DEVOIRS DE L’EDROPE ENVERS ROME
Le monde peut-il rester indifférent au sort de ce trône de paix et de sagesse, consacré partant de siècles de bienfaits et menacé par tant de passions? Les nations catholiques surtout, qui l’ont fondé, affermi, défendu, peuventelles laisser périr ce centre d’unité, de vérité et de justice, si nécessaire à la dignité de leur Pontife, à la liberté de leur culte, à l’indépendance de leur foi?
Peuvent-elles oublier que ce trône est tout entier pour elles, par elles et en quelque sorte à elles? Peuvent-elles
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méconnaître surtout que c’est celte origine même qui l’expose à toutes les attaques, et qu’on ne se coalise contre le Prince qu’afm de déconsidérer et d’anéantir, s’il se pouvait, le Chef suprême de l’Église?
A des épreuves subies pour lui, à des coups dirigés en réalité contre lui, le monde catholique ne doit-il pas répondre par des efforts et des secours venus de lui V N’est-ce pas là tout ensemble un devoir de reconnaissance et de justice, un intérêt de dignité et de salut ? Peut-il souffrir que son Pasteur suprême soit attaqué sans qu’il le défende? Peut-il laisser à un seul peuple, petit par le nombre et par le territoire, les charges et les périls de la défense commune?
Cette situation n’esl-elle pas ressortie avec une triste évidence de l’insloire de notre temps?
Il y a moins d’un siècle, Rome était tranquille et prospère; l’impôt y était à peine connu ; quelques soldats de police maintenaient l’ordre; quelques gardes d’honneur entouraient le Saint-Père, et une compagnie sufTisail à la paix d’une grande province.
Les révolutions sont venues ; leurs invasions ont dépouillé le Pontife, ravagé ses Étals, accablé ses peuples. .Aujourd’hui la dette et l’armée absorbent près de la moitié des ressources. Le peuple romain paye moins encore que toutes les gi-andcs nations de l’Occident, mais le fardeau s’est aggravé, cl cette aggravation n’a pour cause que le jirivilége d’appartenir au chef de la catholicité tout entière. Un tel état de choses ne saurait être ni juste ni durable.
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Qu’on fasse peser sur le pays les charges militaires ou financières qui concernent sa police et son administration, ce sera là un lot équitable ; la police et l’administration sont des charges essentiellement locales.
Mais la garde et la sûreté du chef de l'Église sont le devoir de toute l’Église. L’entretien de ses basiliques, la dotation de ses pontifes, les dépenses de son gouvernement, sont un tribut de sa foi et presque une condition de sa vie.
La réparation des maux soufferts, l’indemnité des sacrifices imposés pour la cause du monde catholique, n’intéressent pas seulement ses sympathies, elles obligent sa justice.
Comment remplir de .si impérieux devoirs? Comment fermer les plaies du passé et assurer la tranquillité de l’avenir?
11 faut d’abord que la sécurité du Saint-Siège soit efficacement protégée. 11 faut que le monde sache que les enfants de l’Église sont aussi fidèles que ses ennemis peuvent être acharnés, et que le bras de la défense sera aussi infatigable que celui de l’attaque.
L’idée de l’inviolabilité des États du Saint-Siège, fondée sur leur neutralité perpétuelle, garantie par l’Europe, a depuis longtemps saisi les meilleurs esprits ; les plus habiles diplomates l’ont soutenue, la réflexion l’a chaque jour fortifiée, et on peut dire qu’elle est entrée dans 1 conscience publique.
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L’inviolabilité extérieure repose sur les pi iiicipes les plus sacrés du droit des gens. Protection au faible désarnaé contre l’ambition armée des forts, c'est un cri de justice qui trouve des échos partout, sans distinction de nationalité et de culte.
Les puissances non catholiques pourraient prendre part elles-mêmes à une telle protection. 11 s’agirait pour elles non de propagande, non de police intérieure, mais de la sûreté extérieure des États, de l’équilibre des territoires et de. la paix du monde.
Mais ce n’est point assez que le souverain Pontife soit défendu contre l’invasion de chaque puissance par le concours de toutes ; il ne faut pas qu’il reste à la merci des complots fomentés à l’intérieur par les passions du dehors.
Contre de tels périls, l’inviolabilité du trône du Saint- Pére, assurée par toutes les puissances catholiques, est le seul préservatif. Et il sera efticace quand toutes les grandes couronnes catholiques se seront fermement alliées pour la défense du. sanctuaire où trône l’imité de leur foi, pour la sûreté du Pasteur qui en est le vivant symbole. Quand cette union sera consacrée par des engagements solemielleinent écrits et fianchement exécutés, le péril disparaitra avec la cause du péril môme.
Tout le monde le saura, amis et ennemis; la confiance des uns, le découragement des antres, assureront la paix de l’Église et du monde. Toutes les passions vivent d’espérances, toutes les révolutions de succès; nul ne voudra
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s’exposer à des entreprises sans portée, à des émeutes sans résultats. Ceux dont on égare l’iinaginaiion donneront à leur ardeur un but honorable, au lieu de la consumer en agitations stériles, et la masse paisible, qui ne veut jamais attaquer et qui sait rarement se défendre, retrouvera enfin le calme de ses habitudes et le cours de ses travaux.
Une telle garantie sérieusement contractée et énergiqueinent maintenue fera plus pour la sécurité du Saint- Père que toutes les occupations de territoire.
Les adversaires du Saint-Siège le sentent bien. Aussi leur thèse favorite, celle qu’ils reproduisent et passionnent sans cesse, celle qu’ils s’efforcent d’élever à la dignité d’un axiome pour imposer à la généralité des esprits, c’est l’obligation pour tout gouvernement de pourvoir à sa propre défense sans recourir à des secours étrangers.
On a prétendu même interdire aux nations d’entretenir à leurs frais des troupes étrangères. Mais ce principe poussé jusqu’à de telles conséquences peut froisser les habitudes et le caractère de certains peuples. S’il en est de militaires, il en est de commerçants : les uns se défendent par le fer, les autres par l’or; la conscription fait l’armée des uns, les engagements mercenaires recrutent celle des autres. Ce n’est pas moi qui hésiterais entre les deux systèmes : il n’est pas un Français qui puisse supporter la pensée de confier l’honneur national à une garde étrangère ; mais chacun est juge dans sa cause, et je ne
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s.iche pas de plus despotique tyrannie que celle qui prétend jeter toutes les nations dans le moule de ses institutions particulières, et asservir en réalité leur indépendance sous prétexte de leur donner des leçons de liberté.
Les plus grandes républiques de l’antiquité se sont rarement abstenues d’associer des secours étrangers à la défense de leur domination. Rome entretenait des troupes auxiliaires. Carthage en fit la principale force de scs années; ce sont ces armées qu’Annibal conduisit de victoire en victoire jusqu’aux portes de Rome, et il ne tint peut-être qu’à un moment d’hésitation qu’elles ne lui arrachassent le sceptre du monde.
La Carthage moderne, qui aspire aussi sans cesse à le saisir, n’a pas oublié les errements de sa devancière. C’est avec l’appui de soldats mercenaires recrutés dans toutes les parties de l’AUemagne, quelquefois même avec le concours des plus cruels sauvages appelés de leurs déserts, qu'elle a combattu ses propres citoyens d’Amérique armés pour la défense de leur liberté. Des secours étrangers l’ont aidée à maintenir sa domination dans l’Inde. Elle a demandé, pour compléter son armée de Crimée, des soldats à toute l’Europe. Elle s’efforçait récemment encore d’enl ôler à son service les Suisses, qu’elle reprochait nu roi de Naples d’avoir gardés comme les instruments étrangers d’une tyrannie antinationale.
Serait-ce pour le Pape seul un crime de continuer pour
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sa défense ce qu’ont fait les peuples les plus libres de l'antiquité?
Comment lui reprocherait-on de conserver quelques bataillons étrangers, quand toutes les puissances et la France même, si riche du courage de ses enfants, ne dédaignent pas de tels secours; quand ils tiennent une place si importante dans les annales militaires de la Grande- Bretagne, qui cependant proclame si haut contre le Saint- Siège le principe exclusif des armées indigènes et des nationalités militaires?
On dit, il est vrai, que le Saint-Siège ne se borne pas à enrôler des régiments étrangers à son service, mais qu’il est forcé d’exiger encore pour se soutenir le concours direct des puissances européennes. En d’autres termes, il est des esprits bien intentionnés qui ne lui contesteraient pas le droit de prendre des troupes étrangères à sa solde, mais ils réclament contre l’occupation de son territoire par des armées à la solde des autres nations.
Je comprends ces répugnances pour une occupation permanente : elle me semble peu favorable aux intérêts du Saint-Père lui-même ; je ne la crois pas conforme aux vraies convenances de sa politique ; mais assurément elle ne blesse le droit de personne. C’e.st une question à régler librement entre le Saint-Siège et les puissances occupantes. Ce qu’elles pourraient faire par leur or, en l’aidant par des subventions à lever pour son compte des soldats étrangers, ne peuvent-elles donc, le faire par leurs propres soldats?
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On peut aller plus loin. En dehors ini'me du caractère exceptionnel du gouvernement romain, on ne voit guère de quel droit une puissance quelconque pourrait s’arroger la prétention absolue d’empêcher deux gouvernements de se prêter des forces poiur garantir mutuellement leur sécurité intérieure. Ce ne serait assurément pas au nom du respect des majorités : presque toujours passives ou crédules, livrées d’avance à toutes les pressions de la violence comme à toutes les surprises de la ruse, elles aiment souvent mieux être défendues que de se défendre elles-mêmes. On doit regretter leur inertie; mais est-ce une raison pour les asservir, pour abandonner la société désarmée à la merci de toutes les audaces, et pour décréter enfin partout et toujours la violation de tous les droits et lu seule inviolabilité de la révolte?
Combien <le telles pusillanimités pourraient devenir funestes , surtout dans un temps où les passions subversives se prêtent la main d’un bout de l’Europe à l’autre! Combien leur succès deviendrait facile, si, au moment où elles passent toutes les frontières pour attaquer, chaque gouvernement était condamné à s’enfermer dans la sienne pour se défendre? D’un côté, la propagande armée et cosmopolite ; de l’autre, l’isolement : la lutte ne serait pas longue. On aurait bien vile concentré toutes les forces contre l’État le plus faible. Les perturbateurs de tous les pays s’y donneraient rendez-vous pour allumer l’incendie, et il ne serait permis à aucune nation de venir l’éteindre? De telles conséquences jugent un principe. On ne peut
condamner la société au suicide. 11 y a pour la défense de l’ordre une solidarité plus ancienne et plus sainte que celle des nationalités; quand l’attaque ne respecte pas les limites des teiritoires, la résistance ne saurait s’y empri* sonner.
On ne veut aujourd’hui pour réprimer l’insurrection qu’une armée natûmale; demain, celle-ci s'appellera prétorienne, et c’est la garde nationale seule qui obtiendra grâce devant les idolâtres de la force. Puis, comme la garde nationale ne peut comprendre tous les citoyens, elle se verra repoussée à son tour comme une oligarchie oppressive; il faudi’a que l’armement devienne universel comme le vote, et que la guerre civile soit en permanence comme le scrutin. Autant de suffrages, autant de fusils; chacun portera son vote au bout de son arme. Malheur â qui ne saura ou ne pourra pas faire respecter l’uii par l’autre! Après avoir sacrifié le droit au nombre, on sacrifiera le nombre à la force, et la force à son tour dépendra de l’audace. Nous l’avons dit : l’oppression est au fond de toutes les doctrines révolutionnaires. La non-intervention absolue produit partout les mêmes fruits ; c’est la paix comme la justice immolée à la violence.
Mais quand il faudrait pousser le culte des révolutions jusqu’à ce degré d’abnégation aveugle et de superstition insensée; quand il faudrait condamner chaque peuple à laisser envahir son voisin par l’ennemi commun sans lui prêter secours, et à attendre avec une stoïque immobilité
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l’heure de périr à son tour dans le délaissement et dans l’impuissance, cette doctrine d’attaque universelle et de défense restreinte ne saurait être appliquée aux États de l’Église.
Ces États, en effet, sont le territoire commun de toutes les nations catholiques. Quand elles les gardent, elles sont encore chez elles; leur protection ne peut jamais être réputée étrangère. Ceux qui troublent les provinces de l’Église, quelle que puisse être leur origine, voilà les étrangers.
Aujourd’hui, la nature même et la cause des attaques font au monde catholiqueune loi plus étroite de son énergique concours. C’est le caractère pacifique de ce gouvernement qui enhardit les agresseurs, comme c’est la majesté pontificale qui les irrite. Jamais cette situation ne s’est révélée avec plus d’évidence. L’insurrection des Légations n’est pas un fait isolé et local ; elle est un symptôme et une conséquence de la marche actuelle de la révolution européenne en général, et de la révolution italienne en particulier. Celle-ci veut absorber la papauté, parce qu’elle y trouve un obstacle à l’unité de l’Italie qu’elle poursuit à tout prix; celle-là veut la détruire, parce qu’elle y voit la plus solide base du principe d’autorité qu’elle a juré de renverser.
Aussi le signal est venu de la monarchie piémontaise, qui veut être la monarchie italienne ; l’appui est venu des agitateurs, qui veulent la république universelle ; et, afin que rien ne manque au caractère anticatholicpiede cette guerre, on compte sur la propagande protestante de l’Angleterre
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pour aider à saper la puissance du pontificat catliolique.
Et ce seraient les monarchies catholiques qui laisseraiîiit accomplir, l’arme au bras, cette irréparable atteinte à leur autorité et à leur foi ! Elles livreraient l’équilibre européen, la stabilité de leurs trônes et la dignité deleur commun Pasteur à cette coalition d’ambitions et de haines! C’est dans l’intérêt de leur indépendance que le chef de l’Église ne possède qu’un petit État ; il serait faible et désanné à cause d’elles, et elles se condamneraient à oublier qu’elles ne sont puissantes et armées que pour maintenir leurs promesses et leur honneur.
Non, cela ne se peut. Les illusions ont disparu, la lumière s’est faite, le devoir a parlé.
L’élat normal, c’est la paix des États de l’Église assurée par la garantie du monde catholique ; et sur la foi de cette garantie, la tranquillité du pays confiée à la police locale et à une garde peu nombreuse.
La gendarmerie pontificale assurerait l’ordre intérieur ; elle pourrait recevoir d'utiles compléments, mais son organisation générale est satisfaisante. Elle a montré, dans ces derniers temps, une inébranlable fidélité contre les suggestions de l’émeute et contre l’entraînement même de quelques-uns de ses chefs.
Quant à l’armée qui doit protéger la sûreté de la personne du Pape et garder les ports et les forteresses, elle n’a pas besoin d’être considérable. Il suffit qu’elle puisse mettre 1e pays à l’abri d’une surprise. La garantie euro-
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péenne sérieusement stipulée prèvieiulrajusqu’à la pensée d’une révolte plus lointaine par son origine, plus dangereuse par ses effets.
Cetle armée ne saurait être exclusivement romaine; toutes les nations catholiques doivent être admises à la garde du chef de l’Église. Cotte mission ne concerne pas les Étals romains seuls. La conscription y est inconnue, les traditions ne lui sont pas plus favorables que les mœurs, et son implantation subite et forcée ne pourrait que compliquer les difficultés actuelles en froissant le sentiment des populations^
Mais par là même cette armée perd nécessairement un élément de puissance. Les armées, que le recrutement annuel retrempe sans cesse dans les forces vives de la nation, offrent d’ordinaii’e la sève la plus vigoureuse de la société ; celles qui n’attendent leur existence que du hasard des engagements volontaires risquent de n’en amasser que l’écume. La tiare ne pouvant et ne devant pas être militante, son drapeau n’attire pas les natures ardentes qui cherchent les fortunes de la guerre.
Ce qui entretient l’esprit militaire avec son courage, sa discipline, sa solidarité persévérante, c’est la guerre ou l’espoir de la guerre. Hors de là, les armes perdent leur attrait d’aventure, et on ne voit plus que les existences précaires à la poursuite d’une carrière qui ne donne pas les aisances de la vie, et qui n’a plus à offrir le prestige de la gloire.
Si quelque chose peut étonner, c’est que, dans une si-
luation pareille, les États de V Église aient encore pu fournir autant d’engagements volontaires; c’est surtout que,malgi é la hardiesse des embauchages et l’appât des séductions, les défections ne se soient pas trouvées plus nombreuses.
C’est là un progrès auquel le sentiment religieux et les améliorations récemment introduites ne sont pas étrangers ; mais il ne faut ni faire violence à la nature des choses, ni méconnaître les seules règles qui puissent assurer à Rome l’avenir d’une force militaire.
Ses cadres doivent être restreints, autrement elle serait un lourd fardeau pour le trésor. Elle doit être bien choisie, autrement elle pourrait devenir un embarras, peut-être même un péril. L’expérience a prouvé qu’elle trouve dans le pays même des éléments précieux. L’heure du danger a trouvé de sincères dévouements.
Mais le recrutement ne peut rester circonscrit aux États de l’Église; toutes les nations catholiques doivent leur ti’ibut à la défense du Saint-Père.
Elles ne peuvent l’acquitter par une occupation permanente en leur nom , avec des troupes payées par elles et servant sous leur drapeau. Sans doute un tel concours peut devenir temporairement nécessaire, il faut qu’il puisse toujours être librement demandé et obtenu. Le devoir comme le droit doivent rester écrits dans la garantie européenne. Mais la susceptibilité des Romains
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sérail inévitablement blessée de voir perpétuer une situation qui ne doit être que transitoire.
L’autorité du Saint-Père ne souffrirait pas moins ; il ne pourrait commander à de tels soldats que sous le bon plaisir de leurs généraux. Disons mieux : ce ne serait pas lui qui commanderait, ce seraient les puissances étrangères qui commanderaient chez lui.
Si elles y étaient toutes à la fois représentées par quelques bataillons, que deviendraient l’union de la défense et la sécurité de la cité? Si chacune gardait à son tour, où serait pendant ce temps la garantie des autres? Dans tous les cas, qui ne voit les exigences, les menaces peut-être où la passion du moment pourrait entraîner les puissances seules présentes et armées dans leë murs de Rome ? Que deviendrait la liberté du souverain Pontife? Ne l’aurait-on affranchi de la dépendance de ses propres sujets que pour le mettre à la discrétion des rois étrangers?
L’armée gardera donc les couleurs et le drapeau du Saint-Père ; elle ne sera commandée qu’en son nom, ne recevra ses chefs que de sa main, ne marchera que sous l’antique étendard des clefs de Saint-Pierre.
Mais elle se recrutera librement, soit dans les États de l'Égbse, soit ailleurs.
Les gouvernements catholiques devront aider à la formation de cette force militaire. On ne leur demandera pas de subvention, quoiqu’à vrai dire cette charge dût
peser sur le monde catholique et non sur Rome ; mais ils devront s’empresser du moins de faciliter le recrutement dans leurs propres États. Qu’ils encouragent ceux qui payeront librement leur dette au Père des fidèles; que de tels services ne puissent jamais être réputés étrangers, que ceux qui les auront honorablement rendus puissent être admis à rentrer dans les rangs nationaux ; enfin que de sages règlements préviennent tous les abus, et concilient dans une juste mesure les devoirs de la fidélité catholique et les droits de l’indépendance nationale.
Assurément, ce n’est pas trop exiger du concours légitime de tous les fidèles à la défense commune, et pourtant de tels moyens auraient suffi.
Le gouvenieinent romain offrait de répondre lui-même de la tranquillité de ses Étals et de se passer de l’intervention étrangère, la veille du jour où le caractère révolutionnaire de la guerre a rompu tous les freins et déchaîné sur Rome tous les agitateurs de l’Italie. Encore aujourd’hui, malgré le mensonge des scrutins imposés, si la révolte des Romagnes était isolée de tous les meneurs étrangers aux États de l’Église, le dévouement de l’armée et le courage rendu aux populations comprimées feraient bientôt rentrer dans le devoir les insurrections bien plus théâtrales que profondes de Bologne et des Légations.
Le pays une fois affranchi des invasions et des émeutes, l’armée pontificale suffirait pour assurer la sécurité du Sainl-Pôiv, déjà fortifiée contre les complots du dehors
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par la garantie d’inviolabilité écrite dans les traités de l’Europe.
C’est là le premier devoir de l’Europe catholique, ce sera aussi le plus efficace.
Ce devoir serait-il le seul; et, en garantissant la sûreté du pontificat suprême, ne devrait-oii pas concourir à sa splendeur? Ne devrait-oii pas surtout faciliter son action, en dégageant les peuples du fardeau que les révolutions universelles ont fait peser plus loui'dement sur eux?
Sans doute, le peuple romain est loin de supporter seul les charges de l’Église. Le Saint-Père s’empresse de les lui alléger ; il. prend sur sa liste civile l’entretien des basiliques élevées par le monde catholique et la rémunérai ion des cardinaux et des congrégations qui délibèrent sur les affaires de la catholicité tout entière. Et, malgré de telles dépenses, cette liste civile demeure encore la moins élevée de l’Europe. Loin d’ailleurs que le budget de l’État rétribue les fonctionnaires de l’Église, ce sont souvent des prélats payés sur les bénéfices de l’Église qui remplissent gratuitement ou à peu près les fonctions de l’État.
Si donc il ne s'agissait que d'un présent normal et d’un avenir affranchi des charges du passé, Rome n’aurait aucune subvention à demander au monde.' Le seul luxe qu’elle ait gardé, celui d’une charité inépuisable au dedans et d’un zèle infatigable au dehors , n’a pas besoin d’attendre les tributs officiels des gouvernements de l’Europe. L’épargne pieuse des fidèles a su faire de.s miracles
avec des oboles. Nos temps ont admiré les merveilles de l’esprit d’association et de l’esprit de foi.
Pie IX y a plus contribué qu’aucun de ses prédécesseurs par l’expansion des largesses dues à son dévouement et à la simplicité apostolique de sa vie. On l’a vu donner pour les pauvres et pour les missions les plus riches présents offerts à sa personne par la munificence des princes ou la piété des nations. Aucun sacrifice ne coûtera jamais ni au Pontife pour la charité, ni aux fidèles pour le Pontife, et la foi des peuples saurait lui retrouver encore le denier de Saint-Pierre.
L’Église romaine peut donc se suffire sans grever l’État romain.
Mais l’État romain lui-même n’a pas seulement à supporter les charges du présent, ses provinces gémissent sous le fardeau du passé. Les révolutions leur ont légué des impôts nouveaux ; l’intérêt de la dette publique paralyse l’essor des finances. Cette rançon de tant de coûteux emprunts s’élève annuellement à plus de vingt millions. C’est près du tiers de toutes les ressources de l’État.
Si cette dette était à Rome, comme ailleurs, le résultat de vicissitudes purement intérieures, Rome seule en devrait répondre. Chaque peuple doit, sans récriminations et sans murmures, supporter les conséquences de ses fautes ou de ses malheurs.
Mais ce n’est pas de Rome que sont partis les orages qui ont laissé tant de ruines à relever, Les emprunts qui
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pèsent sur elle sont le triste héritage dos invasions venues de l’Europe, ou des insurrections suscitées par les exemples, l’or et les émissaires de toutes les révolutions européennes. Et tous ces fléaux ont débordé sur Rome pour y atteindre, non pas le souverain des États romains, mais le chef de l’Église.
Ainsi, c’est pour la cause de l’Europe catholique et par le fait de l’Europe révolutionnaire que le peuple romain a souffert et souffre encore. Est-il juste que tant de calamités, sorties des autres nations et subies pour elles, demeurent la charge d’un seul peuple? et quand ce peuple est le premier gardien du Père de la chrétienté, est-il sage de convertir à ses yeux en perpétuel sacrifice ce qui ne devrait être qu’un privilège d’honneur?
Ne serait-il pas souverainement équitable que le Pape pût appliquer au soulagement de ses peuples, et surtout au payement de son armée, les fonds que lui arrache chaque année le service de ces emprunts onéreux, dont ni lui ni son peuple ne sont la cause ?
Un concours financier de l’Europe, qui permettrait une telle combinaison , a paru à de graves esprits une réparation aussi équitable qu’intelligente, aussi politique que généreuse.
Elle servirait beaucoup le Pape et coûterait peu aux nations; que dis-je, elle les servirait elles-mêmes. Car, en affermissant l’affection du peuple romain et sa recon-
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57tt DEVOIRS DE L’EUROPE
iinissniice envers la justice de l’Europe, elle resserrerait les nœuds qui rattachent au Saint-Père.
La sécurité du trône pontifical ainsi consolidée affranchirait désormais les nations des inquiétudes et des sacrifices, et, sans parler du bienfait inappréciable de cette paix morale, à ne voir les résultats que par leur point de vue matériel, les peuples auraient placé les fonds de leur offrande A un prix largement rémunérateur.
Si celte subvention égalait seulement l’intérêt et l’amortissement des emprunts contractés à l’étranger depuis les commotions de 1851 et surtout depuis la révolution de 1848, qui forment à peu près la moitié de la dette totale, la somme à partager entre tant de puissances catholiques ne dépasserait pas le chiffre annuel de dix millions.
Pour donner à la munificence du bienfait toute la dignité de la justice, il en faudrait élever le caractère et en garantir la durée.
Une subvention chaque année, remise en question et par conséquent révocable, ne siérait pas plus à l’équité des peuples qu’à la majesté du souverain Pontife. De tels débats et peut-être des exigences sans cesse renouvelées lui paraîtraient une condition trop dure pour son indépendance; il aimerait mieux souffrir et attendre.
Mais si l’Europe capitalisait la valeur de cette subvention annuelle et employait ce capital à amortir l’emprunt cl à désintéresser les créanciers, on peut dire que tous les devoirs seraient généreusement remplis, toutes les situations noblement assurées.
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Dégagé de la dette ancienne et des emprunts récents que le.s convulsions extérieures l’ont forcé de demander à la confiante piété des fidèles, le Sainl-Péi’e pourrait faire face à tous les besoins nouveaux, peut-être même dégrever l’impôt foncier du sixième ou bimestre extraordinaire, qu’il a fallu rendre permanent. On ferait disparaître quelques surcharges ajoutées aux taxes généralement modérées qui pèsent sur la consommation.
Enfin, la suppression de la loterie, qui coûte six millions au peuple pour en rendre deux au trésor, tarirait une des sources les plus funestes de l’immoralité et de la paresse, et ouvrirait en même temps celle du travail et de l’épargne. Pie IX reprendrait ainsi l’œuvre de Benoit XIII, et donnerait comme lui un salutaire exemple qui serait peut-être iniiîé cette fois par le reste de l'Italie.
Ce bienfait pourrait n’être pas d’abord apprécié par le peuple, dont il froi.sserait une des plus anciennes et une des plus persistantes passions ; mais un roi sage, et surtout un pieux Pontife, sait braver les mécontentements qui passent quand il est sûr dos bénédictions qui durent.
En même temps, tous les services publics pourraient être utilement élargis ; l’accroissement modéré des traitements insuffisants ranimerait le zèle et relèverait le niveau de toutes les carrières ; les grands ouvrages d’utilité publique, surtout ceux d’endiguement Iluvial et de creusement de ports maritimes qui intéressent si puissamment les provinces adriatiques, recevraient une impulsion nouvelle.
Les arls et les sciences n'y gagneraient pas moins que l'agriculture et l’imlustrie. On sait tout ce qu’ils doivent aux efforts éclairés du gouvernement. Pie IX, malgré la modicité de ses ressources, n’a rien voulu délaisser de ce qui est grand. Que ne pourrait-on attendre d’une telle impulsion fortifiée par un tel concours?
On ne serait pas seulement venu en aide aux finances du peuple romain, on aurait assuré une dotation à la liste civile des sciences et des arts du monde entier.
Je ne sais si de telles vues ne sembleront pas des nouveautés étranges et peut-être téméraires.
Comment demander à tant de gouvernements d’éteindre une dette étrangère, quand chacun semble plier sous le fardeau de la sienne? Comment appeler un tel effort au secours de ce pays, accusé par tant de préjugés, attaqué par tant de passions ?
Et pourtant j’ose espérer dans les généreuses résolutions que la Providence inspire quelquefois à ceux de qui dépendent les destinées des empires.
Puissent-ils surmonter les préventions superficielles ; puissent-ils méditer avec un esprit calme les conséquences d’une telle pensée ! Ils n’y trouveront rien que de juste et de politique, rien que de noble et de salutaire.
En tout cas, si cette espérance tant de fois méditée pendant mes longs séjours dans la ville éternelle devait s’évanouir comme un rêve au lieu de devenir une réalité féconde; si l’Europe reculait devant un sacrifice qui lui
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profiterait tant et lui coûterait si peu, l’Église ne s’abandonnerait pas elle-même. Elle avait su rétablir l’équilibre de ses finances avant la dernière guerre, il faudrait de longs efforts pour l’atteindre de nouveau; il faudrait attendre des progrès du temps les allégements et les améliorations que la sagesse de l’Europe aurait pu devancer; mais le représentant de Dieu sur la terre est patient, parce que son titre est éternel.
Toutefois, si l’Europe n’accorde pas son concours aux finances de Rome, cpi’elle ne le refuse pas à sa sécurité ! La sécurité ne s’ajourne pas. Que le trône de saint Pierre soit assuré par une reconnaissance européenne de neutralité et par une déclaration solennelle de garantie catholique. Le premier devoir sera rempli, la base fondamentale de la paix sera posée : la prospérité suivra de près.
Il semble qu’on soit d’accord sur les moyens d’asseoir cette base.
Les moyens que nous venons de proposer s’offrent si naturellement à l’esprit, qu’ils ont frappé l’écrivain même qui a donné le signal (fe l’abandon du Pape et de la dissolution du congrès.
Lui-même n’a pas craint d’en prendre l’initiative :
Une déclaration de garantie au profit du Saint-Siège consacrée par l’Europe entière;
En second lieu, une subvention financière émanée de toutes les puissances catholiques ;
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Fnfin une garde pour la sûreté de la personne du Saint- Père,
Voilà les trois conditions qu’il a formellement posées.
Je ne puis qu'applaudir à de tels principes, mais nous différons profondément sur l’application. On la propose impuissante, je la veux efficace.
On entend que le premier acte de la protection des fitals de l’Église soit l’abandon d’une partie de ces États, . déjà garantis par une possession immémoriale et par l’action européenne de 1849, plus énergique que tous les écrits. On se condamne ainsi par l’impuissance présente à l’impuissance future; la garantie nouvelle est morte avant de naître.
Et nous, nous voulons une garantie qui puise dans le passé même toute sa force à venir; nous la voulons intégrale et actuelle, pour qu’elle ne soit ni équivoque ni stérile.
D’antre part, on reconnaît 1a nécessité de subvenir aux finances pontificales. Quand les causes du désordre finan- . cier sont universelles, la réparation doit être universelle.
Mais on entend que cette subvention soit octroyée sous la forme d’une offrande et presque d’une aumône temporaire et révocable. On veut que le Pape devienne le pensionnaire de l’Europe ; on ne vient en aide à scs finances qu’en portant atteinte à sa dignité. Mieux vaudraient la détresse et l’indépendance.
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Nous, au contraire, nous demandons aux puissances catholiques d'acquitter noblement et utilement leur dette, en prenant à leur charge celle que les révolutions provoquées du dehors ont seules imposée aux Étals du Saint- Père. Ce sera une réparation assurée et honorable pour tous, et non une concession imparfaite et précaire.
Enfin, on reconnaît le devoir européen d’environner le Pape d’une garde d’honneur et de sûreté, mais on veut une garde fédérale, qui n’obéirail qu’à la confédération italienne.
Et nous, nous voulons une garde, romaine par son drapeau, européenne par son recrutement.. Nous ne demandons à toutes les puissances catholiques que de garantir les États romains contre toute invasion étrangère et de permettre à leurs sujets de servir librement le chef de l’Église. Rien de plus, rien de moins.
Comment hésiterait-on ? les moyens sont si faciles et le but si élevé !
On n’attend de l’Europe catholique qu’une garantie dont tout le monde reconnait la nécessité, une réparation financière dont les adversaires même du Saint-Siège proclament la justice, et une facilité pour les engagements volontaires, dont la garde de la personne du Saint-Pére fait à tous les catholiques un filial devoir.
A ce prix, le Pape conserve sa souveraineté et garantit le bonheur de ses peuples par de sages réformes, qui développent ses généreuses pensées sans dénaturer les*insti- , tulions ni bouleverser les lois; son gouvernement suffit
à sa propre défense, comme les ressources de l’État’ suffisent à son gouvernement.
A ce prix, on résout ce problème du pouvoir temporel qui agile en ce moment le monde; on affermit la souveraineté du Pape ; on concilie les droits des catholiques avec les intérêts des Romains ; on assure à Rome la paix dans la majesté, Punité dans l’indépendance.
Toutefois, si de telles conditions suffisent à maintenir ' la sécurité d’un état normal, c’est d’abord cet état normal qu’il faut rétablir. 11 faut délivrer le pays de l’invasion piémontaise, qui usurpe tous les pouvoirs, et de la pression révolutionnaire, qui pèse sur les votations des peuples comme sur la politique des rois.
Mais c’est ici qu’apparaît la résistance, naguère la plus difficile à prévoir, aujourd’hui la plus inconséquente et la plus difficile à justifier.
On croit répondre à toutes les promesses, se dégager de tous les devoirs, en proclamant bien haut le principe de non-intervention. 11 semble que ce mot exerce un prestige magique qui dénoue toutes les crises et fixe toutes les destinées.
On proteste de respect pour la justice, on reconnaît de» droits sacrés, on a des reproches contre ceu.x qui les violent, des regrets pour ceux qui souffrent de cette violation, mais tout se borne à des attitudes passives, à des démonstrations stériles ; et, après des atermoiements dan-
ENVERS ROME
gereux et une tolérance funeste, on finit par s’incliner devant les usurpations de la force qu’on a laissées naître et grandir ; on n’a plus que des complaisances pour les spoliateurs, que des condoléances pour les spoliés.
Cela s’appelle l’adoration du fait accompli ou le culte de la non-intervention.
L’un consacre l’audace, l’autre sacrifie la faiblesse.
Et c’est là le dogme que la diplomatie voudrait faire descendre des hauteurs même où Dieu a établi la puissance ! C’est en son nom qu’on proclame que l’intervention est une odieuse tyrannie !
Un tel langage a de quoi confondre, en présence des faits les plus éclatants de l'histoire et des périlleuses éventualités de l’avenir.
Et pourtant, ce langage absolu impose aux esprits timides. 11 flatte les indécisions du temps, caresse les intérêts du jour et semble glorifier les doutes et les pusillanimités du siècle. Les habiles l’exploitent ou l’abandonnent suivant les besoins de leur politique; les crédules s’y laissent aller jusqu’au jour où l’illusion devient impossible et le mal irréparable.
Mais pour juger un tel système, il suffit de le démas* quer; osons donc l’aborder de front.
L’intervention ne peut être un principe absolu ; l’in* tervention est un fait, dont 1a justice reste subordonnée aux principes les plus élevés qui gouvernent les sociétés humaines.
DEVOIRS DE L’EIROI'E
Je repousserais toujours une alliance des rois contre la liberté des peuples, mais je ne m’inclinerai jamais devant les coalitions révolutionnaires contre la sécurité des nations et des rois.
L’indépendance des nations et les droits éternels de la justice : voilà les limites et les règles de l’intervention.
Quand il s’agit du régime intérieur et des vicissitudes qui touchent seulement à la situation individuelle d’un peuple, l’intervention des autres peut devenir une injustice et un péril.
Mais quand, au sein d’une nation, les règles éternelles qui assurent la paix et intéressent l’honneur de toutes sont audacieusement violées, quand les petits États sont écrasés par l’hypocrite invasion des forts, l’intervention n’est pas seulement un droit, elle peut devenir un devoir.
Les droits de l’iiumanité sont avant ceux des citoyens, et la société est au-dessus des nations.
Les nations sont entre elles comme les citoyens de chaque nation entre eux : libres, quand elles ne sortent pas de leui s droits, sujettes de la justice, quand elles louchent au droit d’autrui. Cette justice, que chaque peuple rend à ses citoyens, tous les peuples se la rendent entre eux. Partout elle est due aux faibles contre l’oppression des forts. On ne recourt jamais à elle que contre des faits accomplis. La justice civile les redresse, la justice criminelle les punit.
Le redressement des torts fut dans tous les temps l’hon-
ENVERS ROME
neiir et la prérogative de là puissance. Rome antique l’exerça sur les rois soumis à son pouvoir ; la confiance des peuples la déféra souvent à Rome chrétienne. Le suzerain on fut armé vis-à-vis de ses grands vassaux, et du milieu de l’anarchie féodale surgit la chevalerie, qui se donna la mission de suppléer à l’impuissance des lois. Les grandes monarchies se sont plus tard disputé celte juridiction suprême ; elles se la partagent aujourd’hui, et les congrès ont hérité de cet arbitrage volontaire que le respect de l’Europe confiait jadis aux vertus de saint Louis.
C’est l’enseignement de toute l’histoire,^ et jamais cette solidarité ne parut plus nécessaire que dans un temps où le rapprochement des distances a presque confondu les peuples. Ce n’est pas quand l’influence des faits franchit toutes les frontières que celle des droits pourrait s’arrêter. •
Aussi, ce siècle a compté, plus que tous les autres, d’éclatants exemples d’intervention. Il en est que nos temps ont déjà flétries; il en est que loueront tous les temps. •
Les interventions que l’ambition personnelle entreprend par la ruse et consomme par la violence n’obtiennent que des triomphes éphémères. La conscience indignée des peuples finit par se soulever contre la force. Une défaite inévitable la châtie, et la postérité achève la justice de Dieu.
Telle fut l’intervention de 1808 en Espagne, cette
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g’fande iniquité de l’Empire. Elle devint fatale à sa puissance et pèsera toujours sur sa mémoire.
Mais ce siècle a vu aussi et honoré des interventions tutélaires, tantôt pour la cause de l’ordre, tantôt pour celle de la liberté.
L’affrancliissement de la Grèce a été une des gloires de notre époque. L’Europe s’est armée pour délivrer une nation qu’on opprima toujours, qu’on ne gouverna jamais. Elle a relevé les droits contre lesquels nulle tyran-
nie ne saurait prescrire, et arraché les populations chrétiennes au cimeterre de ce peuple qui n’a vécu que par la violence, et qui est bien près de lasser la longanimité de l’Europe L
Ce que l’Europe fit en 1 827 pour la liberté, elle l’a accompli vingt-deux ans plus tard au profit de l’ordre social.
Quand la démagogie italienne est venue attaquer un Pontife généreux et désarmé ; quand, teinte du sang de son ministre, elle a tenté de frapper la religion et la société au cœur, l’Europe s’est levée ; la France a rendu home à la civilisation et le Pape à l'Église. Elle a accompli un devoir sacré : 1849 a écrit une page d’histoire,- et je ne pense pas qu’aucune nation s’en repente et se montre disposée à désavouer ce qu’elle a fait.
* Les massacres du Liliari n’ont que trop tôt justifié la prophe^ tique sévérité de ces paroles.
ENVERS ROME
Que dis-je ? Chacun prétend consacrer encore le principe ; on ne diffère que sur les limites. Les uns respectent la révolte présente et ne réservent l’intervention que contre les révoltes futures ; les autres ne pensent pas que la sanction donnée aux violences accomplies doive préserver des violences à venir.
Une telle sanction crée des insurrections inévitables devant lesquelles la diplomatie reculera toujours ; et si elle ne reculait pas, elle se verrait condamnée aux plus douloureuses extrémités de la force. Car la parole do l’Europe ne suffirait plus, elle menacerait en vain ; on ne la croirait que quand elle aurait frappé.
Ou de nouvelles promesses aboutiraient à de nouvelles déceptions, ou bien, pour se faire craindre après avoir tant hésité, il faudrait doubler les maux qu’on avait cherché à prévenir. Aujourd’hui, un mot énergique eût suffi, plus tard, il faudrait de sanglantes luttes ; la faiblesse coûte toujours plus cher à l’humanité que la justice.
11 était si facile de prévenir désormais l’effusion du sang, quand les deux empereurs l’arrêtèrent à Villafranca! Leur réconciliation rendait la paix à la Péninsule et à l’Église.
Le lendemain tout devait être fini.
Deux empereurs d’Occident, qui se partagent l’héritage de Charlemagne, ne pouvaient avoir signé des traités illusoires. Tous deux étaient engagés par la foi de leurs peuples, le retentissement de leurs promesses, la dignité de leur couronne.
DEVOIRS DE L’ËIIROI'E
Les deux grandes nations callioliques qui se disputèrent toujours l’influence sur la Péninsule, comme la domination des territoires qui l’environnent, ne pouvaient abandonner le sort de la catholique Italie à des nations étrangères à son sol et à sa foi.
Il ne se pouvait que ces deux vaillants peuples eussent versé les flots de leur plus généreux sang sur cette terre glorieuse et meurtrière d’Italie, pour recevoir la loi de ceux qui n’avaient voulu ni des hasards ni des périls de la guerre.
La France et l’Autriche étaient au lendemain de la guerre ce qu’elles étaient la veille, les premières protectrices du territoire du Saint-Siège. La guerre, en accroissantlespérils, avait rendu le de voir plus impérieux encore..
Elles avaient promis : nul ne devait douter de leur sincérité ni de leur pouvoir, nul ne pouvait accuser le vaincu de vouloir abuser de la générosité du vainqueur, le vainqueur de vouloir tromper la confiance du vaincu.
Aussi, la nouvelle de celte réconciliation éclatante émut l’Europe ; on répéta partout l’histoire inattendue de ces mutuels épanchements. Les deux négociateurs impériaux fixèrent sur eux les regards du monde ; on espéra l’ordre et la paix.
Toutefois, c’était Napoléon III qui gagnait surtout au traité de Yillafranca : il dotait magnifiquement ses alliés, rendait la sécurité à l’Église, et promettait à l’Ilalie cette unité fédérative, la seule qui puisse assurer son indépendance.
ENVERS ROME
De tels actes étaient inartjués du caractère de la vraie grandeur, et leur auteur eût trouvé dans les bénédictions des peuples une légitime récompense. Ses adversaires eux-mêmes ne lui eussent pas refusé justice. Les fidélités politiques n’eussent pas abdiqué leur dignité ; mais les fidélités religieuses n’auraient pu déserter les devoirs de la reconnaissance.
Rien ne semblait pouvoir troubler une telle perspective.
Qui eût pu rompre l’union des deux empires ou lutter contre leur puissance?
Le roi de Sardaigne devait tout à la France ; la volonté de lui donner la Lombardie avait déjà altéré les véritables bases de la confédération italienne.
Il eût été mieux sans doute de ne pas laisser Venise à l’Autriche, et de ne pas donner Milan au Piémont. Un royaume Lombardo-Vénitien indépendant eût tenu dans la confédération une assez grande place, et la Couronne de fer, qui a tant de fois excité les plus vastes ambitions de l’histoire, était assez glorieuse pour briller seule sur le front d’un roi.
On se souvenait aussi des antiques grandeurs de Venise, de sa noble attitude de 1848, qui contrasta si honorablement avec les désordres et les lâchetés du temps. On eût voulu effacer Campo-Formio et rendre la liberté à la reine de l’Adriatique. Mais enfin Venise devait se rattacher à une confédération iiidépendan'e, et, tout en restant sous le
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sceptre de l’héritier de Marie-Thérèse, elle pouvait refdevenir italienne. L’intérêt de l’empereur d’Autriche y était engagé comme sa parole.
Quant au roi de Sardaigne, il ne rompait qu’avec la révolution; elle lui a offert beaucoup de trônes : qui sait ce qu’elle ferait du sien?
Il eût pu y penser ; il eût songé à ses ancêtres, qui s’immortalisèrent au service de la foi catholique, et peutêtre il eût préféré pour sa descendance les héritages qui durent aux conquêtes qui compromettent; on n’eût pas vu le descendant du comte Vert et de Philibert-Emmanuel entraîné par la politique de ses ministres à l’usurpation de tous les trônes de la Péninsule et des domaines du Saint-Siège.
Comment cet avenir s’est -il si rapidement transformé ?
On a dit que la France et l’Autriche voulaient faire consacrer leur union par les grandes puissances. La confédération italienne était leur œuvre, mais elle avait besoin de se faire naturaliser par l’Europe. Celte nécessité ne devait effrayer personne. L’entente de la France et de l’Autriche avait tout réglé ; elles avaient dit que les Princes rentreraient dans leurs États, que le Pape garderait les siens. Nul ne pouvait croire quelles eussent voulu exprimer des vœux stériles, et demander, pour le retour des rois dépossédés, la permission omnipotente de ceux mêmes qui les avaient chassés,
ENVERS ROME
L’accord de l’Autriche et de la France répondait de l’adhésion de tous. L’Europe n’avait pas su empêcher la guerre, elle ne fût pas intervenue pour entraver la paix. Les droits du Pape n’avaient même pas besoin d’un congrès ; l’appui de la France devait leur suffire.
Aussi quelques catholiques s’inquiétaient de voir leur Pontife suprême appelé dans une assemblée où il devait rencontrer tant d’adversaires de sa foi. Mais il y eût pani en roi, et pour demander à la justice de l’Europe l’exécution des promesses et le maintien des traités.
L’annonce même d’un congrès relevait les espérances des amis de l’ordre. Toutes les couronnes réunies devaient mieux sentir leur devoir et leur force. Il est de grandes iniquités qui ne se consomment pas h la clarté du jour; elles se complotent dans l’ombre, elles ne se décrètent pas. Chacun, dans un congrès, porte la responsabilité de sa situation et de ses actes ; nul ne peut tenir deux langages, et l’accord de tant de pouvoirs et d’intérêts divers ne saurait s’accomplir que dans la justice.
Cet espoir a été déçu. Au lieu d’une discussion solennelle et d’une assemblée européenne, on peut voir le conflit des négociations secrètes, des intrigues croisées, et des politiques sans fixité comme sans garantie.
Et pourtant le recours du Saint-Siège à l’Europe reste toujours ouvert ; il ne se peut pas que l’Angleterre soit seule consultée sur l’avenir des États de l’Église.
L’Italie et Rome surtout influent trop sur le sort du inonde pour qu’il renonce jamais à veiller sur leurdesti-
DEVOIRS DE L'EDROPE
née. La transformation de la Péninsule, l'absorption des leiTitoires délimités par les traités ne peuvent se passer de la consécration des puissances qui les ont signés. Cette nécessité est expressément reconnue par l’article 19 du traité de Zurich.
Jusque-là tout est provisoire : on voit des faits qui envahissent, des droits qui protestent, des trêves que la force impose et que la politique subit, partout des ajournements, nulle part des transactions; partant pas de paix durable.
Si l’Europe ne s’assemble pas à Paris, elle est toujours présente en Italie par son droit. Ce n’est pas quand il s’agit du maintien de l’équilibre actuel et de la sécurité de l’avenir que le droit déjuger et d’agir peut jamais s'abdiquer. Ce n’est pas quand l’électricité relie en quelques heures toutes les capitales, que la délibération commune peut longtemps être^éludée.
11 faudra donc que l’Europe prononce entre les droits du Pape et les envahissements du Piémont, entre le spoliateur et le spolié !
Son jugement ne saurait être douteux :
La lettre impériale du 31 décembre déclare ellemême : que l'Europe ne saurait méconnaître les droits du Saint-Siège.
Dans tous les actes du gouvernement, dans les circulaires ministérielles comme dans les lettres impériales, dans les proclamations comme dans les discours, on renouvelle à chaque ligne des protestations respectueuses
ENVERS ROME
næ
de dévouement au Sainl-Siége, des vœux pour rinlégrilé de son pouvoir et doses États; mais on parait croire que les puissances étrangères ne souffriraient pas qu’on vint défendre des droits qu’elles proclament elles-mêmes sacrés. Elles n’entendraient pas que la force pût servir la justice. Enfin la France voudrait, mais l’Europe ne permettrait pas. Ainsi, tout en condamnant l'usurpation, les rois interdiraient à chacun d’en troubler le cours, et prendraient sous leur sauvegarde l’inviolabilité de la révolte.
Alors, c’est dans la résistance de l’Europe que se trouverait le nœud de la question.
Démontrer que cette résistance n’est pas à redouter, c’est donc résoudre le problème, servir Rome, et dégager le gouvernement français d’une responsabilité dont il semble porter le poids avec tant de regret.
Aucune méprise n’est possible sur l’intérêt comme sur le vœu de l’Europe.
Et d’abord, interrogeons la pensée et les actes de tous les cabinets catholiques; il est bien juste de leur donner le premier rang, car il s’agit de l’indépendance de leur Église et de l’intégrité de leur commun patrimoine.
Or, quelle est la nation catholique dont le dévouement à la cause du Saint-Siège soit demeuré douteux?
Je ne me sens pas suspect de partialité en faveur de l’Autriche. Je n’ai jamais aimé sa domination italienne, et
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sa politique de cos dernières années a trouvé peu d’admirateurs.
On a accusé ses hésitations d’avoir prolongé la guerre d’Orient, sa précipitation d’avoir permis celle d’Italie. Sa médiation énergique eût pu en 1855, aux conférences de Vienne, mettre fin à la lutte de Crimée, faire accepter par la France et l’Angleterre les conditions déjà accueillies par leurs plénipotentiaires, et contenir la Russie en gardant son amitié et en lui faisant sentir sa puissance. L’empereur Nicolas n’était plus; la guerre à son successeur avait cessé d’être populaire. L’Allemagne entière demandait la paix; François-Joseph eût pu mériter sa reconnaissance, et prendre sur la confiance des peuples l’ascendant modérateur que le czar avait longtemps exercé sur les rois. Il n’eût tenu alors l ltalie que de lui-même ; il eût pu se la rattacher par une politique généreuse, émanée de sa libre initiative. Il a mieux aimé la tenir de ses alliés d’Occident, et de ce jour il est resté à leur merci.
Et pourtant, lorequ’au commencement de 1859 le cri de guerre s’est fait entendre contre lui, les peuples désireux de la paix et les rois intéressés au maintien des traités lui faisaient un boulevard de défense. Et il a décliné le congrès ! Il n’eût eu à renoncer qu’à un patronage exclusif, plus onéreux qu’utile; et à ce prix, il eût affermi ses possessions et engagé la France dans une garantie européenne de l’indépendance de tous les trônes d’Italie.
11 a mieux aimé se donner les torts apparents de l’agression ; il a trouvé l’isolement et vu entamer sa puissance.
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Mais malgré de telles fautes, dont la gloire de nos armes ' m’empêche de me plaindre, l'opinion a rendu hommage à son caractère. On l’a vu porter dignement la mauvaise fortune, faire la guerre avec courage, la paix avec loyauté. On connaît la sincérité de son attachement à l’Église : la fermeté à soutenir les droits du Saint-Siège n’iinportc pas moins à sa politique qu’à ses sympathies. Son concours ne saurait donc faillir à la cause de Pie IX.
L’Espagne ne peut être infidèle aux traditions de sa foi et de son histoire ; sa reine a déjà montré tout ce qu’on doit attendre de son dévouement au Saint-Siège. Ce fut elle qui la premièie convia, en 1849, les grandes couronnes à la restauration du trône pontifical, et ses soldats apparurent les premiers sur le territoire des États de l’Église. En ce moment môme, son drapeau vient de reconquéçir, en combattant les infidèles, le prestige de son antique renommée. Ce peuple , dont l’Europe admire le glorieux réveil, saurait prouver que sa foi n’est pas plus assoupie que son courage. Isabelle 11 a porté noblement son titre de reine Catholique ; elle s’est montrée digne d’être à la fois l’héritière de la grande Isabelle et la fille de saint Louis. Elle se souviendra de sa double origine.
Le Portugal ne peut oublier que la monarchie du roi Très*-Fidèle fut comptée comme une des quatre colonnes de l’Église catholique. Ces temps furent l’apogée de la gloire portugaise. Il ne sacrifiera pas la splendeur de scs souvenirs à de funestes complaisances pour une orgueil-*