‹ Rome devant l'Europe (volume 4)Chapitre 14 sur 16 · ig · texte numérisé non relu

ig

dont le dehors a toujours donné le signal, qui pèse aujourd’hui sur le peuple romain. J1 n’avait autrefois nul besoin d’année permanente pour maintenir une tranquillité que nul ne menaçait ; il payait à peine quelques impôts sur les consommations et les marchés. La création des taxes et l’accroissement de la dette sont allés en s’aggravant à chaque perturbation politique, et plus de la ' moitié de la dette actuelle apparticn! aux règnes de Grégoire XVI et de Pie IX. 1851, et surtout 1848, ont entraîné les emprunts les plus importants et les plus onéreux ; il a fallu près de deux cents millions pour payer les frais des révolutions, et le retrait de leur papier-monnaie a exigé à lui seul plus de quarante millions.

Aujourd’hui, malgré tant de calamités, qu’on ne peut certes imputer aux Papes qui n’en ont été que les victimes et les réparateurs, le budget ne s’élève pas à soixantequinze millions.

Les intérêts de la dette publique, fruit des révolutions passées, et l’entretien de l’armée, sauvegarde contre les révolutions futures , en absorbent plus des deux cinquièmes. Les services de l’administration, de la justice, du commerce, des travaux publics, l’instruction à tous les degrés, l’entretien si généreux des monuments de la foi et des arts, s’élèvent à peine à quarante millions de francs pour une population de 3,200,000 habitants.

Aucun gouvernement n’administre à si bon marché, surtout avec de telles conditions d’universalité et de mu? niflcence.

280 LE GOUVEKNESfENT UOMAIN

IjCS frais de perception sont modérés et n’atteignent pas le taux de 14 pour 100, que l’accroissement des recetles tend à atténuer chaque jour.

On a pourtant prétendu que ce taux dépassait 50 pour 100. Mais, pour arriver à de tels résultats, il faudrait donner à l’acquisition des tabacs et au payement des lots gagnants le titre de frais de perception, comme si l’État pouvait revendre les tabacs sans les acheter, ou gagner toujours à la loterie sans jamais y rien perdre.

On a reproché la loterie à Rome ; elle n’y subsiste que parce qu’elle a été maintenue dans toute l’Italie. Benoît Xlll Pavait abolie, mais la persistance des autres États italiens à rendre le bienfait stérile, en refusant de l’imiter, a forcé scs successeurs à la rétablir, et Pie IX n’attend que la liquidation des charges révolutionnaires pour reprendre et couronner l’œuvre de l’un de ses plus dignes prédécesseurs,"

Déjà, au reste, les améliorations réalisées dans le régime financier des États de l’Église pendant ces dernières années ont obtenu une approbation générale.

L’impôt, autrefois affermé, a été remis à la perception directe de l’État. Les contribuables y ont gagné des ménagements, et le trésor, des ressources. De nouveaux contrats pour la régie des tabacs ont concouru à doubler en huit ans le bénéfice de l’État; des économies ont été faites ; un remaniement intelligent du tarif des douanes ^ ’ le déficit

légué par la révolution de 1 848 s’est alTaibli d’année en année, et a fini par disparaître entièrement. Le budget de 1859 était réglé en équilibre, et même avec la prévision d’un million d’excédani, que notre guerre d’Italie s’est chargée de détruire.

On' sait que 3,000,000 de francs suffisent pour rétribuer la liste civile, les cardinaux, les congrégations ecclésiastiques, l’entretien des basiliques, des galeries et des musées, tout le corps diplomatique à l’étranger, et jusqu’à la garde du Saint-Père lui-même. La dépense de sa maison, qui y est comprise, ne s'élève pas à 100,000 francs, et sa dépense personnelle n’absorbe pas le quart de cette somme. La frugale simplicité de sa vie, toute de sacrifices, excite autant d’admiration que la douce majesté de sa personne appelle de confiance et inspire de respect.

On peut juger combien l’impôt serait léger avec un tel gouvernement, sans les fléaux rongeurs de la dette publique et de l’armée permanente que lui ont attirés les excitations anarchiques du dehors.

Et, malgré ces charges nouvelles, le peuple romain ne paye à l’impôt annuel que 23 francs par tête : ce n’est pas la moitié de ce qu’il coûte en France.

Aussi, l’impôt personnel, l’impôt mobilier, l’impôt des portes et fenêtres n’existent pas ; celui des patentes, établi récemment, n’atteint pas, proportion gardée des populations, le quart de celui de la France.

liCs droits de mutation sont lourds en France, où les ventes payent plus de 6 pour 100 ; ils s’élèvent, pour cer-

rupuieu coiiiinuer, piuioi que cnanger ae iiiaiii. u esi encore l’antique sagesse du vieux droit romain, avecsa fiction des héritiers siens et sa puissante unité de tribu, consaci’ée et relevée par les saintes intimités de la famille chrétienne.

Cet esprit de famille est, pour la moralité des peuples, un précieux et durable appui. . ^

La moralité du peuple romain a été vivement attaquée par les adversaires de Rome; il importerait tant de rendre

rares ''Église quel

"Won devait ve V J• ** "I lu'cst dù le «lé encore

,li,uilés de l*

l)iir

les récidives plus rares qu’ailleurs. C’est surtout sous le * •

sceptre de l’Eglise que la miséricorde ne peut se séparer de la justice. L’initiative de toutes les grandes œuvres de réparation devait venir de ses Pontifes ; c’est à Clément XI qu’est dû le premier pénitencier, et celui de Léon XII est cité encore comme un modèle.

28i LE GOUVERNEMENT ROMAIN •

Cet esprit de charité n’a pas, comme on l'a prétendu, multiplié les délits.

Dans un pays dont les guerres civiles et les luttes individuelles remplissent toute l’histoire, sous un gouvernement que son caractère incline à l’indulgence, les crimes, nombreux encore, sont entrés dans une période décroissante. Le nombre des détenus a diminué en cinq ans d’un cinquième, et la réforme du Code pénal, qui est sur le point d’être promulguée, ne peut que seconder cette tendance, en écartant beaucoup de délits minimes, et en fortifiant l’intimidation pour les autres par l’activité de la répression. Ailleurs, les attentats contre la propriété sont généralement plus nombreux que ceux contre les personnes; c’est le contraire qui arrive à Rome. Toutefois, les crimes d’infanticide et d’avortement sont rares. La cour criminelle de Rome n’en a eu qu’un seul à juger depuis dix-huit mois, et on ne peut s’empêcher de faire un triste retour sur les annales de notre justice criminelle, affligée encore par de récents scandales. Que seraitce si on reportait ses regards sur Londres, qui compte chaque année les poursuites d’infanticide par centaines, sans parler des faits, bien plus nombreux encore, qui échappent publiquement à la loi !

La proportion moindre de ces deux crimes aussi lâches qu’odieux constate un progrès que l’humanité doit encore à la religion.

Les ardeurs du climat et l’affluence des étrangers ri- — 4 — ^ i- •- 4.. nrlissaiite, et cepeu-

suiles U»»" g

retomber toujours.

* C’est ainsi que les législations vraiment chrétiennes savent allier la miséricorde et la sagesse ; elles ne s’inquiètent pas si leur compassion laissera trop d’enfants naturels à la charge de l’État ; elles aiment mieux relevér le malheur et prévenir le désordre.

Et cependant, malgré tant de causes qui multiplient les*

naissances d’enfants naturels et assurent leur conservation, leur nombre est relativement moindre dans les États de l’Église qu’en France.

Le respect de la pudeur publique aide aussi à maintenir les mœurs. D’ignobles aspects ne souillent pas la cité, et si le gouvernement ne peut empêcher absolument le vice, il ne lui permet du moins ni de blesser les regards de l’innocene.e, ni de provoquer la faiblesse.

Nous ne savons si ces soins vigilants donnés à la conservation des mœurs n’appelleront pas le superbe et dédaigneux sourire de quelques esprits forts ; en tout cas, les bénédictions des familles dédommageront le pouvoir.

On admirera bien plus ces efforts de Rome chrétienne, quand on se souviendra de toutes les fanges impures qui avaient fait de la Rome des Césars la honte et le scandale de l’univers.

Car, il ne faut pas s’y tromper, à travers le changement des temps et des races, les traditions des vices gardent leur pente fatale. C’est ainsi que le Romain conserve encore quelque chose de l’orgueil de ses ancêtres ; il semble qu’il se souvienne du temps où Rome commandait sans travailler, où les fertiles greniers du monde se disputaient l’honneur de nourrir sa superbe oisiveté. Et pourtant sa fierté ne l’empêche pas de tendre la main comme ses pères; les habitudes de patronage et de clientèle ont changé de nom et de forme avec les temps, l’esprit est resté le même.

' ’ '■nnriule jetée dédai-

ET LES HÉFÜRMES. S87

gneusement par son orgueilleux patron ; le peuple esclave et roi vendait la pourpre aux Césars et s’agenouillait devant les sesterces dorés et souvent ensanglantés de leurs largesses impériales. Cette mendicité héréditaire n’est pas éteinte sans retour ; seulement elle ne menaice plus au nom de la force, elle demande au nom de Dieu.

Ce nom sacré, en apaisant les faibles, a aussi attendri et transformé les puissants et les forts. Ce n’est plus l’orgueil meurtrier de l’insensibilité païenne qui entassait les esclaves par avarice et les immolait sans pitié aux précipitations de la colère et quelquefois au raffinement d’un barbare plaisir. Tout a pris dans les mêmes lieux l’aspect de la compassion et de la munificence : on donne ailleurs aux pauvres comme â Rome, mais à Rome on respecte la pauvreté.

Ce serait un inventaire sans fin que celui des immenses ressources et des prodigieuses offrandes de la charité romaine. Une noble émulation a fondé à Rome des refuges pour toutes les misères et toutes les douleurs avec les deniers de tous les peuples. Leur variété est aussi ingénieuse qu’inépuisable. Rome ne compte pas moins de vingt hôpitaux pour les malades et de soixante institutions de bienfaisance pour tous les genres de détresse.

Il y en a pour tous les genres de maladie comme pour toutes les contrées, pour les Orientaux comme pour les peuples du Nord ; pour les ma\ix qui commencent et qu’on prévient dès l’origine, comme pour les convalescences qu’on vent raffermir. 11 y a des refuges pour ceux qui se

-m LE GOUVERNEMENT ROMAIN

repentent, comme des asiles pour ceux qu’on veut préserver; des abris pour les exilés, des secours poiir les pèlerins. Nulle part les soins ne sont ralentis ni les dépenses épargnées, La prévoyance s’élève toujours au niveau des besoins, le zèle les dépasse quelquefois. La journée moyenne des hôpitaux coûte à Rome plusqu’ailleurs, malgré le bon marché de la vie ; mais la mortalité y est bien moindre que dans les hospices si habilement desservis de notre capitale. Elle est d’un neuvième dans les hôpitaux de Paris, elle n’atteint pas un douzième dans ceux de Rome.

C’est que Rome possède des ressources de charité qu’aucun autre pays n’égale. Elle a 4,500 lits affectés aux malades, pour une population de 180,000 âmes, tandis que Paris n’en offre pas 8,000 pour une population huit fois plus forte. Londres, avec ses 2 millions d’âmes, n’en a pas 0,000.

Rome, si secourable pour les malades, n’est pas moins généreuse pour tous les autres genres d’infortune. Elle a consacré autant de monuments à la bienfaisance que l’ancienne Rome s’était élevé de colonnes triomphales; la charité est l’âme, la force et la gloire de Rome moderne.

Celte charité spontanée est à la fois plus noble et plus efficace que la charité légale. Elle a presque triomphé du paupérisme, dont la taxe des pauvres entretient et aggrave le fléau dans la Grande-Bretagne. La statistique de 1855 n’attribue aux États de l’Église que 37,000 pauvres et à la

^ TfMû O OrWl • o'aef O I OH *

.iiMiioms a w ■ I

l,vé de colonnes irioropl*’'!

.rtln-doiredeRoinc®^® .osl à la fois Pl“*

*, Elle a prc.«l"«

pauvres enlreliciiie'jj J

,,,,„p,c.Laslalistf'* '

vlise que 57,000 pau^s^

:.>.Opeine-lsor«"‘'‘'“'

gramJeiiient pratiquée lient lieu (Tcancôtres. Les autres rois de la terre récompensent justement le dévouement cou* rageux qui triompha de leurs ennemis ; le Père des üdèles a des palmes pour ceux qui soulagent leurs frères.

Toutes les grandes aristocraties du monde aspirent à se recruter sans cesse; une aristocratie fermée est une aristocratie perdue.

2!lü LE GOUVERNEMENT ROMAIN

La plus puissante de toutes, l’aristocratie britannique, appelle dans son sein toutes les grandeurs nouvelles qui servent et honorent le pays, dans le gouvernement comme dans les armes, par l'éloquence comme par l’industrie. Elle se pare de leur nom, se fortifie par leurs services, et retrouve dans une gloire sans cesse renaissante une éternelle jeunesse.

L’aristocratie romaine, la plus ancienne de toutes, qui compta tant d'illustrations dans la guerre comme dans la paix, ouvre ses rangs à tous les dévouements généreux, élève les riches qui servent les pauvres, et donne fraternellement la main à ceux qui l’ont tendue à toutes les infortunes.

Ce n’est pas assez pour Home de donner le pain matél’iel à la misère ; elle sait qu’il est des intérêts religieux, moraux, intellectuels, non moins inhérents à la vie des nations. Elle s’applique à les satisfaire tous avec une incomparable munificence.

C’est la terre apostolique qui devait, entre toutes, offrir par ses sanctuaires et ses retraites, ses chaires et ses bibliothèques, d’inépuisables ressources pour la foi et la piété, pour la méditation, l’étude et la prière.

Mais ce ne sont pas seulement les aspirations de la sicience religieuse qui trouvent à Rome les plus précieux trésors.

^ Elle n’a pas traité avec moins de faveur l’instruction

ET LES RÉFOllMES.

Rome compte plus de six cenfs écoles primaires pour tous les rangs et tous les âges. L’instruction s'y montre aussi large que bien entendue. Indépendamment de l’éducation religieuse, elle comprend généralement des éléments d’histoire, d’arithmétique et de grammaire; on enseigne même la langue française dans un grand nombre de ces établissements : 23,000 enfants des deux sexes fréquentent les écoles, y compris celles du soir, dont l’initiative appartient encore à Rome. On peut dire que l’instruction primaire est véritablement universelle; les exceptions sont certainement bien moins nombreuses qu’à Paris.

La charité a étendu ce bienfait à toutes les provinces ; chaque commune possède un instituteur gratuit comme un médecin et un chirurgien gratuits. On a voulu que le peuple des campagnes n’eût rien à envier au peuple des villes pour la satisfaction des besoins de l’intelligence, comme pour celle des nécessités de 1a vie ; et nulle part l’instruction primaire ne reçoit plus d’encouragements que dans les États de l’Église.

Mais si aucun État ne surpasse Rome pour la généreuse propagation de l’instruction primaire, aucun ne l’égale pour la dilTusion de l’iiistruclion classique. Les pays qui se disent les plu» avancés la font toujours payer, taudis qu’à Rome les institutions gratuites de latinité abondent. Le Collège romain marche à leur tête : il enseigne à lui seul plus de 1,000 éléves.

On retrouve celte gratuité jusque dans les campagnes

les plus reculées ; partout des prêtres charitables et dos communautés éclairées mettent les études classiques à la portée de toutes les conditions.

La tendance générale des lois, les habitudes et les vocations de l’Église répandent partout l’enseignement de la langue de l’Église.

La même pensée ouvre à tous les rangs comme à toutes les fortunes toutes les carrières libérales, et la proportion de ceux qui s’y consacrent est plus considérable, qu’ailleurs. On voit dans la statistique si remarquablement complète publiée en i 853 que le nombre de ceux qui s’occupent des sciences médicales s’élève à environ 7,000, et que 4,500 personnes sont vouées à l’étude et à la pratique des lois, sans y comprendre les magistrats.

Le désir de relever les études ecclésiastiques par l’éclat des sciences profanes imprime aussi un puissant essor à l’enseignement supérieur. L’association de la science religieuse et des lettres humaines est immémoriale, et restera indissoluble dans les annales de l’Église. Chaque jour la resserre par un nouveau progrès. Aussi, ce petit État de 3 millions d’âmes n’entretient pas moins de 7 universités pourvues de toutes les facultés, et la fondation de quatre d’entre elles ne remonte pas à un demi-siècle. Celle de Rome possède 50 chaires et celle de Bologne 40. Dans toutes , l’instruction est aussi haute que variée. Elles sont fréquentées par près de 1,700 élèves; le droit et la médecine en comptent chacun environ 700. C’est, re-

fois nlus qu’en Fiance.

Ces détails étonneront peut-être les esprits superficiels; on s’est tant accoutumé à jurer sur la parole de ceux qui savent peu et accusent beaucoup! Il était si commode de faire de Home un triste et honteux refuge d’ignorance et ide ténèbres ! 11 était si important de faire croire que l’Église craint la lumière !... Et voilà qu’il est démontré qu’elle la propage au contraire et la fait rayonner chaque jour davantage.

Oui, Rome est encore, entre toutes les cités, la capitale par excellence, la métropole universelle et immortelle des sciences, des lettres et des arts, comme de la foi et de la charité.

Qu’on le demande à tous ceux qui ont visité Rome et qui sont dignes de la comprendre. Ne la jugeons pas par ces esprits présomptueux et légers qui la traversent en courant, la quittent sans l’avoir même entrevue, et la condamnent ensuite avec les superbes dédains de l’ignorance ou les tristes dénigrements de l’envie.

Singuliers voyageurs, qui n’ont rêvé pour Rome que les élégances du luxe et la pompe des étalages ! (pii se scandalisent de ne pas voir aligner toutes les rues, au risque de détruire un temple des dieux, un palais des Césars, ou une tombe de martyr, et qui, gardant rancune de leurs symétries dérangées et de leurs chimères évanouies, lancent à la ville éternelle un ridicule et pourtant retentissant anathème !

Maft si les multitudes aveugles leur servent trop souvent de dangereux écho, c’est un autre tangage que

Rome inspirera à tous ceux qui ont gardé le goût de la noble simplicité, le culte du vrai beau, l’amour de la durable grandeur.

On ne trouve quïi Rome ces patriarches de la science qui partagent leur vie entre l’étude des siècles passés et la méditation du siècle futur; ces savants de tout âge, profonds et modestes, si accessibles et pourtant si fidèles à leur retraite, dont la maturité gracieuse semble nous rendre tout ensemble plus instruits et meilleurs. C’est là que se poursuivent encore ces travaux sérieux et persévérants qui fondent des monuments pour les temps à venir. C’est là que les bibliothèques du Pontife, des ordres religieux et des princes de l’Église et du siècle, offrent les plus riches et les plus anciens trésors de la science religieuse et profane de tous les temps, comme les galeries et les musées présentent le magnifique assemblage de tous les chefs-d’œuvre du génie et des arts. C’est là que cet admirable collège de la Propagande élève dans le même asile de jeunes adeptes demandés à toutes les parties du globe, et portant toutes les couleurs de la race humaine : institution unique dans l’histoire, où quarante idiomes divers étudient la civilisation chrétienne pour la répandre ensuite dans toutes les contrées de l’univers.

Je m’arrête. Ce gouvernement qui a réalisé pour les peuples tant de conditions de bien-être; qui a pourvu avec tant de sollicitude à tous les besoins de la foi et de l’intcl- ’ ■ .. . , — -,nnnlps et

des lois, et qui a organisé avec une munificence si éclairée et si généreuse tous les secours de la charité et tous les trésors de l’enseignement, devait-il s’attendre à trouver, chez les sujets qui en jouissent et chez les étrangers qui en profitent, l’injustice et la calomnie, au lieu du respect et de la reconnaissance?

Au reste, grâce à Dieu, ces tristes accusations n’émanent que de certains esprits plus remuants que nombreux, plus passionnés que sérieux. On trouve là, comme ailleurs, des ambitions, des rancunes et des envies; mais je ne crains pas d’accepter pour juges de Rome la masse des peuples qui l’habitent et l’élite des étrangers qui la fréquentent.

Ce peuple, sans doute, aime à se plaindre comme tous les peuples; il porte dans son opposition les traits piquants de sa pénétration traditionnelle, et les bons mots de la statue de Pasquin rappellent souvent les vivacités de l’esprit français.

On lui dit qu’il est de bon goût de murmurer contre un pouvoir que les mots d’ordre du temps appellent la domination cléricale. On aime d’ailleurs à médire des maîtres du jour; mais, au fond, ce peuple est attaché de cœur à l’autorité comme à la personne du Pape; on le verrait bien vite si on l’en séparait. On l’a bien vu toutes les fols qu’on le lui a enlevé;... il n’est resté dans Rome que deuil et solitude.

qiîiV^byC 'Ogie

Les exils de Fontainebleau et de Gaëte se sont nommés, comme les règnes d’Avignon, les temps de la captivité de Babylone.

C’est le peuple qui s’en est le plus ressenti, car c’est lui qui fixa toujours la sollicitude du gouvernement. Aucune institution ne le repousse; toutes le favorisent; il Jouit de l’égalité devant la loi comme devant l’impôt, et cette double et tutélaire égalité est immémoriale à Rome. La noblesse n’y possède que des honneurs, et le droit commun régnait sur tous les citoyens dans le temps même où l’Europe gémissait encore sous le poids des exclusions et des privilèges.

On ne peut trop le redire : tout à Rome est organisé pour le peuple. La vie lui est facile et peu coûteuse. S’il cherche du travail, de prévoyantes institutions lui en assurent; s’il ne peut travailler, il est certain d’être largement secouru et jamais méprisé. On ne meurt pas de faim à Rome comme en Irlande; on n’émigre pas de Rome comme d’Allemagne. Si le Romain est malade, de nombreux hospices lui sont ouverts, avec une abondance de ressources qui ne fait jamais attendre les douleurs et qui permet toujours d’attendre la pleine convalescence. S’il est forcé de plaider, il a des conseils gratuits pour ses procès, et un avocat des pauvres institué auprès de chaque tribunal. S’il a le goût de la paix, nul ne lui viendra imposer la vio des armes. S’il a une intelligence élevée, toutes les carrières lui sont ouvertes. Il trouve pour tous ses enfants rinstnicfion ffratnito à tons les ftoomAa ot souvent, pour

ses filles des dots ‘ qui facilitent leur mariage. Si la vocation de ses fils les appelle au sacerdoce, tous les obstacles leur sont aplanis; ils pourront parvenir, de la plus obscure naissance, aux plus hautes dignités de l'Église : la pourpre romaine décore aujourd’hui des fils d’artisans et de laboureurs, et un pâtre de génie pourrait retrouver encore la couronne de Sixte-Quint.

Ce peuple est paisible dans sa vie, insouciant dans ses habitudes, expansif dans ses plaisirs. Les fêtes religieuses lui en offrent de graves, qu’il sait goûter avec un empressement pieux. Les représentations profanes , dont les usages nationaux et le concours des étrangers rendent la solennité si fréquente à Rome, stimulent sans cesse la curiosité qu’il semble tenir de ses ancêtres. Le Romain de nos jours sent comme le Romain des temps antiques. Il aime aussi les gratifications et les spectacles : Panem et circemes.

Et il porte, jusque dans ses fêtes publiques, un mélange de tact et de gaieté où l’on retrouve quelques vestiges de la dignité du peuple-roi. Ce carnaval romain, où tous les rangs se mêlent sans se confondre, où tout se passe sans sortir de l’ordre, comme tout finit sans murmures au signal de la loi, n’a d’analogue nulle part.

Ce rapprochement singulier de tant d’abandon et de

* Chaque année, à Rome, il se distribue gratuitement plus de mille dots, la plupart modestes, mais qui sont tout à la fois une récompense pour la bonne conduite et un encouragement pour les mariages.

fies plus brillants'hivers de ce siècle.

J ai nommé les étrangers ; c’est leur fidélité au séjour de Rome qui juge plus que tout le reste l’état de la ville et du gouvernement.

Ce ne sont pas seulement des pèlerins catholiques empressés de se retremper aux sources de la foi ; c’est tout un peuple de voyageurs partis de toutes les contrées, professant tous les cultes, représentant tous les drapeaux : tous viennent ù l’envi chercher le soleil, les arts, les fêtes

de Rome, à 1 abri d’une généreuse et tolérante hospitalilé.

I •'-'J iiauuna

prochent dans la ' par la guerre. J’ai

I Busses et des

j main à Rome, dar

i teentàSébasti

I d’apaisemen ^"1 se reposer d ^ leur amitié.

I Buis, ce mélan les fêles roi lous deux s’y rei

Chacun y professe ses opinions, y poursuit ses études, y choisit ses plaisirs au milieu de cette atmosphère de paix, de science, de goût, que rien n’égale dans le monde. Si les conférences intimes avec les savants romains réservent aux matinées les plus délicieuses émotions de l’esprit, toutes les pompes du monde éclatent dans la splendeur des soirées romaines.

Les princes sont la famille séculière du Pape, et, pendant que sa pieuse vie se partage entre l’aumdne et la )-etraite, ce sont eux qui font en son nom, à l’Europe, les honneurs de la ville éternelle.

Ils s’acquittent de ce devoir avec une dignité affable et un gracieux empressement, qui ont fixé dans leurs magnifiques palais le rendez-vous du monde civilisé.

CiCs fêtes des salons romains plaisent par un caractère qui n’appartient qu’à elles; c’est un terrain neutre où toutes les nations se mêlent sans se heurter, et se rapprochent dans la paix quand elles se déchirent ailleurs par la guerre. J’ai vu, pendant les campagnes de Crimée, des Russes et des Français se serrer fraternellement la main à Rome, dans le temps môme où leurs frères combattaient à Sébastopol... 11 est bien qu’il y ait toujours un lieu d’apaisement et de conciliation où les nations puissent se reposer de leur colère et préparer le retour de leur amitié.

Puis, ce mélange de l’Église et du siècle, qu’on retrouve dans les fêtes romaines, leur donne un attrait privilégié; tous deux s’y rencontrent sans s’abdiquer. L’Église y dé-

500 LE COlIVEItNEMENT HOMAIN

ploie loule la délicate courtoisie du inonde , sans rien abandonner de la dignité qui fait sa vie, et le inonde, à son tour, y prend quelque chose de la décente gravité de l’Église, sans rien perdre de l’élégance qui fait l’éclat de ses fêtes. Tous deux gagnent à ce mutuel échange, qui ajoute encore un trait caractéristique à la grandeur de Rome.

Cette grandeur a triomphé même des préjugés anglicans. C’est l’Angleterre qui peut revendiquer la principale part dans l’hivernage romain ; les plus beaux quartiers sont presque envahis par l’aristocratie britannique.

L’an dernier a vu un singulier spectacle : les représentants des deux grandes couronnes protestantes de l’Europe se sont rencontrés pendant six mois à Rome, mêlés à toutes les splendeurs de la ville éternelle.

Le roi qui gouverna la Prusse s’y est trouvé à côté du prince qui régnera sur l’Angleterre.

L’un y venait chercher le repos, l’autre l’étude ; l’un rappelait le passé, l’autre présageait l’avenir. Mais ce ne sera pas moins un mémorable hommage à la grandeur de Rome et à la sagesse éclairée de son Pontife, que ce rendez-vous du petit-neveu de Frédéric II et de l’arrière-petitneveu de Henri VIII, au pied du trône de Saint-Pierre.

Il semble au reste que, depuis quelques années, la visite de Rome appartienne aux plaisirs comme aux devoirs

de toutes les éducations royales. L’héritier de l’empereur Nir,nl;is. d”! c* -- - . . . , .

avait voulu consacrer six mois de sa jeunesse à connaître Rome. Il on avait rapporté dos impressions profondes (pii n’ont pas été étrangères aux adoucissements, bien incomplets encore, dont son avènement a fait luire l’espérance sur la catholique Pologne.

Cette coutume respectueuse et intelligente ne sera pas seulement glorieuse pour Rome, elle sera féconde pour l’Église. Ceux qui doivent gouverner de grands empires y apprendront à mépriser tous Iqs préjugés subalternes; il ne sera plus donné ù l’hostilité calculée d’égarer la conscience des rois ; ils auront connu de près cette noble et touchante majesté. Rome se sera enfin révélée sous son véritable jour, et ses enfants, soumis dans tant de contrées du monde à des sceptres dissidents, recueilleront les fruits de cette heureuse initiation. Us donnèrent toujours l’exemple de la fidélité à leur prince, ils pourront on espérer la justice. .

En tout cas , la calomnie aura fait son temps. Qui croira désormais à la fantasmagorie des servitudes romaines et des oppressions pontificales?

Cette ville, que le monde visite et recherche sans cesse, pourrait-elle être la plus dégradée des cités? Ce trône, qui inspire aux cultes les plus divers tant de respect et de confiance, pourrait-il n’être qu’un instrument de persécution et d’abrutissement?

Non!... Quiconque a étudié Rome protestera contre ces accusations insensées. Nul ne la quitte sans émotion; on la vénère comme un temple, on l’aime comme une au-

Ire patrie. Mieux oii la connaît, plus on s’y attache, et ceux qui y ont séjourné longtemps sont les plus empressés à y revenir.

Tous ont voulu voir le Pontife dont la dignité et la sagesse sont un des ornements les plus chers et une des plus précieuses forces de l’Église. Ceux qui l’ont approché peuvent seuls retracer cet ineffable mélange d’onction et de majesté qui élève les âmes et touche les cœurs par d'ineffaçables souvenirs. .

Ses augustes entretiens ont frappé jusqu’aux dissidents les plus fermes; il en a ramené plusieurs, il les a émus ^ tous, et ceux même qui n’ont pas de part à sa foi se sont glorifiés d’en demander une dans ses bénédictions.

Mais nous nous arrêtons. La personne de Pie IX prêterait trop de force à la cause de Rome; on nous accuserait de remplacer les discussions par des panégyriques, et les principes permanents par des faits accidentels.

Parlons donc du gouvernement des États de l’Église et non de son chef, des institutions qui durent et non des émotions qui passent.

' Ces institutions se justifient par leur régularité comme par leurs effets.

Au sommet, les princes de l’Église délibérant sur les grandes affaires avec tout le poids de leur expérience; un conseil d’Ktat laïque préparant les lois, jugeant l’administration cl contrôlant les ministres; une assemblée élective

vinces jouissant d’une existence active et dotées de con seils délibérants; partout, les corps comme les citoyens, les situations comme les intérêts assurés, par d’inviolables traditions, contre les entrainements du pouvoir et les improvisations de l’esprit d’aventure.

Enfin, un gouvernement fonctionnant partout avec une régularité de divisions territoriales et d’attributions administratives qui, par leur étendue comme par leur hiérarchie, représentent presque exactement celles de la France;

Tel est le tableau intérieur, telle est l’organisation générale des États de l’Église.

Mais c’est surtout par leurs effets que les institutions se jugent; un gouvernement qui a répandu tant de bienfaits et de lumières ne saurait être un mauvais gouvernement.

il a sans doute ses défauts comme tous les gouvernements de la terre; mais ce qui semblera étrange au premier coup d’œil et pourtant incontestable à la réflexion, c’est que les défauts qu’on lui impute sont précisément ceux qu’il n’a pas, et on serait tenté d’ajouter qu’ils sont justement le contraire de ceux qu’il peut avoir.

Ainsi, on lui a reproché d’impitoyables rigueurs, et il pousse quelquefois l’indulgence jusqu’à l’abandon. A Dieu ne plaise que j’ose accuser la clémence! je ne saurai jamais que la bénir, mais du moins il me sera permis de

plaindre cette inépuisable générosité qui ne se lasse jamais de faire des ingrats.

Pie IX avait inauguré son règne par une amnistie universelle. Ceux qu’il avait amnistiés ont renversé son pouvoir, égorgé son ministre et l’ont forcé lui-même à l’exil. Son retour n’a pas seulement dédaigné la vengeance, il a presque désarmé la justice. Sa bonté n’a pas permis qu’une goutte ‘de sang fût versée. Ceux même dont la sûreté publique a commandé l’éloignement momentané n’ont eu pour revoir leur patrie qu’à renouveler des promesses bientôt violées, comme la première fois. Malgré tant d’inimitiés acharnées et d’excitations incessamment entretenues du dehors, le nombre des détenus pour délits purement politiques, en comprenant à la fois les condamnés et les prévenus, ne s’élevait pas à cent au commencement de la dernière guerre.

On s’est plaint d’une police tracassière et inquisitoriale ; c’est sa mollesse et quelquefois son inertie qu’on pourrait accuser. Il faut s’étonner surtout de la longanimité avec laquelle elle a souffert les menées et les scandaleux embauchages des émissaires piémonlais, s’abritant sous des protections diplomatiques pour exciter ouvertement les sujets du Pape à la révolte et ses soldats à la désertion.

On a accusé le gouvernement romain d’intolérance ; et la tolérance véritable, éclairée, pratique, celle qui pro- - - ■ ’ • ■ — lîj Jjîen-

r>ii5

veillance pour les personnes, est poussée à lloine jusqu'à ses dernières limites. On en a abusé, quelquefois, même dans les plus saintes basiliques, par des irrévérences qui ont contristé les fidèles et scandalisé même les indifférents.

Chacun suit librement sa croyance et exerce en paix son culte. Rome fut de tout temps le refuge des juifs, et ils la nommèrent eux-mêmes leur paradis, au moyen âge, alors que les barbaries de l’ignorance les persécutaient impitoyablement par toute l’Europe. Rome offre encore aujourd’hui un abri protecteur au peuple ennemi de sa foi. Ce peuple a dans Rome même une synagogue et un quartier où il peut forcer les propriétaires des maisons à le recevoir, et cependant il a la liberté d’en sortir pour habiter le reste de la ville. Il n’est tenu alors qu’à observer les règles générales de la police religieuse de la cité, dont il est affranchi tant qu’il reste dans le faubourg qui forme son domaine. C’est un des nombreux bienfaits de Pie IX que l’abolition de plusieurs entraves, moins lourdes cependant que celles qui pesaient encore sur les juifs au commencement de ce siècle au centre des civilisations protestantes. S'il a pu rester au fond de certaines lois quelques vestiges d’ancienne sévérité, qui survivent toujours un certain temps aux textes mêmes qu’on a détruits, on peut compter sur la bienveillante sagesse qui a fait l’œuvre, pour la compléter généreusement. Rien ne sera refusé de ce qui conciliera les droits de la liberté civile avec le respect indéfectible et vital de la foi catholique.

Les protestants peuvent aussi se louer de la politique éclairée de la cour romaine . L’Angleterre a élevé un temple aux portes de Rome. Chaque ambassade a dans son hôtel une chapelle où les nationaux et même les étrangers de sa communion vont exercer librement leur culte.

On sait que le cœur de Pie IX n’est pas moins paternel pour les enfants égarés que pour les enfants fidèles. Il porte ses secours partout où il voit la misère, son admiralioii partout où il rencontre la grandeur. La même main offrait le marbre pour la statue de Washington, et étendait ses aumônes aux protestants inondés de Hollande, comme aux musulmans frappés par le tremblement de terre de Corinthe.

Pendant la guerre de Crimée, malgré les justes sympathies de Rome pour le drapeau de la France catholique, les schismatiques russes, poursuivis de toutes parts, ont pu vivre en paix sous l’égide de la neutralité romaine et à l’ombre de la chaire protectrice de Saint-Pierre.

Cet esprit de tolérance pour les autres cultes guide aussi radminislration romaine à l’égard des observances catholiques. La célébration du dimanche y est respectée avec une indulgente sagesse. On tient le milieu entre le triste laisser aller de la France et le puritanisme pharisaïque de l'Angleterre. La poste s’ouvre quelques heures; les artisans occupés la semaine à leurs travaux journaliers viennent

— '* «iielfiues divertisse-

ments de plus qu’à Londres; on peuple quelques tavernes de moins.

La tolérance est donc partout dans le gouvernement romain. Rome offre en liberté et en protection généreuse, à toutes les communions étrangères, un tribut que les autres souverainetés ne rendent pas toujours aux catholiques soumis à leur empire.

,\ l’accusation d’intolérance on a joint celle d’ignorance. On impute à Rome de redouter les lumières de l’inlelligence autant que les erreurs de la foi. Et ce gouvernement, mis au ban de l’Europe comme coupable d’abrutir systématiquement les masses et d’étouffer sans relâche tous les germes de l’instruction populaire, la répand au contraire à tous les degrés et dans toutes les classes, avec une libéralité dont les nations tes plus avancées en civilisation et en richesse n’ont pas porté aussi loin les exemples.

On taxait aussi ce gouvernement de prûtres d’égoïsrne et d’insensibilité pour les douleurs de famille qu’il ne peut, dit-on, ni sentir, ni comprendre; et nous avons vu avec quelle délicatesse ingénieuse, je dirai presque avec quel luxe empressé, la charité a su prévoir, prévenir et soulager tous les genres de souffrances, toutes les natures d’infortune. Partout des dots pour les filles pauvres , des secours pour les mères délaissées, des asiles pour la dé-

3Ü8 LR GOU VERNKMLNT ROMAIN

tresse des veuves, des abris pour les orphelins abandonnés. Nulle part le mariage n’est plus encouragé, la famille plus secourue. Le pasteur s’est interdit d’en rechercher les douceurs, mais c’est pour en mieux visiter les misères. Son cœur de père les soulage et les console tout ensemble. L’esprit de charité n’éteint pas l’esprit de famille; il le dilate, l’élève, le consacre et le perpétue.

On a reproché aussi au gouvernement romain son indulgence pour le désordre des mœurs, et nous avons vu que, grâce aux soins de sa vigilance, les débordements sont plus contenus, les fautes moins fréquentes et leurs victimes mieux secourues qu’ailleurs.

Les exemples, plus encore que les lois, viennent en aide aux mœurs ; les plus hauts sont les meilleurs ; ceuxlà ne manquent pas’au peuple romain.

Les princes de l’Église partagent leur vie entre la piété, la charité et la science. On comptait récemment encore parmi eux le cardinal Mai, pour qui l’antiquité n’avait point de secret, et le cardinal Mezzofante, pour qui aucune langue n'avait gardé de mystère. L'uii restituait au monde des manuscrits de Cicéron, l’autre eût su les faire revivre en quarante-cinq idiomes. La tombe s’est refermée sur eux depuis peu d’années, et de tels vides sont lents à se combler. Mais jamais le sacré collège ne mérita plus de respect que de nos jours. Ces cardinaux dont on accuse le faste sont loin de recevoir le traitement d’un sé-

et la plupart ne pourraient suffire aux exigences de leur position princière, s’ils n’entretenaient la dignité de la représentation solennelle par la simplicité habituelle de leur vie.

Le clergé romain se fait gloire de se conformer à de tels modèles. Les exceptions sont si rares, qu’on ne comprend plus guère les tableaux tracés dans d’autres temps. La passion en avait dès lors exagéré les couleurs; ils sont en tout cas devenus de véritables anachronismes. La dignité du clergé romain ne saurait avoir de meilleur juge que le témoignage tant de fois réitéré avec éclat de notre clergé de France, à qui sa pureté et son dévouement, consacrés aussi par les jours d’épreuve, ont conquis le droit d’être appelé le modèle du sacerdoce et l’honneur de l’Église.

La haute société romaine a sa part dans ces nobles exemples. Les détracteurs les plus systématiques lui ont rendu hommage, et cet hommage est d’autant plus sincère qu’il leur a échappé sous la forme d’une censure. Ils n’ont pas craint de reprocher aux princesses romaines cette modeste simplicité qu’ils ont osé appeler la monotone oisiveté de leur vie. Il faut les plaindre de n'avoir pas vu celte oisiveté partager ses loisirs entre le chevet des malades et l’inslruclion religieuse des pauvres, entre le temple de Dieu et l’asile de la douleur.

Je ne sais rien de plus touchant que de voir agenouillées devant de pauvres pèlerines, qu’elles relèvent et soulagent par leurs soins maternels, ces pieuses favorites de la naissance et de la fortune, plus parées par l’humilité de leur

zèle et de leur costume hospitalier que par l’éclat de leurs diamanis héréditaires. Les unes fondent des associations bienfaisantes, les autres patronnent des refuges, toutes rivalisent par l'ingénieuse variété de leur dévouement. La chai'ité est ailleurs un touchant épisode dans la vie des puissants, à Rome elle en est l’histoire.

Rigueurs, tracasseries, intolérance, ignorance, insensibilité, immoralité ; autant de reproches, autant de calomnies. Il faut écrire : oubli, indulgence, tolérance, instruction, charité, sollicitude pour tous les temps et pour tous les lieux. C’est assurément une passion aussi téméraire que malheureuse qui a dicté à ses ennemis un pareil choix dans leurs accusations. 11 eût été mieux de l’attaquer par ses côtés faibles, et de ne pas chercher les défauts, là où la vérité ne peut trouver que les vertus.

Mais il faut le dire avec une impartialité qui est dans notre devoir : ces vertus même peuvent avoir leur excès. Le gouvernement temporel de l’Église a les défauts de ses qualités. 11 est doux, pacifique, confiant, propagateur des lumières et des bienfaits ; mais la clémence n’engendret-elle jamais l’impunité! La tolérance ne se laisse-t-elle jamais braver? La confiance n’est-elle pas sujette à se laisser surprendre? La diffusion de l’instruction élevée ne risque-t-elle pas de surexciter la foule des ambitions dangereuses? La charité ne donne-t-elle pas quelquefois sans J... . ’îiio-ftsses, parfois

„,.if,qne, conliani, r^rr ,

.jLatoléfiinwne»»!»-

„f.anccnest-elleF*^^;, .lifrusiondel'ins^"'*,^'"- U-ilorlafouM«*^'“;.

,a„nne-H*Fsl«'l“*, compter- et s« l“'ïe»e'

Les esprits sérieux ne peuvent céder un instant à de telles illusions sur des vices imaginaires, mais ils ne s’en fout pas sur les imperfections réelles. Ils savent que les œuvres les plus parfaites des hommes ont leurs défauts, et les hommes les plus parfaits leurs faiblesses. Nos vertus mêmes, avec leur noble élan vers le ciel, ont aussi la

LE GüUVEUNEMENT HUMAIN

pente fragile qui les courbe vers les infirmités de la terre.

Le pouvoir spirituel est, par son essence même, paternel et immuable. L’Église tend naturellement à porter dans l’exercice de son pouvoir temporel les caractères de sa mission religieuse. Le prêtre oublie difficilement qu’il est le ministre d’une religion d’indulgence et d’amour; il sait que le repentir couvre toutes les fautes, et il croit aisément au repentir; il ne refuse rien au regret, il accorde beaucoup aux promesses, et il garde nécessairement, dans toute sa vie publique, le reflet de ces sentiments sublimes qui naissent de sa foi et inspirent sa charité.

Mais ces sentiments, admirables dans le sanctuaire, utiles même par leur élévation généreuse aux grandes déterminations de la haute politique, ne sont-ils jamais exposés à dégénérer en crédulité et en mollesse dans le courant des détails journaliers de la vie administrative?

La sui veillance des employés du pouvoir ne se relàchera-t-elle jamais ? La punition de leurs fautes sera-t-elle toujours assez exemplaire? La ci oyance à leurs protestations d’amendement ne pourra-t-elle pas devenir trop confiante?

Cette indulgence pour les personnes ne pourra-t-elle même pas énerver l’action sur les choses? La crainte de nuire à des exisbmees faites, de provoquer des mécontentements là où on est habitué à recueillir des bénédictions , ne retardera-t-elle pas la réforme de quelques abus?

lie

i ne

,l„ <'0««*'“"'"' ,,,l le I'r«l"‘‘' '

Avant les menaces des protocoles oiiicieis et les ainmlieuses menées qui ont ravivé les espérances révolutionnaires et précédé de si près la guerre, la répression des actes de brigandage était devenue plus efficace. Les bandes, qui avaient trouvé leur principal recrutement dans les anarchistes vaincus de 1848, s’affaiblissaient peu

à peu; leurs chefs étaient pris et frappés, chaque jour

préparait leur dispersion complète et le retour de la sécurité publique.

D’un autre côté, les progrès matériels avaient pris enfin leur essor. Le chemin de fer de Givita-Vecchia venait d’unir Rome à la rncr, celui de Bologne à Ancône se conlinuait, celui d’Ancône à Rome était concédé, celui de Naples à Rome était sérieusement en cours d’exécution.

Mais comment imprimer plus d’activité aux rouages sans compromettre le jeu de la machine tout entière ? Gomment modifier les traits sans changer le caractère général des institutions? Plus de mouvement, pas de fièvre : ces deux mots résument la pensée.

11 n’appartient qu’au temps et à la sagesse de la réaliser. L’œuvre avance déjà ; elle s’achèvera si on l’encourage sans la contraindre.

Quels points défectueux peuvent être utilement signalés? Quelles réformes fécondes peuvent être introduites? Surtout, quelles transformations chimériques doivent être évitées?

G’est le travail tenté par la diplomatie. Je ne lui demande pas ses secrets, je me plains au contraire qu’elle les ait trop livrés au public ; je regrette qu’elle ail changé la persuasion amicale en insistance comminatoire, et qu’elle ait ainsi appelé les utopies et les passions sur un terrain où le calme et l’expérience pouvaient seuls porter d'heureux fruits.

Ma!'’ ■ ■■■ ■ los nroto*

coles, e.vcitée depuis par les combats et les révolutions, poursuit sa tâche à côté des gouvernements et peut-être au-dessus d’eu.v. C’est elle qu’il faut éclairer.

D’autres ont répandu déjà de vives lumières; j’essayerai d’y joindre le tribut de quelques aimées d’observations, je ferai parler des souvenirs sincères et des vœux désintéressés. Je le ferai avec réserve et respect, car je me défie de moi-même et je me confie à une haute sagesse.

Que faut-il penser d’abord de ce qu’on a nommé les réformes politiques? d’un gouvernement à l’anglaise, substitué à la souveraineté du Pontife et au concours des princes de l’Église ?

Nous l’avons dit : c’est supprimer de fait les États et le gouvernement de l’Église; c’est leur ôter leur raison d’être; c’est remplacer l’action du monde catholique par les caprices de quelques manifestations romaines; c’est enfin saper les fondements pour renverser l’édifice.

On ne peut rêver une chambre des pairs romaine, absorbant la papauté par une hérédité dominatrice, étroite dans sa base et nécessairement égoïste dans ses tendances. .Ne trouverait-on pas des garanties à la fois plus hautes et plus sûres dans un recours plus régulier et plus fréquent aux assemblées générales du sacré Collège? Ne ferait-on pas ainsi apparaître dans tout son jour l’intervention active et salutaire de cette chambre des pairs à la fois élective et princière, de ce sénat de la catholicité dont son institution même et le souvenir des plus grandes tradi-

510 I,K r.OrVERNEMENT ROMAIN

fions ont fait le boulevard de l’Église et le conseiller na • tiirel de la papauté ?

On ne peut conférer à l’omnipotence d’une chambre des communes romaine le droit de paralyser par un refus de concours l’action même du chef de l’Église. Mais si l’intérêt du monde ne peut permettre à des agitations locales de troubler une fixité qui importe à Rome comme hors de Rome, ne serait-il pas opportun d’étendre les attributions delà Consulte des finances?

Fj’institution de cette assemblée repose sur un principe électif; on pourrait le développer avec mesure, accroître le nombre des députés, substituer l’élection directe à la candidature.

La Consulte a rendu déjà d’importants services; toutefois, elle n’a qu’un droit purement consultatif sur le budget de l’Étal. Ses conseils sont presque toujours suivis dans la pratique. Ne serait-il pas sage d’ériger le fait en loi, surtout quand il s’agit de la création d’impôts nouveaux ? Ne donnerait-on pas aux populations satisfaction et sécurité tout ensemble, en leur apprenant qu’aucune charge nouvelle ne peut peser sur elles sans le concours de leurs délégués?

Ainsi, la Consulte des finances recevrait un complément qui fortifierait son institution sans autoriser les empiétements, et assurerait les droits des populations sans altérer la souveraineté du Pape.

Oi'r.» 1 • ’ • ' . • • 11.^

loi qu’il estréfrlé pnr l’édil do i850, est plus sagoinont combiné et plus réellement libéral que celui d’autres Étals qui accusent Rome d’ignorance et de despotisme. La commune, la province, ont leurs assemblées élues. La magistrature doit être choisie dans le collège municipal. Les assemblées provinciales et la Consulte elle-même sont représentées dans l’intervalle de leur session annuelle par des commissions permanentes. Ainsi la surveillance n’est jamais suspendue; l’action du pouvoir électif reste toujours présente.

Il ne faudrait pas e.\agérer cette action jusqu’à détruire complètement les prérogatives du pouvoir central et les forces de l’unité. Ce serait démentir un des bienfaits du siècle, et rétrograder vers le passé par la résurrection d’une véritable anarchie municipale.

Mais l’élection ne pourrait-elle être utilement étendue? De graves motifs ont pu faire ajourner celle des conseils communaux; des motifs plus graves et plus pressants encore commandent de satisfaire l’attente des populations, dés que la pression révolutionnaire pourra être écartée. N’est-il pas même permis d’espérer que ces votations réellement populaires imprimeraient une nouvelle force aux adresses déjà si expressives des municipalités romaines?

On formerait ainsi un contre-poids salutaire à des manifestations sans ordre comme sans liberté, et l’Europe, abusée peut-être par de bruyantes apparences, s’éclairerait enfin sur la vérité des vœux et des besoii s des peuples.

-lis LE GOUVERNEMENT R0M\1N

Rome, qui possède déjà toutes les conditions essentielles d’une souveraineté à la fois paternelle et pondérée, verrait tous ces éléments grandir encore sans changer de nature. Ce serait toujours le gouvernement du sacré Collège, mais avec une action plus solennelle et plus puissante; une représentation du pays délibérant sur ses finances, mais avec un contrôle plus actif et plus efficace; des assemblées électives faisant les affaires des communes et des provinces, mais avec une élection plus large et des attributions prudemment étendues.

Sans doute, le succès de ces mesures dépendrait de l’esprit qui doit présider à leur exécution. Elles peuvent servir ou nuire suivant la sagesse de la main qui doit les diriger ; mais de ce côté l’expérience est faite, et on peut dire hautement qu’elle se poursuit chaque jour.

Il y a trois mois à peine, une améUoralion importante vient de fortifier l’organisation du conseil d’État.

Les affaires de Rome sont si peu connues quedesécrils venus d’une source élevée ont sérieusement demandé l’introduction à Rome de cette institution, qui y fonctionne utilement depuis près de dix ans, à peu près à l’instar de notre conseil d’État. A Rome comme en France, le conseil d’État se divise en sections, prépare les projets de lois, statue sur les affaires administratives, contrôle les actes ministériels.

Toutefois, on pouvait craindre que son indépendance ne fût paralysée par l’influence du cardinal secrétaire

H’É't"» — • '• •• .1, •.«...!* ri.

cemment rendu par le Saint-Père, sur la demande du secrétaire d’État lui-même, vient de faire cesser cette anomalie en déférant la présidence à un aulre cardinal, dont la haute position garantit au conseil d’État toute la liberté de son action distincte.

La situation nouvelle faite à ce corps appellera naturellement l’accroissement de son personnel et l’extension de son concours.

On voit que le gouvernement romain n’est ni sourd, ni aveugle, ni immobile : on reconnaît au contraire que la sollicitude du Saint-Père veille sans cesse, et que ce n’est pas en vain qu’on appelle sur des réformes politiques les méditations de sa sagesse.

C’est à cette même sagesse que personne ne doit craindre de proposer des vues respectueuses sur les réformes administratives qui peuvent améliorer et faciliter la marche des affaires.

Le caractère môme de ces réformes les rend difficiles à préciser; nul ne saurait prétendre à formuler des programmes nécessairement mobiles suivant les circonstances locales ou personnelles dont l’appréciation, toujours si délicate, ne peut appartenir complètement qu’au pouvoir. Mais il est permis de jeter un coup d’œil d’ensemble sur l’esprit général qui doit présider à un tel travail.

La nature de ces réformes est facile à déterminer par celle des imperfections qu’elles sont destinées à guérir, et par le caractère même des remèdes que l’administration a déjà appliqués plusieui’s fois.

L’expédition des affaires administratives est lente. On a déjà simplifié quelques formalités; de sages mesures achèveraient l’œuvre en stimulant tes inerties, en redressant les abus qu’une extrême indulgence a pu laisser s’introduire dans les bureaux , surtout pour la transmission des emplois, qu’on s’est trop habitué à considérer comme des patrimoines.

On reproche à la surveillance et à la répression trop de négligence et de mollesse ; il faut que la vigilance supérieure lui imprime plus d’activité et d’énergie. Rien n’y aiderait plus puissamment que la création, combinée avec les mœurs romaines, de cette grande et tutélaire institution du ministère public que l’antiquité a ignorée, et dont notre ancienne monarchie peut se glorifier d’avoir doté les sociétés modernes.

La mendicité et la vénalité, ces deux plaies des classes inférieures de l’Italie , rabaissent l’aspect des cités et compronietlent la dignité de l’administration. On a sans doute exagéré la portée du mal, mais il faut supprimer jusqu’à des apparences qui blessent et scandalisent les étrangers.

Mnl .is.siirément ne peut proposer de détruire l’aumône

pauvres font l’honneur de Home, mais ce respect ne peut aller jusqu’à une tolérance aveugle pour la paresse. II ne faut pas que la mendicité cupide et menteuse usurpe, par ses importunités persécutrices, la place de la véritable pauvreté, et exploite à son détriment tous les sentiments de la charité publique.

De sages pontifes avaient réprimé par des réglements sévéres les abus de la mendicité ; on s’est préoccupé récemment de rendre à ces règlements une force que le temps et la pente naturelle de l’indulgence avaient énervée. Une persévérance ferme et éclairée dans cette voie corrigera les abus, sans altérer le caractère miséricordieux qui convient si bien au gouvernement de l’Église.

On parle souvent de la vénalité des employés de quelques administrations, et particulièrement des tributs irréguliers que les préposés subalternes des douanes prélèvent sur les voyageurs. Les Romains ne justifient pas ces abus ; mais ils s’étonnent de se les entendre reprocher par des étrangers chez lesquels ils ont vu quelquefois la vénalité remonter bien plus haut.

Ces récriminations peuvent n’être pas sans fondement ; mais que de gouvernements tomberaient dans un étrange embarras, si, portant la main sur leurs plus secrètes misères, l’Europe les forçait à étaler toutes leurs faiblesses devant le tribunal de l’opinion et l’assemblée des rois !

Un tel parallèle pourrait être tout ensemble instructif et saisissant, mais il mènerait trop loin ; il personnaliserait la

j-2‘2 LE EÜUVEUNEMENT HUMAIN

question et passionnerait le débat. Je défends d’ailleurs Rome et je n’accuse pas. Je ne voudrais pas blesser les nations qui vont peut-être peser sur sa destinée, et pourtant serait-ce offenser la dignité des gouvernements que (le les inviter à un retour sur eux-mêmes?

Si chacun veut considérer tout ce qui se rencontre d’immoralité, de vénalité et d’oppression dans les basfonds et quelquefois au sommet des sociétés les plus civilisées, et opposer tant de douloureuses plaies aux imperfections de Rome, qui pourra sortir triomphant d’une telle épreuve, et, la main sur la (conscience. Jeter la première pierre au gouvernement de l’Église? Qui pourrait comparer les profusions de la charité romaine et les duretés de l’égoïsme qui décime l’Irlande? les infidélités de quelques agents subalternes et les scandaleux agiotages dont les hautes situations ne craignent pas de donner ailleurs le démoralisant exemple? la diffusion peut-être exagérée de l’instruction classique, et l’abrutissement intellectuel et moral dans lequel on laisse croupir les populations manufacturières de l’Angleterre? .

Cette comparaison ou plutôt cette compensation de fai-' blesses ne suffit pas à la dignité des États de l’Église ; il importe que le pouvoir y demeure irréprochable à tous les degrés. On ne doit être arrêté ni par le laisser aller traditionnel, ni par les difficultés du remède. La force des habitudes ne peut être invincible. Une volonté résolûment déclarée, énergiquement suivie, saura toujours se faire respecter.

• le (Jistrihiili^n fil»' ■ ■ ’ ""''''mneiiscs

y suffira. L’avancement des bons, l’impitoyable révocalion des coupables, auront bien vite déraciné le mal. Il faudrait joindre à ces mesures salutaires une amélioration suffisante des traitements réguliers des employés. Il en est que la détresse entraîne pour ainsi dire fatalement à l’infidélité, et il ne faut exposer personne à choisir entre la faim et le devoir.

Les finances n’en souffriront pas : ce surcroît de dépenses sera largement couvert par l’accroissement du produit des douanes, et le Trésor n’y gagnera pas moins que la moralité publique. L’administration aura relevé scs moindres agents et fait taire les plaintes les plus générales et les plus retentissantes. Elle aura donné une satisfaction à ses amis, enlevé un prétexte à ses adversaires.

Nous avons rappelé un autre reproche que ne lui font pas ses adversaires et que pourraient peut-être lui adresser ses amis. Les premiers l’ont accusé de favoriser l’ignorance, et cette imputation est tombée devant la vérité éclatante des faits. Mais des esprits défiants ont paru craindre que l’extrême facilité et la gratuité presque illimitée de l’enseignement classique n’accrussent sans mesure cette masse inquiète et remuante de demi-savants, lourde cl périlleuse charge d’une société où ils lie trou* vent pas de places assorties à leurs études et surtout à leur orgueil.

Pour arrêter ce déclassement funeste, 'on ne proposera pas de décourager les fortes éludes, dont le déclin est si

visible et si regrettable ailleurs. Mais sans gêner cette gratuite effusion du savoir, la plus noble et la plus généreuse des libéralités, on cherchera un contre-poids dans le développement des entreprises agricoles et des études professionnelles. Ainsi, on ne cessera pas de faciliter l’entrée des carrières libérales, on ne paralysera pas les vocations utiles à l’ÉglisCj tous les accès resteront ouverts à la vraie piété et au vrai mérite; mais l'agriculture, la plus digne et la première industrie d’un gouvernement religieux et patriarcal, verra étendre ses travaux, perfectionner ses méthodes et accroître sa prospérité.

L’industrie, sans prétendre à devenir la force principale de Home, prendi'a un nouvel essor. Cette perspective suscite, il est vrai, quelque ombrage ; on voitdéjà la perle des traditions romaines et la corruption des mœurs importée par une invasion de tribus ouvrières. De telles craintes peuvent appeler la sollicitude, la sagesse doit les conjurer, mais l’immobilité serait un anachronisme. Rien ne saurait arrêter désormais le merveilleux élan qui a supprimé les distances et confondu les nations.

Rome y a trop gagné pour s’en plaindre. Elle n’a pas vu seulement enrichir ses habitants par les trésors que le pèlerinage toujours croissant de la foi, de la science et des arts, apporte dans ses murs ; elle a grandi surtout par celte multiplication prodigieuse de visites épiscopales et de ... . — ^ Jpg

liens du monde catholique et assurent à la fois l’expansion et la paix de l’Église.

Les progrès de l’industrie ne serviront pas moins Rome que ceux des communications n’ont servi l’Église. Les étrangers y afflueront toujours, et ce n’est pas du côté de ceux qui travaillent que viendra le plus grand péril des mœurs. Nulle cité d’ailleurs ne possède les institutions admirables de Rome, pour encourager, soulager, moraliser le travail.

Dotée par la nature des richesses les plus variées, communiquant librement avec les deux mers par le centre de l’Italie au moyen des voies ferrées qui s’exécutent, elle pourra par ses manufactures utiliser elle-même ses produits sans se faire tributaire des industries étrangères, et prélever au contraire de légitimes tributs, dus à la fertilité de son sol.

Le gouvernement a su comprendre cette mission. Il n’a pas seulement encouragé les plantations, la marine marchande, les fabriques indigènes, il a créé des viaducs qui sont des monuments dignes de l’ancienne Rome et poursuivi le dessèchement des marais Pontins, que Rome antique eût envié à Rome chrétienne.

La science a retrouvé plus d’histoire en dix ans de fouilles dans les catacombes, qu’elle n’en avait conjecturé dans des siècles de recherches.

Ces fouilles se continuent aux portes de Rome, sous la direction de ces savants archéologues qui semblent avoir

reçu le pouvoir divinateur de ranimer la poussière du passé et d’évoquer les morts de leur sépulcre.

En même temps qu’on creuse au profit de l’art et de la foi, on travaille toujours pour l’agriculture et pour l’industrie. Pendant que le dessèchement des marais Pontins s’achevait, celui des marais d’Ostie commençait; on entreprenait la canalisation des rizières de Ferrare, qui doit rendre de vastes terrains à la culture ; on poursuivait les importants travaux de l'endiguement du Pô ; Pesaro allait voir agrandir son port, Ancône son enceinte.

Ainsi on a réservé une large part aux Marches et aux Légations ; l’avenir doit perpétuer et accroître pour elles les munificences du passé. On ne peut parcourir ces belles provinces sans retrouver à chaque pas la mémoire des Papes qui ont tracé leurs admirables roules, relevé leurs riches monuments : le port d’Ancône vénère la mémoire de Clément Xll comme celle de Trajan, et leurs deux statues attestent ensemble la reconnaissance des peuples.

11 semble même que la protection des Pontifes se soit particulièrement étendue sur ce magnifique bassin de l’Adriatique avec une sollicitude à la fois paternelle et filiale. Ils se sont souvenus des devoirs de leur couronne comme des droits de leur berceau. Benoit XIV, Clément XlV, Pie VI, Pie VII, Pie IX, sont nés sur ces bords. Ainsi, depuis un siècle, les provinces même qu’on veut enlever au Saint-Siège lui ont donné ses plus longs règnes et ses plus grands Papes ; tous les ont dotées à ' ’ ' ■ 1 IV . — partout des

dons, des promesses, des espérances, dont les germes se développaient déjà quand les ambitions piémontaises sont venues les étouffer. 11 s’écoulera un long temps avant que les bienfaits de Turin remplacent ceux de Rome, et que l'épée conquérante de la maison de Savoie rende à ces populations sacrifiées le sceptre généreux de tant de glorieux Pontifes.

C’est surtout pour favoriser la prospérité de tous leurs ports que des réformes intelligentes ont été introduites dans le tarif des douanes, le plus libéral de fltalie et le plus favorable à la France. Un gouvernement dont la prudence contrôle longtemps les nouveautés avant de les naturaliser chez lui a cette fois devancé les conseils et donné l’exemple. L’agitation des temps qui ont absorbé ses efforts dans les nécessités de sa propre défense, l’acharnement de ses ennemis, empressés à le troubler pour l’empêcher de se rasseoir, ont pu seuls retarder ses progrès dans cette voie pacifique. On ne veut pas qu’il puisse se faire respecter et craindre, on redoute plus encore qu’il ne se fasse bénir.

C’est surtout dans les États du Pape qu’on est frappé de cette infatigable émulation d’efforts, entre la révolution qui détruit et la sagesse qui répare.

Pie VIII laissait en 1830 les finances prospères. L’insurrection de 1831 imposa à Grégoire XVI de rudes sacrifices, dont son règne fut consacré à effacer les traces. La prospérité renaissait à l’avéncment de Pie IX, quand les

jours de 1848 vinrent tout bouleverser et condamner son retour à relever de nouvelles ruines.

Et quand après dix ans l’équilibre était enfin reconquis, quand le budget de 1859 présentait un excédant de recettes, la guerre d’Italie et l’insurrection bolonaise déchaînée par elle sont venues anéantir encore le prix de tant d’efforts.

C’est la troisième fois on trente ans que l’Europe aura laissé les révolutions attenter à la paix des États de l’Église et désorganiser leurs finances, trois fois rétablies par la sagesse des Papes.

Mais le jour où l’entente des bons esprits çt la protection assurée aux masses contre les minorités ennemies auront ramené le calme, toutes les situations seront dégagées, l’administration saura reprendre son œuvre et la poursuivre avec courage.

Le retour de la paix améliorera les finances en élevant les pi'oduits; la simplification de quelques rouages assurera des économies ; enfin le Trésor ne pourra que gagner aux progrès de la surveillance et de la comptabilité financière.

Cette comptabilité a déjà reçu des perfectionnements marqués. La Consulte des finances remplit avec autant de dévouement que de lumières les fonctions de cour des comptes; son action pourrait être facilitée et vivifiée par une création d’inspecteurs généraux. Leur investigation s’étendrait à la fois sur toutes les administrations qui dédent de l’Élat. s”'* «.its d’uti-

lité et de charité publiques, dont la gestion est demeurée à peu près indépendante.

11 faut se garder sans doute d’absorber dans une centralisation impolitique des institutions respectables, dont l’existence doit rester distincte ; on violerait le respect dû aux libéralités passées, on tarirait la source des libéralité.s futures. Mais la réforme des abus assure d’autant mieux les destinations véritables de la charité et le but primitif des fondateurs.

On ne fera d’ailleurs qu’appliquer le principe général du gouvernement romain. Rien n’est soustrait à l’empire de la loi; l'égalité devant elle est l’âme de toutes ses institutions. Le prince est soumis aux mêmes taxes que l’artisan; chacun paye en proportion de sa fortune, sans surcharge ni privilège. Les majorais sont soumis à l’impôt foncier comme les biens libres. Les domaines des ecclésiastiques n’en sont pas plus exempts que ceux des séculiers.

C’est ainsi qu’à l’ombre d’une vigilante sollicitude, l’administration comme les finances peuvent offrir un champ utile aux réformes. Nous avons rendu justice aux efforts qui en ont accompli plusieurs et préparé d’autres. C’est pour concourir à cette intention généreuse que nous avons essayé d’en signaler quelques-unes. D’autres pourront voir et préciser mieux. Nous avons fait ce que pouvaient permettre sur ces points délicats la brièveté du temps et l’impérieuse rapidité des événements.

Toutefois, nous devons encore entrer dans quelques détails sur les réformes qui peuvent intéresser l’administration de la justice. Elle a seni de texte à de nombreuses a'.taques, et nous avons pu Tétudier de près. Nous avons traité les questions législatives, il est juste de donner une place aux questions judiciaires ; les unes sont inséparables des autres. Si la législation est la vie des sociétés, l’administration de la justice est la vie des lois.

L’organisation de la procédure et des juridictions à Rome a été profondément méditée. Elle est fixée par l’édit du 10 novembre 1 854, qui en a précisé et développé toutes les règles. Ce code offre de nombreuses analogies avec le nôtre, qui a fait lui-même de nombreux emprunts au droit canon, dont les principes sont devenus la base de presque toutes les procédures européennes.

Aussi, dans celles de Rome en particulier, toutes les mesures propres à éclairer la justice et à exclure toute chance de surprise ont été multipliées avec une ombrageuse prévoyance.

Cette appréhension constante des erreurs de la fragilité humaine est le caractère dominant des institutions judiciaires de Rome. C’est la conséquence nécessaire de l’esprit général de circonspection qui tient à l’essence du gouvernement. Un pouvoir, organe suprême de la vérité dans les principes spirituels, voudrait la certitude dans les affaires temporelles ; aussi voit-on que 1e mot seul de chose jugée l’inquiète et l’effraye. Il n’a pu méconnaître la nécessité ^ . — "’^'-ité des

choses humaines; mais, en s’inclinant à regret devant elle, il a voulu du moins l’environner des plus minutieuses et des plus jalouses garanties. Il ne peut s’habituer à l’idée qu’un jugement définitif pourrait être encore erroné, et qu’à la survenance de nouvelles pièces ou de nouveaux moyens il faudrait répondre par ces mots redoutables : « Il est trop tard. >) Quoi! dit-on, la vérité brillerait d’un tardif mais évident éclat, et la justice serait forcée de se récuser pour ne la plus voir! Cette seule possibilité heurte toutes les maximes religieuses et morales du gouvernement, et le législateur a tout fait pour l’éviter.

Ses efforts ont produit de bons et de mauvais effets ; on a pu juger la sagesse du scrupule et le danger de son excès.

Aucun pays n’a mieux assuré la maturité des décisions judiciaires. Le célèbre tribunal de la Rote, auquel l’Europe déféra volontairement autrefois tant de grands procès, a pu voir restreindre sa puissance, mais il a gardé son autorité. Le recueil de ses arrêts est demeuré le guide le plus sûr pour l’application des immortels principes du droit romain.

Mais la complication des formes et la multiplicité des recours y rendent la procédure lente et souvent coûteuse ; et, bien que dans ces derniers temps la durée des procès y ait généralement diminué, on ne s’est peut-être point assez souvenu qu’une justice tardive n’est souvent qu’une demi-justice.

Toutefois, celte surcharge de formalités et de délais n’est pas imposée aux procès de peu d’importance : la juridiction des juges de paix et celle des gouverneurs de province sont instituées pour leur assurer une prompte et économique solution.

En général, l’organisation judiciaire repose sur trois principes fondamentaux : l’institution de trois degrés de juridiction; la séparation absolue des matières civiles et des matières ecclésiastiques ; enfin la prédominance de la procédure écrite sur les débats oraux.

Ces trois principes sont généralement conformes au caractère du gouvernement et aux habitudes de la nation. Mais si on ne doit pas tenter de les détruire, ne serviraiton pas le pays en les tempérant par des améliorations prudentes?

L’établissement des trois degrés de juridiction repose sur ce principe de droit canon, que la décision de Injustice a besoin, pour être définitive et irréformable, de s’appuyer sur deux jugements conformes.

,\insi, si le tribunal saisi de l’appel juge comme le premier tribunal, la cause est finie ; aucun recours n’est ouvert : la justice a dit son dernier mot.

Mais si le second tribunal juge autrement que le premier, la certitude ne semble plus la même, et, quelle que soit l’inégalité hiérarchique des deux autorités contraires,

laisse assez de doute à ses yeux pour autoriser le recours à une troisième juridiction.

Ce sentiment peut ne pas être partagé ailleurs ; mais trop de raisons d’équité le justifient, trop de traditions respectables le consacrent à Rome, pour qu’il soit sage d’y porter atteinte.

Les tribunaux de première instance sont nombreux; on en compte un par province, vingt et un par conséquent dans l’État. C’est un peu plus que l’étendue moyeime des ressorts de nos tribunaux d’arrondissement.

11 y a trois juridictions d’appel : Bologne, Macerata et Rome.

Ainsi, une cause jugée en première instance dans le ressort de Bologne ou de Macerata est portée au tribunal d’appel de l’une ou de l’autre de ces deux villes. 'Si le jument est confirmé, tout est fini ; s’il est infirmé, le troisième degré de juridiction est ouvert devant le tribunal de la Rote.

Une cause jugée en première instance dans le ressort de Rome est portée directement en appel à la Rote. Là encore, si le premier jugement est confirmé, tout est terminé ; s’il ne l’est pas, on recourt en troisième degré à une autre section du môme tribunal.

On voit que ce tribunal tient une grande place dans l’administration de la justice romaine. La procédure qui y est suivie appelle donc un examen spécial.

Après un échange de mémoires imprimés et réciproquement communiqués, il intervient une décision du tri-

y>i LE GOUVERNEMENT ROMAIN

biinal. Mais elle peut, suivant les circonstances, être attaquée devant la section même qui l’a rendue ; et, si la décision nouvelle n’est pas conforme à la première, on peut recourir à un troisième, toujours devant la même section, en sorte qu’il faut en certains cas trois jugements pour remplir un seul degré de juridiction.

On comprend tout ce que de pareilles évolutions de procédure entraînent de temps et de frais. Les premières décisions ne sont, à proprement parler, que des préavis, et il paraîtrait plus conforme à la dignité même des juges, autant qu’à la prompte administration de la justice, qu’il n’y eût à chaque degré de juridiction qu’un seul jugement sur le fond du procès.

Que l’instruction qui précède soit, s’il le faut, plus complète encore ; mais que le jugement, une fois intervenu, reste définitif pour le tribunal qui l’a rendu, et qu’on n’expose ni les magistrats à se déjuger, ni les parties à attendre indéfiniment !

Un seul jugement par degré de juridiction, deux degrés en cas de concordance, trois en cas de dissidence ; rien de plus, rien de moins. Ainsi, la troisième décision ferait toujours loi, quand même elle ne serait pleinement conforme à aucune des deux premières. Il ne resterait plus que le pourvoi extraordinaire permis à Rome comme chez nous contre les arrêts souverains devant le tribunal de la Signature, qui représente notre Cour de cassation. Aucun autre recours sous aucun prétexte, même l’appel A. in J- • — ■’it être admis contre

la chose jugée. La sagesse de l'ie IX est allée au reste par les faits au-devant de l’inviolabilité du principe. Nul souverain ne s’est plus honoré par le respect de la justice ; la loi est loi pour lui comme pour ses moindres sujets.

Nous avons esquissé les moyens qui pourraient accélérer et faciliter l’expédition des procès, sans porter atteinte au principe fondamental des trois juridictions.

La règle générale de la distinction des compétences ne doit pas être examinée avec moins de réserve. On peut trouver cependant le nombre des juridictions spéciales trop considérable ; il a été restreint depuis quelques années et pourrait l’être encore. Mais il ne faudrait pas toucher à la division des tribunaux administratifs et des tribunaux judiciaires, et surtout à la séparation absolue de la juridiction ecclésiastique et de la juridiction civile. Celle-ci est la conséquence nécessaire de la distinction des pouvoirs, alors même qu’ils sont au sommet réunis dans la même main. Elle découle d’ailleurs de la nature même des questions religieuses, qui ne peuvent être convenablement résolues que par des juges investis du caractère sacerdotal et de la mission apostolique.

Ainsi, toutes les matières religieuses par leur nature sont dévolues aux tribunaux ecclésiastiques. Il est même rationnel dans les États de l’Église que les personnes ecclésiastiques soient jugées par les tribunaux ecclésiastiques.

De graves raisons l’exigent pour les causes crirninollrs. Ce droit d'être jugé par ses pairs ou par ses supérieurs en matière criminelle a été pratiqué en bien des temps et des lieux divers, et chez nous les grands dignitaires de l’État sont soumis à des juridictions spéciales, comme l’armée à ses conseils de guerre.

Cette règle est encore plus impérieuse à Rome. Le caractère des personnes, la double nécessité d’assurer la justice et d’éviter le scandale, font comprendre aisément l’institution des formes et des juridictions appropriées à de telles causes.

L’attribution des procès civils des ecclésiastiques ne présente j)as à beaucoup près une importance aussi décisive. Ils sont aujoui'd hui soumis aux tribunaux civils de droit commun dans presque tous les États de l’Europe. Le souverain l’onlife y a consenti dans de nombreux traités et même dans le concordat conclu avec l’Autriche, que personne n’accusera d’avoir méconnu les droits de l’Église. Lui seul peut apprécier les inconvénients comme les avantages d’une innovation qui tendrait à altérer dans les États de l’Église la plénitude des immunités ecclésiastiques.

D’ailleurs, l’inconvénient de la double juridiction civile suivant la qualité des personnes est notablement affaibli à Rome par l’institution du tribunal delà Rote. Ce tribunal, qui est en définitive le juge souverain de toutes les causes civiles, connaît également de celles qui concernent, soit Ipa o/>ril(>siastifines. soit les séculiers.

Les matières religieuses ne lui sont jamais soumises; il est civil par sa compétence, bien qu’ecclésiastique par sa composition.

Son institution porte d’ailleurs un caractère éiiiineminent universel. De grandes villes d'Italie comme Bologne, Florence et les plus puissantes nations de la chrétienté, y sont représentées par des auditeurs choisis par elles et tirés de leur sein. Ce sont des ecclésiastiques, mais la nomination appartient aux puissances séculières. C’est un reflet de l’antique autorité de ce tribunal, auquel la confiance de tous les peuples déférait souvent la décision de leurs plus graves différends. Aujourd’hui même que les causes à juger sont devenues exclusivement romaines, ce concours européen au jugement est encore un vivant hommage au caractère du gouvernement des États de l’Église. Il fait sentii' que le monde intervient à Rome et dans les affaires de Rome, parce que Rome est sa capitale, parce qu’il l’a affranchie, enrichie, défendue; parce qu’il y est toujours intervenu, et parce qu’il y interviendra toujours tant qu’il demeurera catholique et que Rome restera Rome. 11 importe que la France, l’Autriche et l’Espagne continuent à y juger par leurs auditeurs, comme la papauté, dans ses plus grands jours, les appela plus d’une fois à gouverner, par des légats de leur nation, les plus importantes provinces de l’Église.

Ce serait donc pour l'Europe une abdication de son droit, autant qu’une atteinte à la vraie dignité du souverain Pontife, que d’ébranler le principe d’une institution si renom-

Digilized by Coogle

mée par la grandeur de son origine et la sagesse de ses décisions.

Loin d’enlever aux auditeurs de Rote leur caractère ecclésiastique, je voudrais le voir fortifier par de plus solennelles garanties. On n’exige d’eux aujourd’hui que l’initiation aux ordres mineurs; ils peuvent ne pas appartenir définitivement à l’Église et la quitter pour le monde et le mariage. Cette mobilité, qui put convenir à d’autres temps, n’est pas en rapport avec les mœurs du nôtre ; aussi, quoiqu’elle n’ait pas cessé d’être possible en droit, elle tend chaque jour à devenir plus rare en fait.

L’institution ne gagnerait-elle pas à voir le fait habituel transformé en principe légal? Exiger des auditeurs de Rote la prêtrise ou au moins les ordres majeurs, qui lient irrévocablement à l’Église, ce serait les élever devant leurs justiciables et devant ceux qui leur confèrent le droit de juger, devant les couronnes comme devant les peuples.

Cette règle, qui unit plus étroitement les ecclésiastiques à l’Église, est une des pensées favorites de Pie IX; aucun de ses prédécesseurs ne l’a plus souvent appliquée, surtout aux plus grandes situations.

De graves esprits voudraient la voir étendre en principe à toute la prélature; elle y puiserait une autorité plus haute, et partant une nouvelle force. ’

La prélature compte dans son sein des hommes distingués et rend de véritables services. Toutefois, les faits ont altéré la noneAp orimilive d’une organisation due à Alexan-

dre VII. Ce Pontife avait voulu encourager, par l’institution de la prélature, la vocation ecclésiastique au sein des grandes familles; il croyait rehausser encore la dignité de l’Église. L’éclat de la naissance n’est assurément ni le seul ni le plus important; mais quand il vient décorer la piété et le savoir, il semble ajouter le mérite du désintéressement et du sacrifice à la dignité du sacerdoce.

Pour se conformer aux vues d’Alexandre VII, on avait même assigné dans presque toutes les maisons princiéres des fonds pour l’entretien d’une prélature ; mais les habitudes ont changé. Peu de familles illustres ont offert leurs fils à l’Église, et aujourd’hui les prélatures de la plupart des grandes maisons sont vacantes, et-les bénéfices stériles. Je ne me plains pas de voir les vocations devenues plus rares, puisqu’elles sont plus sérieuses; mais il faut accepter la conséquence des faits, et tenir compte des opinions, qui ne se contentent plus des engagements révocables et des obligations trop faciles.

Des prélats appartenant complètement à l’Église ajouteraient à la considération de la prélature : les peuples s’habituent à voir le caractère dans le costume, à exiger de tous ceux qui le portent la rigoureuse gravité qui semble ne devoir être imposée qu’au sacerdoce.

Quand les vocations seront garanties par un lien indissoluble, quand les prélats seront tous des prêtres, dont le souverain Pontife récompensera les mérites et les services par un litre d’honneur et une mission de confiance.

les faux prétextes auront disparu, et l’Église sera d’autant plus respectée qu’elle n’aura à répondre que d’elle. ^ Je sais bien que de tels vœux ne se peuvent concilier avec la pensée de quelques hommes importants, qui voient dans la prélature permise aux ordres mineurs un moyen d’introduire les laïques dans le gouvernement, en leur laissant la liberté de rentrer dans le inonde et en exigeant d’eux le costume de l’Église. Cette pensée est développée avec un rare talent dans le Mémorandum de M. de Rayneval, dont je me suis plu déjà à honorer la sagesse et le courage. Il m’en coûte assurément de me trouver sur ce point délicat en opposition avec un homme d’État auquel m’unirent tant de sympathies et dont la mémoire me sera toujours chère. Mais nos temps ne peuvent s’accoutumei à celte position incertaine de fonctionnaires laïques par leur liberté, ecclésiastiques par leur habit, et ne représentant en dénuitive ni le siècle ni l’Église.

On sait avec quelle injustice calculée cette position a été exploitée pour fausser les questions, dénaturer les faits et égarer l’opinion publique.

Que les représentants de l’Église, dans le gouvernement des États de l’Église, appartiennent complètement à l'Église! Si celte exigence laissait trop de vides parmi les prélats romains, qu’on y pourvoie en décorant do la prélature des prêtres éminents venus des pays étrangers; ou, pour mieux dire, puisque nul catholique n’est étran-

(TOT* n Tï CO ^*VP|'S0§

ET LES KÉFORMES. 541

nations catholiques, comme le cardinalat, dont elle est la pépinière !

Qu’il y ait à 'Home des prélats comme des cardinaux de toutes les nations ; que Rome devienne ainsi, de plus en plus, le foyer de toutes les lumières et le centre de toutes les hautes études de l’Église; que son autorité s’affermisse par la généralité même d’un tel concours ; que l’obéissance à ses décrets soit trouvée plus facile, parce que chacun comptera des compatriotes parmi ceux qui les préparent; que l’universalité de Rome se fortifie et que l’unité catholique se resserre : c’est l’inspiration de tous les temps, le caractère particulier du nôtre; c’est le but vers lequel Pie IX a tendu sans cesse de tous les élans de son âme, de toute la force de son pouvoir.

Quant aux la’iques romains, personne moins que moi ne cherche à les exclure d’une part légitime dans l’administration ; ils peuvent mêler plus d’initiative aux habitudes de prudence et de mansuétude qui doivent rester l’âme du gouvernement de l’Église, mais ce n’est pas par une porte dérobée qu’ils doivent entrer. Les laïques ne se considèrent nullement comme représentés par les prélats qui semblent avoir quitté le monde sans appartenir encore définitivement à l’Église. Mieux vaudrait pour les fonctions importantes une prélature plus restreinte, mais complètement ecclésiastique, et quelques laïques de plus gardant la pleine indépendance de leur situation : les vertus sacerdotales d’une part, les vertus de famille de l’autre.

Ch.nque classe serait ainsi représentée par son élite, et c’est l’alliance de toutes les supériorités diverses qui constitue au sein des sociétés la seule égalité qui honore, la seule grandeur qui dure.

Ce principe pourrait recevoir partout une application utile et mesurée, mais nulle part avec plus d’avantages que dans le tribunal de la Rote. Loin d'ébranler son organisation actuelle, on la fortifierait au contraire par la condition des ordres majeurs. Sans réduire le nombre des douze juges ecclésiastiques, ne pourrait-on pas appeler à siéger auprès d’eux quelques laïques choisis dans les grades les plus élevés de la magistrature des provinces, ou dans les premiers rangs du barreau romain? L’une obtiendrait ainsi un avancement régulier, et ne verrait plus d’impasse au bout de ses services; l’autre recevrait la récompense due à l’éclat des siens.

Ce nouveau lustre rejaillirait sur tous deux; il attirerait dans leur sein les hautes situations comme les forces vives de la société, et les jeunes hommes de mérite et d’ardeur y viendraient oublier, dans de sérieux travaux, les rêves d’une imagination oisive et souvent périlleuse.

^ Cette adjonction n’enlèverait rien au caractère du tribunal de la Rote ; il pourrait toujours garder le droit de juger les causes civiles des ecclésiastiques comme celles des séculiers. L’élément ecclésiastique resterait en majorité; larépartition dupersonneletladistribulion descauses à des sections diverses préviendraient tous les inconvé-

’ > - • O . par

Si3

le souverain Pontife, source de tous les pouvoirs et gardien-né des prérogatives de l’Église, consacrerait toutes les attributions et lèverait tous les doutes.

Le tribunal recevrait ainsi un concours précieux de science doctrinale et de lumières pratiques. Un heureux échange amènerait une généreuse émulation ; on exigerait de part et d’autre de plus fortes épreuves; et, loin de décliner jamais par l’effet du temps, le tribunal de laRote verrait rajeunir sa force et croître son autorité.

Ce système rendrait plus facile l’introduction du débat oral et de la publicité.

On ne propose pas de détruire l’information écrite, qui doit toujours garder une grande place dans la marche des affaires judiciaires ; elle constitue d’ailleurs un des principes régulateurs de la justice romaine. Toutefois, à Rome même la plaidoirie n’est point exclue des tribunaux inférieurs, et, si elle n’est pas admise à la Rote, il faut reconnaître que rinjpression obligée des mémoires assure aux parties plusieurs des avantages de la publicité.

Mais s’ensuit-il que l’informalion orale ne puisse prêter un utile secours, et qu’il faille l’écarter complètement de l’oreille et del’oeildu juge?0n s’est bien trouvé enFrance de la combinaison des deux éléments; elle a obtenu surtout un succès incontestable devant notre cour de cassation, si digne de servir de modèle à tous les tribunaux. On y produit des mémoires, un rapport écrit les résume, les défenseurs les complètent par des observations orales.

le ministère public intervient, et la justice prononce.

La Rote pourrait, sans s’éloigner de son institution primitive, s’approprier utilement cette marche d’informations. Elle continuerait d’ouvrir tous les procès par des mémoires communiqués ; puis, au lieu de permettre des dupliques et des tripliques sans fin, ou des visites particulières faites à chaque juge hors delà présence de l’adversaire, elle appellerait à l’audience une contradiction sérieuse et publique, et le débat serait concis, parce qu’il serait préparé par l’instruction écrite, dont il formerait le résumé et le complément.

Les questions posées aux parties et aux défenseurs feraient jaillir la lumière, qu’on cherche quelquefois vainement dans des écrits qui ne peuvent tout prévoir, et qui sont exposés à se croiser sans se répondre. Si l’éclat de l’éloquence peut éblouir et surprendre la raison, le rayonnement du débat contradictoire éclaire la justice. 11 y a dans le choc des arguments, dans la vivacité des répliques, dans le mouvement qui met les personnes et les faits en présence, un instrument de vérité que rien n’égale. 11 arrive un moment où les adversaires se serrent de si près, où les détours deviennent tellement impossibles, que l’évidence apparaît à tous comme une saisissante révélation.

Le tribunal de la Rôle trouverait donc dans le débat oral de nouvelles garanties, sans perdre celles de l’information écrite. Les juges prendraient une part plus active

'■* /V «n rlAÎvrté • mnirrvvtnmtvf olllS dll'CCtC”

meut de leur personne par des questions, par des délibérations instantanées. Les travaux de leurs auxiliaires garderaient leur utilité, mais leur personnalité s’effacerait comme leur influence. Cette influence n’a pas produit en fait tous les inconvénients qu’on en pouvait redouter; dans tous les cas, elle disparaîtrait devant la responsabilité réelle et la solennelle participation du juge.

En même temps, on aurait restitué à la parole sa légitime puissance, et la publicité, conséquence naturelle de l’oralité des débats, ajouterait une force de plus à l’autorité des jugements.

Le peuple romain semble d’ailleurs appelé entre tous les autres à s’intéresser au mouvement des luttes judiciaires. C’est le pays des traditions non interrompues de l’éloquence. La chaire de saint Grégoire le Grand y a succédé à la tribune de Cicéron. Partout les souvenirs oratoires se pressent dans l’esprit des multitudes, partout ils se reproduisent par des signes vivants. Les prédicateurs haranguent parfois un auditoire en plein air; les plus saintes solennités sont louées, redites, commentées dans les assemblées publiques par des artisans, des artistes, des militaires, des magistrats. Des femmes ont brillé dans les académies, d’autres ont professé avec éclat dans les universités. Le don de la parole semble se développer presque dès le berceau; durant l’octave de Noël, on élève dans les bras de jeunes enfants qui récitent leur sermonelti à l’église même du Capitole. Le Romain n’est jamais

5MÎ LE GOUVEUNEMENT ROMAIN

embarrassé pour pérorer devant la foule ; sa verve ne demande qu’à s’épancher sous toutes les formes de la parole publique.

La chaire est sons doute son plus noble organe, mais elle est réservé:e au sacerdoce, et toutes les intelligences trouveraient un vaste champ dans la publicité des débats judiciaires. La gravité et l’animation de leurs drames toucheraient bien autrementla foule que l’émotion factice des représentations théâtrales, vers lesquelles l’entraîne pourtant une passion fiévreuse et héréditaire.

Le peuple apprendrait ainsi à substituer le sérieu.v attrait des questions positives aux dangereuses chimères dont on berce sa crédulité ; ce serait aussi un salutaire accès offert aux talents élevés, qui pèsent sur la société quand elle dédaigne de s'en servir, et qui forcent quelquefois les portes quand elle ne sait pas les leur ouvrir à propos.

L’administration de la justice criminelle a suscité de nombreuses réclamations; on s’est plaint de quelques impunités. Mais un légitime scrupule devait dominer dans une législation qui tient de si près à l’autel. La seule possibilité de la condamnation de l’innocent effraye partout les consciences ; dans un pays où le caractère même des magistrats les rend plus timorés encore, celte crainte a pu dépasser quelquefois la mesure et compromettre la répression.

Ce n’est pas qu’on puisse rendre le gouvernement rcs- ' (If, ‘ -l’ont pas coiU-

plétemeiil disparu de certaines contrées, où la faiblesse des populations semble encourager toutes les audaces. On sait d’ailleurs que d’ardents révolutionnanres ont poussé la passion politique jusqu’à défendre aux témoins de parler ; ils voudraient rendre la justice impossible à un gouvernement qu’ils appellent l’emiemi du pays.

Mais l’indulgence des magistrats et la lenteur des formes peuvent avoir leur part dans le mal. Il est des procès crinûnels qui durent plusieurs années, et, pendant l’instruction, les évasions dues à des connivences subalternes ne sont pas sans exemple. Puis, quand vient le cbâtiment, le crime est déjà si ancien que les impressions sont effacées ; la justice semble avoir perdu ses droits à force d’attendre, et la pitié publique passe quelquefois de la victime au meurtrier.

Le nouveau code pénal, dont la promulgation est prochaine, pourra, en simplifiant les formes et en abrégeant les détentions préventives, servir à la fois la liberté individuelle et l’énergie de la répression.

La publicité des débats serait le complément de ces améliorations. Je ne me dissimule pas ses inconvénients accidentels : que sont-ils auprès de ses bienfaits permanents? La vérité est toujours puissante sur les hommes rassemblés ; il est des mensonges que la plus cynique audace ne peut proférer en public sans craindre les tressaillements réprobateurs de l’auditoire.

Cette haute appréciation morale avait fait introduire la publicité des débats criminels sous l’einpire de l’adminis-

tration française à Rome, et nous voyons par les documents joints aux remarquables écrits de M. de Tournon sur celte époque, que cette innovation avait servi la justice.

L’exemple est digne d’être médité ; on pourrait en tempérer l’application par toutes les transitions nécessaires, mais il a posé un principe que la prudence peut féconder pour le bien du pays.

Nous avons parcouru un cercle assez étendu de réformes.

Quel gouvernement résisterait à de si minutieuses recherches ! combien présenteraient des imperfections plus nombreuses, des faiblesses moins honorables dans leur origine et plus dangereuses dans leurs effets !

Mais ce tableau, tel qu'il est, offre un champ déjà bien assez vasîeà la méditation et à l’expérience.

Rappelons-en les principaux traits.

La souveraineté demeurée inviolable aux mains du chef de l’Église ;

Le gouvernement confié toujours à la sagesse de. ses princes ; l’action dn cardinalat fortifiée par le concours plus habituel et plus puissant de ses assemblées;

La prélature , son premier échelon et son puissant auxiliaire, élevée tout ensemble et par la gravité du caractère sacerdotal et par le concours des hautes lumières puisées dans l'élite du clergé de l’univers ;

La r.onp»'''' ^ ' • J.. Gjpij qu’elle

a déjà fait par le développement de sa base élective et par une participation plus efficace au contrôle des dépenses comme à l’établissement des charges nouvelles;

Le conseil d’État accru dans son personnel, développé dans son action ;

L'administration maintenant à l'élément ecclésiastique la prépondérance nécessaire pour la conservation des principes et des intérêts des États de l’Église, et recevant d’une adjonction plus large et mieux combinée des éléments séculiers un surcroît d’expansion, d’activité et d’initiative, sans abdiquer son esprit de sagesse et de maturité ;

Le pouvoir municipal, déjà si sagement organisé, élargi dans sa base élective comme dans ses attributions;

Les abus de la mendicité réprimés dans l’intérêt de la vraie pauvreté comme de la bonne police, sans nuire à cet esprit de charité qui forme un des traits les plus touchants du caractère de Rome ;

L’intégrité des fonctionnaires étendue jusqu’aux postes les plus humbles par une vigilance éclairée qui frappe les abus sans pitié , récompense honorablement les services, et tarisse la source des gains illicites, en donnant à toutes les existences la sécurité des ressources légitimes;

L’instruction professionnelle développée, sans nuire à la diffusion généreuse de l’instruction classique, et surtout sans abaisser le niveau des hautes études ;

Les encouragements à l’agriculture fortifiés par une

direction salutaire imprimée aux enseignements et aux carrières;

L’industrie viviûée par le progrès des combinaisons déjà sagement entendues des tarifs et permettant au pays de tirer parti de son sol, sans se faire tributaire de l’industrie étrangère pour l’exploitation de ses propres richesses ;

La justice simplifiée par une abréviation de formes et de délais qui accélère son action sans la précipiter, et accroisse sa force sans altérer ses garanties ;

Le célèbre tribunal de la Rote conservé au rang que lui assignent depuis longtemps les hommages de la science et le respect des peuples , affermi par une sage alliance des principes antiques et des idées modernes, éclairant la maturité de ses informations écrites par les vives lumières du débat oral , et étendant encore son influence par l’éclat d’une publicité tutélaire ;

Voilà de larges perspectives et de précieux bienfaits.

Pas un principe violé, pas une base changée, pas une tradition méconnue ; l’honneur du passé sauf et les destinées de l’avenir assurées ; voilà ce qu’on peut se promettre de l’essor naturel des institutions romaines favorisées par les progrès légitimes du temps et préservées du contact des révolutions. La voie est facile, car elle est ouverte déjà, et Rome, pour y avancer, n’a qu’à s’imiter et à se suivre pllc-inême.

C’est donc à elle, à son vénérable Pontife, que j’ose " ’ ■■ ' — Ma voix n’est

pas isolée, et bien d’autres catholiques dévoués attendent avec la même confiance les méditations souveraines et les décrets spontanés d’une auguste sagesse.

Cette confiance n’éprouve ni doute ni impatience.

Qui pourrait en effet se croire le droit de manifester de tels sentiments ?

Ce ne seraient .pas les agitateurs : ils veulent des subversions et non pas des réformes.

Serait-ce l’Europe? Mais les vœux de ses mémorandum

de 1851 et les promesses du Motu proprio de 1849 ont • tous été remplis, quelquefois même dépassés.

Et depuis la dernière guerre, la correspondance diplomatique a constaté jusqu’à l’évidence l’accueilbienveillant fait par le Saint-Père à toutes les propositions raisonnables, et l’accord qui s’était établi sur les principales. Aussi les deux grandes puissances catholiques ont déclaré, dans le traité de Zurich, que le Saint-Père leur avait manifesté l’intention généreuse d’adopter toutes les mesures appropriées aux besoins de ses peuples. Dans sa circulaire du 5 novembre 1859, M. le comte Walewski a même ajouté que le gouvernement de l'Empereur avait déjà reçu l’assurance que le Saint-Père n'attendait que le moment opportun pour faire connaître les réformes dont il était décidé à doter ses peuples, et il n’a pas songé à lui imposer l’opportunité sous le coup de la menace et en présence de la révolte.

Et le lendemain de telles déclarations, on livrait les Légations à la régence du Piémont; on fermait la carrière

Digilized by Coogle

des réformes au moment même où on semblait l’inaiigurer; on ouvrait celle des révolutions.

Nul n’aura donc le prétexte de prétendre que les réformes sont tardives. Leur marche n’a pas été interrompue; plusieurs sont de date récente, et les améliorations déjà sagement accomplies répondaient de celles qui restaient à faire; l’histoire et le caractère, de Pie IX les garantissaient mieux que tout le reste. Elles eussent couronné dignement son pontificat, marqué déjà d’ineffaçables • souvenirs.

C’est Pie IX qui ouvrit le premier à l’Italie le champ des nobles espérances. Les révolutions européennes en corrompirent le germe ; les émeutes romaines le firent avorter. On envenima jusqu’aux témoignages de la reconnaissance ; les acclamations devinrent des cris de guerre ; les empressements, des menaces de captivité.

Pie IX prit le chemin de l’exil ; le respect des peuples lui fit de cet exil un triomphe. La justice de l’Europe s’arma pour lui rendre le trône de saint Pierre; ce fut la république française qui se chargea de le relever, et le neveu de Napoléon 1" fut appelé à devenir l’instrument de cette glorieuse restauration.

Pie IX se montra digne de cette éclatante intervention de la Providence. 11 avait subi courageusement l’adversité, les temps meilleurs le trouvèrent magnanime; le monde admira tour à tour des prodiges de résignation et "■ipnce.

ET LES RÉFOUMES.

Celte paix, qui devait être silôl troublée, fut consacrée à l’affennissement de l’Kglise, à la réconciliation dos esprits.

Jamais le zèle de la charité et de la doctrine ne s’était montré plus infatigable ; jamais n’avaient surgi de plus grandes œuvres ; jamais des encouragements pliis puissants, des dévouements plus généreux.

Aucun pontificat n’envoya plus de missions ; aucun ne fonda plus d’évêchés dans les pays catholiques comme dans les contrées infidèles : les uns pour ranimer la foi, les autres pour l’étendre.

Ces jours ont vu les messagers de l’Evangile aùx bords du Gange comme devant les pagodes de la Chine, dans les mers inconnues de l’Océanie comme dans les empires fermés de la Cochinchine et du Japon ; et récemment encore la croix, ombragée par notre drapeau, s’élançait à des conquêtes moins sanglantes et plus fécondes que nos victoires d’Italie.

Et pendant que l’Église se propageait au dehors, elle so fortifiait au dedans.

La résurrection spontanée des ordres religieux, la création dos plus puissantes associations de charité apparaissaient en même temps que le retour la foi des plus grands caractères, des plus hautes intelligences.

La religion refleurissait parles supériorités, qui font la gloire des nations ; par l’armée, qui fait leur force ; par la jeunesse, qui fait leur espérance.

Ô5i LE GOUVERNEMENT ROMAIN

Les destinées de l’Église semblaient aussi brillantes qu’agitées. En aucun temps l’Église ne vit plus de triomphes et de périls, jamais elle ne put se croire plus prés du naufrage ou du port.

A travers tant de troubles et de menaces, il se fait dans les profondeurs comme dans les hauteurs sociales un mouvement d’unité qu’on peut entraver, sans doute, mais qu'on n’étouffera pas. C’est encore l’angoisse laborieuse du présent, mais on ressent déjà le glorieux enfantement de l’avenir.

Un signal du successeur de Pierre a suffi pour réunir deux cents pontifes autour de sa chaire, et cette majestueuse assemblée, agenouillée dans son plus auguste temple , a entendu la proclamation d’un dogme dont l’Égli.se de France avait dès longtemps devancé la consécration par la ferveur de son respect. A la clarté de ce jour qui immortalisera le pontificat de Pie IX, cette Église, qu’on croyait abaissée par tout un siècle de dédain et terrassée par les persécutions qui suivirent, a déployé aux yeux du monde une énergie d’action et d’unité dont se fussent honorés les plus beaux âges de la foi.

Dans nos temps, les cultes dissidents ont apporté euxmêmes d’illustres concours, et l’Église, a pu se consoler des envies subalternes et des haines ignorantes par les hommages de la science et les sacrifices du dévouement.

L’esprit de sagesse a égalé l’esprit de zèle. Une active maturité a dénoué partout les difficultés qui naissaient sous 1ns nns dn rt’nr'-’ - — ‘■ouveraiiis comme

ET LES RÉFOnMES. S55

vis-à-vis des peuples. Aucime époque n’apaisa plus de luttes par de sages traités, aucun pontificat ne vit des concordats plus importants et plus nombreux.

Celui de l’Autriche a reconnu les droits de l’Église sans altérer la pleine latitude de la liberté confessionnelle de tous les réformés d’Allemagne; celui de Wurtemberg, conclu avec une couronne protestante, pourrait servir de modèle à des pays catholiques.

La hiérarchie a été rétablie en Angleterre, dans cette île des saints, où tant de savants ministres ont tout sacrifié pour revenir à la foi de leurs ancêtres,

La Hollande a vu régler les droits des catholiques. Ceux d’Allemagne ont obtenu enfin des satisfactions légitimes, et la modération qui préside au gouvernement de l’Église a pu triompher de tous les orages politiques de l’Espagne et du Portugal.

Rome, qui n’est immuable que dans ses dogmes, a su proportionner sur tout le reste les concessions aux besoins des temps et aux mœurs des nations. Aujourd’hui, comme toujours, elle a voulu allier cette ardeur militante de la foi, qui ne s’arrête et ne s’éteint jamais, avec celte bienveillante prudence de la charité qui respecte toutes les libertés, compatit à toutes les faiblesses et encourage tous les retours.

Et pendant que Rome remplissait ainsi auprès de tous sa haute mission de paix, c’est chez elle que la paix a été menacée par des complots et troublée par des violences.

Se pourrait-il que celte magnifique expansion du pouvoir spirituel se vit entravée tout à coup par les déchirements du pouvoir temporel? Faudrait-il que le tumulte des révoltes vint arracher le Père des fidèles à tant de sages entreprises si courageusement suivies pour l’intérêt du monde? Le même temps verrait-il la glorification de la papauté par l’intelligence et sa déchéance par la force?

Non, non, un tel spectacle ne nous sera pas donné. Ce siècle a déjà vu trop d’injustices et d’ingratitude.

Les destinées de Rome ne semhlent-elles pas au contraire indissolublement liées aux progrès de l’Église?

Les capitales suivent toujours le sort des empires, et Rome est une capitale universelle, dont la destinée s’élève toujours. Elle reste le livre vivant de l’hisloire, le temple des arts, le sanctuaire de la foi ; elle devient plus que jamais la consolatrice de toutes les disgrâces, l’hôtesse de toutes les grandeurs, le but de tous les pèlerinages, le foyer de toutes les lumières.

La rapidité des communications et le rapprochement des peuples sont appelés à faire mieux ressortir sa prédominance. Toutes les capitales se ressemblent par le luxe, la concentration, l’éclat, mais aucune ne peut remplacer Rome ; nulle ne possède comme Roincies immortels souvenirs et les éternelles espérances ; à elle seule iippartiennent Saint-Pierre et le Colisée.

Le monde reviendra toujours vers ces impérissables symboles apporter de nouveaux hommages et puiser de

Oui, les Étals de l’Église, affermis par une garantie européenne, peuvent offrir le spectacle d’une prospérité matérielle digne de la grandeur de leur mission morale.

Tous les éléments sont réunis : le sol pour produire, l’intelligence pour féconder, les mers pour exporter. La nature a tout donné.

En même temps, les écoles qui enseignent, les traditions qui vivifient, les institutions qui soutiennent le travail et soulagent la misère, la science et la charité, ont tout prodigué avec une incomparable munificence.

Les États de l'Église peuvent devoir à leur neutralité reconnue, à runiversalité même de la protection qu’ils reçoivent et de l’hospitalité qu’ils donnent, une position privilégiée d’honneur, de richesse et de confiance.

Nulle part, la piété comme la science, la curiosité comme le commerce, ne peuvent trouver plus d’aliment et de sécurité que sur cette terre ouverte à toute langue et à toute nation. Nul ne peut se croire ni maître ni étra:> ger sous l’égide d’une royauté pure d’ambition territoriale, et qui n’aspire à étendre que sa médiation pacifique et son autorité morale dans l’univers.

Puisse un tel spectacle nous être donné ! Quelle plus douce consolation pour tous les amis de la religion et de l’intelligence que de voir bénir comme Roi celui qu’ils vénèrent comme Pontife et qu’ils aiment comme Père ! Quel légitime sujet d’orgueil que d’entendre répéter par tous les peuples cet hommage, que l’entraînement de la

vérité arrachait naguère au scepticisme agité de lord Byron : O Rome, toi qui as été et qui es encore la reine du monde !

Ce serait là une haute et touchante destinée ; bien des angoisses nous en séparent, et pourtant la Providence a tout fait pour la préparer; le vœu de la chrétienté l’appelle et la sagesse du Pontife ne demande qu’à l’accomplir.

Mais si l’Europe peut attendre de prudentes réformes de la libre initiative du Saint-Père, n’a-t-il rien à son tour à attendre de l’Europe chrétienne ?

Cette question si grave dans tous les temps, si palpitante aujourd’hui, fixe en ce moment toutes les pensées; nous dirons la nôtre avec fermeté et indépendance.

Page 1