un patronage exclusif, plus onéreux qu’utile: et à ce prix, il eût affermi ses possessions et engagé la France dans une garantie européenne de l’indépendance de tous les trônes d’Itahe.
Il a mieux aimé se donner les torts apparents del’agres-
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ENVERS ROME
Mais malgré de telles fautes, dont la gloire de nos armes m’empêche de me plaindre, l’opinion a rendu hommage à son caractère. On l’a vu porter dignement la mauvaise fortune, faire la guerre avec courage, la paix avec loyauté. On connaît la sincérité de son attachement à l’Église : la fermeté à soutenir les droits du Saint-Siège n’importe pas moins à sa politique qu’à ses sympathies. Son concours ne saurait donc faillir à la cause de Pie IX.
L’Espagne ne peut être infidèle aux traditions de sa foi et de son histoire ; sa reine a déjà montré tout ce qu’on doit attendre de son dévouement au Saint-Siège. Ce fut elle qui la première convia, en 1849, les grandes couronnes à la restauration du trône pontifical, et ses soldats apparurent les premiers sur le territoire des États de l’Église. En ce moment même, son drapeau vient de reconquérir, en combattant les infidèles, le prestige de son antique renommée. Ce peuple, dont l’Europe admire le glorieux réveil, saurait prouver que sa foi n’est pas plus assoupie que son courage. Isabelle II a porté noblement son titre de reine Catholique; elle s’est montrée digne d’être à la fois l’héritière de la grande Isabelle et la fille de saint Louis. Elle se souviendra de sa double origine.
Le Portugal ne peut oublier que la monarchie du roi Très-Fidèle fut comptée comme une des quatre colonnes de l’Église catholique. Ces temps furent l’apogée de la gloire portugaise. Il ne sacrifiera pas la splendeur de ses souvenirs à de funestes complaisances pour une orgueil-
leusc proleclion qui menace toujours son indépendance. Il aimera mieux rester l’allié du Saint-Siège que se faire le vassal de l’Angleterre.
Le roi de Naples est resté fier de la généreuse hospitalité offerte par son père : des explosions récentes lui ont montré une fois de plus la véritable source des complots tramés contre sa maison. Quels que puissent être les périls, il ne séparera jamais sa cause de celle de Rome. Il y va de la dignité comme de l’avenir de sa couronne.
Je ne parlerai pas de la Bavière et de tous les princes d’Allemagne, déjà si impatients au printemps dernier, et dont l’attitude n’a pas été étrangère à la rapidité de la paix de Villafranca.
Le mouvement de l’Allemagne a répondu à celui de la Péninsule ibérique, et les élans de l’Irlande aux manifestations venues du Brésil et de l’Amérique du Nord. Le nouveau monde a rivalisé avec l'ancien. Jamais une pareille ardeur de dévouement et de respect n’avait éclaté autour (lu trône de Saint-Pierre; tous les peuples ont senti la même inspiration, parlé le même langage, et, loin d’entraver l’action en faveur de l’Église, il n'en est aucun qui ne fût disposé à agir pour elle.
Mais si l’Europe catholique est unanime dans son zèle pour le Saint-Siège, ne peut-on craindre que cet empressement même ne devienne pour les couronnes dissidentes "" " ’ du trône pon-
ENVERS ROME
tifical ne rencontrera-t-il pas des résignations trop faciles au sein des Églises rivales?
On comprend de telles alarmes ; et pourtant, qui peut croire que des monarchies assises sur l’hérédité dynastique veuillent miner la succession la plus ancienne et l’autorité la plus vénérée de l’univers? Los forces de la société sont assez attaquées de nos jours pour ne plus se diviser. Ce n’est pas trop de toutes pour la lutte, et le sacrifice de ces grands intérêts à d’étroites vanités de secte serait bienlôl suivi d’irréparables regrets. Le torrent révolutionnaire grossit; on sait quand ses irruptions commencent, on ne sait pas quand ses débordements finissent.
On a accusé l’Angleterre de jouer au dehors avec ces débordements, sans prendre garde que déjà le flot monte chez elle. Quand il s’agit de cette grande nation, je me sens toujours partagé entre mon admiration pour ses fortes institutions et ses puissants esprits, et ma défiance contre ses tendances envahissantes et ses égoïstes agitateurs'.
On trouverait dans le passé de son cabinet actuel plus de sujets d’inquiétude que de sécurité.
Lord Palmerston désire l’abaissement du Pape et le triomphe de M. de Cavour, qui livre la Péninsule à l’influence anglaise; il conseillera à chacun de ne pas troubler la dictature de la politique annexioniste. Mais si les grandes puissances étaient résolues à défendre les autonomies italiennes contre des ambitions que rien n’arrète, l’Angleterre n’interviendrait pas pour empêcher l’Éurope
598 DEVOIRS DE L’EUROI'E
d’intervenir ; elle ne s’imposera pas la guerre pour assurer la paix aux usurpations piémontaises.
Elle comptera les périls intérieurs , les embarras lointains, les défiances européennes, auxquelles il ne faudrait pas donner im centre d’union plus facile à trouver et peut-être plus désiré qu’on ne pense. L’expérience a prouvé que la prudence ne parlait pas en vain dans les onseils britanniques.
J’aime à me rappeler d’ailleurs que la reine d’Angleterre ne fut pas la dernière à ressentir les outrages adresses à Pie IX. L’exilé de Gaëte reçut aussi le noble témoignage de ses sympathies, et les derniers périls ont inspiré, dit-on, l’offre d’une royale hospitalité ; c’eût été un noble souvenir de celle que le jeune héritier de la couronne de saint Édouard avait reçue du Pontife, resté l’immortel représentant de la foi de ses ancêtres.
Cette mémoire de l’hospitalité romaine parlera aussi au prince régent de Pnisse. Le frère dont il doit occuper le trône et le fils qui est appelé à lui succéder ont visité Home tour à tour; ils y ont vu le néant des calomnies et la réalité dos bienfaits.
Ce prince compte sept millions de sujets catholiques. Il apprécie leur fidélité ; il sent qu’elle ne serait pas son moindre appui contre les envahissements d’une démocratie dont les caresses intéressées ne sauraient lui déguiser les dangers. 11 ne peut avoir oublié ni les insurrecdons do Ho-’-'- - • ' ” ■ - J.,- iJi'nno.fnrt ; et s’il n’a
ENVERS ROME
pas répudié les jalousies Uaditionnelles de sa maison contre l’Autriche, il sait que ce n'est pas en abandonnant les principes de l’ordre européen qu’il peut se frayer un (diemin à cette confiance de la patrie allemande tant de fois recherchée par ses pères. Ce prince éclairé ne peut aimer la révolution, car il aime la liberlé. H professe surtout le respect de la liberté religieuse ; il ne voudra pas briser le sanctuaire qui sert de sauvegarde à celle de tous les catholiques de l’univers.
Les catholiques ne devraient pas moins espérer du nouveau czar, qui a pris pour devise de son régne l’aflranchissement et la paix. Lui aussi a visité Rome avant de parvenir à l’empire; il y a laissé des impressions profondes, et il en a rapporté des sentiments de justice qui ont dû lui faire regretter plus d’une fois les sévérités religieuses de son père. Il n’ignore pas le pouvoir de la discipline et de la hiérarchie, puisque l’Église grecque a le bonheur de les conserver encore. A la différence de tant de communions menacées de se dissoudre dans l’individualisme, l’Église grecque est encore une Église; et elle a pu voir dernièrement, à Rome, qu’en présence même d’une regrettable séparation, les souvenirs de la commune origine ne sont pas effacés.
Au jour de la guerre de Crimée, quand le drapeau catholique et le drapeau protestant s’unissaient au croissant contre la croix grecque, le souverain Pontife a refusé de faire d’une guerre politique une guerre religieuse, et sa neutralité bienveillante au milieu des divisions chré-
DEVOIRS DE L’EUROI'E
tiennes de l’Orient a rappelé la généreuse politique d’innocent III.
L’empereur Nicolas lui-même, peu de temps avant de mourir, avait voulu faire porter ses remercîments solennels à la ferme impartialité du Père de tous les fidèles. Alexandre II a accompli ce vœu en y joignant le témoignage de sa propre reconnaissance ; il peut la prouver aujourd’hui sans nuire à son pouvoir. Un loyal concours donné au maintien des droits légitimes du trône pontifical lui vaudra les bénédictions des catholiques de son empire et la gratitude de tous ceux de l’univers.
.S il a des griefs contre le cabinet de Vienne, il ne peut en rendre le Pape responsable; d’ailleurs l’Italie l’a bien vengé de la Crimée. La politique des passions est toujours mauvaise conseillère, et on se perd par excès de ressentiment comme par excès d’ingratitude,
La Russie a un grand rôle dans le monde ; elle a pu le compromettre en l’exagérant. L’empereur Nicolas voulait que tout se fit par lui en Europe, c’était trop ; mais sou successeur ne peut souffrir que tout se fasse sans lui.
Le Saint-Siège peut donc espérer même dans les princes dissidents. Ils serviront la cause de toutes les communions chrétiennes, dont l’unité catholique est encore demeurée le plus énergique symbole et le plus ferme rempart.
•\insi, dano -.'Un-Joitx et politique engagé entre
ENVEIIS ROME.
Ifi Sainl-Siége et le Piémont, l’Europe doit être d’un côté, l’Angleterre de l’autre.
Quel parti prendra la* France?
Si elle garde sa place auprès du trône de Saint-Pierre, à la tête des nations catholiques et appuyée sur les principes conservateurs de toutes les grandes monarchies chrétiennes, il n’y aura ni question ni lutte. Un mot suf- •fira. La force n’aura pas à agir : elle n’aura qu’à se montrer.
Si, ce qu’à Dieu ne plaise, la France se laissait entraîner à la suite du Piémont, elle pourrait déplacer l’équilibre, faire pencher peut-être la balance du côté du droit révolutionnaire. On sait ce qu’il ferait d’elle après avoir désorganisé l’Italie.
Mais la France ne pourrait prétendre du moins que l’Europe ne lui aurait pas permis de protéger le Saint- Siège; c’est elle qui n’aurait pas permis à l’Europe de le défendre. Qu’elle laisse aujourd’hui les nations catholiques pleinement libres dans leur action, le Pape sera maintenu dans tous ses droits temporels, même sans notre épée. Il nous restera le regret de n’y avoir pas concouru ; nous n’aurons pas du moins le remords de l’avoir empêché.
Mais enfin, la France prêtera-t-clle cet appui au Saint- Siège? Permettra-t-elle du moins aux autres 4e le prêter? Quelle est en réalité, sur Rome et sur l’Italie, la politique du gouvernement impérial?
Tous les partis y ont cherché des espérances et tous
assurent qu’ils en ont trouvé. Je ne sais s’il faut attribuer cette situation étrange à des calculs dont personne n’a pu pénétrer la profondeur, ou à des entraînements dont rien ne pourrait expliquer l’imprévoyance.
Faut-il accuser l’habileté des hommes ou la ftitalité des événements? L’histoire seule dira le dernier mol, car je ne crois pas que la politique contemporaine ait encore dit le sien. Mais en attendant, on s’est mutuellement combattu, avec des armes empruntées au môme arsenal.
On a opposé la proclamation du 5 mai, qui respecte les neutralités, les souverainetés et les territoires, à la proclamation de Milan, qui appelle tous les Italiens à se faire soldats pour devenir citoyens libres d’un grand pays.
On a comparé le Moniteur du 9 septembre, qui stigmatise la politique d’annexion, au consentement donné aux régences piémontaises.
On a rappelé les sévérités des discours officiels contre les tendances du Piémont, et la condescendance inépuisable des actes pour les envahissements de sa politique.
On a lu dans la lettre adressée le 20 octobre par l’Empereur au roi de Sardaigne, que la France demandait Modéne pour la duchesse de Parme ; et la dépêche du 24 février donne Parme comme Modène au Piémont.
On a mis en regard la volonté exprimée au nom de l’Empereur par son ministre des cultes en faveur de l’intégrité des droits temporels du Pape, et la lettre qui demande au Saint-Pére l’abandon de ses plus riches pro-
ENVERS ROME
On a VU les épanchements de Villafranca faire place aux intimités commerciales de l’alliance britannique, suivies bientdt de défiances nouvelles.
On a rapproché la convocation du congrès du patronage donné à un écrit qui devait inévitablement le dissoudre.
Pie IX lui-même comparait naguère deux lettres venues de la même source, et qui avaient tour à tour rassuré et affligé son cœur de Pontife et de Père.
Je n’entreprendrai pas de concilier des documents si identiques par l’origine et si opposés par le but ; mais je me crois le droit de choisir, et je ne saurais hésiter longtemps. Après tout, les contrats internationaux destinés à lier les peuples pèsent plus dans la balance que des écrits personnels, qui ne représentent guère que les impressions du moment ; et, si j’étais forcé d’opter entre des signatures impériales, j’aimerais mieux oublier la lettre du 51 décembre que déchirer le traité de Villafranca.
II y a en effet deux politiques pour la question d’Italie, et ces deux politiques sont plus éloignées encore par leurs principes que par leurs dates.
L’une maintient les droits des princes et les vraies Ubortés des peuples, assure au Saint-Père ses États, à l’Église son indépendance, à l’Italie la fédération de ses nationalités. L’autre renverse les trônes, bouleverse les traditions, usurpe les domaines de l’ÉgUse, Uvre le Pape à l’Italie et l’Ilalie au Piémont.
L’une est la politique ilalienne, avec le rétablissement
m Di;V01RS DE L’EUROl'E
(le l’ordre et la certitude de la paix ; l’aulre est la poliliquc ])iémonlaise, avec l'imité italienne pour prétexte, la domination pour but , l’insurrection pour moyen , et la guerre pour résultat.
11 faut opter. Prendre un moyen terme est impossible : on ne concilie pas les principes contraires. Les suivre tour à tour ne serait pas plus digne que prudent. On se créerait des ennemis partout, on n’aurait d’alliés nulle part.
Il faut être avec les nations catholiques et l’ordre européen pour l’intégrité des droits du Pape et pour la paix de Villafranca, ou avec la propagande de M. de Cavour et la politique de lord Palmerston pour l’envahissement de toute l’Italie et la confiscation de tous les États de l’Église.
Mais proclamer la souveraineté du Pape en principe et s’opposer à tout ce qui pourrait la rétablir en fait ; professer l’autonomie des nations italiennes et permettre de l’absorber par les scrutins imposés de la dictature piémontaise ; enfin donner de sages conseils et laisser prévaloir les plus audacieuses témérités.., c’est ce que personne ne voudrait tenter. Là où la France a créé l’unité du pouvoir, elle attend l’unité de l’action; quand il n’y a pas deux volontés, elle ne saurait comprendre deux politiques.
11 faudra donc choisir entre la politique suivie par M. le comte Walewski et celle que pratique M. Thouvenel.
On pardonnera à mes anciennes habitudes parlemen- . — * • • 1-- "ministres.
ENVERS ROME
Quand on la fait remonter plus haut, elle devient une déception ou un péril, et la presse n’a plus de choix qu’entre la servitude et la licence.
Et môme dans l’appréciation des conduites ministérielles, il y a une part d’équité à faire à la situation des personnes.
Tout le monde rend justice au zélé éclairé qui a longtemps absorbé les préoccupations de M. Thouvenel dans la défense de nos intérêts en Orient, mais sa politique sur les affaires d’Italie s’est montrée tellement différente de celle de son prédécesseur, qu’il semble avoir perdu de vue plusieurs des faits importants qui avaient précédé son entrée au pouvoir.
11 a prétendu que l’évacuation des Légations par l’Autriche n’était pas le fait de la France ; et il aurait pu lire dans le rapport du prince Napoléon, du 4 juillet 1859, que c’était la marche de son corps d’armée qui avait déterminé l’Autriche à quitter Bologne.
11 a reproché au gouvernement romain de s’être refusé à toute concession et à toute réforme, et il eût pu trouver dans la correspondance de son prédécesseur (dépêches des 1 3 octobre et 5 novembre 1 859 ) la preuve que le Saint-Père s’était mis d’accord avec la France sur la base des principales réformes utiles au bien de ses peuples.
Mais je me garderai d’insister sur ces débats rétrospectifs dans une question où il y a tant à dire sur la variation des langages et l’infidélité des mémoires.
40(i DEVOIRS DE L’EUROPE
J'aimais encore à espérer dans les paroles prononcées le l" mars, à l’ouverture du Corps législatif. J’y voyais un vœu pour l’autonomie de la Toscane, un hommage au principe de la souveraineté temporélle du Pape, un avertissement aux invasions piémontaises.
Mais on ne peut séparer le discours, ni des dernières dépêches de M. le ministre des affaires étrangères de France, ni surtout des actes du gouvernement piémontais, qui s’est hâté de rendre ces nouveaux conseils impuissants comme tous les autres.
Ainsi, le jour même où le discours impérial se prononçait contre l’annexion de la Toscane, les dictateurs piémontais de Florence et de Bologne convoquaient les assemblées primaires à une comédie annexionniste de suffrage universel, dont le despotisme de leurs agents et le silence forcé des citoyens révélaient d’avance le dénoûment.
La pression a porté ses fruits. L’autorité piémontaise disposait de tout. On a signalé comme des ennemis de leur pays ceux qui prétendraient voter pour le maintien de son antique nationalité. Aucun centre d’union, aucun journal, aucune liberté de parole ou d'écrit, n’ont pu protester contre le mot d’ordre appuyé dé toutes les forces de la propagande ; et dès qu’une voix peut parler seule, on connaît l’empressement des multitudes à figurer dans toutes les représentations qu’on leur offre, et leur docilité à accepter tous les rôles qu’on leur jm-
ENVERS ROME
La France seule eût pu prêter appui à la liberté des populations, mais au moment même où le discours impérial les dissuadait de l’annexion, on leur a persuadé qu’en la demandant elles servaient l'empire. C’est en arborant des drapeaux français qu’on est allé au scrutin voter contre les conseils du souverain de la France.
Et après avoir jeté ainsi le défi à l’Europe, on a procédé à l’inauguration solennelle des annexions acceptées.
C’en est fait : la Toscane aura vécu, Florence a cessé d’être reine ; déjà tous ses anciens honneurs la quittent, les ambassadeurs s’éloignent. Son nouveau maître vient recevoir l’hommage de sa fidélité ; mais les acclamations d’un jour ne lui rendront ni les grandeurs de son histoire ni l’indépendance de ses destinées.
Bologne prépare aussi ses fêtes. Victor-Emmanuel va triompher du Pape en prenant possession de sa seconde capitale. 11 le dépouille de ses États, et il prétend le dédommager en offrant à sa simplicité apostolique les splendeurs d’une cour, il parle de rendre hommage à la souveraineté pontificale, et il déclare que les peuples des Homagnes sont désormais ses peuples. Il promet de protéger le ministère suprême et de garantir la dignité du Saint-Siège, et son nom sert de mot d’ordre, au sein même de Rome, à toutes les tentatives de révolte.
Et c’est du haut d’un trône qu’on fait descendre une telle ironie, et elle s’adresse à la plus vénérée de toutes les majestés de la terre 1
Et la France laisse dédaigner scs conseils, et l’Europe
regarde les traités et les trônes qui s’écroulent devant la menteuse dictature des scrutins.
Notre politique craignait que la possession de la Toscane par le Piémont ne menaçât de trop près Naples et lîome; en lui laissant les Légations, on l’aura fait limitrophe de l’un et maître de l’autre.
Entre les souverains de l’Italie, la duchesse de Parme avait surtout gardé l’estime des rois et le respect des peuples ; c’est elle qui sera sacrifiée la première.
De toutes les villes de l’Italie, Venise avait le mieux mérité de l’ordre et de la liberté, c’est elle seule qui sera privée de l’émancipation ; elle devait entrer dans la confédération italienne : la confédération italienne disparaîtra pour laisser libre cours aux annexions piémontaises.
De tous les territoires, le plus inviolable par sa neutralité unanimement reconnue était celui des États de l’Église; et il sera mutilé au profit du Piémont qui l’a envahi, et qu’aucun lien de proximité ou de tradition ne rattache à son avenir.
Enfin, le prince qui avait le plus de droits au respect, le pontife de tous les rois catholiques, est celui qui subira la plus cruelle injure. On ne se contentera pas de le déclarer incapable de gouverner ses peuples; un autre souverain viendra prendre sa place, et ce souverain sera celui (pli a soulevé ses sujets pour usurper ses États. C’est lui oui régnera sur ses nbie rîrhnc nmvînppç, en attendant
ENVERS ROME
qu’il lui enjoigne, comme il l’a déjà fait, de livrer aussi l'administration des Marches et de l’Ombrie *.
Ainsi ce sera le roi de Sardaigne, ou plutôt son ministre, qui, sous le titre audacieusement modeste de vicaire, deviendra le tuteur du Saint-Père jusqu’au jour où il sera conduit à en faire son prisonnier.
Et pour un tel abandon de sa politique et de ses promesses, la France ne recueillera pas même l’apaisement du présent. *
Elle laissera l’Autriche profondément blessée, la Russie mécontente, l’Allemagne inquiète, Venise frémissante, Naples menacée et le reste des États de l’Église à la merci d’une invasion toujours flagrante : et elle n’aura pu, à ce prix, ni assouvir les ambitions du Piémont, ni calmer les défiances de l’Angleterre.
On aura favorisé en Italie des entraînements superficiels, cédé à des vœux factices, livré le pouvoir aux plus hardis, mais on aura laissé des situations détruites, des intérêts mécontents, des traditions méconnues. 11 y faudra compter avec des sentiments religieux que rien n’étouffe, avec des dynasties qui survivent longtemps et des nationalités qui ne meurent pas.
On aura surtout assumé la plus redoutable de toutes les responsabilités, l’atteinte à un droit plus fort, plus im-
* L’injonclion est venue, mais après l’invasion, et comme pour ajouter l’outrage à la violence. [Note de la 3* édition.)
mortel que tous les’autres. On l’ébranlera peut-être, mais il triomphe toujours. '
C’est cette confiance imiiérissable qui anime Pie IX; elle seule lui inspire cette résignation auguste et sereine, qui laisse passer la force des hommes et ne s’incline que devant celle de Dieu.
Cette inaltérable fermeté a étonné certains esprits. On se rappelait cette suave bonté, cette onction touchante, qui ont fait tant de fois la joie des fidèles et l’admiration des étrangers. On ne pouvait croire que cette bienveillance inépuisable pût s’allier si bien avec l’inflexible énergie du devoir; on jugeait de l’Église et de l’esprit qui l’anime par la fragilité des choses d’ici-bas, où les meilleurs sentiments ont leurs excès, et les plus nobles inspirations leurs erreurs.
Mais celui qui veille aux destinées de la foi sait déconcerter les calculs de la politique humaine; il a suscité pour son Église un Pontife merveilleusement propre à nos temps agités, persuasif dans sa majesté, calme dans sa constance et invincible par sa douceur même. 11 fallait que la révolution s’attaquât à un Pape réformateur, pour qu’il fût démontré une fois de plus que les concessions les plus larges ne la désarment pas, et que bientôt elle pose aux gouvernements les plus généreux la fatale alternative de l’abdication ou de la résistance.
Cette résistance à la violence et à la ruse. Pie IX ne l’abandonnera jamais. Il n’est propriétaire ni des droits de la nans'UA ■'! - ’ ” " .-.o s’agit pas
ENVERS ROME
d’un patrimoine d’ancêtres dont les descendants peuvent se croire le droit de disposer. Ses ancêtres comme scs descendants, c’est l’Église, qui l’a précédé et doit lui survivre; elle lui a remis ses droits, il peut tout pour les maintenir et rien pour les altérer. La condescendance d’un pape ne pourrait les compromettre, leur immutabilité se dresserait comme une protestation vivante pour armer ses successeurs; une défaillance momentanée pourrait causer un regret à l’Église, elle ne lui enlèverait pas un droit. Mais Pie IX s’est montré supérieur à toutes les épreuves, et celles que peut lui réserver l’avenir le trouveront inébranlable.
La révolution fera peut-être une halte. Elle a ses jours de menaces et ses jours de caresses. Elle est infatigable dans ses artifices comme dans ses audaces, parce qu’elle compte sur des confiances que rien n’épuise, sur des patiences que rien ne lasse. Elle fera de nouvelles promesses, et quand elle les aura violées, elle sera sûre de retrouver les mêmes résignations.
Mais la halte ne sera pas longue. Les principes sont inexorables et les passions n’attendent pas. On a proclamé le droit de chaque province à se séparer de l’État, et les scrutins d’annexion sont tout prêts pour démembrer les territoires et déchirer les traités. On s’est emparé des Légations au nom de l’unité italienne et de la haine de la domination de l’Église. L’unité italienne ne se reposera pas sans avoir embrasé le royaume de Naples; elle ne dira
son dernier mot qu’au dernier cap de l’Ilalie, elelle a déjà ensanglaulé la Sicile.
La guerre au gouvernemenl temporel de l’Église ne s’arrêtera pas tant que Rome restera au Pape, et la France reconnaîtra bientôt que, vis-à-vis du Saint-Siège, il n’y a pas de milieu pour elle entre la politique de Charlemagne et la politique de 1 809.
Une politique d’abandon est impossible.
La France y perdrait lôt ou tard son ascendant extérieur, indissolublement lié à la cause de la foi catholique ; sa situation intérieure en recevrait une profonde atteinte; le système serait changé comme le point d’appui.
On essayerait de rassurer le clergé, on ne le persuaderait pas; on finirait par s’irriter de ses inquiétudes. Aux yeux des courtisans révolutionnaires, les tristesses passeraient pour des reproches, les prières pour des attaques, et il s’en est trouvé déjà pour dénoncer les aumônes comme dos complots.
On affligerait les populations religieuses, qui comprennent mieux les faits que les paroles, et dont la franche simplicité allierait diffîcileincnt le respect pour l’Église avec l’oubli des droits de son chef.
On n’aurait pas satisfait davantage cette élite intellectuelle et morale de la société française, qui s’est dévouée avec tant d’éclat à la cause de l’Église.
On n’aurait pas lassé la voix éloquente de l'épiscopat, dont l’indépendance de la magistrature protégera lou- ' ’-i courage.
ENVERS ROME
Ou aurait attristé les esprits conservateurs, inquiété les vrais amis de la liberté, excité de dangereuses passions.
Quels motifs pourraient entraîner le gouvernement à braver de tels périls?
Seraient-ce les acclamations des révolutionnaires ? Mais 1e chef de l’Empire sait qu’ils lui ont voué la haine du ressentiment, la plus inexoï’able de toutes ; ils ne le flatteront jamais que pour le perdre : entre eux et lui, il y a toute sa destinée.
Serait-ce la crainte de leurs complots? Loin de moi une telle pensée ! Jamais un front couronné n’a pâli devant la menace. Les rois sont faits, non pour plier la société sous la terreur de ses ennemis, mais pour courber les ennemis do la société sous la juste crainte des lois. Le roi Louis- Philippe a vu le bras des assassins levé sur lui pendant tout le temps de son règne ; il ne s’en est ni ému ni effrayé ; il n’a pas changé sa politique ni suspendu la liberté.
Se trouverait-il des flatteurs intéressés à la propagande des annexions dynastiques, rêvant tantôt le trône des Médicis, tantôt celui des Bourbons, prêts à laisser la Sicile à l’Angleterre, pour asseoir à Naples un fief impérial et chasser la race de saint Louis de toute la Péninsule ? Mais on sait où conduisent les ambitions de famille ; l’histoire de Napoléon 1®^ est vivante encore...; son successeur ne
s’engagera pas dans la voie qui a perdu le plus grand capitaine des temps modernes.
Voudrait-on condamner l’Empire à la nécessité perpétuelle d’une politique guerroyante et agitée? Ce ne serait pas au nom de notre année : assez de victoires ont couronné son drapeau, elle a conquis toutes les admirations de l’Europe et peut se reposer sur sa gloire.
Quant à la France, elle s’ennuie, il est vrai, quelquefois du repos, mais elle se lasse à la fin des agitations et des incertitudes, et il est temps pour elle de rentrer dans le programme du discours de Bordeaux.
Qui pourrait donc nous détourner encore de prêter au .Saint-Siège un appui efficace?
Serait-ce l’annexion de la Savoie, ou le culte de l’alliance anglaise ?
La Savoie? On ne la voulait pas d’abord ; les proclamations les plus solennelles ont annoncé assez haut le désintéressement absolu de la France. Je ne puis croire qu’on négociât la cession dès cette époque. Je laisse aux irritations britanniques l’imputation de ces traités secrets, , qui auraient d’avance combiné la rupture de la paix et partagé les dépouilles de la guerre.
Non : c’est le point de vue qui a changé, et je suis loin de me plaindre de ce qu’on demande au Piémont. C’est peu pour ce qu’on lui a donné, c’est trop peu pour ce qu’on lui a laissé prendre.
Je ne verrai jamais avec indifférence l’agrandissement "'An navs. Je l’eusse mien\ niinê lo >ah»’ de la paix de
ENVERS ROME
Villafranca que le lendemain de l’annexion des Romagnes, il eût été le fruit de nos victoires ; le monde y peut voir aujourd’hui le prix de nos complaisances pour les envahissements de nos alliés.
Et pourtant, c’est la politique de Villafranca qui nous eût donné la Savoie, aux applaudissements de l’Europe. Nul n’aurait pu se plaindre. Les trésors de la Lombardie payaient largement à l’ambition de la maison de Savoie les montagnes où fut le berceau de ses ancêtres. Les grandes monarchies de l’Europe eussent d’autant mieux accueilli celle légitime incorporation à la France, qu’elle n’eût pas servi de prétexte pour amnistier les annexions révolutionnaires de l’Italie.
Une telle attitude eût rendu notre alliance plus chère li la Savoie catholique, la seule qui ait souhaité l’annexion.
La politique de Turin pesait sur elle : dans celte guerre à l’Église, elle ne reconnaissait plus ni ses rois, ni sa foi, ni son histoire. Elle voulait se rattacher à un gouvernement ami du Saint-Siège.
Sa vieille loyauté se soulèverait à l’idée que son territoire pût devenir le prix d’une usurpation du patrimoine de l’Église, mais elle se souvient que la France a garanti tous les droits temporels du Pape, et l’appui donné par la politique impériale au rétablissement de l’autorité du Saint-Père serait salué par elle comme un don de joyeux avènement *.
• La Savoie vient d’exprimer scs sentiments avec une éloquente énergie dans une belle adresse <pii porte la signature de scs» vèques,
DEVOIRS DE 1,'EÜROPE
Sans doulercxtension dos frontières de la France éveillera toujours les jalousies de Londres, mais on s’en tiendra à la menace. Depuis quelque temps l’Angleterre s’habitue à intimider les faibles et à laisser faire les puissants. D’ailleurs, si l’annexion de la Savoie devait consacrer les annexions piémontaises, il faudrait que le ministère anglais fût bien aveugle pour ne pas acheter, par le sacrifice de quelques susceptibilités puériles, le droit de suprême arbitrage sur toute la Péninsule. Ce n’est pas la possession d’un département de plus , même avec des frontières naturelles, qui dédommagerait la France de la perte de son influence sur l’Italie livrée au Piémont, c’està-dire, à l’Angleterre,
Car, il ne faut pas s’y tromper, la politique piémontaise, nécessairement hostile au Saint-Siège qui se dresse devant ses ambitions d’unité italienne, cherchera toujours son appui dans les propagandes anticatholiques au dedans, dans les sympathies britanniques au dehors.
Kl la France, malgré quelques déviations momentanées, restera toujours trop attachée au Saint-Siège pour se mettre à la suite des menées du cabinet de Turin. Elle ne se résignerait pas longtemps à une telle politique; elle ne tient pas moins à ses traditions qu’à ses frontières, et sa foi est plus ancienne que ses dynasties.
Ainsi l’Angleterre restera toujours l’appui nécessaire et
de son clergé et de scs plus illustres citoyens, et qui est tout à la fnio .ino nrotestatinn en faveur du Saint-Pf»"'' une interpellation h
ENVERS ROME
le guide invariable du Piémont. I/Rinpire ne l’ignore pas, *1 en a déjà fait l’épreuve : il ne doit donc jamais s’alfendre à trouver dans l’annexion de la Savoie un dédommagement à la création d’une Italie anglaise.
Espérerait-on du moins se rattacher ainsi l’Angleterre, dont on ne croirait pas l’alliance payée trop cher à ce prix?
L’alliance anglaise est importante, sans doule, et ce n’esl pas moi qui serais tenté de le contester.
Le gouvernement de 1850 a sincèrement pratiqué l’alliance anglaise ; il a bravé bien des préjugés pour y rester fidèle ; il en a subi l’impopularité, la France en a recueilli les fruits. J’ai défendu cette politique, et je ne le regrette pas. La différence des temps n’a pas changé mes opinions; mais, aujourd’hui comme alors, il y a deux manières d’entendre l’alliance de la France avec rAngleterrc.
Quand ces deux généreuses nations, sœurs d’origine et rivales de gloire, effacent les ressentiments de ces grandes luttes qui ont ensanglanté leurs annales et rempli toute l’histoire ; quand elles déposent tous les préjugés traditionnels pour chercher, dans la conformité des institutions parlementaires, une noble émulation de sympathie et de liberté ; quand h'S deux peuples les plus industrieux, les plus r elies et les plus éclairés de l’imivers, s’unissent pour imposer partout silence aux passions qui prétendent interrompre la civilisation et troubler la paix du monde; quand ils se font enfin les médiateurs des
il8 DEVOIRS DE 1/EURül‘E
grands Étals, les protecteurs des petits, les modèles de tous ; c’est là un magnifique spectacle, qui fait l’honneur du siècle. Une telle alliance assure la prospérité des deux pays et la sécurité de tous les autres.
Mais, si la France et l’Angleterre se concertaient jamais pour ébranler les droits acquis, livrer les petits États aux ambitions conquérantes et les grands aux agitations révolutionnaires ; si elles abusaient contre la civilisation elle-même des forces invincibles qu’elle leur a données ; si la puissance de leurs flottes servait à menacer les capitales que la Providence a dotées du voisinage des mers ; si leur pavillon pouvait devenir tour à tour le signal et le refuge de la révolte ; une semblable alliance, ou, pour mieux dire, une telle coalition serait une insulte au droit des gens, un fléau permanent pour l’humanité. Elle ne pourrait vivre qu’au prix de déceptions mutuelles, elle ne tarderait pas à devenir aussi compromettante pour les deux pays que funeste au monde.
La France ne serait pas la dernière à en souffrir : c’est souvent elle qui porte le poids des sacrifices.
On a accusé le gouvernement précédent d’avoir poussé trop loin ces sacrifices.il eût pu trouver, dans la position qui lui ôtait faite en Europe, le moyen de les justifier. L’alliance anglaise pouvait lui sembler d’autant plus précieuse, que le continent ne se monirait pas disposé à lui donner la sienne.
Les grandes monarchies absolues ont peu ménagé le
ENVEUS ROME.
valent point à se mettre en garde contre son ambition. Il avait promis la pai.v à l'Europe et la liberté à la France ; les rois le savaient aussi incapatile de déchaîner la révolution au dehors que d’étouffer au dedans la constitution qu’il avait jurée. Us ne redoutaient pas de lui des invasions qui pussent troubler leur sécurité, ils n’espéraient pas de lui des compressions qui eussent pu servir leur pouvoir absolu. Ils craignaient la propagande pacifique de la liberté presque à l’égal des débordements révolutionnaires ; et, rassurés contre toute violente attaque de leurs trônes, ils ne cherchaient guère à affermir une monarchie constitutionnelle dont le succès pouvait attirer leurs peuples par la puissance de l’exemple.
Cependant, malgré celte froideur qui semblait incliner le gouvernement français vers l’Angleterre, il ne lui sacrifia ni la politique, ni les traditions, ni les intérêts de la France.
Il sut prendre Anvers et rendre, par l’alliance avec la Belgique, un boulevard aux frontières de la France. H occupa la ville d’Ancône pour faire équilibre à l’Autriche et il la remit ensuite fidèlement au Saint-Siège. 11 féconda la conquête d’Alger par celle de l’Algérie. Partisan d’un sage progrès, il résista à toutes les exagérations intéressées du libre échange, et finit par les mariages espagnols, qui enlevèrent la main d'Isabelle et la couronne de Castille au royal client de l’Angleterre.
Et aujourd’hui, quand nous sommes libres dans le
DEVOIRS DE L’ElIRül'E
choix de nos alliances, nous laisserions la Grande-Bretagne régner en Italie sous le nom de l’unité italienne! La Méditerranée deviendrait un lac anglais et le Piémont pourrait quelque jour déposer les clefs de saint Pierre aux pieds du lion britannique !
Qu’auraient produit les triomphes de la guerre d’Itahe? Quel serait le prix du sang de nos soldats?
Nous avions proclamé raffranch'ssemcnl de l’Adriatique, et nous aurions aggravé le sort de Venise.
Nous avions garanti l'intégrité des droits temporels de 1 Église, et nos alliés auraient usurpé ses États.
Nous avions promis à l’Italie la fédération de ses nationalités municipales, et la Toscane aurait perdu jusqu’à son nom.
L’Italie confédérée n’eût plus rencontré d’ennemis, et nous l’aurions laissée à la domination piéinontaise, qui provoque toutes les luttes et ramène tous les périls.
Et l’Europe aurait vu raviver partout les agitations ambitieuses qui troublent le sommet des sociétés et les passions anarchiques qui fermentent dans les bas-fonds. Elle ne pourrait plus s’endormir dans la paix, sans craindre de se réveiller dans la guerre.
Qu’on ouvre enfin les yeux ! Il n’est jamais trop tard pour reconnaître une faufe; et, si la France expie quelquefois durement les siennes, elles ne sont jamais irréparables. Elle tient ce privilège des faveurs de la Provi- ^ . . . , , »outes ses
ENVERS ROME
erreurs, de se relever de toutes ses faiblesses et de reconquérir toutes ses gloires.
Quant au gouvernement, il est bien dégagé vis-à-vis de l’Angleterre, qui repousse les annexions qu’il a obtenues, et vis-à-vis du Piémont, qui persiste dans celles que la France a déclaré repousser. Qu’il laisse l’une à l’isolement que lui réservent les contradictions de sa politique, et l’autre à la responsabilité que lui impose l’ambitieuse obstination de la sienne.
Qu’il réunisse enfin ce congrès promis à Zurich, sans lequel rien ne peut s’asseoir dans la Péninsule !
On a dit que celui de 1856 n’avait pas pacifié l’Orient et qu’il avait troublé l’Italie.
Le congrès de 1860 pourrait mériter mieux de l’avenir, car, en apaisant les troubles de l’Italie, il aurait préparé l’émancipation de l’Orient. L’Europe pourrait enfin fixer ses regards sur les convulsions suprêmes qui agitent le Bosphore; la crise civilisatrice qui doit régénérer le berceau du monde n’attend peut-être que la pacification sérieuse de l’Occident.
Mais ce n’est pas en renversant les bases du droit européen qu'on peut rétablir entre toutes les nations l’harmonie nécessaire à l’achèvement de la plus grande œuvre réservée à ce siècle ; on ne préparera pas la restauration des clirétientés orientales, en sacrifiant la plus grande Église chrétienne de l’imivers.
Il faut avant tout que ses droits sacrés soient reconnus ; il faut qu’on abandonne le Piémont aux délibérations de
m DEVOIRS DE L’EUROPE
l’Europe; il faut que le droit des gens prononce entre lui et le Saint-Siège, et que force reste à ce jugement. 11 faut que la France prête son concours et qu’elle condamne solennellement l’injustice.
Que toutes les nations puissent librement répondre à l’appel du Saint-Siège sans craindre de rencontrer sur leur chemin la politique de la France : tout sera dit. Les Légations seront bientôt délivrées de la pression piémontaise et le Saint-Père aura obtenu justice.
Sans doute la France n’interdira jamais à ses enfants de se dévouer volontairement an Saint-Siège. Sa vieille armée d'Afrique, qui nous a donné les héros de Malakoff et de Magenta, sera fière d’offrir son glorieux tribut à cette grande cause, et le vainqueur d’Âbd-el-Kader pourra servir encore la civilisation et la patrie en consacrant son épée à la défense de la Papauté.
Mais, si en môme temps la France devait ratifier par son autorité ou par sa condescendance l’envahissement de ces belles provinces dont l’Église dut la première possession à la munificence de nos rois ; si, après avoir décliné la solidarité des usurpations, elle entreprenait de les couvrir par sa diplomatie, si elle n’employait ses efforts qu’à contenir le zèle des puissances catholiques par la force de sa prépondérance ; si elle stipulait auprès de toutes l’inviolabilité du Piémont, qui n’a respecté celle de personne, il ne faudrait pins alors parler même de la neutralité de la France à l’égard du Saint-Père. Ce serait -Un nui aura f déclar*^ fm I3 pjyg dangereuse
eue
Les generaux qui ont appris à connaître home en y représentant la France ont apporté leur loyal témoignage à la cause du Saint-Père; leur dévouement l'aura consolé de tant d’abandons imprévus.
Une autre enceinte a entendu des voix courageuses venger l’Église, flétrir les usurpations, rappeler les promesses, demander des garanties; mais le Corps législatif est privé de toute initiative, les pétitions des citoyens ne
4‘2i DEVOIRS DE L’EDROl'E
peuvent arriver jusqu’à lui. 11 vote l’impôt au nom du pays ; il ne vote pas sa politique.
11 faut espérer dans la puissance de l’opinion. Elle ne fut point écoutée, il y a un an, quand elle craignait la guerre d’ilalic pour la paix de l’Église : on ne l’accusera pas celte fois de défaillance, car ce n’est pas sa prévoyance qui a failli.
Si l’opinion du inonde pouvait hésiter, je plaindrais l’aveuglement des hommes. Si elle parlait en vain, ce sont les institutions des peuples dont je déplorerais l’impuissance.
Je le regretterais pour l’Eglise, outragée dans son Pontife, dépouillée dans ses domaines, atteinte dans son indépendance.
Je le regretterais plus encore pour l’Europe, car elle aurait délaissé tout ce qu’il y a de plus sacré sur la terre, la majesté, la faiblesse et la justice. Elle aurait donné le spectacle le plus funeste à la conscience des peuples, celui de la puissance proclamant le droit et le sacrifiant à l’audace.
Je m’en affligerais surtout pour mon pays, car c’est lui qui serait accusé. Le Piémont n’est pas assez grand pour porter une telle responsabilité devant l’histoire. C’est la France qui aurait démenti ses traditions et abdiqué sa destinée. On croirait encore à ses armes, on ne croirait plus à sa parole.
ENVERS ROME
L’Église, qui l’avait toujours trouvée fidèle, ne compterait désormais que sur la volonté immuable qui l’a fondée.
Celui qui a tiré la Papauté des catacombes, qui l’a affermie par les persécutions et les exils, qui l’a fait triompher de ses ennemis comme de ses propres faiblesses, n’abandonnera pas son vicaire, alors qu’il le verra cerné par tous ses adversaires et délaissé par tous ses protecteurs. 11 a sauvé la Papauté, des Césars comme des révolutions. Au troisième siècle, on la croyait noyée dans le sang du martyre, et depuis, elle a intronisé la croix au sommet du Capitole. On a dit qu’elle mourrait au dix-huitième siècle dans la tombe solitaire de Valence, et elle est rentrée triomphante au Vatican.
Cette grande figure de l’imité romaine pourra rester encore une fois dans l’ombre, mais on ne tardera pas à voir combien son prestige manque à l’Italie, son ascendant au christianisme tout entier. Les nuages qui l’auront voilée un instant s’évanouiront devant cette lumière des faits qui éclaire les plus rebelles, et la Providence saura se servir du vœu même des peuples pour la faire reparaître avec une nouvelle splendeur.
Mais, en attendant, les jours d’épreuve seront venus, les exemples porteront leurs fruits; le droit restera sans appui et la force sans frein ; les nations passeront sans cesse de la tyrannie des faits accomplis à la dictature des faits imprévus. Le inonde ne s’arrêtera plus dans le chemin des aventures. La France a déjà éprouvé, dans ce
DERNIER COUP D^OEIL
SVH
Dopuis cinq mois que cet écrit a paru , les événements se sont précipités, les faits ont rapidement suivi la pente des principes; le courant de la révolution entraîne même ceux qui l’ont déchaînée ; l’anxiété est partout, l’expiation approche.
Ainsi nos tristes prévisions se sont promptement accomplies ; l’attaque de la Sicile, l’envahissement successif de tout le continent italien, les complicités du Piémont, l’inertie de l’Europe, tout était écrit d’avance dans les pages qu’on vient de lire, tout, jusqu’au rôle de la flotte anglaise, devenue tour à tour le signal, le refuge et l’appui de la révolte.
ffous avions dit que la révolution ne se reposerait pas
DERNIER COUP D’ŒIL
sans avoir embrasé le royaume de Naples, et que l’unité italienne ne dirait son dernier mot qu’au dernier cap de l’Italie.
Nous avions ajouté que la guerre à l'Église ne s’arrêterait pas tant que Rome resterait au pape, et que pour la France, vis-à-vis du Saint-Siège, il n’y avait pas de milieu entre la politique de Charlemagne et la politique de 1809.
Et déjà un condottiere échappé, il y a dix ans, au glaive vengeur de notre armée, s’est fait encenser dans la cathédrale de Païenne, sur le trône des rois d’Aragon, et il avait fixé d’avance le jour où il viendrait à Naples renverser celui des fils de saint Louis. Rien ne l’arrête; il se joue des protestations de l’Europe, et ne prend pas au sérieux les ordres de son roi. Il se glorifie d’écouter le Piémont à peu près comme le Piémont a écouté la France ; il affecte de proclamer que nos conseils ne portent bonheur à personne.
Il répète que, pour les avoir dédaignés, le roi de Sardaigne s’est agrandi sans perdre, notre alliance, et que, pour les avoir écoutés, le roi de Naples s’est isolé sans gagner notre appui.
Et la conquête de Naples n’est qu’une étape pour marcher plus sûrement à son but.
C’est à l’Église surtout qu’il a déclaré une guerre à mort; il veut venger sa défaite de 1849 sur Rome, et, s’il se peut, sur la France. Ce n’est pas en vain qu’il a — ' ” ■ fallait sou-
lever les Marches, l’Oinbrie, la campagne romaine, contre les mei'cenaires du prêtre qui règne à Rome, extirper de l'Italie le chancre de la papauté, et mettre la main aux pavés pour tirer vengeance des misérables hypocrites à soutane noire. Il veut d’abord qu’on cerne de toutes parts la capitale du monde chrétien, et c’est du Quirinal qu’il entend promulguer le décret qui inaugurera l’unité italienne, et enchaînera l'unité catholique aux pieds de la révolution couronnée.
A Dieu ne plaise que l’accomplissement de tant de tristes prophéties éveille dans notre âme un autre sentiment que celui d’une profonde douleur ! En rappelant des prévisions sitôt réalisées, nous voudrions seulement donner plus d’autorité aux avertissements qui importent à la paix de l’avenir.
Déjà cet avenir nous saisit, les derniers voiles sont tombés, la lumière s’est faite, les plus complaisantes illusions ont trouvé un terme.
On attendait la liberté, on a recueilli la dictature : on cherchait l’indépendance, on a trouvé la confusion : on demandait une garantie contre l’étranger; une Confédération régulière l’eût exclu pour toujours, les désordres de l’unité le ramèneront tôt ou tard. Plusieurs avaient souhaité pour le Piémont un agrandissement modéré, qui pût l’élever sans menacer l’Europe et sans le perdre lui-même; il faut aujourd’hui qu’il absorbe l’Italie ou qu’il soit absorbé par elle. Quelques-uns même avaient rêvé la glori-
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fication de l’Église, ils savent maintenant que dans l’unité italienne il n’y a point de place pour l’indépendance de la papauté.
Tout reposait sur deu-vinensonges, le suffrage universel et la non-intervcnlion.
On avait faussé le suffrage universel en Toscane et en Romagne, on a résolu de s’en passer en Sicile jusqu’à ce qu’on ait trouvé le temps de l’interroger et le moyen de le faire obéir*.
On violait la non-intervention d’autant plus sûrement qu’on l’acclamait plus haut. On parle aujourd’hui plus que jamais du principe, mais il y a longtemps que personne n’y croit ; le Piémont ne daigne plus déguiser son action. Hier encore il la niait devant la diplomatie; aujourd’hui ses volontaires étreignent Païenne, son drapeau Hotte à Naples, et son armée est aux portes de Rome.
Déjà dans les Deux-Siciles l’intervention avait clairement apparu. Ce n’est pas du dedans qu’avait jailli l’étincelle incendiaire ; l’excitation de la propagande et de l’exemple n’eût pas suffi. Toutes les insurrections provoquées du dehors avaient été facilement étouffées. Malgré
• Quant au temps, on a attendu pour mettre le roi de Sardaigne aux voix, qu’il eût envahi en personne le territoire à la tête de ses armées. Quant au moyen, on a imaginé les trois urnes. C’est ainsi que la révolution entend la liberté et le secret du vote ; il faudra la reinereicrdii moin« d’avriii- nm-td pn Italie le dernier coup au suf-
la mollesse des caractères et l’affaissement des courages, ce beau royaume ne se serait jamais livré lui-mê'me; il regrettera longtemps ses sages lois, la paix de scs populations religieuses, la modicité de ses impôts et la solidité de son crédit, le mieux affenni de toute l’Italie *.
Les abus administratifs et les tracasseries subalternes eussent enfin disparu dans la voie de réformes déjà spontanément inaugurée par un nouveau règne. On s’est hâté d’y porter le désordre ; on l’a attaqué avec les cohortes de la révolution, et accablé par l’autorité morale de tous les patrons qu’elle compte dans le monde.
11 a fallu, pour donner le signal à tant de honteuses défections, une expédition lajtcèc par le Piémont et protégée par l’Angleterre. L’Angleterre a donné son or et prêté ses vaisseaux. Le dictateur a recruté des soldats chez elle et en Hongrie comme en Piémont; il a trouvé des armes partout,
11 a fallu surtout que le pays fût abandonné par ses alliés, trahi par scs généraux, livré par les ministres de son roi.
Ce jeune monarque avait hérité du respect qu’inspirait aux soldats la royale fermeté de son père, il était cher à ses peuples par la mémoire de sa sainte mère, qui, seule, dans ce siècle d’ingratitude, a partagé avec la reine
' .Avant l’invasion de la Sicile, le 5 pour 100 napolUaiu alleignait 110, et celui du l’iémont ne dépassait guère 80. [Note de la 3* édition.)
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Loufse de Belgique le privilège des regrets populaires et des deuils nationaux.
Mais François 11 s’est vu délaissé par des couronnes qu’une solidarité de devoir et d’honneur semblait attacher à la sienne, et il a mieux aimé la confier à ^es adversaires que la soutenir avec ses amis. On l’a vu appeler ses ennemis, exiler ses défenseurs, prendre les conseils de l’Europe, suivre ceux de la France, et ne trouver d’assistance nulle part.
11 s’était plu à pardonner les injures, on a voulu qu’il punit les services; on lui a signifié les conditions auxquelles on lui permettait de vivre, «n attendant qu’on lui ordonnât de mourir. On a profané la liberté en donnant à l’anarchie le nom même du gouvernement représenta' " où le pouvoir a le plus de droits légitimes pour commander. La corruption et la peur ont préparé la voie à la révolte, et les conseillers de la couronne ont ouvert la porte à Garibaldi. Toutefois François 11 s’est enfin dégagé de toutes ces perfidies. Le descendant de tant de rois n’a voulu abdiquer ni les droits, ni le courage de ses a'ieux; cl s’il ne lui est pas donné de prévaloir seul contre la révolution, dans cette lutte inégale qui accuse l’Europe, il pourra du moins, en succombant, redire ce mot immortel d’un de ses glorieux ancêtres : « Tout est perdu, fors l’honneur! »
11 n’avait pas encore quitté sa capitale que déjà les provinces de l’Église étaient envahies. Cette fois c’est ' ‘î-'voie qui a pris l’ini-
tiative. Garibaldi l’avait devancé à Naples ; il s’est jeté le premier sur les États du Pape à la tète de toutes les forces organisées de l’Italie.
Et pour les témoins de tant de catastrophes il ne restera pas même l’excuse de dire qu’on est surpris par un coup de foudre. Non, tout le monde a vu se former Torage et le flot monter peu à peu; le fait a grandi par degrés, chaque jour a permis de prévoir et même d’annoncer le lendemain. On a miné les trônes avant de les ébranler, on les a ébranlés avant de les détruire. Partout enfin le mal a duré assez pour laisser le temps d’attendre et môme d’appeler le remède.
' ''Et cet appel a trouvé sourds tous les appuis légitimes
de la société. On dirait que les monarchies finissent ou que les rois sommeillent. Les uns n’ont pas voulu voir, les autres n’ont pas voulu croire, tous se sont effacés devant ces invasions proclamées d’avance et successivement poursuivies avec une constance de résolution et une régularité de programme dont la révolution a seule doimé l’exemple.
Et les envahissements ne s’appellent pas intervention parce que les envahisseurs sont venus de l’Italie. La communauté de langue tient lieu désormais d’institutions, de mœurs et d’histoire, elle suffit à confisquer toutes les libertés et à amnistier toutes les oppressions. Plus d’indépendance pour les petits peuples qui ont le malheur de parler la même langue que les grands; le canton duTessin
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n’a plus qu’à attendre l’annexion piéinontaise, et le canton de Bâle l’invasion germanique. La langue française peut dans un jour d’entreprise nous livrer Genève et la Belgique ; la langue allemande peut dans un jour de revers nous reprendre la Lorraine et l’Alsace.
Voilà où conduit le mensonge des nationalités factices, qui est le plus ancien peut-être, et certainement le plus périlleux de tous les stratagèmes de la révolution.
C’est par lui qu’elle tourne au profit de la guerre cette admirable expansion des peuples qui entraînerait l’humanité tout entière à la libre unité de la paix.
La révolution trouve les nations, telles (pie l’histoire les a faites, trop petites pour son pouvoir, et les empires, tels qu’elle les voudrait faire, trop grands pour la liberté. Rien n’arrête ses audacieuses utopies, qui n’ont point de germe dans le passé et qüe son insatiable ardeur d’aven luros a pu seule, dans ses rêves, prétendre imposer à l’avenir.
On sait qu’elle s’est prise à combiner la division de l'Europe entrois grands empires. Elle ne veut plus qu’un empire latin, un empire germanique, un empire slave. 11 faut refaire la carte du monde et détruire toutes les sociétés modernes, pour complaire à ses dangereuses folies.
Lui sera-t-il donné de parquer l’Europe entrois grands troupeaux obéissant au mot d’ordre de trois dictàtüres militaires qui absorberaient les nationalités comme les institutions dans le courant de leurs ambitions gucr-
' '^■’“’^nr.ratie de son inévi-
table esclavage par le triomphe de toutes les envies et l’abaissement de toutes les grandeurs?
Les sociétés secrètes battraient des mains, car derrière les grandes imités despotiques elles poursuivent toujoui-s la grande unité socialiste qui compte hériter facilement de toutes les autres, parce qu’ après tant de ruines accumulées il ne lui restera plus qu’à faire disparaître les dictateurs, pour avoir du même coup vaincu toutes les résistances et tué jusqu’aux empires.
On trouvera peut-être ces alarmes chimériques ou lointaines ; on nous accusait aussi quand nous osions pressentir ce que chaque jour accomplit; aujourd’hui la voix des événements est assez retentissante et les échos peuvent être, plus rapprochés qu’on ne pense.
En fout cas, cet avenir serait digne du principe de la non-intervention tel qu’on l’applique à l’Italie.
Mais c’est surtout pour les États de l’Église que cette application est odieuse, car c’est là surtout que tous les faux prétextes avaient complètement disparu.
On ne voulait pas que le Saint-Siège pût recourir à l’in» Ici veiilion étrangère pour contenir ses Étals ; il demandait roulement qu’on ne se servit plus de l’intervention étrangère pour les bouleverser.
On disait que le Saint-Siège ne pouvait suffire à sa défense et qu’il ne troûverait de soldats nulle part, et les plus humbles familles cdmirte les plus glorieuses ont ri-
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valisé de zèle et de sacrifices pour lui envoyer une jeunesse d’élite plus noble encore par son dévouement que par son origine. La France elle-même lui a prêté un chef qui rajeunit les vertus chevaleresques des croisades par les plus hautes lumières et les plus nobles gloires de notre siècle. Et cette armée que lui improvisait la loyauté catholique, on lui a demandé de la dissoudre. La révolution a osé sommer le Saint-Siège de désarmer devant elle et de chasser lui-même ses défenseurs. Leur fidélité courageuse frappait d’impuissance les complots préparés et les invasions des bandes révolutionnaires. On ne pouvait insurger le pays, on n’a pas hésité à l’envahir. On n’a pas attendu le refus de rultimatum ; avant même de le signifier, on précipitait sur cette petite phalange toutes les armées régulières de l’unité italienne pour la paralyser par la surprise et l’accabler par le nombre.
La révolution invente un droit des gens à son usage : les anarchistes de tous les pays peuvent attaquer le Saint-Siège, mais les catholiques ont besoin d’être Italiens pour le défendre; Garibaldi est le vengeur des principes, et Lamoricière un condottiere.
On se plaisait à répéter que l’étendue des Étals importait peu à l’Église pourvu qu’il restât au Pape une souveraineté temporelle quelque part. On allait jusqu’à dire que le retranchement de quelques provinces, loin de nuire à sa majesté, affermirait son pouvoir, en concentrant autour
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connaître la puissance de l’exemple, et les partages tentés à Frascati ont montré la propagande des lois agraires du dictateur de la Sicile transportées jusqu’aux portes de Rome.
On affirmait que le Piémont, satisfait de trôner à Bologne, se contenterait d’avoir mutilé la tiare et se garderait de la briser. Son roi s’était même déclaré le plus ferme appui de l’indépendance pontificale, et les Légations sont devenues ce qu’elles seront toujours dans les mains du Piémont, un point d’attaque perpétuelle contre cette indépendance. On a vu si les ambitions se contiennent et si les révolutions s’arrêtent.
On garantissait du moins qu’en ébranlant la couronne du monarque on sauverait l’autorité du Pontife. Le pouvoir temporel semblait seul attaqué, le pouvoir spirituel devait rester sacré; et voilà qu’on exile les évêques, qu’on emprisonne les prêtres, qu’on chasse les ordres religieux. De vénérables fugitifs viennent demander à la terre hospitalière de France un abri que nos pères trouvèrent jadis sur le sol religieux de l’Italie. Le séquestre des biens, la persécution des personnes, la propagande protestante hautement appelée et organisant ses prêches à la suite de toutes les insurrections triomphantes, toutes les licences et les impiétés hautement professées à l’ombre de la croix de Savoie, nous disent assez qu’on n’a voulu détrôner le roi que pour dégrader le Pontife. La révolution est conséquente, elle ne peut laisser les armes spirituelles au trône quelle veut renverser. On ne consacre pas l’au-
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lorité morale de ceux qu’on dépouille; on no s’agenouille pas devant ceux qu’on veut abaisser.
Enfin les communions dissidentes avaient pu croire que le catholicisme seul était en cause et se renfermer dans une égoïste quiétude, et peut-être dans une silencieuse espérance. Mais les frémissements de la Pologne et de la Hongrie devancent déjà le signal que le dictateur leur a donné pour le printemps, et, en attendant, le socialisme fulmine ses plus audacieux manifestes, et les sociétés les plus fortes peuvent sentir partout leurs fondements ébranlés ; elles entendent déjà les craquements de l’édifice. 11 est temps d’aviser si elles ne veulent pas le voir s’écrouler avec fracas.
Si on ne veut pas que le mouvement entraîne tous les peuples, c’est en Italie qu’il faut défendre l’Europe ; quand la révolution se sera fortifiée dans toute la Péninsule, il sera trop tard. Elle aura conquis un puissant levier et un plus formidable exemple. La dictature incendiaire précipitera toutes ses ardeurs au dehors pour n’étre pas forcée de les contenir au dedans. Tous les despotismes se ressemblent, leur ambition est aussi infatigable que la crédulité des peuples et des rois.
Mais, si cette crédulité est fatalement écrite dans les arrêts delà destinée, si c’est un parti pris par les monarchies de s’isoler ou de se trahir tour à tour, si chacune est résolue à regarder tomber les autres pour attendre
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tour dans le délaissement et dans rimpuissance , plus de vaines paroles ou de dérisoires condoléances ! Qu’on ait du moins la conscience de son humiliation et le courage de sa faiblesse ; qu’on ne défende plus à des ambassadeurs d’accompagner le roi d’Italie dans ses excursions annexionistes, dont on reste le complice sans vouloir en devenir le- témoin. Il serait plus logique et à peu près aussi digne de lui envoyer des félicitations solennelles pour l’introduction de ce nouveau droit européen, qui ne connaît de pontife que le suffrage universel, de roi que le fait accompli ; ou plutôt que ces félicitations passent par-dessus le trône éphémère que la révolution daigne encore laisser debout pour monter jusqu’à l’audacieux initiateur du socialisme prétorien et italique, jusqu’au souverain maître de tous les peuples de la Péninsule. Que les couronnes s’abaissent devant celui qui s’apprête à les fouler aux pieds, et que les rois de l’Europe se prosternent devant la dictature universelle du général Garibaldi.
En tous cas, au milieu de cette abdication générale, la France ne saurait abandonner ni Rome ni l ltalie, car ce serait s’abandonner elle-inôrae.
On trouve pourtant des esprits qui se disent dévoués au pays et qui entendraient le condamner à cette suicide inertie. Ils voudraient que la France laissât le champ libre à la révolution et au Piémont. Le Piémont serait jusqu’au bout l’arme de la révolution, et la non-intervention
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le bouclier de tous deux. Tous deux accompliraient ainsi leur œuvre de bouleversement social, et l’Einpire interviendrait à la fin comme le sauveur providentiel de l'Italie périssant sous l’étreinte de l’anarchie.
On échapperait ainsi aux vengeances des sectes révolutionnaires, car elles se seraient dévorées elles-mêmes; on ne craindrait plus d’entendre les malédictions de l’Italie, car c’est elle qui se serait perdue; on aurait conjuré les ressentiments de l’Europe, car l’ordre serait rétabli et on aurait fait acte d’autorité vis-à-vis d’elle, car on aurait accompli soi-même ce qu’on lui aurait défendu d’entreprendre. Enfin on espérerait toujours dans la reconnaissance des catholiques, car on arracherait le Saint-Père aux fers de la révolution, et le peu qu’on daignerait lui laisser pourrait passer encore pour un bienfait de la France.
Ainsi on aurait vu chasser l’Autriche de Venise sans lui déclarer la guerre, on aurait vu crouler le trône des Bourbons sans le renverser; le Pape serait réduit à discrétion sans que nous eussions cessé de le soutenir, et le Piémont nous aurait dégagés par ses excès sans quenous eussions cessé un instant de le bien conseiller.
On opérerait librement sur l’Italie, car on aurait fait table rase de toutes ses puissances et de toutes ses grandeurs.
L’unité italienne n’aurait été qu’une machine de guerre, elle serait morte avant de naître, elle ferait place à la
'■’"‘’i''’aiica : mais l’influence
française remplacerait la présidence du pape. Elle seule donnerait et protégerait les trônes. On aurait perfectionné les traditions du premier Empire ; l’ilalie impériale serait un grand pas vers le sympathique patronage de toutes les races latines, qu’on substituerait désormais aux anomalies du protectorat antigermaniqne de l’ancienne confédération du Rhin. Le Pape deviendrait enfin un patriarche français, seulement on le garderait vassal ù Rome, au lieu de l’emprisonner à Fontainebleau.
On dit qu’il est des courtisans qui préconisent cette politique comme un chef-d’œuvre de calcul et de génie, de profondeur et de persévérance ; son succès serait pour eux l’apogée des gloires impériales.
Je ne sais si l’esprit d’aventure les égare ou si la présomption les aveugle; en tous cas, ils ne fascineront jamais la France, et je compte bien qu’ils n’entraîneront pas l’Empire. Dieu le garde de les suivre jamais dans celte voie fatale! La révolution le pousserait au piège pour le perdre, les partis exaltés l’y laisseraient courir pour hériter de lui à tout prix; les amis désintéressés du pays doivent lui signaler énergiquement le péril.
Une telle politique ne serait ni honnête ni sûre.
Elle ne serait digne ni de notre caractère ni de notre histoire ; elle ne satisferait ni à notre mission ni à nos promesses ; elle répondrait mal à la loyauté de notre armée et à l’antique confiance du monde.
Elle ne pourrait être eflicace, car on aurait toujours en
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face de soi la constance de l’Église et la fermeté de son chef suprême. Ces jours d’épreuve ont fait resplendir l’une et l’autre, et, quelles que soient les angoisses présentes de cette lutte artificieuse et acharnée, la majesté du pouvoir spirituel et celle du pouvoir temporel y auront également grandi.
L’un s’est vu acclamé par tous les pontifes de l’univers avec une unanimité de dévouement qu’aucun temps n'avait surpassée et qui fera époque dans l’histoire do l’Église.
L’autre a rallié dans tous les rangs, dans tous les partis, dans toutes les communions, les plus hautes intelligences, les plus généreux caractères. L’Église de France est restée fidèle à ses plus inviolables traditions en se mettant à la tète de cette courageuse croisade. Elle maintint toujours avec énergie l’indépendance des rois. Elle devait être la première à défendre le pouvoir temporel des papes, qui sauvegarde l’indépendance de l’Église.
Mais, quelque illustres que soient les hommages que la papauté a reçus, le plus magnifique lui est venu de l’attitude même de son représentant auguste et de l’admirable exemple qu’il lègue à ses successeurs.
On trouvait un prêtre trop débile pour soutenir le poids d’une couronne. Qu’en pense-t-on maintenant? Trouve-t-on que la majesté royale ait perdu quelque
Dans ce temps où les consciences cnanceneiu, ou peuples fléchissent, où les rois s’abandonnent, n’es pas nn spectacle providentiel que celui d un pontife fois doux et inflexible, ne refusant rien à la raison cédant rien à la violence, et, au moment même où de puissants répondent à 1 appel du dc\oii . Non himus, sachant répondre aux menaces de la force ; 'posstimus ?
Ne dirait-on pas que Dieu a réservé ce seul cxei pour maintenir les espérances, glorifier les princi relever les courages, et (lUc la pierre sacrée qui éternellement à soutenir l’Kglisc est encore destinée .
• si • .. rts-kfln 11 cAoiôtô rivilp pbraiilAft
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la ruse comme de la violence ; tôt ou tard, il faudrait compter avec le sentiment catholique qu’on peut abuser, mais qu'on n’étouffe jamais, et qui se réveillerait avec d’autant plus d’énergie qu’on aurait plus longtemps endormi sa confiance.
Une telle politique pourrait devenir dangereuse. L’Europe a pu laisser révolutionner l’Italie, elle ne la laisserait absorber par personne; les couronnes délaissent quelquefois les principes, mais les jalousies nationales vivent toujours.
Il ne serait pas sage d’émouvoir des susceptibilités déjà trop éveillées par tant de vicissitudes inattendues. 11 est peu de puissances qui ne gardent le regret d’un avantage perdu ou d’une illusion évanouie et qui ne nous imputent peut-être la responsabilité d’un douloureux mécompte.
Quand l’Autriche abandonna la Russie qui venait de la sauver pour s’unir à notre politique, clic comptait que l’alliance sur le Danube devait être l’alliance sur le Pô ; elle avait cru désormais à l’inviolabilité de son Italie. Nos victoires ont déçu de telles espérances.
Elle n’a pas conservé un moins amer souvenir de ses échecs diplomatiques que de ses défaites militaires, et elle s’est plainte assez haut de n’avoir pas été avec nous plus heureuse dans la paix que dans la guerre. Elle se flattait que le sacrifice de la Lombardie lui vaudrait la
elle voit des annexions accomplies et des invasions flagrantes. Ce n’est point ainsi qu’elle avait entendu la paix de Yillafranca, et, quand elle consentit à la non-intervention, elle était loin de soupçonner comment le Piémont la pratiquerait en Toscane et en Sicile, en attendant qu’il levât le masque à Naples et dans les États de l’Église.
La Russie avait pris sous sa protection le jeune grandduc de Toscane, elle avait vu dans le discours impérial du l" mars une garantie pour l’autonomie de ses États, et le lendemain le Piémont régnait à Florence.
Le czar ne pouvait oublier les anciennes sympathies qui unissaient son père à la maison de Naples. La fermeté de Ferdinand, resté seul dévoué à l’alliance russe dans la guerre de Crimée, lui avait attiré la malveillance des puissances occidentales. Un tel souvenir engageait la dignité et la politique d’Alexandre II. On juge si les coups dirigés contre ce trône ont retenti au sein du cabinet de Saint- Pétersbourg, et si l’évidente complicité de notre plus intime allié laisse envisager sans amertume l’impuissance de nos conseils et l’audacieuse persévérance de ses actes.
Je ne sais si la Russie aspirait à se consoler du patronage perdu en Italie en ressaisissant celui de l’Orient ; en tous cas, si elle avait espéré les libertés et les profits d’une action isolée, le traité sur l’intervention en Syrie a dû la détromper. L’intégrité de l’empire ottoman menace de rester désormais, pour les puissances civilisées, plus
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inviolable que celle des trônes chrétiens. On pourra tout faire sans la Russie en Italie, on ne fei’a rien en Orient sans l’Angleterre.
La Prusse avait cru lire dans la proclamation de Milan une protestation absolue contre tout agrandissement de territoire, et l’acquisition, d’ailleurs si légitime, de nos versants français des Alpes, lui fait toujours apparaître la conquête des bords français du Rhin. Les circulaires de notre ministre des affaires étrangères, ont cherché vainement à détourner ces frayeurs. Le fantôme des frontières naturelles de la France tourmente toujours les esprits, et la visite impériale de Bade n’a pu suffire pour tranquilliser l’Allemagne.
L’Angleterre, malgré l’intimité de nos traités commerciaux et l’éclat de nos démonstrations amicales, ne paraît guère disposée à abdiquer ses incurables méfiances. Elle répond à nos courtoisies par des reproches, et à nos avances par des armements; elle ne peut se résigner à voir passer dans le droit européen la sanction d’un agrandissement de la France.
Les petits États ne manifestent guère moins de mécontentement que les grands. Si l’Angleterre soutient qu’elle ne s’attendait pas à l’annexion de la Savoie, la Suisse prétend qu’on lui en avait promis sa part. Les princes dépossédés avaient espéré dans de rassurantes paroles, et, quand le Pape avait lu nos déclarations si énergiquement — ■ " ’ ■ • droits tem-
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de la perte de ses plus riches provinces, et à la veille de l’invasion de tontes les autres.
Ainsi, pendant que la révolution resserre par le péril commun les liens des grandes monarchies, les petits États se groupent devant la crainte des ambitions territoriales.
Sans doute, ces alarmes peuvent n’être pas exemptes de préventions. Elles ne tiennent peut-être pas assez compte ni de la complication des intérêts, ni de l’entraînement des situations, et, si elles rappellent à notre diplomatie des interprétations imprévues et des promesses que l’événement a parfois rendues fragiles, notre diplomatie se plaint à son tour de la vivacité de leurs reproches et de la persistance de leurs soupçons.
Mais enfin, fondées ou non, ces alarmes apparaissent partout, elles éclatent dans les paroles des pays libres, elles se font jour dans les actes de ceux qui ne le sont pas.
Napoléon 111 est trop pénétrant pour les ignorer, sa lettre à M. de Persigny le prouve ; il est trop sage pour les dédaigner, le traité de Villafranca l’a prouvé.
La lettre et le traité se ressemblent peu, il est vrai; on peut môme dire que la lettre ne cherche pas à glorifier le traité. Cependant le traité fut un acte de sagesse et de force au plus beau moment de la fortune de nos armes, et il faut les circonstances impérieuses qui ont depuis lors embrouillé les affaires d’Italie pour expliquer le langage '•''•uiet de la lettre.
DERNIER COUD D’ŒIL
La connaissance des défiances semées de toutes parts a pu seule décider le souverain de la France à écrire que lord Palmerston le croira parce qu'il le connaît, et ù placer ainsi la véracité de sa parole impériale sous la garantie d’un appel auquel de récents discours ont si mal répondu.
C’est la triste certitude des progrès de la dissimulation diplomatique qui a dicté cette invitation aux hommes d’État de s’entendre loyalement comme d’honnêtes gens, et non comme des larrons qui veulent se duper réciproquement.
Il a fallu toutes les difficultés soulevées par ces dissimulations et par ces défiances pour faire déclarer par le chef de cette glorieuse armée qui a changé les destinées de la Péninsule qu’il déclinait désormais la responsabilité de ces grandes transformations dont notre épée a donné le signal, et que, pourvu qu’il n’y eût pas d’intervention étrangère, il lui suffirait que la Péninsule se pacifiât n’importe comment.
Il a dû en coûter au prince qui a rétabli par nos armes et garanti par ses paroles le pouvoir temporel du Saint- Père de paraître borner désormais la mission de nos soldats à sauvegarder la sécurité du chef de l’Église quand leur courage a, depuis dix ans, maintenu sa pleine autorité.
Il a fallu une conviction bien profonde de la nécessité de ménager l’Angleterre, avec laquelle on offre de ivwin.. -■ — ..In tviAriHionale. oour
parler avec tant de modestie du traité de Villafranca si précieux à notre prépondérance, de l’Algérie dont nous sommes si justement fiers, des côtés défectueux de notre marine et de notre armée qui sont toutes deux notre gloire, enfin de cette intervention en Syrie qui est à la fois le devoir, l’honneur et le vœu de la France.
Celte situation embarrassée se révèle dans les lenteurs et les entraves qui ont pesé sur l’expédition de Syrie.
Le réveil sanglant de la question orientale n’a pas dû surprendre la politique.
Pour ma part je n’ai pu m’en étonner.
Je me souviens que le 25 février 1859, avant la guerre d’Italie, au moment où tous les pressentiments do l’opir nion cherchaient à détourner une crise si pleine de périls pour ceux même qui l’ont préparée, je disais, à l’Académie de Lyon, dans une allocution imprimée par ses ordres* :
La politique se gardera d’exciter, par des paroles imprudentes, les nations civilisées de l'Occident les unes contre les autres, mais elle dominera de haut sur cet Orient si ardent et si immobile, si inspirateur et si abruti, qui plane et rampe tour à tour, hier transformant la face du monde, aujourd’Imi subissant ses ordres et se prosternant à ses pieds.
Elle jugera ce mahométisme qui a vaincu, trôné, opprimé par l’épée, destiné peut-f*lre à périr par l’épée.
* Mémoires de l’Académie de Lyon, classe des lettres, tome VU.
450 DERNIER COUP D’Œil,
A Dieu ne plaise que la civilisation chrétienne donne l'exemple de la provocation à la force ou le signal de la violation des traités ! Le glaive seul l'a toujours mal servie, elle ne grandit que par la loyauté, l’énergie et la sagesse.
Mais 1 histoire a ses leçons, la Providence ses justices. L'isla* misme a débuté par des massacres et des incendies, étouffé la liberté, enchaîné l’homme, dégradé la femme, il a dédaigné de s'assimiler aux vaincus, il rougirait de s'assimiler aux vainqueurs ; déplorable mélange d'oppression et d'anarchie, il n’épargne aucune faiblesse, ne résiste à aucune force et semble s’étre imposé la triste loi de démentir en tout l’immortelle devise du peuple romain ; Parcere subjecliset debellare svperbos.
En vain l’Europe cherche, par tous ses efforts, à prolonger une vie factice entre un fanatisme impuissant et une renaissance impossible ; il sait lui- même qu’il ne vit que de la difficulté de partager son héritage. On voudrait le fixer, il veut garder sa lente; chaque jour est témoin de ses nouveaux excès. Quj sait si ses colères, mal comprimées, n’éclateront pas tout à coup par quelque explosion terrible'? Il voudra mourir en barbare ainsi qu’il a régné, et finira par lasser la patience de l’Europe.
Ce jour-là, rislainisiiie aura vécu, l’heure de lever la tente aura sonné, le Coran aura disparu de l’Europe ; il se réfugiera en Asie. Mais la civilisation ne l’y laissera pas longtemps tranquille, elle le poursuivra de son impitoyable lumière, elle dissipera pour toujours ses sanglantes ténèbres, elle ne frappera pas en vain à la porte de cet Orient, d’où sont sorties toutes les sciences et toutes les grandeurs de la terre, qui entendit Homère, Démoslhène et Platon, et vit marcher les armées de Sésoslris, de Cyrus et d’Alexandre. Elle rendra la paix et la liberté à cette terre privilégiée, qui fut le berceau du premier homme et le tombeau de l'Homme-Dieu, qui vit les tentes d'Abraham, écouta la harpe de David, admira les magnificences de Salomon,
Ot «ni* * * -, ». »
Telles étaient mes impressions il y a di.'c-luiit mois, et récemment j’ai dit dans ce livre « que l’empire ottoman était bien près de lasser la longanimité de l’Europe, » et qu’elle devait enfin fixer ses regards sur les convulsions suprêmes qui agitent le Bosphore, mais qu’elle ne pourrait rien pour l’Orient sans avoir pacifié l’ilalie, « parce « que ce n’est pas en foulant aux pieds les bases du droit « européen qu’on peut rétablir entre toutes les nations « l’harmonie nécessaire à l’achèvement de la plus grande « œuvre réservée à ce siècle, et qu’on ne saurait préluder « à la restauration des chrétientés orientales en sacrifiant « la plus grande Église chrétienne de l’univers. »
Pourquoi faut-il que ces graves prévisions se soient sitôt réalisées ?
L’islamisme a jugé peut-être le moment opportun pour en finir avec une religion ennemie. Il a vu le christianisme outragé dans son pontife suprême, attaqué par ses enfants au centre même de sa foi ; il a pu le croire abandonné par ses plus anciens appuis.
En apprenant les persécutions de l’Italie, il n’a pu penser que l’Occident fût si prompt à venger les chrétiens du Liban , et , à l’aspect de tant de violences et de délaissements, son fanatisme a ranimé ses colères, et son fatalisme a pu rêver l’impunité.
En tous cas, s’il a cru au sommeil du sentiment chrétien, scs illusions ont dû être courtes, et si l’Europe n’est pas complètement innocente de tant de désastres , le devoir
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de la réparation l’a réveillée comme un coup de foudre.
La première nouvelle de cette épouvantable catastrophe a suspendu toutes les discordes, relevé toutes les faiblesses. Le sang versé des chrétiens d’Orient a fait bouillonner le sang des chrétiens d’Occident. Un immense tressaillement a couru d’un bout de l’univers à l’autre ; l’Europe s’est enfin retrouvée, la société chrétienne s’est levée tout entière, et la France à sa tête. L’opinion a su se faire obéir cette fois ; elle est redevenue un instant reine du monde, et toutes ses voix ont appelé une croisade suprême pour reprendre l’œuvre de nos pères et léguer à nos descendants une conquête enfin irrévocable de la religion, de la justice et de l’humanité.
Elle a demandé des expiations éclatantes et d’invincibles garanties; mais plus de vains palliatifs, plus d’atermoiements illusoires ! N’abandonnons plus les victimes à la merci des fureurs de la barbarie et des complicités d’une volontaire inertie ou d’une imbécile impuissance. Non, plus de ces ignominieuses enchères qui imposent le déshonneur à l’innocence et le désespoir aux familles, plus de ces incendies qui détruisent des provinces, plus de ces carnages qui tuent des peuples, plus de ces sanglants anachronismes qui consternent le monde et accusent le siècle. Que le sang chrétien, échappé à tant de massacres, reste désormais sacré:' car, s’il venait à couler encore, il retomberait fatalement sur nous devant Dieu et devant l’histoire.
imnosante, une
action énergique, un but absolu et complet, un succès éclatant et définitif, tel a été le cri unanime de l’Europe.
11 faut le dire, le traité sur l’intervention en Syrie est loin d’avoir répondu à ces généreux entraînements de l’opinion. On y a vu avec regret une vénération superslilieuse et presque filiale pour la décrépitude de cet empire dont la civilisation appelle la fin et que la politique elle-même est désormais impuissante à faire vivre.
On a mesuré à nos soldats le nombre, le temps, presque l’indépendance; ils ne seront que six mille, ils ne resteront que six mois ‘ et un commissaire turc pourra se faire le surveillant de leurs entreprises et le modérateur de leur courage. Au lieu d’être les libres protecteurs des ^ chrétiens asservis, on en fait presque les auxiliaires de la Porte Ottomane.
Ce contraste entre les vœux des peuples et les déterminations des couronnes a ému le monde; personne ne s’en est pris à la France, on lui a su gré de son noble élan.
L’initiative en faveur des populations orientales était dans son droit cl dans son devoir, car le nom de la France est le premier qu’aient acclamé leurs ancêtres, il est le dernier qu’aient murmuré les lèvres mourantes de
* La voix des événements vient de protester avec éclat contre l’insuffisance du nombre, du temps et de l’indépendance. Espérons que cette voix sera entendue. [Note de la 3“ édition.)
DEUNIER COUl* D’ŒIL
tant de victimes qui ont légué leur vengeance et leur famille à sa protection iininéinoriale.
Personne n’a douté que ce cri d’indignation n’ait rencontré de l’écho dans le gouvernement comme dans la population. On en a retrouvé les accents dans ces belles paroles de la proclamation adressée à l’armée de Syrie :
« Vous ne partez pas en grand nombre, mais votre « courage et votre prestige y suppléeront, car partout « aujourd’hui où l’on voit passer le drapeau delà France, « les nations savent qu’il y a une grande cause qui le « précédé, un grand peuple qui le suit. »
En présence de telles paroles, on s’est affligé des restrictions du traité, on s’est demandé comment une v(h lonté d'ordinaire si persévérante a pu laisser à ce point neutraliser l’action de sa puissance.
C’est que la défiance mutuelle des cabinets est venue paralyser l’indignation unanime des peuples, c’est qu’i côté des réparations du droit des gens on redoute les artifices de la diplomatie et les surprises de la force, c’est que l’Angleterre soupçonne de prétendus arrangements secrets entre la France et la Russie pour l’avenir de l’Orient, tandis que la Russie s’inquiète de voir étaler avec tant d’éclat l’intimité prépondérante de la France et do l’Angleterre. C’est aussi que derrière le glorieux affranchissement des chrétiens on croit déjà voir surgir aux bords du Danube le triomphe du socialisme panslaviste.
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travers Tltalie rallie tous les sentiments conservateurs des peuples et rapproche les intérêts de toutes les monarchies.
On craint de voir la révolution se propager par les forces redoutables de la France et de l’Angleterre qui se feraient ses protectrices et deviendraient plus tard ses victimes. On hésite à donner le signal d’une de ces luttes désespérées dont Dieu seul peut prévoir les sanglantes péripéties et préparer le suprême dénoùment ; mais on sent que ces deux puissantes nations ne sauraient s’allier longtemps pour une pareille cause, et c’est de la France ou de l'Angleterre que l’Europe attend un appui contre la révolution.
Toutes ses préférences se reportent vers la France, c’est en elle qu’on espère ; on sait les traditions de son histoire, la vraie mission de sa politique.
L’Angleterre, au contraire, inspire de toutes parts une défiance raisonnée et profonde ; la Russie n’a pas oublié la politique a outrance qui voulait couronner par la destruction des flottes de la Baltique les incendies de Sébastopol, afin de se mieux assurer le monopole des mers ; et l’Autriche se souvient toujours de l’abandon des alliances séculaires et du sacrifice de la Lombardie.
D’ailleurs, sans parler des griefs particuliers, le cabinet britannique s’obstine dans les contradictions d’une politique impossible, elle châtiment de tant d’inconséquences pourrait bien ne pas se faire attendre longtemps.
DERNIER COUP D'ŒIL
Il en coûte aux amis de la liberté de traiter avec cette sévérité la terre natale des institutions parlementaires.
Mais cette antique patronne du gouvernement représentatif ne fait plus rien povu* le progrès de la liberté régulière dans le monde. En revanche, elle fraternise avec tous les despotismes et attise toutes les révolutions. Elle propage le suffrage universel au dehors pour étendre son influence, et elle le repousse chez elle pour sauvegarder ses institutions. Elle excite les peuples contre les rois et les rois contre la France. Elle vent exploiter à la fois les instincts révolutionnaires et les inquiétudes monarchiques. Mais ce double jeu alarme tout ensemble et les rois et les peuples. C’est à la France que tous demandent de se faire la médiatrice écoulée et puissante entre l’ordre et la liberté.
Et pourtant, si la France venait à déserter ce noble arbitrage, l’Angleterre ne laisserait certainement pas échapper une telle fortune.
On sait le secret de ces révolutions ministérielles que Londres tient toujours en réserve pour le besoin dos temps, et tous ses changements de scène et de personnages ne surprennent plus personne. On est accoutumé dès longtemps aux soubresauts de sa politique.
Quand celle de lord Palmerslon aura achevé de dépouiller la papauté qu’elle voudrait détruire et de désor- ’ ' ■ ''«'rsonne ne
conseillera au Piémont d'attaquer la Vénétie, car il pourrait rencontrer l’Angleterre devant lui. Elle a trouvé Rome esclave sous le sceptre paternel de ses pontifes, elle jugerait Venise assez libre sous le joug impérieux de l’Autiiche. Le dogme de la non-intervention, si pompeusement inauguré par ses manifestes parlementaires, ne l’arrêterait pas un seul instant. Dans tous les cas, une fois le lien formé entre les grandes monarchies, l’Angleterre pourrait bien trouver l’occasion de les tourner contre la France. Ce jour-là, la coalition serait faite.
Mais ce jour-là aussi, il ne serait plus question parmi nous ni de récriminations stériles ni de fautes désormais irréparables ; le péril rallierait toutes les dissidences autour de la patrie menacée.
Tous ceux qui, à d’autres époques, participèrent à l’honneur d’êlre mêlés de plus près au gouvernement de leur pays ne trouveraient dans ce souvenir qu’un engagement de plus de s’identifier à ses destinées et de se dévouer à sa défense. 11 n’est aucun de nous qui ne se glorifiât de prendre pour devise ces généreuses paroles que m’adressait, au jour de la guerre de Crimée, un noble petit-fils d’Henri IV, dont notre Algérie admira le brillant courage et la sagesse prématurée :
« A d’autres d’apprécier les causes de la guerre ; pour moi, je ne vois que le drapeau de la France engagé, et quelle que soit la main qui le porte, mon coeur est
DERNIER cour D’ŒIL
avec nos soldais, puisque mon bras ne peut èlre avec eux*. »
Appuyée sur ces sentiments magnanimes qui éclateraient de toutes parts et qui se sont fait jour du sein môme de l’exil, la France pourrait compter sur tous ses enfants. Avec une armée qui répare toutes les fautes par des prodiges, un crédit qui, malgré tant d’appels, a pu suffire aux efforts de la guerre et aux travaux de la paix, la lutte même contre l’Em’ope ne serait pas au-dessus de son courage.
Elle pourrait n’être pas au-dessus de ses forces, mais au prix de quels sacrifices et à l’aide de quelles alliances?
Celle de la révolution est toujours lourde à ceux qui l’acceptent; elle ne sert un instant que pour régner sans partage ; on croit en faire un instrument, c’est un maître qu’on s’impose.
Que de sang coulerait dans cet immense combat ! Que de larmes pourraient coûter les suites de la victoire !
Grâce à Dieu, de telles extrémités seront épargnées à notre pays, car le remède est dans nos mains.
En effet, le malaise qui tourmente l’Europe est né des défiances et des isolements ; les vicissitudes des négociations particulières ont semé l’inquiétude partout, les proteslatioiis ne peuvent la calmer j les désaveux la redoii-
blent; on s’alarme de voir entre tous des alternatives de froideur et de caresses, des intimités mobiles et des alliances ambulatoires, des entrevues successives où les présents soupçonnent des pièges, où les absents entrevoient des menaces.
La situation n’est tenable pour personne.
En Orient, deux peuples enchaînés l’iin à l’autre qui se combattent souvent et se menacent, une administration qui ne sait que frapper sans protéger jamais, un gouvernement auquel tout le monde commande, auquel personne n’obéit;
En Italie, des traites qu’on affiche et qu’on viole , des annexions qui ne reconnaissent aucun droit et que personne ne reconnaît ; la sécurité perdue, les trésors dilapidés; la conscription, l’impôt, l’emprunt, devenus les seuls dons de joyeux avènement ; les campagnes regrettant leur paix religieuse, les villes leurs franchises municipales, la Toscane son indépendance et son nom; l’anarchie de la Sicile, les sanglantes saturnales de Naples devenue le rendez-vous de tous les conspirateurs de l’univers; partout un mécontentement plus sincèrement universel que les votes du scrutin d’annexion... Quel présent et quel avenir !
L’union de l’Europe peut seule mettre un terme à une telle confusion.
C’est à la France d’en donner le signal.
Qu’elle assemble enfin ce congrès tant de fois pro-
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mis, tant de fois avorté. Lui seul peut dégager toutes les responsabilités , concilier les intérêts , sauvegarder les dignités, imposer silence aux passions et vaincre les résistances. Mais il faut que les délibérations y soient sérieuses, il faut que personne n’y entre pour imposer un programme, et que chacun en sorte déterminé à faire exécuter la décision de tous.
Le temps presse, les liens sociaux se dissolvent, les impatiences s’enflamment, les ambitions débordent, les ressentiments s’aigrissent ; partout la lutte générale se prépare, un instant peut la faire passer des esprits dans les faits, et l’heure va sonner peut-être qui fera entendre ces redoutables paroles : Le congrèsaujourd’hui ou la guerre demain.
La France saurait accepter la guerre, mais il lui appartient de faire prévaloir la paix ; sa véritable politique est écrite dans ses actes récents comme dans ses antiques traditions, elle l’a signée à Villafranca ; après tant d’écarts et d’épreuves, il importe à tout le monde d’y revenir : au delà tout est péril, en deçà tout est désaveu. L’Italie autrichienne, c’est la réaction ; l’Italie française, c’est la coalition; l’Italie unitaire, c’est la révolution ; Tltalie confédérée et la papauté garantie, c’est l’indépendance de la Péninsule, la sécurité de l’Église et la paix du monde; c’est aussi l’intérêt comme la mission de la France.
Mais que partout ses résolutions soient énergiques et r\r».'<Ax,A,.ar>*ac. l’^noiii d’ilU îoiir np s.iiirait suffire.
SUR L’ÉTAT ACTUEL DE ROME ET DE L’EUROPE. 4ül
La France ne peut pas plus quitter Rome que l’Orient sans y avoir redressé tous les abus de la force.
Il f:\ut que son action soit aussi vaste que les périls, et qu’elle confonde du môme coup tous les ennemis du droit des gens.
Ne laissons pas mutiler le tronc vivifiant du christianisme au moment où nous étayons ses plus lointains rameaux.
N’attristons pas la délivrance des fils par l’abaissement du père delà grande famille. Que le même jour n’éclaire pas l’affranchissement de Jérusalem et l’asservissement de Rome !
Toutes les grandes causes se tiennent, et la France est assez forte pour en servir deux à la fois. L’Europe aussi doit délibérer à la fois sur l’Orient et sur l’Italie. C’est dans cet indivisible ensemble des plus hautes questions des siècles qu’elle peut retrouver l’unité de principes, la solidarité des droits, l’équilibre des situations.il y a longtemps que la Péninsule a vu ses plus illustres écrivains associer les destinées du Saint-Siège à celles de la liberté et appeler par la délivrance de l’Orient la véritable indépendance de l’Italie.
Que dis-je? l’affranchissement de l’Orient et la défense de la papauté sont inséparables; il y va de la politique de la France comme de la grandeur de l’Église.
La chute du mahométisme doit laisser vide une trop
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grande place dans le inonde pour qu’il soit permis à une seule puissance d’en hériter. Nul ne peut contester à la Russie sa part légitime dans ces influences nouvelles : mais, pour qu’elle n’en confisque pas le monopole à son profit, il faut que toutes les communions chrétiennes gardent leur force et leurs droits ; il faut qu’elles puissent lutter de zèle généreux et d’émulation pacifique sur cet antique patrimoine rendu à la civilisation du monde; il faut que les peuples n’en soient pas réduits à changer de despotisme, et que la terre d'Orient connaisse enfin la liberté.
La foi catholique ne veut pas d’autres armes, ce furent celles de ses plus beaux âges.
Jamais un plus vaste champ ne put s’ouvrir devant elle.
Au milieu de celte crise de division et d’alTaissement qui pèse sur tant de communions diverses, quand les croyances s’énervent en Occident, s’abrutissent en Orient, entre les impuissances du doute et les violences de la superstition, une foi éclairée et persévérante doit rallier les peuples par l’ascendant de sa tutélaire unité.
Si la lumière chrétienne doit un jour pénétrer les ténèbi’es du mahométisme, c’est vers les Francs et non vers les Grecs que se tourneraient les sympathies des populations orientales. Elles chercheraient l’apostolat généreux et désintéressé chez des peuples, où elles ne rencontrèrent que de loyaux adversaires et plus d’une fois de fidèles alliés.
«’hnbitua peo-
dant des siècles à dominer comme des sujets et à mépriser comme des esclaves.
Les consciences aimeraient mieux s’incliner devant le sceptre paternel d’un pontife indépendant que se courber sous le joug inflexible d'une autocratie militaire.
Mais, pour ne pas entraver ce généreux élan des cœure et des intelligences, il faut que le centre catholique reste fort et que son représentant demeure libre. Il faut qu’il soit le pasteur impartial et vénéré du monde, et non pas le vassal de l’Allemagne, de la France ou de l’Italie. D’ailleurs l’Italie du Piémont deviendrait nécessairement une Italie anglaise. Créée par la France, elle n’appartiendrait jamais qu’à l’Angleterre, elle ne trouverait que là son point d’appui pour lutter contre les protestations incessantes du Saint-Siège et contre les anathèmes du monde catholique tout entier.
Affranchir l’Orient en brisant le contre-poids de l’unité romaine, c’est livrer l’un à la croix grecque de Saint- Pétersbourg et l’autre à la propagande biblique de Londres.
Quel dénoûnient pour la France, qui fut toujours la plus puissante gardienne de la cause catholique, et à laquelle la cause catholique donna à son tour tant de prestige et d’influence!
En cinq ans, elle aurait fait deux guerres; l’une aurait été entreprise pour sauver le croissant et l’autre abouti- 1 ait à la ruine delà papauté. Jamaisla France n’aurait payé plus cher sa gloire, car elle aurait perdu pour son in-
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fluenco comme pour la vraie liberté Jérusalem et Constantinople en même temps que Rome.
Rome, Jérusalem, Constantinople, les plus grands noms de l’histoire ! L’Orient affranchi, l’Occident pacifié, l’Italie libre et la papauté indépendante, tout un monde ouvert aux ardeurs et aux lumières de l’époque, les plus hautes destinées de la foi, de la civilisation et de la justice remises à la mission de ce siècle agité, puissant, mobile, et appelé peut-être à tout régénérer après avoir tant détruit; et cet immense avenir confié aux peuples de Clovis et de Charlemagne !
Quelle fortune pour la France!
Mais il ne faut pas qu’elle la laisse échapper.
Ce moment est décisif pour elle comme pour le monde.
Il s’agit pour les peuples de l’Italie de s’appartenir à eux-mêmes en gardant leurs traditions, leurs franchises et leur foi, ou de se perdre dans funilé révolutionnaire pour retomber fatalement sous le joug de l’étranger.
Il s’agit pour fOrient de briser ses chaînes par le concours de l’Europe, ou d’attendre son salut d’une invasion ambitieuse qui ne ferait que changer ses maîtres.
Il s’agit pour tous les amis de la religion et de la vraie ’ ’ • ’• admirables
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La France ne laissera pas tomber sa loyale renommée dans un piège qui couvre un abîme. Elle a de grands devoirs envers Rome; espérons que son attitude sera digne de la grandeur du péril et de la hauteur de sa mission.
Notre ambassadeur a quitté Turin. Rome a vu revenir un honorable général qui avait su mériter l’estime du Saint-Père.
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Mais il ne suffît pas d’envoyer un blâme au spoliateur, un hommage au spolié, c’est la spoliation cju’il faut réparer.
11 est bien d’augmenter la garnison de Rome, mais ce n’est pas le nombre de nos soldats, c’est surtout l’énergie de nos résolutions qui doit protéger la puissance du Saint-Siège.
11 ne suffît pas de couvrir Rome, que Garibaldi n’est pas près d’atteindre, et que le roi de Sardaigne a promis de respecter. Se borner à défendre la capitale, ce serait sanctionner les termes de cette proclamation de Turin qui a soulevé l’indignation de l’Europe. Ce serait devenir l’approbateur et paraître le confident de son hypocrisie, au moment môme où la France proteste contre son audace.
Il ne suffît pas davantage de tracer autour des fau- • bourgs de Rome le cercle d’une souveraineté dérisoire qui rappellerait trop les décrets de 1808 et le programme d’un écrit célèbre.
On ne peut incliner les proclamations impériales devant les oracles d’une brochure anonyme; on ne désertera pas les promesses du nouvel Empire pour reprendre les traditions du premier.
Ces promesses sont faciles à tenir.
La révolution italienne n’est téméraire qu’avec les faibles, elle sait bien qu’elle est perdue le jour où la France la livrera à elle-même et déclarera résolùment qu’elle ne la garantit contre personne. Une menace sérieuse de
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un mot énergique eût sauvé les Légations. La révolution ne prendra au Saint-Siège que ce que la France voudra bien lui laisser prendre, ün n’a pu faire d’avance la part de la spoliation : fixer les limites de la garantie, c’est montrer du doigt à l’usurpation tout le reste.
La France ne peut rien livrer. Son nom doit protéger de loin comme de prés, et, quand son épée couvrait la capitale, l’inviolabilité du territoire devait être aussi indivisible que l’honneur du drapeau.
Jamais cet honneur ne fut plus profondément engagé; la proclamation de Victor-Emmanuel lui a jeté une éclatante injure.
Eh quoi ! nous aurions laissé cinquante mille Français dans la Péninsule pour garantir le Piémont contre toute intervention du dehors, nous aurions permis qu’il abusât de la protection de notre armée pour entraîner les populations et usurper les Étals; puis, quand nos alliés auraient acquis assez de force pour braver notre politique, envelopper l’Italie et se passer de notre secours, nous nous serions retirés en deçà des Alpes pour respecter jusqu’à la superstition le culte de la nomintervenlion, devenu le péril de l’Europe et l’arme de l’Angleterre !
Et le jour où une attaque inouïe aurait violé le principe même auquel nous n’avions refusé aucun sacrifice, la France assisterait, indifférentCj à la spoliation de l’Église et à rhumilialion de la papauté ! .
Elle aurait vu, l’arme au bras, écraser cette poignée de braves qui ont voulu payer au Saint-Siège la dette du
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monde calholique en essayant de lutter seuls contre toute l’Italie révolutionnaire !
Et elle ne vengerait ni ses protestations méconnues ni le sang de ses généreux enfants tombés si près de son drapeau en défendant le même patrimoine et en combattant pour la même cause sous l’étendard de l’Église !
Et elle souffrirait enfin que le Piémont poursuivît le cours de ses envahissements et achevât d’enviroimer à la fois Rome et notre armée, comme pour les prendre toutes deux sous son orgueilleuse protection !
Je m’arrête Notre inépuisable patience à laisser
mépriser nos conseils et déchirer nos programmes a depuis longtemps étonné les esprits. Les uns y ont vu un raffinement de l’ambition et une habileté de la diplomatie, les autres n’y ont trouvé que la longanimité de la force ou les entraînements de l’alliance. Mais, si un tel attentat ne devenait pas le point de départ d’une politique nouvelle, si les intimités diplomatiques un instant suspendues devaient être reprises avant une réparation éclatante, si l’ambassadeur qui a quitté Turin pour- protester contre une invasion entreprise y devait retourner pour saluer une annexion consommée, il ne faudrait plus parler à personne ni de la dignité des paroles ni de la sincéi ité des conduites. Tout le passé serait fatalement explicpié, il ne resterait plus qu’à demander ce que deviendrait 1a renommée de la France et comment elle se défendrait
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seules que, grâce à Dieu, ses ennemis même avaient jusqu’ici épargnées à son histoire?
Et à ce prix, la France n’obtiendrait pas même le triste avantage d’avoir apaisé les ambitions révolutionnaires. Elle aurait restreint les devoirs de sa mission à la sécurité personnelle du pape et à la possession matérielle de Rome, et elle ne pourrait les assurer que par une occupation permanente!
Ainsi, on aurait ramené cette nécessité anormale tant de fois attaquée, et que le dévouement catholique s’était mis en mesure de faire cesser. Avant l’invasion piémontaise, le pape eût pu suffire à maintenir la paix de ses États; après l’usurpation de ses provinces, Rome ne pourra jamais se passer d’un secours étranger. Ce secours, il faut déjà le doubler, et la force dos événements obligerait sans cesse à l’accroître.
El pourtant une telle situation ne saurait durer toujours.
Tant que Rome ne sera pas en son pouvoir, l’unité révolutionnaire se croira frustrée de sa capitale et n’aspirera qu’à la saisir à tout prix*. Les puissances catholiques
* Le dernier discours de M. de Cavour à son parlement ne peut laisser aucun doute sur ce point. C’est un ajournement convenu à six mois. L’accord entre tous les acteurs de la triste comédie qui humilie l’Europe n’est plus un mystère pour pei’sonne. L’ambition piémontaise a toujours agi et parle maintenant comme la propagande révolutionnaire. Toutes deux obéissent du reste à une in-
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elles-mêmes ne pourraient admettre qu’une seule restât toujours la gardienne du Pasteur suprême, et l’Angleterre nous fatiguerait sans relâche de ses interpellations de quitter Rome, car elle entend que lé représentant de Tunité catholique ne soit gardé par personne.
Le jour viendrait où il faudrait le laisser cerné par l’unité italienne, sous la protection d’une municipahté romaine et sous la garde du roi, ou de la république d’Italie.
El dès aujourd’hui le Saint-Siège n'aurait plus ni États, ni finances, ni armée. 11 ne pourrait plus rien et serait responsable de tout. Le monde chrétien n’aurait plus de capitale.
Pour la France, Rome pourrait être encore une citadelle ; pour Pie IX , elle ne serait bientôt qu’une prison.
Non, jamais de tels affronts ne seront infligés ni à Rome ni à la France.
Qexible logique, car Tltalic unitaire ne peut avoir d’autre capitale que Rome; mais par là même toutes deux aussi seront inévitablement les ennemies de la France. La France ne peut pas livrer Rome. Je ne puis croire qu’elle ait rêvé un Pape dépendant de l’Empire, mais en tous cas elle ne souffrira jamais que le chef de sa religion soit le vassal du roi de Sardaigne^ Celui-ci n’aura d’autre appui contre nous que les passions et les intérêts britanniques. La politique d’unité italienne aboutit nécessairement i poser en face de nous l’Angleterre fortifiée par l’Italie. 11 faudra tôt ou tard lui faire la guerre ou lui abandonner le Pape et la Méditerranée. (Note de
La France entière s’est indignée du dernier attentat ; sa diplomatie avait averti, son souverain même avait écrit, et la présence de son drapeau à Rome devait parler plus haut que tout le reste.
Le Piémont s’est cru autorisé par nos complaisances passées. Pour combler l’insulte au droit des gens, il a voulu joindre la surprise à la violence. Il a pu gagner la France de vitesse, il n’a pu supprimer sa puissance, et, quand elle voudra réparer, sa volonté saura toujours se faire obéir. 11 lui appartient de punir elle-même l’indigne abus qu'on a fait de ses victoires; elle le doit et elle le peut; elle a pour elle le droit et la force. La conscience publique approuverait tout, et l’Angleterre n’empêcherait rien. S’il en coûte trop au gouvernement de prendre l’initiative contre ses alliés d’hier, qu’il se hâte d’associer à la réparation le jugement et l’action combinée de l’Europe.
La maison de Savoie vient de mettre l’Europe au défi. Victor-Emmanuel pouvait choisir entre la foi de ses peuples et la propagande anarchique; conserver les dons de la France ou les perdre tous en même temps que les conquêtes de la révolution, sans retrouver même l’antique patrimoine de ses pères. 11 a fait son choix; maintenant, il n’a plus à attendre que l’ingratitude de la révolution ou la justice de l’Europe.
Cette justice ne doit plus s’ajourner, tout retard pourrait être qu’un calcul pour laisser refroidir tion du monde. Il est temps de prouver qu’on appe\\^
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nations, non pour enregistrer les faits, mais pour les juger, et que si les événements posent les questions, il n’appartient qu’au droit de les résoudre.
Si le Piémont eût refusé d’envahir les États de l’Église, sa résistance à cette nouvelle injonction de l’unité italienne eût prolongé peut-être la tolérance pour des invasions trop longtemps souffertes. On eût pu le croire maître de la révolution, on voit qu’il n’en est que le royal instrument, et que pour régner encore avec elle il n’a pas craint de la devancer et de compromettre par ta coupable initiative d’une couronne la sécurité et l’honneur de toutes ; mais ta Providence sait aveugler les ambitieux ; elle a permis que cette brutale attaque vînt dégager la politique de toutes ses incertitudes et lui tracer énergiquement ses devoirs. Quelques coups de main de plus ne sauraient amnistier l’audace, et le nombre des usurpations à réprimer n’importe pas plus au droit qu’à la puissance de l’Europe. On ne jugera nos paroles sérieuses que quand le Piémont aura reculé devant elles ; on ne croira au droit des gens que quand son autorité aura redressé un fait accompli. Le statu quo est maintenant impossible: quelle puissance pourrait consacrer uii attentat contre lequel chacun a protesté? il faut en être le vengeur ou le complice.
Les questions ne peuvent plus se diviser désormais ; le sort de l’Italie doit être soumis tout entier aux délibérations du monde.
C’est à la France de les provoquer, de les modérer, de les rendre efficaces.
Elle saura protéger l'Italie contre ses adversaires et contre elle-même ; elle ne l’abandonnera ni à une réaction qui paralyserait son avenir, ni à une confusion républicaine qui lui serait mortelle : mais elle se gardera de la sacrifier à des illusions que la révolution inspire et qu’une aveugle présomption propage. Elle sait la valeur et la durée de ces enivrements. Elle ne fera pas à l’Italie le funeste présent d’une dictature unitaire qui menacerait l’Europe et ’que les peuples italiens ne seraient pas les derniers à maudire ; elle voudra la doter d’une fédération de monarchies constitutionnelles qui peut seule lui donner la paix et la liberté. L’Europe n’hésiterait pas à consacrer une œuvre de sagesse qui remplacerait la fatale intervention du congrès de 1856 par une neutralité sincère et une féconde indépendance. L’Autriche elle-même devrait acheter par d’importants sacrifices une sécurité qui poserait enfin des limites à la révolution, et le rétrécissement du Piémont pourrait servir l’indépendance deVenise .
Surtout la France se fera la protectrice de Rome ; elle dira à l’Europe qu’elle n’abandonne rien de la souveraineté du Saint-Siège, rien de l’intégrité de ses droits temporels qu’elle a promis de maintenir. Elle se souvieu<lx.g^ que pour les puissances catholiques comme pour toxxi^g les nations chrétiennes la question morale et plane encore au-dessus de la question italienne ; e\\^
souffrira jamais que l’affranchissement de l'Italie devienne
DERNIER COUP D’ŒIL
l’asservissement de la papauté. — Elle remplira ses devoirs jusqu’au bout.
Rien ne lui résisterait, car elle aurait pour elle la puissance d’une sainte cause, l’autoritc d’une politique généreuse, la force d’une armée qui ne craint ni les jalousies des couronnes, ni les menaces de l’anarchie.
Elle pourrait se présenter devant l’assemblée des souverains comme jadis l’ambassadeur romain devant le sénat de Carthage, portant les destinées du monde dans les plis de son manteau; et si, contre toute attente, une seule nation, égarée par des passions jalouses, osait choisir la révolution et la guerre, l’Europe, appuyée sur le bras de la France, saurait lui imposer la justice et la paix.
Voilà mes vœux pour mon pays Après tant dé dé-
ceptions et en présence de tant de ruines, peut-être on les traitera de chimères. Et pourtant les intérêts parlent si haut, et les devoirs sont si sacrés, que j’ose espérer encore. Je ne puis croire que la France laisse consommer un triomphe de la violence et de l’hypocrisie dont les siècles passés n’ont pas offert d’exemple, et dont elle aurait à répondre devant la postérité.
Après tout, si mes vœux sont un rêve, c’est celui de la foi et du patriotisme ; si c’est \m pressentiment, puisset-il sè réaliser bientôt ! L’Église saura attendre ; le siècle peut lui faillir, les siècles lui sont promis.
Mais ce privilège n’appartient qu’à elle ; et la France,
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