‹ Rome devant l'EuropeChapitre 14 sur 154 · E (JÜUVtllNtMENT ROMAIN · texte numérisé non relu

E (JÜUVtllNtMENT ROMAIN

question et passionnerait le débat. Je défends d’ailleurs Rome et je n’accuse pas. Je ne voudrais pas blesser les nations qui vont peut-être peser sur sa destinée, et pourtant serait-ce offenser la digiiité des gouvernements que de les inviter à un retour sur eux-mêmes?

Si chacun veut considérer tout ce qui se rencontre d’immoralité, de vénalité et d’oppression dans les basfonds et quelquefois au sommet des sociétés les plus civilisées, et opposer tant de douloureuses plaies aux imperfections de Rome, qui pourra sortir triomphant d’une telle épreuve, et, la main sur la conscience, jeter la première pierre au gouvernement de l’Église? Qui pourrait comparer les profusions de la charité romaine et les duretés de l’égoïsme qui décime l’Irlande? les infidélités de quelques agents subalternes et les scandaleux agiotages dont les hautes situations ne craignent pas de adonner ailleurs le démoralisant exemple? la diffusion peut-être exagérée de l’instruction classique, et l’abrutissement intellectuel et moral dans lequel on laisse croupir les populations manufacturières de l’Angleterre?

Celte comparaison ou plutôt cette compensation de faiblesses ne suffit pas à la dignité des États de l’Église ; il importe que le pouvoir y demeure irréprochable à tous les degrés.On ne doit être arrêté nipar le laisser aller traditionnel, ni par les difficultés du remède. La force des habitudes ne peut être invincible. Une volonté résolument déclarée, énergiquement suivie, saura toujours se faire respecter. L’équitable distribution des châtiments et des récompenses

ET LES RÉFORMES

y suffira. L’avancement des bons, l’impitoyable révocation des coupables, auront bien vite déraciné le mai. Il faudrait joindre à ces mesures salutaires une amélioration suffisante des traitements réguliers des employés. 11 en est que la détresse entraîne pour ainsi dire fatalement à l’infidélité, et il ne faut exposer personne à choisir entre la faim et le devoir.

Les finances n’en souffriront pas ; ce surcnnt de dépenses sera largement couvert par l’accroissement du produit des douanes, et le Trésor n’y gagnera pas moins que la moralité publique. L’administration aura relevé ses moindres agents et fait taire les plaintes les plus générales et les plus retentissantes. Elle aura donné une satisfaction à ses amis, enlevé un prétexte à ses adversaires.

Nous avons rappelé un autre reproche que ne lui font pas ses adversaires et que pourraient peut-être lui adresser ses amis. Les premiers l’ont accusé de favoriser l’ignorance, et cette imputation est tombée devant la vérité éclatante des faits. Mais des esprits défiants ont paru craindre que l’extrême facilité et la gratuité presque illimitée de l’enseignement classique n’accrussent sans mesure cette masse inquiète et remuante de demi-savants, lourde et périlleuse charge d'une société où ils ne trouvent pas de places assorties à leurs éludes et surtout à leur orgueil.

Pour arrêter ce déclassement funeste, on ne proposera pas de décourager les fortes études, dont le déclin est si

Digilized by ü<5ogle

visible et si regrettable ailleurs. Mais sans gêner cette gratuite effusion du savoir, la plus noble et la plus généreuse des libéralités, on cherchera un contre-poids dans le développement des entreprises agricoles et des études professionnelles. Ainsi, on ne cessera pas de faciliter l’entrée des carrières libérales, on ne paralysera pas les vocations utiles à l’Église, tous les accès resteront ouverts à la vraie piété et au vrai mérite; mais l’agriculture, la plus digne et la première industrie d’un gouvernement religieu.v et patriarcal, verra étendre ses travaux, perfectionner ses méthodes et accroître sa prospérité.

L’industrie, sans prétendre à devenir la force principale de Rome, prendra un nouvel essor. Cette perspective suscite, il est vrai, quelque ombrage; on voitdéjà la perte des traditions romaines et la corruption des mœurs importée par une invasion de tribus ouvrières. De telles craintes peuvent appeler la sollicitude, la sagesse doit les conjurer, mais l’immobilité serait un anachronisme. Rien ne saurait arrêter désormais le merveilleux élan qui a supprimé les distances et confondu les nations.

Rome y a trop gagné pour s’en plaindre. Elle n’a pas vu seulement enrichir ses habitants par les trésors que le pèlerinage toujours croissant de la foi, de la science et des arts, apporte dans ses murs ; elle a grandi surtout par celte multiplication prodigieuse de visites épiscopales et de missions étrangères, qui resserrent sans cesse les

ET LES RÉFORMES. 5“.!5

liens du inonde catholique et assurent à la lois l'expansion et la paix de l’Église.

Les progrès de rmdustrie ne serviront pas moins Rome que ceux des communications n’ont servi l’Église. Les étrangers y afflueront toujours, et ce n’est pas du côté de ceux qui travaillent que viendra le plus grand péril des mœurs. Nulle cité d’ailleurs ne possède les institutions admirables de Rome, pour encourager, soulager, moraliser le travail.

Dotée par la nature des richesses les plus variées, communiquant librement avec les deux mers par le centre de l’Italie au moyen des voies ferrées qui s’exécutent, elle pourra par ses manufactures utiliser elle-même ses produits sans se faire tributaire des industries étrangères, cl prélever au contraire de légitimes tributs, dus à la fertilité de son sol.

Le gouvernement a su comprendre celte mission. 11 n’a pas seulement encouragé les plantations, la marine marchande, les fabriques indigènes, il a créé des viaducs qui sont des monuments dignes de l’ancienne Rome et poursuivi le dessécbement des marais Ponlins, que Rome antique eût envié à Rome cliréticjine.

La science a retrouvé plus d’histoire en dix ans de fouilles dans les catacombes, qu’elle n’en avait conjeclui'é dans des siècles de recherches.

Ces fouilles se continuent aux portes de Rome, sous la rlireclion de ces savants archéologues qui semblent avoii'

reçu le pouvoir divinateur de ranimer la poussière du passé et d’évoquer les morts de leur sépulcre.

En même temps qu’on creuse au prolit de l’art et de la foi, on travaille toujours pour l’agriculture et pour l’industrie. Pendant que le dessèchement des marais Pontins s’achevait, celui des marais d’Ostie commençait ; on entreprenait la canalisation des rizières de Ferrare, qui doit rendre de vastes terrains à la culture ; on poursuivait les importants travaux de l’endiguement du Pô ; Pesaro allait voir agrandir son port, Ancône son enceinte.

Ainsi on a réservé une large part aux Marches et aux Légations ; l’avenir doit perpétuer et accroître pour elles les munificences du passé. On ne peut parcourir ces belles provinces sans retrouver à chaque pas la mémoire des Papes qui ont tracé leurs admirables roules, relevé leurs riches monuments : le port d’Ancône vénère la mémoire de Clément XII comme celle de Trajan, et leurs deux statues attestent ensemble la reconnaissance des peuples.

11 semble même que la protection des Pontifes se soit particulièrement étendue sur ce magnifique bassin de l’Adriatique avec une sollicitude à la fois paternelle et liliale. Ils se sont souvenus des devoirs de leur couronne comme des droits de leur berceau. Benoît XIV, Clément XIV, Pie VI, Pie VH, Pie IX, sont nés sur ces bords. Ainsi, depuis un siècle, les provinces même qu’on veut eidever au Saint-Siège lui ont donné scs plus longs régnes et ses plus grands Papes; tous les ont dotées à l’envi, et le deniier voyage de Pie IX a semé partout des

ET LES RÉFURMES.

dons, des promesses, des espérances, dont les germes se développaient déjà quand les ambitions piémontaises sont venues les étouffer. 11 s’écoulera un long temps avant que les bienfaits de Turin remplacent ceux de Rome, et que l’épée conquérante de la maison de Savoie rende à ces populations sacrifiées le sceptre généreux de tant de glorieux Pontifes.

C’est surtout pour favoriser la prospérité de tous leurs ports que des réformes intelligentes ont été introduites dans le tarif des douanes, le plus libéral de l’Italie et le plus favorable à la France. Un gouvernement dont la prudence contrôle longtemps les nouveautés avant de les naturaliser chez lui a cette fois devancé tes conseils et donné l’exemple. L’agitalipn des temps qui ont absorbé ses efforts dans tes nécessités de sa propre défense, l’acharnement de ses ennemis, empressés à le troubler pour l'empêcher de se rasseoir, ont pu seuls retarder ses progrès dans cotte voie pacifique. On ne veut pas qu’il puisse se faire respecter et craindre, on redoute plus encore qu’il ne se fasse bénir.

C’est surtout dans les États du Pape qu’on est frappé de cette infatigable émulation d’efforts, entre la révolution qui détruit et la sagesse qui répare.

Pie VIII laissait en 1 830 les finances prospères. L’insurrection de 1831 imposa à Grégoire XVI de rudes sacrifices, dont son régne fut consacré à effacer les traces. La prospérité renaissait à l’avéncnient de Pie IX, quand les

3i8 LE GOUVERNEMENT ROMAIN

jours de 1848 vinrent tout bouleverser et condamner son retour à relever de nouvelles ruines.

Et quand après dix ans l’équilibre était enfin reconquis, quand le budget de 1859 présentait un excédant de recettes, la guerre d’Italie et l’insurrection bolonaise déchaînée par elle sont venues anéantir encore le prix de tant d’efforts.

C’est la troisième fois en trente ans que l’Europe aura laissé les révolutions attenter à la paix des États de l’Église et désorganiser leurs finances, trois fois rétablies par la sagesse des Papes.

Mais le jour où l’entente des bons esprits et la protection assurée aux masses contre les minorités ennemies auront ramené le calme, toutes les situations seront dégagées, l’administration saura reprendre son œuvre et la poursuivre avec courage.

Le retour de la paix améliorera les finances en élevant les produits; la simplification de quelques rouages assurera des économies; enfin le Trésor ne pourra que ga^er aux progrès de la surveillance et de la comptabilité financière.

Cette comptabilité a déjà reçu des perfectionnements marqués. La Consulte des finances remplit avec autant de dévouement que de lumières les fonctions de cour des comptes ; son action pourrait être facilitée et vivifiée par une création d’inspecteurs généraux. Leur investigation s’étendrait à la fois sur toutes les administrations qui dépendent de l’État, et sur les grands établissements d’uti-

ET LES RÉFORMES

5'iO

lité et de charité publiques, dont la gestion est demeurée à peu près indépendante.

11 faut se garder sans doute d’absorber dans une centralisation impolitique des institutions respectables, dont l’existence doit rester distincte; on violerait le respect dû aux libéralités passées, on tarirait la source des libéralités futures. Mais la réforme des abus assure d’autant mieux les destinations véritables de la charité et le but primitif des fondateurs.

On ne fera d’ailleurs qu’appliquer le principe général du gouvernement romain. Rien n’est soustrait à l’empire de la loi; l’égalité devant elle est l’Ame de toutes ses institutions. Le prince est soumis aux mêmes taxes que l’artisan; chacun paye en proportion de sa fortune, sans surcharge ni privilège. Los majorais sont soumis à l’impôt foncier comme les biens libres. Les domaines des ecclésiastiques n’en sont pas plus exempts que ceux des séculiers.

C’est ainsi qu’à l’ombre d’une vigilante sollicitude, l’administration coqime les finances peuvent offrir un champ utile aux réformes. Nous avons rendu justice aux efforts qui en ont accompli plusieurs et préparé d’autres. C’est pour concourir à celte intention généreuseque nous avons essayé d’en signaler quelques-unes. D’autres pourront voir et préciser mieux. Nous avons fait ce que pouvaient permettre sur ces points délicats la brièveté du temp.s et l’impérieuse rapidité des évènements.

Digiiized by Gçjefgle

Toutefois, nous devons encore entrer dans quelques détails sur les réformes qui peuvent intéresser l’administration de la justice. Elle a servi de texte à de nombreuses aitaques, et nous avons pu l’étudier de prés. Nous avons traité les questions législatives, il est juste de donner une place aux questions judiciaires ; les unes sont inséparables des auti’es. Si la législation est la vie dos sociétés, l’administration de la justice est la vie des lois.

L’organisation de 1a procédure et des juridictions à Rome a été profondément méditée. Elle est fixée par l’édit du 10 novembre 1 834, qui en a précisé et développé toutes les règles. Ce code offre de nombreuses analogies avec le nôtre, qui a fait lui-même de nombreux emprunts au droit canon, dont les principes sont devenus la base de presque toutes les procédures européennes.

Aussi, dans celles de Rome en particulier, toutes les mesures propres à éclairer la justice et à exclure toute chance de surprise ont été multipliées avec une ombrageuse prévoyance.

Celte appréhension constante des erreurs de la fragilité humaine est le caractère dominant des institutions judiciaires de Rome. C’est la conséquence nécessaire de l’esprit général de circonspection qui lient à l’essence du gouvernement. Un pouvoir, organe suprême de la vérité dans les principes spirituels, voudrait la certitude dans les affaires temporelles ; aussi voit-on que le mot seul de chose jugée l’inquiète et l’effraye. Il n’a pu méconnaître la nécessité sociale de celte fictive et suprême vérité des

ET LES RÉFORMES

choses humaines; mais, en s’inclinant à regret devant elle, il a voulu du moins l’environner des plus minutieuses et des plus jalouses garanties. 11 ne peut s'habituer à l’idée qu’un jugement définitif pourrait être encore erroné, et qu’à la survenance de nouvelles pièces ou de nouveaux moyens il faudrait répondre par ces mots redoutables : « Il est trop tard, a Quoi! dit-on, la vérité brillerait d’un tardif mais évident éclat, et la justice serait forcée de se récuser pour ne la plus voir! Cette seule possibilité heurte toutes les maximes religieuses et morales du gouvernement, et le législateur a tout fait pour l’éviter.

Ses efforts ont produit de bons et de mauvais effets ; on a pu juger la sagesse du scrupule et le danger de son excès.

Aucun pays n’a mieux assuré la maturité des décisions judiciaires. Le célèbre tribunal de la Rote, auquel l’Europe déféra volontairement autrefois tant de grands procès, a pu voir restreindre sa puissance, mais il a gardé son autorité. Le recueil de ses arrêts est demeuré le guide le plus sûr pour l’application des immortels principes du droit romain.

Mais la complication des formes et la multiplicité des recours y rendent la procédure lente et souvent coûteuse ; et, bien que dans ces derniers temps la durée des procès y ait généralement diminué, on ne s’est peut-être point assez souvenu qu’une justice tardive n’est souvent qu’une demi-justice.

Toutefois, celle surcharge de fornialilés et de délais n’esl pas imposée aux procès de peu d’importance : la juridiction des juges de paix et celle des gouverneurs de province sont instituées pour leur assurer une prompte et économique solution.

En général, l’organisation judiciaire repose sur trois principes fondamentaux : rinslitution de trois degrés de juridiction; la séparation absolue des matières civiles et des matières ecclésiastiques ; enfin la prédominance de la procédure écrite sur les débats oraux.

Ces trois principes sont généralement conformes au caractère du gouvernement et aux habitudes de la nation. Mais si on ne doit pas tenter de les détruire, ne serviraiton pas le pays en les tempérant pai* des améliorations prudentes?

L’établissement des trois degrés de juridiction repose sur ce principe de droit canon, que la décision de la justice a besoin, pour être définitive et irréformable, d<> s’appuyer sur deux jugements conformes.

Ainsi, si le tribunal saisi de l’appel juge comme le premier tribunal, la cause est finie ; aucun recours n’est ouvert : la justice a dit son dernier mot.

Mais si le second tribunal juge autrement que le premier, la certitude ne semble plus la même, et, quelle que soit l’inégalité hiérarchique des deux autorités contraires, la justice hésite encore. La dissidence des deux tribunaux

ET LES RÉFORMES

laisse assez de doute ù ses yeux pour autoriser le recou i s à une troisième juridiction.

Ce senliinent peut ne pas être partagé ailleurs ; mais trop de raisons d’équité le justifient, trop de traditions respectables le consacrent à Rome, pour qu’il soit sage d’y porter atteinte.

Les tribunaux de première instance sont nombreux; on en compte un par province, vingt et un par conséquent dans l’État. C’est un peu plus que l’étendue moyenne des ressorts de nos tribunaux d’arrondissement.

11 y a trois juridictions d’appel : Bologne, Macerata et Rome.

Ainsi, une cause jugée en première instance dans le ressort de Bologne ou de Macerata est portée au tribunal d’appel de l’une ou de l’autre de ces deux villes. Si le jument est confirmé, tout est fini ; s’il est infirmé, le troisième degré de juridiction est ouvert devant le tribunal de la Rote.

Une cause jugée en première instance dans le ressort do Rome est portée directement en appel à la Rote. Là encore, si le premier jugement est confirmé, tout est terminé ; s’il ne l’est pas, on recourt en troisième degré à une autre section du même tribunal.

On voit que ce tribunal tient une grande place dans l’administration de la justice romaine. La procédure qui y est suivie appelle donc un examen spécial.

Après un échange de mémoires imprimés et réciproquement communiqués, il intervient une décision du tri-

rr>i LE CniIVERNEMENT ROMAIN

bunal. Mais elle peut, suivant les circonstances, être attaquée devant la section même qui l’a rendue ; et, si la décision nouvelle n’est pas conforme à la première, on peut recourir à un troisième, toujours devant la même section, en sorte qu’il faut en certains cas trois jugements pour remplir un seul degré de juridiction.

On comprend tout ce que de pareilles évolutions de procédure entraînent de temps et de frais. Les premières décisions ne sont, à proprement parler, que des préavis, et il paraîtrait plus conforme à la dignité même des juges, autant qu’à la prompte administration de la justice, qu’il n’y eût à chaque degré de juridiction qu’un seul jugement sur le fond du procès.

Que l’instruction qui précédé soit, s’il le faut, plus complète encore ; mais que le jugement, une fois intervenu, reste définitif pour le tribunal qui l’a rendu, et qu’on n’expose ni les magistrats à se déjuger, ni les parties à attendre indéfiniment !

Un seul jugement par degré de juridiction, deux degrés en cas de concordance, trois en cas de dissidence ; rien de plus, rien de moins. Ainsi, la troisième décision ferait toujours loi, quand même elle ne serait pleinement conforme à aucune des deux premières. 11 ne resterait plus que le pourvoi extraordinaire permis à Rome comme chez nous contre les arrêts souverains devant le tribunal de la Signature, qui représente notre Cour de cassation. Aucun autre recours sous aucun prétexte, même l’appel direct à la justice du prince, ne pourrait être admis contre

ET LES RÉFOKMES.

la chose jugée. La sagesse de I‘ie IX est allée au reste par les faits au-devaut de l’inviolabilité du principe. Nul souverain ne s’est plus honoré par le respect de la justice ; la loi est loi pour lui comme pour ses moindres sujets.

Nous avons esquissé les moyens qui pourraient accélérer et faciliter l’expédition des procès, sans porter atteinte au principe fondamental des trois juridictions.

La règle générale de la distinction des compétences ne doit pas être examinée avec moins de réserve. On peut trouver cependant le nombre des juridictions spéciales trop considérable ; il a été restreint depuis quelques années et pourrait l’ètre encore. Mais il ne faudrait pas toucher à la division des tribunaux administratifs et des tribunaux judiciaires, et surtout à la séparation absolue de la juridiction ecclésiastique et de la juridiction civile. Celle-ci est la conséquence nécessaire delà distinction des pouvoirs, alors même qu’ils sont au sommet réunis dans la même main. Elle découle d’ailleurs de la nature môme des questions religieuses, qui ne peuvent être convenablement résolues que par des juges investis du caractère sacerdotal et de la mission apostolique.

Ainsi, toutes les matières religieuses par leur nature sont dévolues aux tribunaux ecclésiastiques. 11 est même rationnel dans les Élats de l’Église que les personnes ecclésiastiques soient jugées par les tribunaux ecclésiastiques.

Digilized by Gpogle

De graves raisons l’exigent pour les causes criinincllt s. Ce droit d’être jugé par ses pairs ou par ses supérieurs en matière criminelle a été pratiqué en bien des temps et des lieux divers, et chez nous les grands dignitaires de l’État sont soumis à des juridictions spéciales, comme l’armée à ses conseils de giiei re.

Cette règle est encore plus impérieuse à Rome. Le caractère des personnes, la double nécessité d’assurer la justice et d’éviter le scandale, font comprendre aisément l’institution des formes et des juridictions appropriées à de telles causes.

L’attribution des procès civils des ecclésiastiques ne présente pas à beaucoup près une importance aussi déci- .sive. Ils sont aujouid hui soumis aux tribunaux civils de droit commun dans presque tous les Étals de l’Europe. Le souverain l’onlifey a consenti dans de nombreux traités et même dans le concordat conclu avec l’Autriche, que personne n’accusera d’avoir méconnu les droits de l’Église. Lui seul peut apprécier les inconvénients comme les avantages d’une innovation qui tendrait à altérer dans les États de l’Église la plénitude des immunités ecclésiastiques.

D’ailleurs, l’inconvénient de la double juridiction civile suivant la qualité des personnes est notablement affaibli à Rome par l’institution du tribunal delà Rote. Ce tribunal, qui est en définitive le juge souverain de toutes les causes civiles, connaît également de celles qui concernent, soit les ecclésiastiques, soit les séculiers.

ET LES RÉFOllMES. 537

Les matières religieuses ne lui sont jamais soumises; il est civil par sa compétence, bien qu’ecclésiastique par sa composition.

Son institution porte d’ailleurs un caractère éminemment universel. De grandes villes d’Italie comme Bologne, Florence et les plus puissantes nations de la chrétienté, y sont représentées par des auditeurs choisis par elles et tirés de leur sein. Ce sont des ecclésiastiques, mais la nomination appartient aux puissances séculières. C’est un reflet de l’antique autorité de ce tribunal, auquel la confiance de tous les peuples déférait souvent la décision de leurs plus graves différends. Aujourd’hui mémo que les causes à juger sont devenues exclusivement romaines, ce concours européen au jugement est encore un vivant hommage au caractère du gouvernement des États de l’Église. Il fait sentir que le monde internent à Rome et dans les affaires de Rome, parce que Rome est sa capitale, parce qu’il l’a affranchie, enrichie, défendue; parce qu’il y est toujours intervenu, et parce qu’il y interviendra toujours tant qu’il demeurera catholique et que Rome restera Rome. Il importe que la France, l’Autriche ell’Espagne continuent à y juger par leurs auditeurs, comme la papauté, dans ses plus grands joui’s, les appela plus d’une fois à gouverner, par des légats de leur nation, les plus importantes provinces de l’Église.

Ce seraitdonc pour l’Europe une abdication de son droit, autant qu’une atteinte à la vraie dignité du souverain Pontife, que d’ébranler le principe d’une institution si renom-

inétî par la grandeur de son origine et la sagesse de ses décisions.

Loin d’enlever aux auditeurs de Rote leur caractère ecclésiastique, je voudrais le voir fortifier par de plus solennelles garanties. On n’exige d’eux aujourd’hui que l’initiation aux ordres mineurs; ils peuvent ne pas appartenir définitivement à l’Église et la quitter pour le monde et le mariage. Cette mobilité, qui put convenir à d’autres temps, n’est pas en rapport avec les mœurs du nôtre ; aussi, quoiqu’elle n’ait pas cessé d’étre possible en droit, elle tend chaque jour à devenir plus rare en fait.

L’institution ne gagnerait-elle pas à voir le fait habituel transformé en principe légal? Exiger des auditeurs de Rote la prêtrise ou au moins les ordres majeurs, qui lient irrévocablement à l’Église, ce serait les élever devant leurs justiciables et devant ceux qui leur confèrent le droit de juger, devant les couroimos comme devant les peuples.

Celte règle, qui unit plus étroitement les ecclésiastiques à l'Église, est une des pensées favorites de Pie IX; aucun de ses prédécesseurs ne l’a plus souvent appliquée, surtout aux plus grandes situations.

De graves esprits voudraient la voir étendre en principe à toute la prélatui e; elle y puiserait une autorité plus haute, et partant une nouvelle force.

La prélatnre compte dans son sein des hommes distingués et rend de véritables services. Toutefois, les faits ont altéré la pensée primitive d’une organisation due à Alexan-

RT LES REFORMES

dre VII. Ce Pontife avait voulu encourager, par l’institution de la prclature, la vocation ccclésiastûpie au sein des ' grandes familles; il croyait rehausser encore la dignité de l’Église. L’éclat de la naissance n’est assurément ni le seul ni le plus important; mais quand il vient décorer la piété et le savoir, il semble ajouter le mérite du désintéressement et du sacrifice à la dignité du sacerdoce.

Pour se conformer aux vues d’Alexandre VII, on avait même assigné dans presque toutes les maisons princiéres des fonds pour l’entretien d’une prélature; mais les habitudes ont changé. Peu de familles illustres ont offert leurs fds à l’Église, et aujourd’hui les prélatures de la plupart des grandes maisons sont vacantes, et les bénéfices stériles. Je ne me plains pas de voir les vocations devenues plus rares, puisqu’elles sont plus sérieuses; mais il faut accepter la conséquence des faits, et tenir compte des opinions, qui ne se contentent plus des engagements révocables et des obligations trop faciles.

Des prélats appartenant complètement à l’Église ajouteraient à la considération de la prélature : les peuples s’habituent à voir le caractère dans le costume, à exiger de tous ceux qui le portent la rigoureuse gravité qui semble ne devoir être imposée qu’au sacerdoce.

Quand les vocations seront garanties par un lien indissoluble, quand les i)rélals seront tous des prêtres, dont le souverain Pontife récompensera les mérites et les services par un titre d’honneur et une mission de confiance.

les faux prétextes auront disparu, et l'Église sera d’autant plus respectée qu’elle n’aura à répondre que d’elle.

Je sais bien que de tels vœux ne se peuvent concilier avec la pensée de quelques hommes importants, qui voient dans la prélature permise aux ordres mineurs un moyen d’introduire les laïques dans le gouvernement, en leur laissant la liberté de rentrer dans le monde et en exigeant d’eux le costume de l’Église. Cette pensée est développée avec un rare talent dans le Mémorandum de M. de Rayneval, dont je me suis plu déjà à honorer la sagesse et le courage. 11 m’en coûte assurément de me trouver sur ce point délicat en opposition avec un homme d’État auquel m’unirent tant de sympathies et dont la mémoire me sera toujours chère. Mais nos temps ne peuvent s’accoutumer à celte position incertaine de fonctionnaires laïques par leur liberté, ecclésiastiques par leur habit, et ne représentant en définitive ni le siècle ni l’Église.

On sait avec quelle injustice calculée cette position a été exploitée pour fausser les questions, dénaturer les faits et égarer l’opinion publique.

Que les représentants de l’Église, dans le gouvernement des États de l’Église, appartiennent complètement à l’Église! Si celte exigence laissait trop de vides parmi les prélats romains, qu’on y pourvoie en décorant de la prélature des prêtres éminents venus des pays étrangers ; ou, pour mieux dire, puisque nul catholique n’est étranger à Rome, que la prélature se recrute dans les diverses

ET LES liÉFORMES. 541

nations catholiques, comme le cardinalat, dont elle est la pépinière

Qu’il y ait à Rome des prélats comme des cardinaux de toutes les nations ; que Rome devienne ainsi, de plus en plus, le foyer de toutes les lumières et le centre de toutes les hautes études de l’Église; que son autorité s’affermisse par la généralité même d’un tel concours ; que l’ohéissance à ses décrets soit trouvée plus facile, parce que chacun comptera des compatriotes parmi ceux qui les préparent; que l’universalité de Rome se fortifie et que l’unité catholique se resserre : c’est l’inspifation de tous les temps, le caractère pailiculier du nôtre; c’est le but vers lequel Pie IX a tendu sans cesse de tous les élans de son âme, de toute la force de son pouvoir.

Quant aux laïques romains, personne moins que moi ne cherche à les exclure d’une part légitime dans l’administration; ils peuvent mêler plus d’initiative aux habitudes de prudence et de mansuétude qui doivent rester l’âme du gouvernement de l’Église, mais ce n’est pas par une porte dérobée qu’ils doivent entrer. Les laïques ne se considèrent nullement comme représentés par les prélats qui semblent avoir quitté le monde sans appartenir encore définitivement à l’Église. Mieux vaudrait pour les fonctions importantes une prélature plus restreinte, mais complètement ecclésiastique, et quelques laïques de plus gardant la pleine indépendance de leur situation ; les vertus sacerdotales d’unepart, les vertus de famille de l’autre.

Chaque classe serait ainsi représentée par son élite, et c’est l’alliance de toutes les supériorités diverses qui constitue au sein des sociétés la seule égalité qui houoi'e, la seule grandeur qui dure.

Ce principe pourrait recevoir partout une application utile et mesurée, mais nulle part avec plus d’avantages que dans le tribunal de la Rote. Loin d'ébranler son organisation actuelle, on la fortifierait au contraire par la condition des ordres majeurs. Sans réduire le nombre des douze juges ecclésiastiques, ne pourrait-on pas appelepfà siéger auprès d’eux quelques laïques choisis dans les grades les plus élevés de la magistrature des provinces, ou dans les premiers rangs du barreau romain? L’une obtiendrait ainsi un avancement régulier, et ne verrait plus d’impasse au bout de ses services ; l’autre recelait la récompense due à l’éclat des siens.

Ce nouveau lustre rejaillirait sur tous deux; il attirerait dans leur sein les hautes situations comme les forces vives de la société, et les jeunes hommes de mérite et d’ardeur y viendraient oublier, dans de sérieux travaux, les rêves d’une imagination oisive et souvent périlleuse.

Cette adjonction n’enlèverait rien au caractère du tribunal de la Rote ; il pourrait toujours garder le droit de juger les causes civiles des ecclésiastiques comme celles des séculiers. L’élément ecclésiastique resterait en majorité; la répartition du personnel et la distribution des causes à des sections diverses préviendraient tous les inconvénients de la confusion; enfin la délégation conférée par

ET LES RÉKURMES. :.i3

le souverain Pontife, source de tous les pouvoirs et gardien-né des prérogatives de l’Église, consacrerait tontes les attributions et lèverait tous les doutes.

Le tribunal recevrait ainsi un concours précieux de science doctrinale et de lumières pratiques. Un heureux échange amènerait une généreuse émulation ; on exigerait de part et d’autre déplus fortes épreuves; et, loin de décliner jamais par l’effet du temps, le tribunal de la Rote verrait rajeunir sa force et croître son autorité.

Ce système rendrait plus facile l’introduction du débat oral et de la publicité.

On ne propose pas de détruire l’information écrite, qui doit toujours garder une grande place dans la marche des affaires judiciaires; elle constitue d’ailleurs un des principes régulateurs de la justice romaine. Toutefois, à Rome même la plaidoirie n’est point exclue des tribunaux inférieurs, et, si elle n’est pas admise à la Rote, il faut reconnaître que l’impression obligée des mémoires assure aux parties plusieurs des avantages de la publicité.

Mais s’ensuit-il que l’information prale ne puisse prêter un utile secours, et qu’il faille l’écarter complètement de l’oreille et de l’œil du juge? On s’est bien trouvé en France de la combinaison des deux éléments ; elle a obtenu surtout un succès incontestable devant notre cour de cassation, si digne de servir de modèle à tous les tribunaux. Orry produit des mémoires, un rapport écrit les résume, les défenseurs les complètent par des observations orales.

le ininislère public iiilorvieul, et la justice ])rononce.

La Rote pourrait, sans s’éloigner de son instilulion primitive, s’approprier utilement cette marche d’informations. Elle continuerait d’ouvrir tous les procès par des mémoires communiqués ; puis, au lieu de permettre des dupliques et destripliques sans fin, ou des visites particulières faites à chaque juge hors delà présence de l’adversaire, elle appellerait à l’audience une contradiction sérieuse et publique, et le débat serait concis, parce qu’il serait préparé par l’instruction écrite, dont il formerait le résumé et le complément.

Les questions posées aux parties et aux défenseurs feraient jaillir la lumière, qu’on cherche quelquefois vaineipent dans des écrits qui ne peuvent tout prévoir , et qui sont exposés à se croiser sans se répondre. Si l’éclat de l’éloquence peut éblouir et surprendre la raison, le rayonnement du débat contradictoire éclaire la justice. 11 y a dans le choc des arguments, dans la vivacité des répliques; dans le mouvement qui met les personnes et les faits en présence, un instiximent de vérité que rien n’égale. 11 arrive un moment où les adversaires se serrent de si prés, où les détours deviennent tellement impossildes, (jue l’évidence apparaît à tous comme une saisissante révélation.

Le tribunal de la Rote trouverait donc dans le débat oral de nouvelles garanties, sans perdre celles de l’information écrite. Les juges prendraient une part plus active et plus apparente au débat ; ils y payeraient plus directe-

ËT LES RÉFORMES.

ment de leur personne par des questions, par des délibérations instantanées. Les travaux de leurs auxiliaires garderaient leur utilité, mais leur personnalité s’effacerait comme leur influence. Cette influence n’a pas produit en fait tous les inconvénients qu’on en pouvait redouter; dans tous les cas, elle disparaîtrait devant la responsabilité réelle et la solennelle participation du juge.

En môme temps, on aurait restitué à la parole sa légitime puissance, et la publicité, conséquence naturelle de l’oralité des débats, ajouterait une force de plus à l’autorité des jugements.

Le peuple romain semble d’ailleurs appelé entre tous les autres à s’intéresser au mouvement des luttes judiciaires. C’est le pays des traditions non interrompues de l’éloquence. La chaire de saint Grégoire le Grand y a succédé à la tribune de Cicéron. Partout les souvenirs oratoires SC pressent dans l’esprit dos multitudes, partout ils se reproduisent par des signes vivants. Les prédicateurs haranguent parfois un auditoire en plein air; les plus saintes solennités sont louées, redites, commentées dans les assemblées publiques par des artisans, des artistes, des militaires, des magistrats. Des femmes ont brillé dans les académies, d’autres ont professé avec éclat dans les universités. Le don de 1a parole semble se développer presque dès le berceau; durant l’octave de Noël, on élève dans les bras de jeunes enfants qui récitent leur sermonelti à l’église même du Capitole. Le Romain n’est jamais

LE GOUVEHNEMENT ROMAIN

ôiT,

embarrassé pour pérorer devant la foule ; sa verve ne demande qu’à s’épancher sous toutes les formes de la parole publique.

\j8i chaire est sans doute son plus noble organe, mais elle est réservée au sacerdoce, et toutes les intelligences trouveraient un vaste champ dans la publicité des débats judiciaires. La gravité et l’auimation de leurs drames toucheraient bien autrementla foule que l’émotion factice des représentations théâtrales, vers lesquelles l’entraîne pourtant une passion fiévreuse et héréditaire.

Le peuple apprendrait ainsi à substituer le sérieu.x attrait des questions positives aux dangereuses chimères dont on berce sa crédulité ; ce serait aussi un salutaire accès offert aux talents élevés, qui pèsent sur la société quand elle dédaigne de s’en sen-ir, et qui forcent quelquefois les portes quand elle ne sait pas les leur ouvrir à propos.

L’administration de la justice criminelle a suscité de nombreuses réclamations; on s’est plaint de quelques impunités. Mais un légitime scrupule devait dominer dans une législation qui tient de si près à l’autel. La seule possibilité de la condamnation de l’innocent effraye partout les consciences; dans un pays où le caractère même des magistrats les rend plus timorés encore, celle crainte a pu dépasser quelquefois la mesure et compromettre la répression.

Ce n’est pas qu’on puisse rendre le gouvernement responsable des habitudes de brigandage qui n’ont pas com-

ET LES RÉFORMES. 547

pléteinciit dûparu de certaines contrées, où la faiblesse des populations semble encourager toutes les audaces. On sait d’ailleurs que d’ardents révolutionnaires ont poussé la passion politique jusqu’à défendre aux témoins de parler ; ils voudraient rendre la justice impossible à uu gouvernement qu’ils appellent l’ennemi du pays.

Mais l’indulgence des magistrats et la lenteur des formes peuvent avoir leur part dans le mal. Il i*sl des procès criminels qui durent plusieurs années, et, pendant l’instruction, les évasions dues à des connivences subalternes ne sont pas sans exemple. Puis, quand vient le châtiment, le crime est déjà si ancien que les impressions sont effacées ; la justice semble avoir perdu ses droits à force d’at* tendre, et la pitié publique passe quelquefois de la victime au meurtrier.

Le nouveau code pénal, dont la promulgation est prochaine, pourra, en simplifiant les formes et en abrégeant les détentions préventives, servir à la fois la liberté individuelle et l’énergie de la répression.

La publicité des débats serait le complément de ces améliorations. Je ne jue dissimule pas ses inconvénients accidentels : que sont-ils auprès de ses bienfaits permanents ? La vérité est toujours puissante sur les hommes rassemblés ; il est des mensonges que la plus cynique audace ne peut proférer en public sans craindre les tressaillements réprobateurs de l’auditoire.

Cette haute appréciation morale avait fait introduire la publicité des débats criminels sous l’empire de l’adminis*

3i8 LE (iOUVERNEMENT ROMAIN

tration française à Rome, et nous voyons par les documents joints aux remarquables écrits de M. de Tournon sur celte époque, que celte innovation avait servi la justice.

L’exemple est digne d'être médité; on pourrait en tempérer l’application par toutes les transitions nécessaires, mais il a posé un principe que la prudence peut féconder pour le bien du pays.

Nous avons parcouru un cercle assez étendu de réformes.

Quel gouvernement résisterait à de si minutieuses recherches ! combien présenteraient des imperfections plus nombreuses, des faiblesses moins honorables dans leur origine et plus dangereuses dans leurs effets !

Mais ce tableau, tel qu'il est, offre un champ déjà bien assez vaste à la niédilalion et à l’expérience.

Rappelons-en les principaux traits.

La souveraineté demeurée inviolable aux mains du chef de l’Église ;

Le gouvernement confié toujours à la sagesse de ses princes ; l’action du cardinalat fortifiée par le concours plus habituel et plus puissant de ses assemblées;

La prélature, son premier échelon et son puissant auxiliaire, élevée tout ensemble et par la gravité du caractère sacerdotal et par le concours des hautes lumières puisées dans l’élite du clergé de l’univers ;

La Consulte des finances récompensée du bien qu’elle

ET LES REFORMES

a déjà fait par le développemenl de sa base élective et par une participalion plus efficace au - contrôle des dépenses comme à rétablissement des charges nouvelles ;

Le conseil d’État accru dans son personnel, développé dans son action ;

L’administration maintenant à l’élément ecclésiastique la prépondérance nécessaire pour la conservation des principes et des intérêts des États de l’Église, et recevant d’une adjonction plus large et mieux combinée des éléments séculiers un surcroît d’expansion, d’activité et d’initiative, sans abdiquer son esprit de sagesse et de maturité ;

Le pouvoir municipal, déjà si sagement organisé, élargi dans sa base élective comme dans scs attributions ;

Les abus de la mendicité réprimés dans l’intérêt de la vraie pauvreté comme de la bonne police, sans nuire à cet esprit de charité qui forme un des traits les plus touchants du caractère de Rome ;

L’intégrité des fonctionnaires étendue jusqu’aux postes les plus humbles par une vigilance éclairée qui frappe les abus sans pitié , récompense honorablement les services, et tarisse la source des gains illicites, en donnant à toutes les existences la sécurité des ressources légitimes;

L’instruction professionnelle développée, sans nuire à la diffusion généreuse de l’instruction classique, et surtout sans abaisser le niveau des hautes études ;

Les encouragements à l’agriculture fortifiés par une

direction salutaire imprimée aux enseignements et aux carrières ;

L’industrie vivifiée par le progrès des combinaisons déjà sagement entendues des tarifs et permettant au pays de tirer parti de son sol, sans se faire tributaire de l’industrie étrangère pour l’exploitation de ses propres richesses ;

La justice simplifiée par une abréviation de formes et de délais qui accélère son action sans la précipiter, et accroisse sa force sans altérer ses garanties ;

Le célèbre tribunal de la Rote conservé au rang que lui assignent depuis longtemps les hommages de la science et le respect des peuples , affermi par une sage alliance des principes antiques et des idées modernes, éclairant la maturité de ses informations écrites par les vives lumières du débat oral , et étendant encore son influence par l’éclat d’une publicité tutélaire ;

Voilà de larges perspectives et de précieux bienfaits.

Pas un principe violé, pas une base changée, pas une tradition méconnue ; l’honneur du passé sauf et les destinées de l’avenir assurées : voilà ce qu’on peut se promettre de l’essor naturel des institutions romaines favorisées par les progrès légitimes du temps et préservées du contact des révolutions. La voie est facile, car elle est ouverte déjà, et Rome, pour y avancer, n’a qu’à s’imiter et à se suivre elle-même.

C’est donc à elle, à son vénérable Pontife, que j’ose soumettre ces observations respectueuses. Ma voix n'est

ET LES RÉFORMES. .V.t

pas isolée, et bien d’autres catholiques dévoués attendent avec la inêtne confiance les méditations souveraines et les décrets spontanés d’une auguste sagesse.

Cette confiance n’éprouve ni doute ni impatience.

Qui pourrait en effet se croire le droit de manifester de tels sentiments ?

Ce ne seraient pas les agitateurs : ils veulent des subversions et non pas des réformes.

Serait-ce l’Europe? Mais les vœux de ses mémorandum de 1831 et les promesses du Motu proprio de 1849 ont tous été remplis, quelquefo's môme dépassés.

Et depuis la dernière guerre, la correspondance diplomatique a constaté jusqu’à l’évidence l’accueil bienveillant fait par le Saint-Père à toutes les propositions raisonnables, et l’accord qui s’était établi sur les principales. Aussi les deux grandes puissances catholiques ont déclaré, dans le traité de Zurich, que le Saint-Père leur avait manifesté l’intention généreuse d’adopter toutes les mesures appropriées aux besoins de ses peuples. Dans sa circulaire du 5 novembre 1859, M. le comte Walewski a môme ajouté que le gouvernement de l'Empereur avait déjà reçu l'assurance que le Saint-Père n'attendait que le moment opportun pour faire connaître les réformes dont il était décidé à doter ses peuples, et il n’a pas songé à lui imposer l’opportunité sous le coup de la menace et en présence de la révolte.

Et le lendemain de telles déclarations, on livrait les Légations à la régence du Piémont; on fermait la carrière

352 LE GOÜVEHNEMENT ROMAIN

des réformes an moment même où on semblait l'inaugurer; on ouvrait celle des révolutions.

Nul n’aura donc le prétexte de prétendre que les réformes sont tardives. Leur marche n’a pas été interrompue; plusieurs sont de date récente, et les améliorations déjà sagement accomplies répondaient de celles qui restaient à faire ; l’histoire et le caractère de Pie IX les garantissaient mieux que tout le reste. Elles eussent couronné dignement son pontificat, marqué déjà d’ineffaçabb^s souvenirs.

C’est Pie IX qui ouvrit le premier à l’Italie le champ des nobles espérances. Les révolutions européennes en corrompirent le germe ; les émeutes romaines le firent avorter. On envenima jusqu’aux témoignages de la reconnaissance ; les acclamations devinrent des ciis de guerre ; les empressements, des menaces de captivité.

Pie IX prit le chemin de l’exil ; le respect des peuples lui fit de cet exil un triomphe. La justice de l’Europe s’arma pour lui rendre le trône de saint Pierre; ce fut la république française qui se chargea de le relever, et le neveu de Napoléon I" fut appelé à devenir l’instrument de cette glorieuse restauration.

Pie IX se montra digne de cette éclatante intervention de la Providence. Il avait subi courageusement l’adversité, les temps meilleurs le trouvèrent magnanime; le monde admira tour à tour des prodiges de résignation et de clémence.

ET LES REFORMES

GtîUc paix, qui devait être sitôt troublée, fut consacrê(' à raffermissement de l'Église, à la réconciliation des esprits.

Jamais le zèle de la charité et de la doctrine ne s’était montré plus infatigable ; jamais n’avaient surgi de plus grandes œuvres ; jamais des encouragements plus puissants, des dévouements plus généreux.

Aucun pontificat n’envoya plus de missions ; aucun ne fonda plus d’évêchés dans les pays catholiques comme dans les contrées infidèles ; les uns pour ranimer la foi, les autres pour l’étendre.

Ces jours ont vu les messagers de l’Évangile aux bords * du Gange comme devant les pagodes de la Chine, dans les mers inconnues de l’Océanie comme dans les empires fermés de la Cochinchine et du Japon ; et récemment encore la croix, ombragée par notre drapeau, s’élançait à des conquêtes moins sanglantes et plus fécondes que nos victoires d’Italie.

Et pendant que l’Église se propageait au dehors, elle se fortifiait au dedans.

La résurrection spontanée des ordres religieux, la création des plus puissantes associations de charité apparaissaient en même temps que le retour à la foi des plus grands caractères, des plus hautes intelligences.

La religion refleurissait parles supériorités, qui font la gloire des nations ; par l’armée, qui fait leur force ; par la jeunesse, qui fait leur espérance.

ri.'ïl LE GOUVERNEMENT ROMAIN

Les destinées de l’Église semblaieiU aussi brillantes qu’agitées. Kn aucun temps l’Église ne vit plus de triomphes et de périls, jamais elle ne put se croire plus près du naufrage ou du port.

A travers tant de troubles et de menaces, il se fait dans les profondeurs comme dans les hauteurs sociales un mouvement d’unité qu’on peut entraver, sans doute, mais qu’on n’étouffera pas. C’est encore l'angoisse laborieuse du présent, mais on ressent déjà le glorieux enfantement de l’avenir.

Un signal du successeur de Pierre a suffi pour réunir deux cents pontifes autour de sa chaire, et cette majestueuse assemblée, agenouillée dans son plus auguste temple, a entendu la proclamation d’un dogme dont l’Église de France avait dés longtemps devancé la consécration par la ferveur de son respect. A la clarté de ce jour qui immortalisera le pontificat de Pie IX, cette Église, qu’on croyait abaissée par tout un siècle de dédain et terrassée par les persécutions qui suivirent, a déployé aux yeux du monde une énergie d’action et d’unité dont se fussent honorés les plus beaux âges de la foi.

Dans nos temps, les cultes dissidents ont apporté euxmêmes d’illustres concours, et l’Église a pu se consoler des envies subalternes et des haines ignorantes par les hommages de la science et les sacrifices du dévouement.

L’esprit de sagesse a égalé l’esprit de zélé. Une active maturité a dénoué partout les difficultés qui naissaient sous les pas de l’Église vis-à-vis des souverains comme

ET LES RftFOr.MES.

vis-à-vis des peuples. Aucune époque n’apaisa plus de luttes par de sages traités, aucun pontifical ne vit des concordats plus importants et plus nombreux.

Celui de l’Autriche a reconnu les droits de l’Église sans altérer la pleine latitude de la liberté confessionnelle de tous les réformés d’Allemagne; celui de Wurtemberg, conclu avec une couronne protestante, pourrait servir de modèle à des pays catholiques.

La liiérarchie a été rétablie en Angleterre, dans celte ile des saints, où tant de savants ministres ont tout sacrifié pour revenir à la foi de leurs ancêtres.

La Hollande a vu régler les droits des catholiques. Ceux d’Allemagne ont obtenu enfin des satisfactions légitimes, et la modération qui préside au gouvernement de l’Église a pu triompher de tous les orages politiques de l’Espagne et du Portugal.

Rome, qui n’est immuable que dans ses dogmes, a su proportionner sur tout le reste les concessions aux besoins des temps et aux mœurs des nations. Aujourd’hui, comme toujours, elle a voulu allier celte ardeur militante de la foi, qui ne s’arrête et ne s’éteint jamais, avec celte bienveillante prudence de la charité qui respecte toutes

les libertés, compatit à toutes les faiblesses et encourage tous les retours.

Et pendant que Rome remplissait ainsi auprès de tous sa haute mission de paix, c’est chez elle que la paix a été menacée par des conqilots et troublée par des violences.

Se pourrait-il que celte magnifique expansion du pouvoir spirituel se vît entravée tout à coup par les déchirements du pouvoir temporel? Faudrait-il que le tumullc des révoltes vînt arracher le Père des fidèles à tant de sages entreprises si courageusement suivies pour l’intérêt du monde? Le même temps verrait-il la glorification de la papauté par l’intelligence et sa déchéance par la force?

Non, non, un tel spectacle ne nous sera pas donné. Ce siècle a déjà vu trop d’injustices et d’ingratitude.

Les destinées de Rome ne semblent-elles pas au contraire indissolublement liées aux progrès de l'Église?

Les capitales suivent toujours le sort des empires, et Rome est une capitale universelle, dont la destinée s’élève toujours. Elle reste le livre vivant de l’histoire, le temple des arts, le sanctuaire de la foi ; elle devient plus que jamais la consolatrice de toutes les disgrâces, l’hôtesse de toutes les grandeurs, le but de tous les pèlerinages, le foyer de toutes les lumières.

La rapidité des communications et le rapprochement des peuples sont appelés à faire mieux ressortir sa prédominance. Toutes les capitales se ressemblent par le luxe, la concentration, l’éclat, mais aucune ne peut remplacer Rome ; nulle ne possède comme Rome les immortels souvenirs et les éternelles espérances ; à elle seule appartiennent Saint-Pierre et le Colisée.

Le monde reviendra toujours vers ces impérissables symboles apporter de nouveaux hommages et puiser de nouvelles leçons.

ET LES RÉFORMES

Oui, les États de l’Église, affermis par une garantie européenne, peuvent offrir le spectacle d’une prospérité matérielle digne de la grandeur de leur mission morale.

* Tous les éléments sont réunis ; le sol pour produire, l’intelligence pour féconder, les mers pour exporter. La nature a tout donné.

En même temps, les écoles qui enseignent, les traditions qui vivifient, les institutions qui soutiennent le travail et soulagent la misère, la science et la charité, ont tout prodigué avec une incomparable munificence. ,

Les États de l’Église peuvent devoir à leur neutralité reconnue, à Tuniversalité même de la protection qu’ils reçoivent et de l’hospitalité qu’ils donnent, une position privilégiée d’honneur, de richesse et de confiance.

Nulle part, la piété comme la science, la curiosité comme le commerce, ne peuvent trouver plus d’aliment et de sécurité que sur cette terre ouverte à toute langue et à toute nation. Nul ne peut se croire ni maitre ni étra:.ger sous l’égide d’une royauté pure d’ambition territoriale, et qui n’aspire à étendre que sa médiation pacifique et son autorité morale dans l’univers.

Puisse un tel spectacle nous être donné ! Quelle plus douce consolation pour tous les amis de la religion et de l’intelligence que de voir bénir comme Roi celui qu’ils vénèrent comme Pontife et qu’ils aiment comme Père ! Quel légitime sujet d’orgueil que d’entendre répéter par tous les peuples cet hommage, que l’entraînement de la

vérité arrachait naguère au scepticisme agité de lord Byron ; ü Rome, toi qui as été et qui es encore la reine du monde !

Ce serait là une haute et touchante destinée : bien des angoisses nous en séparent, et pourtant la Providence a tout fait pour la préparer ; le vœu de la chrétienté l’appelle et la sagesse du Pontife ne demande qu’à l’accomplir.

Mais si l’Europe peut attendre de prudentes réformes de la libre initiative du Saint-Père, n’a-t-il rien à son tour

à attendre de l'Europe chrétienne?

Cette question si grave dans tous les temps, si palpitante aujourd’hui, flxe en ce moment toutes les pensées; nous dirons la notre avec fermeté et indépendance.

Page 1