SUR
Depuis cinq mois que cet écrit a paru , les événements se sont précipités, les faits ont rapidement suivi la pente des principes; le courant de la révolution entraîne même ceux qui l'ont déchaînée ; l’anxiété est partout, l'expiation approche.
Ainsi nos tristes prévisions se sont promptement accomplies ; l’attaque de la §icile, l’envahissement successif de tout le continent italien, les complicités du Piémont, l’inertie de l’Europe, tout était écrit d’avance dans les pages qu’on vient de lire, tout, jusqu’au rôle de la flotte anglaise, devenue tour à tour le signal, le refuge et l’appui de la révolte.
Nous avions dit que la révolution ne se reposerait pas
sans avoir embrasé le royaume de Naples, et que l'unilé italienne ne dirait son dernier mot qu’au dernier cap de l’Italie.
Nous avions ajouté que la guerre à l’Église ne s’arrêterait pas tant que Rome resterait au pape, et que pour la France, vis-à-vis du Saint-Siège, il n’y avait pas de milieu entre la politique de Charlemagne et la politique de 1809.
Et déjà un condottiere échappé, il y a dix ans, au glaive vengeur de notre armée, s’est fait encenser dans la cathédrale de Païenne, sur le trône des rois d’Aragon, et il avait fixé d’avance le jour où il viendrait à Naples renvei'ser celui des fils de saint Louis. Rien ne l’arrête ; il se joue des protestations de l’Europe, et ne prend pas au sérieux les ordres de son roi. 11 se glorifie d’écouter le Piémont à peu près comme le Piémont a écouté la France; il affecte de proclamer que nos conseils ne portent bonheur à personne.
11 répété que, pour les avoir dédaignés, le roi de Sardaigne s’est agrandi sans perdre notre alliance, et que, pour les avoir écoutés, le roi de Naples s’est isolé sans gagner notre appui.
Et la conquête de Naples n’est qu’une étape pour marcher plus sûrement à son but.
C’est à l’Église surtout qu’il a déclaré une guerre à mort; il veut venger sa défaite de 1849 sur Rome, et, s’il se peut, sur la France. Ce n’est pas en vain qu’il a proclamé, dès ses premiers manifestes, qu’il fallait sou-
lever les Marches, l’Ombrie, la campagne romaine, contre les mercenaires du •prêtre qui règne à Rome, extirper de l'Italie le chancre de la papauté, et mettre la main aux pavés pour tirer vengeance des misérables hypocrites à soutane noire. 11 veut d’abord qu’on cerne de toutes parts la capitale du monde chrétien, et c’est du Quirinal qu’il entend promulguer le décret qui inaugurera l’unité italienne, et enchaînera l'unité catholique aux pieds de la révolution couronnée.
A Dieu ne plaise^ que l’accomplissement de tant de tristes prophéties éveille dans notre âme un autre sentiment que celui d'une profonde douleur ! En rappelant des prévisions sitôt réalisées, nous voudrions seulement donner plus d’autorité aux avertissements qui importent à la paix de l’avenir.
Déjà cet avenir nous saisit, les derniers voiles sont tombés, la lumière s’est faite, les plus complaisantes illusions ont trouvé un terme.
On attendait la liberté, on a recueilli la dictature : on cherchait l’indépendance, on a trouvé la confusion : on demandait une garantie contre l’étranger; une Confédération régulière l’eût exclu pour toujours, les désordres de l'unité le ramèneront tôt ou tard. Plusieurs avaient souhaité pour le Piémont un agrandissement modéré, qui pût l’élever sans menacerl’Europe et sans le perdre lui-même; il faut aujourd'hui qu’il absorbe l’Italie ou qu’il soit absorbé par elle. Quelques-uns même avaient rêvé la glori-
flcation de l’Église, ils savent maintenant que dansl’unilé italienne il n’y a point de place pour l'indépendance de la papauté.
Tout reposait sur deux mensonges, le suffrage universel et la non-intervention.
On avait faussé le suffrage universel en Toscane et en Romagne, on a résolu de s’en passer en Sicile jusqu’ù ce qu’on ait trouvé le temps de l’interroger et le moyen de le faire obéir*.
On violait la non-intervention d’autant plus sûrement qu’on l’acclamait plus haut. On parle aujourd’hui plus que jamais du principe, mais il y a longtemps que personne n’y croit ; le Piémont ne daigne plus déguiser son action. Hier encore il la niait devant la diplomatie; aujourd’hui ses volontaires étreignent Païenne, son drapeau Hotte à Naples, et son armée est aux portes de Rome.
Déjà dans les Üeux-Siciles l’intervention avait clairement apparu. Ce n’est pas du dedans qu’avait jailli l’étincelle incendiaire ; l’excitation de la propagande et de l’exemple n’eût pas suffi. Toutes les insurrections provoquées du dehors avaient été facilement étouffées. Malgré
* Quant au temps, on a attendu pour mettre le roi de Sardaigne aux voix, qu’il eût envahi en personne le territoire à la tête de ses armées. Quant au moyen, on a imaginé les trois urnes. C’est ainsi que la révolution entend la liberté et le secret du vote ; il faudra la remercier du moins d’avoir porté en Italie le dernier coup au suf frage universel. (Noie de la 3* édition.)
la mollesse des caractères et t'alTaisscinent des courages, (*e beau royaume ne se serait jamais livré lui-môme ; il regrettera longtemps ses sages lois, la paix de ses populations religieuses, la modicité de scs impôts cl 1a solidité de son crédit, le mieux affermi de toute l’Italie
Les abus administratifs et les tracasseries subalternes eussent enfin disparu dans la voie de réformes déjtà spontanément inaugurée par un nouveau règne. On s’est liiUé d’y porter le désordre ; on l'a attaqué avec les cohortes de la révolution, et accablé par l’autorité morale de tous les patrons qu’elle compte dans le monde.
Il a fallu, pour donner le signal à tant de honteuses défections, une expédition lancée par le Piémont et protégée par l'Angleterre. L’Angleterre a donné son or et prêté ses vaisseaux. Le dictateur a recruté des soldats chez elle et en Hongrie comme en Piémont; il a trouvé des armes partout.
Il a fallu surtout que le pays fût abandonné par ses alliés, trahi par scs généraux, livré par les ministres de son roi.
Ce jeune monarque avait hérité du respect qu’inspirait aux soldats la royale fermeté de son père, il était cher à scs peuples par la mémoire de sa sainte mère, qui, seule, dans ce siècle d’ingratitude, a partagé avec la reine
' Avant l’invasion do la Sicile, le 5 pour 100 naimlilaiu atteignait 110, et celui du l’iûmont ne dépassait guère 80. (Note de la 5* édh lion.)
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Louise de Belgique le privilège des regrets populaires et des deuils nationaux.
Mais François II s’est vu délaissé par des couronnes qu’une solidarité de devoir et d'honneur semblait attacher à la sienne, et il a mieux aimé la confier à ses adversaires que la soutenir avec ses amis. On l’a vu appeler ses ennemis, exiler ses défenseurs, prendre les conseils de l’Europe, suivre ceux de la France, et ne trouver d’assistance nulle part.
Il s’était plu à pardonner les injures, on a voulu qu’il punit les services; on lui a signifie les conditions auxquelles on lui permettait de vivre, en attendant qu’on lui ordonnât de mourir. On a profané la liberté en donnant à l’anarchie le nom même du gouvernement représentatif, où le pouvoir a le plus de droits légitimes pour commander. La corruption et la peur ont préparé la voie à la révolte, et les conseillers de la couronne ont ouvert la porte à Garibaldi. Toutefois François II s’est enfin dégagé de toutes ces perfidies. Le descendant de tant de rdîs n’a voulu abdiquer ni les droits, ni le courage de ses aïeux; et s’il ne lui est pas donné de prévaloir seul contre la révolution, dans cette lutte inégale qui accuse l’Europe, il pourra du moins, en succombant, redire ce mot immortel d’un de ses glorieux ancêtres : « Tout est perdu, fors l'honneur! »
Il n’avait pas encore quitté sa capitale que déjà les jirovinces de l’Église étaient envahies. Cette fois c’est l’héritier do la pieuse maison de Savoie qui a pris l’ini-
tiativc. Garibaldi l’avait devancé à Naples ; il s'est jeté le premier sur les Étals du Pape à la tête de toutes les forces organisées de l ltalie.
Et pour les témoins de tant de catastrophes il ne restera pas même l’excuse de dire qu’on est surpris par im coup de foudre. Non, tout le monde a vu se former l’orage et le flot monter peu à peu; le fait a grandi par degrés, chaque jour a permis de prévoir et même d’annoncer le lendemain. On a miné les trônes avant de les ébranler, on les a ébranlés avant de les dclniire. Partout enfin le mal a duré assez pour laisser le temps d’attendre et même d’appeler le remède.
Et cet appel a trouvé sourds tous les appuis légitimes de la société. On dirdtt que les monarchies finissent ou que les rois sonmieilient. Les uns n’ont pas voulu voir, les autres n’ont pas voulu croire, tous se sont effiicès devant ces invasions proclamées d’avance et successivement poursuivies avec une constance de résolution et une régularité de programme dont la révolution a seule donné l’exemple.
El les envahissements ne s’appellent pas intervention parce que les envahisseurs sont venus de l’Italie. La communauté de langue tient lieu désormais d’institutions, de mœurs et d’histoire, elle suffit à confisquer toutes les libertés et à amnistier toutes les oppressions. Plus d’indépendance pour les petits peuples qui ont le malheur de parler la même langue que les grands; le canton duTessin
n'a plus qu’à attendre l’annexion piémontaise, et le canton de Bâle l’invasion germanique. La langue française peut dans un jour d’entreprise nous livrer Genève et la Belgique ; la langue allemande peut dans un jour de revers nous reprendre la Lorraine et l’Alsace,
Voilà où conduit le mensonge des nationalités factices, qui est le plus ancien peut-être, et certainement le plus périlleux de tous les stratagèmes de la révolution.
C’est par lui qu’elle tourne au profit de la guerre cette admirable expansion des peuples qui entraînerait l’humanité tout entière à la libre unité de la paix.
La révolution trouve les nations, telles ipie l’histoire les a faites, trop petites pour son pouvoir, et les empires, tels qu’elle les voudrait faire, trop grandspour la liberté. Rien n’arrête ses audacieuses utopies, qui n’ont point de germe dans le passé et que son insatiable ardeur d’aventures a pu seule, dans ses rêves, prétendre imposer à l’avenir.
Ou sait qu’elle s’est prise à combiner la division de l’Europe eu trois grands empires. Elle ne veut plus qu’un empire latin, un empire germanique, un empire slave. 11 faut refaire la carte du monde et détruire toutes les sociétés modernes, pour complaire à ses dangereuses folies.
Lui sera-t-il donné de parquer l’Europe en trois grand.s troupeaux obéissant au mot d’ordre de trois dictatures militaires qui absorberaient les nationalités comme les institutions dans le courant de leurs ambitions guerroyantes, et consoleraient la démocratie de son iiiévi-
labié esclavage par le triomphe de toutes les envies cl l’abaissement de toutes les grandeurs ?
Les sociétés secrètes battraient des mains, car derrière les grandes unités despotiques elles poursuivent toujours la grande unité socialiste qui compte hériter facilement de toutes les autres, parce qu’après tant de ruines accumulées il ne lui restera plus qu’à faire disparaître les dictateurs, pour avoir du môme coup vaincu toutes les résistances et tué jusqu’aux empires.
On trouvera peut-être ces alarmes chimériques ou lointaines ; on nous accusait aussi quand nous osions prc.ssentirce que chaque jour accomplit; aujourd’hui la voix des événements est assez retentissante et les échos peuvent être, plus rapprochés qu’on ne pense.
En tout cas, cet avenir serait digne du principe de la non-intervention tel qu’on l’applique à l’Italie.
Mais c’est surtout pour les États de l’Église que cette application est odieuse, car c’est là surtout que tous les faux prétextes avaient complètement disparu.
On ne voulait pas que le Saint-Siège pût recourir à l'in» lorvention étrangère pour contenir scs États ; il demandait seulement qu'on ne se servît plus de l’intervention étrangère pour les bouleverser.
On disait que le Saint-Siège ne pouvait suffire à sa défense et qu’il ne trouverait de soldats nulle part, et les plus humbles familles comme les plus glorieuses ont ri-
valisé de zèle et de sacrifices pour lui envoyer une jeunesse d’élite plus noble encore par son dévouement que par son origine. La France elle-même lui a prêté un chef qui rajeunit les vertus chevaleresques des croisades par les plus hautes lumières et les plus nobles gloires de notre siècle. Et cette armée que lui improvisait la loyauté catholique, on lui a demandé de la dissoudre. La révolution a osé sommer le Saint-Siège de désarmer devant die et de chasser lui-même ses défenseurs. Leur fidélité courageuse frappait d’impuissance les complots préparés et les invasions des bandes révolutionnaires. On ne pouvait insurger le pays, on n’a pas hésité à l’envahir. On n’a pas attendu le refus de l’ultimatum ; avant même de le signifier, on précipitait sur cette petite phalange toutes les années régulières de l’unité italienne pour la paralyser par la surprise et l’accabler par le nombre,
La révolution invente un droit des gens à son usage : les anarchistes de tous les pays peuvent attaquer le Saint-Siège, mais les catholiques ont besoin d’être Italiens pour le défendre; Garibaldi est le vengeur des principes, et Lamoricière un condottiere.
On se plaisaità répéter que l’étendue des États importait peu à l’Église pourvu qu’il restât au Pape une souveraineté temporelle quelque part. On allait jusqu’à dire que le retranchement de quelques provinces, loin de nuire à sa majesté, affermirait son pouvoir, en concentrant autour de lui les bénédictions de toutes les autres. On a pu re-
connaîtra la puissance de l’exemple, et les partages tentés à Frascati ont montré la propagande des lois agraires du dictateur de la Sicile transportées jusqu’aux portes de Rome.
On affirmait que le Piémont, satisfait de trôner à Bologne, se contenterait d’avoir mutilé la tiare et se gardei'ait de la briser. Son roi s’était même déclaré le plus ferme appui de l’indépendance pontificale, et les Légations sont devenues ce qu’elles seront toujours dans les mains du Piémont, un point d’attaque perpétuelle contre cette indépendance. On a vu si les ambitions se contiennent et si les révolutions s’arrêtent.
On garantissait du moins qu’en ébranlant la couronne du monarque on sauverait l’autorité du Pontife. Le pouvoir temporel semblait seul attaqué, le pouvoir spirituel devait rester sacré; et voilà qu’on exile les évêques, qu’on emprisonne les prêtres, qu’on chasse les ordres religieux. De vénérables fugitifs viennent demander à la terre hospitalière de France un abri que nos pères trouvèrent jadis sur le sol religieux de l’Italie. Le séquestre des biens, la persécution des personnes, la propagande protestante hautement appelée et organisant ses prêches à la suite de toutes les insurrections triomphantes, toutes les licences et les impiétés hautement professées à l’ombre de la croix de Savoie, nous disent assez qu’on n’a voulu détrôner le roi que pour dégrader le Pontife. La révolution est conséquente, elle ne peut laisser les armes spirituelles au trône qu’elle veut renverser. On ne consacre pas l’au-
«s DEHNIER COUR D’ŒIL
lorilé morale de ceux qu’on dépouille; on ne s’agenouille pas devant ceux qu’on veut abaisser.
Enûn les communions dissidentes avaient pu croire que le catholicisme seul était en cause et se renfermer dans une égoïste quiétude, et peut-être dans une silencieuse espérance. Mais les frémissements de la Pologne et de la Hongrie devancent déjà le signal que le dictateur leur a donné pour le printemps, et, en attendant, le socialisme fulmine ses plus audacieux manifestes, et les sociétés les plus fortes peuvent .sentir partout, leurs fondements ébranlés : elles entendent déjà les craquements de l’édifice. 11 est temps d’aviser si elles ne veulent pas le voir s’écrouler avec fracas.
Si on ne veut pas que le mouvement entraîne tous les peuples, c’est en Italie qu’il faut défendre l’Europe ; quand la révolution se sera fortifiée dans toute la Péninsule, il sera trop tard. Elle aura conquis un puissant levier et un plus formidable exemple. La dictature incendiaire précipitera toutes ses ardeurs au dehors pour n’être pas forcée de les contenir au dedans. Tous les despotismes se ressemblent, leur ambition est aussi infatigable que la crédulité des peuples et des rois.
Mais, si cette crédulité est fatalement écrite dans les arrêts delà destinée, si c’est un parti pris par les monarchies de s’isoler ou de se trahir tour à tour, si chacune est résolue à regarder tomber les autres pour attendre avec une inépuisable résignation le temps de périr à son
SUR L’ÉTAT ACTUEL DE ROME ET DE L’EUROPE. TiD
tour dans le délaissement et dans l'impuissance , plus de vaines paroles ou de dérisoires condoléances! Qu’on ait du moins la« conscience de son humiliation et le courage de sa faiblesse ; qu’on ne défende plus à des ambassadeurs d’accompagner le roi d’Italie dans ses excursions annexion istes, dont on reste le complice sans vouloir en devenir le léraoin. Il serait plus logique et à peu près aussi digne de lui envoyer des félicitations solennelles pour l’inlroduclion de ce nouveau droit européen, qui ne connaît de pontife que le suTTrage universel, de roi que le fait accompli ; ou plutôt que ces félicitations passent par-dessus le trône éphémère que la révolution daigne encore laisser debout pour monter jusqu’à l’audacieux initiateur du socialisme prétorien et italique, jusqu’au souverain maître de tous les peuples de la Péninsule. Que les couronnes s’abaissent devant celui qui s’apprête à les fouler aux pieds, et que les rois de l’Europe se prosternent devant la dictature universelle du général Garibaldi.
En tous cas, au milieu de celte abdication générale, la France ne saurait abandonner ni Rome ni l ltalie, car ce serait s’abandonner elle-même.
On trouve pourtant des esprits qui se disent dévoués au pays et qui entendraient le condamner à cette suicide inertie. Ils voudraient que la France laissât le champ libre à la révolution et au Piémont. Le Piémont serait jusqu’au bout l’arme de la révolution, et la non-intervention
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Iti bouclier de tous deux. Tous deux accompliraient ainsi leur œuvre de bouleversement social, et l’Empire interviendrait à la fin comme le sauveur providentiel de ITtalie périssant sous l’étreinte de l’anarchie.
On échapperait ainsi aux vengeances des sectes révolutionnaires, car elles se seraient dévorées elles-mêmes; on ne craindrait plus d’entendre les malédictions de l’Italie, car c’est elle qui se serait perdue; on aurait conjuré les ressentiments de l’Europe, car l’ordre serait rétabli et on aurait fait acte d’autorité vis-à-vis d’elle, car on aurait accompli soi-même ce qu’on lui aurait défendu d’entreprendre. Enfin ..on espérerait toujours dans la reconnaissance des catholiques, car on arracherait le Saint-Père aux fers de la révolution, et le peu qu’on daignerait lui laisser pourrait passer encore pour un bienfait de la France.
Ainsi on aurait vu chasser l’Autriche de Venise sans lui déclarer la guerre, on aurait vu crouler le trône des Bourbons sans le renverser; le Pape serait réduit à discrétion sans que nous eussions cessé de le soutenir, et le Piémont nous aurait dégagés par ses excès sans que nous eussions cessé un instant de le bien conseiller.
On opérerait librement sur l’Italie, car on aurait fait table rase de toutes ses puissances et de toutes ses grandeurs.
L’unité italienne n’aurait été qu’une machine de guerre, elle serait morte avant de naître, elle ferait place à la confédération ressuscitée de Villafranca ; mais l’influence
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française remplacerait la présidence du pape. Elle seule donnerait et protégerait les trônes. On aurait perfectionné les traditions du premier Empire : l'Italie impériale serait un grand pas vers le sympathique patronage de toutes les races latines, qu’on substituerait désormais aux anomalies du protectorat antigermanique de l’ancienne confédération du Rhin. Le Pape deviendrait enfin un patriarche français, seulement on le garderait vassal à Rome, au lieu de l’emprisonner à Fontainebleau.
On dit qu’il est des courtisans qui préconisent cette politique comme un chef-d’œuvre de calcul et de génie, de profondeur et de persévérance ; son succès serait pour eux l’apogée des gloires impériales.
Je ne sais si l’esprit d’aventure les égare ou si la présomption les aveugle; en tous cas, ils ne fascineront jamais la France, et je compte bien qu’ils n’entraîneront pas l’Empire. Dieu le garde de les suivre jamais dans celte voie fatale ! La révolution le pousserait au piège pour le perdre, les partis exaltés l’y laisseraient courir pour hériter de lui à tout prix; les amis désintéressés du pays doivent lui signaler énergiquement le péril.
Une telle politique ne serait ni honnête ni sûre.
Elle ne serait digne ni de notre caractère ni de notre histoire ; elle ne satisferait ni à notre mission ni à nos promesses ; elle répondrait mal à la loyauté de notre armée et à l’antique confiance du monde.
Elle ne pourrait être efficace, car on aurait toujours en
face de soi la constance de l’Église et la fermeté de son chef suprême. Ces jours d’épreuve ont fait resplendir l’une et l’autre, et, quelles que soient les angoisses présentes de cette lutte artificieuse et acharnée, la majesté du pouvoir spirituel et celle du pouvoir temporel y auront également grandi.
L’un s’est vu acclamé par tous les pontifes de l’univers avec une unanimité de dévouement qu’aucun temps n'avait surpassée et qui fera époque dans l’histoire de l’Église.
L’autre a rallié dans tous les rangs, dans tous les partis, dans toutes les communions, les plus hautes intelligences, les plus généreux caractères. L’Église de France est restée fidèle à ses plus inviolables traditions en se mettant à la tète de cette courageuse croisade. Elle maintint toujours avec énergie l’indépendance des rois. Elle devait être la première à défendre le pouvoir temporel des papes, qui sauvegarde l’indépendance de l’Église.
Mais, quelque illustres que soient les hommages que la papauté a reçus, le plus magnifique lui est venu de l’altitude même de son représentant auguste et de l’admirable exemple qu’il lègue à ses successeurs.
On trouvait un prêtre trop débile pour soutenir le poids d’une couronne. Qu’en pense-t-on maintenant? Trouve-l-on que la majesté royale ait perdu quelque chose de son prestige en décorant le front d’un Pontife ?
SUR L’ÉTAT ACTUEL DE ROME ET DE L’EUROPE, iir.
Sa faiblesse même n’a-t-elle pas enseigné toutes les forces? Où est la grande monarchie qui se flatterait de lui apprend l'e la noblesse du langage, la sincérité des promesses, la fermeté des résolutions? Et sans sortir de la Péninsule, serait-ce l’héritier de la maison de Savoie qui pourrai lui montrer comment on garde les traditions de ses prédécesseurs et la dignité des couronnes?
Dans ce temps où les consciences chancellent, où les peuples fléchissent, où les rois s’abandonnent, n’est-ce pas un spectacle providentiel que celui d’un pontife à la fois doux et inflexible, ne refusant rien à la raison, ne cédant rien à la violence, et, au moment môme où tant de puissants répondent à l'appel du devoir : Non volume, sachant répondre aux menaces de la force : Non possumus ?
Ne dirait-on pas que Dieu a réservé ce seul exemple pour maintenir les espérances, glorifier les principes, relever les courages, et que la j)ierre sacrée qui sert éternellement à soutenir l’Église est encore destinée dans ce siècle à raffermir enfin la société civile ébranlée par le vent des révolutions jusque dans ses plus intimes profondeurs?
Il appartient à notre pays de seconder cette haute mission; elle ne doit pas se poursuivre sans la France, il est impossible surtout qu’elle s’accomplisse contre elle. La politique qui essayerait d’abaisser la tiare par un vasselage ne réussirait pas mieux que celle qui la voudrait renverser par un coup de main, L’Église saurait se dégager de
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la ruse comme de la violence ; tôt ou tard, il faudrait compler avec le sentiment catholique qu’on peut abuser, mais qu’on n’étouffe jamais, et qui se réveillerait avec d’autant plus d’énergie qu’on aurait plus longtemps endormi sa confiance.
Une telle politique pourrait devenir dangereuse. L’Europe a pu laisser révolutionner l’ilalie, elle ne la laisserait absorber par personne; les couronnes délaissent quelquefois les principes, mais les jalousies nationales vivent toujours.
11 ne serait pas sage d’émouvoir des susceptibilités déjà trop éveillées par tant de vicissitudes inattendues. 11 est peu de puissances qui ne gardent le regret d’un avantage perdu ou d’une illusion évanouie et qui ne nous imputent peut-être la responsabilité d’un douloureux mécompte.
Quand l’Autriche abandonna la Russie qui venait de la sauver pour s’unir à notre politique, elle comptait que l’alliance sur le Danube devait être l’alliance sur le Pô ; elle avait cru désormais à l’inviolabilité de son Italie. Nos victoires ont déçu de telles espérances.
Elle n’a pas conservé un moins amer souvenir de ses échecs diplomatiques que de ses défaites militaires, et elle s’est plainte assez haut de n’avoir pas été avec nous plus heureuse dans la paix que dans la guerre. Elle se flattait que le sacrifice de la Lombardie lui vaudrait la sécurité de la Vénétie et la restauration des archiducs ;
elle voit des annexions accomplies et des invasions flagrantes. Ce n’est point ainsi qu’elle avait entendu la paix de Villafranca, et, quand elle consentit à la non-intervention, elle était loin de soupçonner comment le Piémont la pratiquerait en Toscane et en Sicile , en attendant qu’il levât le masque à Naples et dans les États de l’Église.
La Russie avait pris sous sa protection le jeune grandduc de Toscane, elle avait vu dans le discours impérial du 1" mars une garantie pour l’autonomie de ses Étals, et le lendemain le Piémont régnait à Florence.
Le czar ne pouvait oublier les anciennes sympathies qui unissaient son père à la maison de Naples. La fermeté de Ferdinand, resté seul dévoué à l’alliance russe dans la guerre de Crimée, lui avait attiré la malveillance des puissances occidentales. Un tel souvenir engageait la dignité et la politique d’Alexandre II. On juge si les coups dirigés contre ce trône ont retenti au sein du cabinet de Saint- Pétersbourg, et si l’évidente complicité de notre plus intime allié laisse envisager sans amertume l’impuissance de nos conseils et l’audacieuse persévérance de scs actes.
Je ne sais si la Russie aspirait à se consoler du patronage perdu en Italie en ressaisissant celui de l’Orient ; en tous cas, si elle avait espéré les libertés et les profits d’une action isolée, le traité sur l’intervention en Syrie a dû la détromper. L’intégrité de l’einpire ottoman menace de rester désormais, pour les puissances civilisées, plus
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inviolable que celle des trônes chrétiens. On pourra tout faire sans la Russie en Italie, on ne fera rien en Orient sans l’Angleterre,
ha Prusse avait cru lire dans la proclamation de Milan une protestation absolue contre tout agrandissement de territoire, et l’acquisition, d’ailleurs si légitime, de nos versants français des Alpes, lui fait toujours apparaître la conquête des bords français du Rhin. Les circulaires de notre ministre des affaires étrangères ont cherché vainement à détourner ces frayeurs. Le fantôme des frontières naturelles de la France tourmente toujours les esprits, et la visite impériale de Bade n’a pu suffire pour tranquilliser l'Allemagne.
L’Angleterre, malgré l’intimité de nos traités commerciaux et l’éclat de nos démonstrations amicales, ne paraît guère disposée à abdiquer ses incurables méfiances. Rlle répond à nos courtoisies par des reproches, et à nos avances par des armements; elle ne peut se résigner à voir passer dans le droit européen la sanction d’un agrandissement de la France.
Les petits États ne manifestent guère moins de mécontentement que les grands. Si l’Angleterre soutient qu’elle ne s’attendait pas à l’annexion de la Savoie, la Suisse prétend qu’on lui en avait promis sa part. Les princes dépossédés avaient espéré dans de rassurantes paroles, et> quand le Pape avait lu nos déclarations si énergiquement explicites en faveur du maintien de tous ses droits temporels, il ne g’aUeiifla|l pas à se voir sitôt au lendemain
dp la perte de ses plus riches provinces, et à la veille do l’invasion de toutes les autres.
Ainsi, pendant que la révolution resserre par le péril c-ommun les liens des grandes monarchies, les pelits États se groupent devant la crainte des ambitions territoriales,
Sans doute, ces alarmes peuvent n’être pas exemptes de préventions. Elles ne tiennent peut-être pas assez compte ni de la complication des intérêts, ni de l’entrainement des situations, et, si elles rappellent é notre diplomatie des interprétations imprévues et des promesses que l’événement a parfois rendues fragiles, notre diplomatie se plaint à son tour de la vivacité de leurs repro» ches et de la persistance de leurs soupçons.
Mais enfin, fondées ou non, ces alarmes apparaissent partout, elles éclatent dans les paroles des pays libres, elles se font jour dans les actes de ceux qui ne lo Bont pas.
Napoléon lll est trop pénétrant pour les ignorer, sa lettre à M. de Persigny le prouve ; il est trop sage pour les dédaigner, le traité de Villafranca l’a prouvé.
La lettre et le traité se ressemblent peu, il est vrai; on peut même dire que la lettre ne cherche pas à glorifier le traité. Cependant le traité fut un acte de sagesse et de force au plus beau moment de la fortune de nos armes, et il faut les circonstances impérieuses qui ont depuis lors embrouillé les affaires d’Italie pour expliquer le lajigage inquiet de la lettre,
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La connaissance des défiances semées de toutes parts a pu seule décider le souverain de la France à écrire que lord Palmerston le croira parce qu’il le connaît, et à placer ainsi la véracité de sa parole impériale sous la garantie d’un appel auquel de récents discours ont si mal répondu.
C’est la triste certitude des progrès de la dissimulation diplomatique qui a dicté cette invitation aux hommes d’Étal de s’entendre loyalement comme d’honnêtes gens, et non comme des larrons qui veulent se duper réciproquement.
Il a fallu toutes les difficultés soulevées par ces dissimulations et par ces défiances pour faire déclarer par le chef de cette glorieuse armée qui a changé les destinées de la Péninsule qu’il déclinait désormais la responsabilité de ces grandes transformations dont notre épée a donné le signal, et que, pourvu qu’il n’y eût pas d’intervention étrangère, il lui suffii-ait que la Péninsule se pacifiât n’importe comment.
Il a dû en coûter au prince qui a rétabli par nos armes , et garanti par ses paroles le pouvoir temporel du Saint- Père de paraître borner désormais la mission de nos soldats à sauvegarder la sécurité du chef de l’Église quand leur courage a, depuis dix ans, maintenu sa pleine autorité.
Il a fallu une conviction bien profonde de la nécessité de ménager l’Angleterre, avec laquelle on offre de régler les destinées de la Péninsule méridionale, pour
parler avec tant de modestie du traité de Villafranca si précieux à notre prépondérance, de l’Algérie dont nous sommes si justement fiers, des côtés défectueux de notre marine et de notre armée qui sont toutes deux notre gloire, enfin de cette intervention en Syrie qui est à la fois le devoir, l’honneur et le vœu de la France.
Cette situation embarrassée se révéle dans les lenteurs et les entraves qui ont pesé sur l’expédition (h? Syrie.
Le réveil sanglant de la question orientale n’a pas dû surprendre la politique.
Pour ma part je n’ai pu m’en étonner.
Je me souviens que le 25 février 1859, avant la guerre d’Italie, au moment où tous les pressentiments de l’opinion cherchaient à détourner une crise si pleine de périls pour ceux même qui l’ont préparée, je disais, à l’Académie de Lyon, dans une allocution imprimée par ses ordres* :
La politique se gardera d’exciter, par des paroles imprudentes, les nations civilisées de l’Occident tes unes contre les autres, mais elle dominera de haut sur cet Orient si ardent et si immobile, si inspirateur et si abruti, qui plane et rampe tour à tour, hier transformant la face du monde, aujourd’hui subissant ses ordres et se prosternant à ses pieds.
Elle jugera ce mahométisme qui a vaincu, trôné, opprimé par l’épée, destiné peut-être à périr par l’épée.
* Mémoires de l’Académie de Lyon, classe des lettres, tome VII.
450 DERNIER COUP D’Œil.
À Dieu ne |Jaise que la civilisation chrétienne donne l'exemple de la provocation à la force ou le signal de la violation des traités ! Le glaive seul l’a toujours mal servie, elle ne grajidit que par la loyauté, l’énergie et la sagesse.
Mais 1 histoire a ses leçons, la Providence ses justices. L'islamisme a débuté par des massacres et des incendies, étouffé la liberté, enchaîné l’homme, dégradé la femme, il a dédaigné de s'assimiler aux vaincus, il rougirait de s’assimiler aux vainqueurs ; déplorable mélange d’oppression et d’anarchie, il n'épargne aucune faiblesse, ne résiste à aucune force et semble s’être imposé la triste loi de démentir en tout l’immortelle devise du peuple romain : Parcere subjectiset debellare stiperbos.
En vain l’Europe cherche, par tous ses efforts, à prolonger une vie factice entre un fanatisme impuissant et une renaissance impossible ; il sait lui- même qu’il ne vit que de la difficulté de partager son héritage. On voudrait le fixer, il veut garder sa tente; chaque jour est témoin de ses nouveaux excès. Ouj sait si ses colères, mal comprimées, n’éclateront pas tout à coup par quelque explosion terrible? 11 voudra mourir en barbare ainsi qu’il a régné, et finira par lasser la patience de l’Europ»'.
Ce jour-là, l'islamisme aura vécu, l’heure de lever la tente aura sonné, le Coran aura disparu de l’Europe ; il se réfugiera en Asie. Mais la civilisation ne l'y laissera pas longtemps tranquille, elle le poursuivra de son impitoyable lumière, elle dissipera pour toujours ses sanglantes ténèbres, elle ne frappera pas en vain à la porte de cet Orient, d’où sont sorties toutes les sciences et toutes les grandeurs de la terre, qui entendit Homère, Démosthène et Platon, et vit marcher les armées de Sésostris, de Cyruset d’Alexandre. Elle rendra la paix et la liberté à cette terre privilégiée, qui fut le berceau du premier homme et le tombeau de l'Homme-Dieu, qui vit les tentes d’Abraham, écouta la harpe de David, admira les magnificences de Salomon, et qui retentit encore de la parole du Verbe.
Telles étaient mes impressions il y a dix-huit mois, et récemment j’ai dit dans ce livre « que l’empire ottoman était bien prés de lasser la longanimité de l’Europe, » et qu’elle devait enfin fixer ses regards sur les convulsions suprêmes qui agitent le Bosphore, mais qu’elle ne pourrait rien pour l’Orient sans avoir pacifié l'ilalie, « parce « que ce n’est pas en foulant aux pieds les bases du droit « européen qu’on peut rétablir entre toutes les nations « l’harmonie nécessaire à l’achèvement de la plus grande « œuvre réservée à ce siècle, et qu’on ne saurait préluder « à la restauration des chrétientés orientales en sacrifiant « la plus grande Église chrétienne de l’univers, b
Pourquoi faut-il que ces graves prévisions se soient sitôt réalisées ?
L’islamisme a jugé peut-être le moment opportun pour en finir avec une religion ennemie. Il a vu le christianisme outragé dans son pontife suprême, attaqué par ses enfants au centre même de sa foi ; il a pu le croire abandonné par ses plus anciens appuis.
En apprenant les persécutions de ITtalie, il n’a pu penser que l’Occident fût si prompt à venger les chrétiens du Liban , et , à l’aspect de tant de violences et de délaissements, son fanatisme a ranimé ses colères, et son fatalisme a pu rêver l’impunité.
En tous cas, s'il a cru au sommeil du sentiment chrétien, ses illusions ont dû être courtes, et si l’Europe n’est pas complètement innocente de tant de désastres, le devoir
de la réparation l’a réveillée comme un coup de foudre.
La première nouvelle de cette épouvantable catastrophe a suspendu toutes les discordes, relevé toutes les faiblesses. Le sang versé des /chrétiens d’Orient a fait bouillonner le sang des chrétiens d’Occident. Un immense tressaillement a couru d’un bout de Tunivers à l’autre ; l’Kurope s'est enfin retrouvée, la société chrétienne s’est levée tout entière, et la France à sa tête. L’opinion a su se faire obéir cette fois ; elle est redevenue un instant reine du monde, et toutes ses voix ont appelé une croisade suprême pour reprendre l’œuvre de nos pères et léguer à nos descendants une conquête enfin irrévocable de la religion, de la justice et de l’humanité.
Elle a demandé des expiations éclatantes et d’invincibles garanties; mais plus de vains palliatifs, plus d’atermoiements illusoires ! N’abandonnons plus les victimes à la merci des fureurs de la barbarie et des complicités d’une volontaire inertie ou d’une imbécile impuissance. Non, plus de ces ignominieuses enchères qui imposent le déshonneur à l’innocence et le désespoir aux fiimilles, plus de ces incendies qui détruisent des provinces, plus de ces carnages qui tuent des peuples, plus de ces sanglants anachronismes qui consternent le monde et accusent le siècle. Que le sang chrétien, échappé à tant de massacres, reste désormais sacré: car, s’il venait à couler encore, il retomberait fatalement sur nous devant Dieu et devant l’histoire.
Un prompt départ, une expédition imposante, uiie
action énergique, un but absolu et complet, un succès éclatant et définitif, tel a été le cri unanime de l’Europe.
11 faut le dire, le traité sur l’intervention en Syrie est loin d’avoir répondu à ces généreux entraînements de l’opinion. On y a vu avec regret une vénération superstitieuse et presque filiale pour la décrépitude de cet empire dont la civilisation appelle la fin et que la politique elle-même est désormais impuissante à faire vivre.
On a mesuré à nos soldats le nombre, le temps, presque l’indépendance; ils ne seront que six mille, ils ne resteront que six mois ‘ et un commissaire turc pourra se faire le surveillant de leurs entreprises et le modérateur de leur courage. Au lieu d’être les libres protecteurs des chrétiens asservis, on en fait presque les auxiliaires de la Porte Ottomane.
Ce contraste entre les vœux des peuples et les déterminations des couronnes a ému le inonde; personne ne s’en est pris à la France, on lui a su gré de son noble élan.
L’initiative en faveur des populations orientales était dans son droit et dans son devoir, car le nom de la France est le premier qu’aient acclamé leurs ancêtres, il est le dernier qu’aient murmuré les lèvres mourantes de
* La voix des événements vient de protester avec éclat contre l'insuffisance du nombre, du temps et de l’indépendance. Espérons que cette voix sera entendue. (/N’e/e de la Z" édition.)
iài DERNIER COUD D’ŒIL
tant de victimes qui ont légué leur vengeance et leur famille à sa protection immémoriale.
Personne n’a douté que ce cri d’indignation n’ait rencontré de l’écho dans le gouvernement comme dans la population. On en a retrouvé les accents dans ces belles paroles de la proclamation adressée à l’armée de Syrie :
« Vous ne partez pas en grand nombre, mais votre « courage et votre prestige y suppléeront , car partout « aujourd’hui où l’on voit passer le drapeau de la France, fl les nations savent qu’il y a une grande cause qui le « précède, un grand peuple qui le suit. »
En présence de telles paroles, on s’est affligé des restrictions du traité, on s’est demandé comment une volonté d’ordinaire si persévérante a pu laisser à ce point neutraliser l’action de sa puissance.
C’est que la défiance mutuelle des cabinets est venue paralyser l’indignation unanime des peuples, c’est qu’à côté des réparations du droit des gens on redoute les artifices de la diplomatie et les surprises de la force , c’est que l’Angleterre soupçonne de prétendus arrangements secrets entre la France et la Russie pour l’avenir de l’Orient, tandis que la Russie s’inquiète de voir étaler avec tant d’éclat l’intimité prépondérante de la France et di; l’Angleterre. C’est aussi que derrière le glorieux affranchissement des chrétiens on croit déjà voir surgir aux bords du Danube le triomphe du socialisme pansla- Viste.
C‘cst enfin que la course triomphale de la révolution à
travers Tltalie rallie tous les sentiments conservateurs des peuples et rapproche les intérêts de toutes les inonarcliies.
On craint de voir la révolution se propager par les forces redoutables de la France et de l’Angleterre qui se feraient ses protectrices et deviendraient plus tard ses victimes. On hésite à donner le signal d’une de ces luttes désespérées dont Dieu seul peut prévoir les sanglantes péripéties et préparer le suprême dénoûment ; mais on sent que ces deux puissantes nations ne sauraient s’allier longtemps pour une pareille cause, et c’est de la France ou de l’Angleterre que l’Europe attend un appui contre la révolution.
Toutes ses préférences se reportent vers la France, c’est en elle qu’on espère ; on sait les traditions de son histoire, la vraie mission de sa politique.
L'Angleterre, au contraire, inspire de toutes parts une défiance raisonnée et profonde ; la Russie n’a pas oublié la politique à outrance qui voulait couronner par la destruction des flottes de la Baltique les incendies de Sébastopol, afin de se mieux assurer le monopole des mers ; et l’Autriche se souvient toujours de l’abandon des alliances séculaires et du sacrifice de la Lombardie.
D’ailleurs, sans parler des griefs particuliers, le cabinet britannique s’obstine dans les contradictions d’une politique impossible, etle châtiment de tant d’inconséquences pourrait bien ne pas se faire attendre longtemps.
DERNIER cour D’ŒIL
Il en coûte aux amis de la liberté de traiter avec celte sévérité la terre natale des institutions parlementaires.
Mais cette antique patronne du gouvernement représentatif ne fait plus rien pour le progrès de la liberté régulière dans le monde. En revanche, elle fraternise avec tous les despotismes et attise toutes les révolutions. Elle propage le suffrage universel au dehors pour étendre son influence, et elle le repousse chez elle pour sauvegarder ses institutions. Elle excite les peuples contre les rois et les rois contre la France. Elle veut exploiter à la fois les instincts révolutionnaires et les inquiétudes monarchiques. Mais ce double jeu alarme tout ensemble et les rois et les peuples. C’est à la France que tous demandent de se faire la médiatrice écoutée et puissante entre l’ordre et la liberté.
Et pourtant, si la France venait à déserter ce noble arbitrage, l’Angleterre ne laisserait certainement pas échapper une telle fortune.
On sait le secret de ces révolutions ministérielles que Londres tient toujours en réserve pour le besoin des temps, et tous ses changements de scène et de personnages ne surprennent plus personne. On est accoutumé dès longtemps aux soubresauts de sa politique.
Quand celle de lord Palmerslon aura achevé de dépouiller la papauté qu’elle voudrait détruire et de désorganiser la Sicile qu’elle espère dominer, personne ne
conseillera au Piémont d’attaquer la Vénétie, car il pourrait rencontrer l’Angleterre devant lui. Elle a trouvé Rome esclave sous le sceptre paternel de ses pontifes, elle jugerait Venise assez libre sous le joug impérieux de l’Autriche. Le dogme de la non-intervention, si pompeusement inauguré par ses manifestes parlementaires, ne l’arrêterait pas un seul instant. Dans tous les cas, une fois le lien formé entre les grandes monarchies, l’Angleterre pourrait bien trouver l’occasion de les tourner contre la France. Ce jour-là, la coalition serait faite.
Mais ce jour-là aussi, il ne serait plus question parmi nous ni de récriminations stériles ni de fautes désormais irréparables; le péril rallierait toutes les dissidences autour de la patrie menacée.
Tous ceux qui, à d’autres époques, participèrent à l’honneur d’êlre mêlés de plus près au gouvernement de leur pays ne trouveraient dans ce souvenir qu’un engagement de plus de s’identifier à ses destinées et de se dévouer à sa défense. Il n’est aucun de nous qui ne se glorifiât de prendre pour devise ces généreuses paroles que m’adressait, au jour de la guerre de Crimée, un noble petit-fils d’Henri IV, dont notre Algérie admira le brillant courage et la sagesse prématurée :
« A d’autres d’apprécier les causes de la guerre ; pour moi, je ne vois que le drapeau de la France engagé, et quelle que soit la main qui le porte, mon cœur est
avec nos soldais, puisque mon bras ne peut êlre avec eux*. » ' ■'
Appuyée sur ces sentiments magnanimes qui éclateraient de toutes parts et qui se sont fait jour du sein même de l’exil, la France pourrait compter sur tous ses enfants. Avec une armée qui répare toutes les fautes par des prodiges, un crédit qui, malgré tant d’appels, a pu suffire aux efforts de la guerre et aux travaux de la paix, la lutte même contre l’Europe ne serait pas au-dessus de son courage.
Elle pourrait n’ôtre pas au-dessus de ses forces, mais au prix de quels sacrifices et à l’aide de quelles alliances?
Celle de la révolution est toujours lourde à ceux qui l’acceptent ; elle ne sert un instant que pour régner sans partage; on croit en faire un instrument, c’est un maitre qu’on s’impose.
Que de sang coulerait dans cet immense combat ! Que de larmes pourraient coûter les suites de la victoire 1
Grâce à Dieu, de telles extrémités seront épargnées à notre pays, carie remède est dans nos mains.
En effet, le malaise qui tourmente l’Europe est né des défiances et des isolements ; les vicissitudes des négocialions particulières ont semé l’inquiétude partout, les protestations ne peuvent la calnàer, les désaveux la redou-
' Lettre de S; A. R. le dub d’Auiiialc du 23 mars 1854.
blent; on s’alarme de voir entre tous des alternatives de froideur et de caresses, des intimités mobiles et des alliances ambulatoires, des entrevues successives où les présents soupçonnent des pièges, où les absents entrevoient des menaces.
La situation n’est tenable pour personne.
En Orient, deux peuples enchaînés l’un à l’autre qui se combattent souvent et se menacent, une administration qui ne sait que frapper sans protéger jamais, un gouvernement auquel tout le monde commande, auquel personne n’obéit;
En Italie, des traités qu'on affiche et qu’on viole , des annexions qui ne reconnaissent aucun droit et que personne ne reconnaît ; la sécurité perdue, les trésors dilapidés; la conscription, l’impôt, l’emprunt, devenus les seuls dons de joyeux avènement ; les campagnes regrettant leur paix religieuse, les villes leurs franchises municipales, la Toscane son indépendance et son nom ; l’anarchie de la Sicile, les sanglantes saturnales de Naples devenue le rendez-vous de tous les conspirateurs de l’univers ; partout un mécontentement plus sincèrement universel que les votes du scrutin d’annexion... Quel présent et quel avenir !
L’union de l’Europe peut seule mettre un terme à une telle confusion.
C’est à la France d’en donner le signal.
Qu’elle assemble enfin ce congrès tant de fois prn-
4CÜ
mis, tant de fois avorté. Lui seul peut dégager toutes les responsabilités , concilier les intérêts , sauvegarder les dignités, imposer silence aux passions et vaincre les résistances. Mais il faut que les délibérations y soient sé< rieuses, il faut que personne n’y entre pour imposer un programme, et que chacun en sorte déterminé à faire exécuter la décision de tous.
Le temps presse, les liens sociaux se dissolvent, les impatiences s’enflamment, les ambitions débordent, les ressentiments s’aigrissent ; partout la lutte générale se prépare, un instant peut la faire passer des esprits dans les faits, et l’heure va sonner peut-être qui fera entendre ces redoutables paroles : Le congrès aujourd’hui ou la guerre demain.
La France saurait accepter la guerre, mais il lui appartient de faire prévaloir la paix ; .sa véritable politique est écrite dans ses actc^ récents comme dans ses antiques traditions, elle l’a signée à Villafranca ; après tant d'écarts et d’épreuves, il importe à tout le monde d’y revenir : au delà tout est péril, en deçà tout est désaveu. L’Italie autrichienne, c’est la réaction ; TltaUc française, c’est la coalition; l’Italie unitaire, c’est la révolution ; l'Italie confédérée et la papauté garantie, c’est l’indépendance de la Péninsule, la sécurité dé l’Église et la paix du monde; c’est aussi l’intérêt comme la mission de la France.
Mais que partout ses résolutions soient énergiques et persévérantes; l’appui d’un jour ne saurait suffire.
La France ne peut pas plus quitter Rome que l’Orient sans y avoir redressé tous les abus de la force.
Il faut que son action soit aussi vaste que les périls, et qu’elle confonde du même coup tous les ennemis du droit des gens. •
Ne laissons pas mutiler le .tronc vivifiant du christianisme au moment où nous étayons ses plus lointains rameaux.
N’attristons pas la délivrance des fils par l’abaissement du père delà grande famille. Que le même jour n’éclaire pas l’affranchissement de Jérusalem et l’asservissement de Rome !
Toutes les grandes causes se tiennent, et la France est assez forte pour en servir deux à la fois. L’Europe aussi doit délibérer à la fois sur l’Orient et sur l’Italie. C’est dans cet indivisible ensemble des plus hautes questions des siècles qu’elle peut retrouver l’unité de principes, la solidarité des droits, l’équilibre des situations.il y a longtemps que la Péninsule a vu ses plus illustres écrivains associer les destinées du Saint-Siège à celles de la liberté et appeler par la délivrance de l’Orient la véritable indépendance de ritalie.
Que dis-je? l’affranchissement de l’Orient et la défense de la papauté sont inséparables; il y va de la politique de la France comme de la grandeur de l’Église.
La chute du mahométisme doit laisser vide une trop
grande place dans le monde pour qu’il soit permis à une seule puissance d’en hériter. Nul ne peut contester à la Russie sa part légitime dans ces influences nouvelles : mais, pour qu’elle n’en confisque pas le monopole à son profit, il faut que toutes les communions chrétiennes gardent leur force et leurs droits ; il faut qu’elles puissent lutter de zèle généreux et d’émulation pacifique sur cel antique patrimoine rendu à la civilisation du monde; il faut que les peuples n’en soient pas réduits à changer de despotisme, et que la terre d’Orient connaisse enfin la liberté.
La foi catholique ne veut pas d’autres armes, ce furent celles de ses plus beaux âges.
Jamais un plus vaste champ ne put s’ouvrir devant elle.
Au milieu de celte crise de division et d’affaissement qui pèse sur tant de communions diverses, quand les croyances s’énervent en Occident, s’abrutissent en Orient, entre les impuissances du doute et les violences de la superstition, une foi éclairée et persévérante doit rallier les peuples par l’ascendant de sa tutélaire unité.
Si la lumière chrétienne doit un jour pénétrer les ténèbres du mahométisme, c’est vers les Francs et non vers les Grecs que se tourneraient les sympathies des populations orientales. Elles chercheraient l’apostolat généreux et désintéressé chez des peuples, où elles ne rencontrèrent que de loyaux adversaires et plus d’une fois de fidèles alliés.
On ne choisit pas le culte de ceux qu’on s’habitua pen-
dant des siècles à dominer comme des sujets et à mépriser comme des esclaves.
Les consciences aimeraient mieux s’incliner devant le sceptre paternel d’un pontife indépendant que se courber sous le joug inflexible d'une autocratie militaire.
Mais, pour ne pas entraver ce généreux élan des cœui's et des intelligences, il faut que le centre catholique reste fort et que son représentant demeure libre. Il faut qu’il soit le pasteur impartial et vénéré du monde, et non pas le vassal de l’Allemagne, de la France ou de l’Ilalie. D’ailleurs l’Italie du Piémont deviendrait nécessairement une Italie anglaise. Créée par la France, elle n’appartiendrait jamais qu’à l’Angleterre, elle ne trouverait que là son point d’appui pour lutter contre les protestations incessantes du Saint-Siège et contre les anathèmes du inonde catholique tout entier.
Affranchir l’Orient en brisant le contre-poids de l’unité romaine, c’est livrer l’un à la croix grecque de Saint- Pétersbourg et l’autre à la propagande biblique de Londres.
Quel dénoûment pour la France, qui fut toujours la plus puissante gardienne de la cause catholique, et à laquelle la cause catholique donna à son tour tant de prestige et d’influence!
En cinq ans, elle aurait fait deux guerres; l’une aurait été entreprise pour sauver le croissant et l’autre aboutirait à la ruine delà papauté. Jamaisla France n’aurait payé plus cher sa gloire, car elle aurait perdu pour son in-
fluence comme pour la vraie liberté Jérusalem et Constantinople en môme temps que Rome.
Rome, Jérusalem, Constantinople, les plus grands noms de l’histoire! L’Orient affranchi, l’Occident pacifié, l’Italie libre et la papauté indépendante, tout un monde ouvert aux ardeurs et aux lumières de l’époque, les plus hautes destinées de la foi, de la civilisation et de la justice remises à la mission de ce siècle agité, puissant, mobile, et appelé peut-être à tout régénérer après avoir tant détruit; et cet immense avenir confié aux peuples de Clovis et de Charlemagne !
Quelle fortune pour la France !
Mais il ne faut pas qu’elle la laisse échapper.
Ce moment est décisif pour elle comme pour le monde.
11 s’agit pour les peuples de l’Italie de s’appartenir à eux -mêmes en gardant leurs traditions, leurs franchises et leur foi, ou de se perdre dans l’unité révolutionnaire pour retomber fatalement sous le joug de l’étranger.
Il s’agit pour l’Orient de briser ses chaînes par le concours de l’Europe, ou d’attendre son salut d’une invasion ambitieuse qui ne ferait que changer ses maîtres.
Il s’agit pour tous les amis de la religion et de la vraie liberté de voir avorter ou grandir ces deux admirables mouvements de civilisation appelés à relever le sort des
immortels berceaux de toutes les grandeurs de l’humanité.
Il s’agit pour l’Europe de s’unir énergiquement pour le triomphe du droit des gens, ou de créer par ses divisions une de ces luttes qui emportent les trônes, perdent les peuples, et ne laissent partout que des ruines.
Mais c’est surtout pour la France que celte crise est suprême.
Elle peut se mettre à la tête de l’Europe ou à la suite de l’Angleterre, pacifier l’Italie ou agiter toutes les nations, relever ou asservir la papauté, mériter la reconnaissance du monde catholique, ou reculer devant les menaces de la révolution.
Il lui faut choisir entre un éternel honneur et un irréparable regret; il faut que la France se résigne à effacer les plus belles pages de son passé, ou qu’elle s’apprête à en inscrire une plus magnifi(}ue encore aux annales de l’avenir. C’est à Rome qu’elle doit perdre ou couronner sa gloire; pour elle surtout la roche Tarpéienne est prés du Capitole.
La France ne laissera pas tomber sa loyale renommée dans un piège qui couvre un abîme. Elle a de grands devoirs envers Rome; espérons que son attitude sera digne de la grandeur du péril et de la hauteur de sa mission.
Notre ambassadeur a quitté Turin. Rome a vu revenir un honorable général qui avait su mériter l’estime du Saint-Père.
Mais il no suffit pas d’envoyer un blâme au spoliateur, un hommage au spolié, c’est la spoliation qu’il faut réparer.
11 est bien d’augmenter la garnison de Rome, mais ce n’est pas le nombre de nos soldats, c’est surtout l’énergie de nos résolutions qui doit protéger la puissance du Saint-Siège.
Il ne suffit pas de couvrir Rome, que Garibaldi n'est
pas près d’atteindre, et -que le roi de Sardaigne a promis
de respecter. Se bonier à défendre la capitale, ce serait
sanctionner les termes de cette proclamation de Turin qui
a soulevé l’indignation de l’Europe. Ce serait devenir l’approbateur et paraître le confident de son hypocrisie, au moment même où la France proteste contre son audace.
Il ne suffit pas davantage de tracer autour des faubourgs de Rome le cercle d’une souveraineté dérisoire qui rappellerait trop les décrets de 1 808 et le programme d’un écrit célèbre.
On ne peut incliner les proclamations impériales devant les oracles d’une brochure anonyme; on ne désertera pas les promesses du nouvel Empire pour reprendre les traditions du premier.
Ces promesses sont faciles à tenir.
La révolution italienne n’est téméraire qu’avec les faibles, elle sait bien qu’elle est perdue le jour où la France la livrera à elle-même et déclarera résolùment qu’elle ne la garantit contre personne. Une menace sérieuse de la France eût préservé l’Ombric et les .Marches, comme
un mot énergique eût sauvé les Légations. La révolution ne prendra au Saint-Siège que ce que la France voudra bien lui laisser prendre, üii n’a pu faire d’avance la part de la spoliation : fixer les limites de la garantie, c’est montrer du doigt à Tusurpation tout le reste.
La France ne peut rien livrer. Son nom doit protéger de loin comme de près, et, quand son épée couvrait la capitale, l’inviolabilité du territoire devait être aussi indivisible que l’honneur du drapeau.
Jamais cet honneur ne fut plus profondément engagé; la proclamation de Victor-Emmanuel lui a jeté une éclatante injure.
Eh quoi ! nous aurions laissé ciiKjuante mille Français dans la Péninsule pour garantir le Piémont contre toute intervention du dehors, nous aurions permis qu’il abusât de la protection de notre armée pour entraîner les populations et usurper les Étals; puis, quand nos alliés auraient acquis assez de force pour braver notre politique, envelopper l’Italie et se passer de noire secours, nous nous serions retirés en deçà des Alpes pour respecter jusqu’à la superstition le culte de la non-intervention, devenu le péril de l’Europe et l’arme de l’Angleterre !
Et le jour où une attaque inouïe aurait violé le principe même auquel nous n’avions refusé aucun sacrifice, la France assisterait, indifférente, à la spoliation de l’Église et à l’humiliation de la papauté !
Elle aurait vu, l’arme au bras, écraser celte poignée de braves qui ont voulu payer au Saint-Siège la dette du
inonde catholique en essayant de lutter seuls contre toute l’Italie révolutionnaire !
Et elle ne vengerait ni ses protestations méconnues ni le sang de ses généreux enfants tombés si près de son drapeau en défendant le même patrimoine et en combattant pour la même cause sous l’étendard de l’Église !
Et elle souffrirait enfin que le Piémont poursuivît le cours de ses envahissements et achevât d'enviromier à la fois Rome et notre armée, comme pour les prendre toutes deux sous son orgueiUeuse protection !
Je m’arrête Notre inépuisable patience à laisser
mépriser nos conseils et déchirer nos programmes a depuis longtemps étonné les esprits. Les uns y ont vu un raffinement de l’ambition et une habileté de la diplomatie, les autres n’y ont trouvé que la longanimité de la force.ou les entraînements de l’alliance. Mais, si un tel attentat ne devenait pas le point de départ d’une politique nouvelle, si les intimités diplomatiques un instant suspendues devaient être reprises avant une réparation éclatante, si l’ambassadeur qui a quitté Turin pour protester contre une invasion entreprise y devait retourner pour saluer une annexion consommée, il ne faudrait plus parler à personne ni de la dignité des paroles ni de la sincérité des conduites. Tout le passé serait fatalement expliqué, il ne resterait plus qu’à demander ce que deviendrait la renommée de la France et comment elle se défendrait désormais de ces accusations de ruse et d’artifice, les
SUR L’ÉTAT ACTUEL DE ROME ET DE L’EURUl’E. 46U
seules que, grâce à Dieu, ses ennemis inême avaient jusqu’ici épargnées à son histoire?
Et à ce prix, la France n’obtiendrait pas même le triste avantage d’avoir apaisé les ambitions révolutionnaires. Elle aurait restreint les devoirs de sa mission à la sécurité personnelle du pape et à la possession matérielle de Rome, et elle ne pourrait les assurer que par une orxîupation permanente !
Ainsi, on aurait ramené cette nécessité anormale tant de fois attaquée, et que le dévouement catholique s’était ' mis en mesure de faire cesser . Avant l’invasion piémontaise, le pape eût pu suffire à maintenir la paix de ses États; après l’usurpaüon de ses provinces, Rome ne pourra jamais se passer d’un secours étranger. Ce secours, il faut déjà le doubler, et la force des événements obbgerait sans cesse à l’accroitre.
Et pourtant une telle situation ne saurait durer toujours.
Tant que Rome ne sera pas en son pouvoir, l’unité révolutionnaire se croira frustrée de sa capitale et n’aspirera qu’à la saisir à tout prix *. Les puissances catholiques
* Le dernier discours de M. de Cavour à son parlement ne peut laisser aucun doute sur ce point. C’est un ajournement convenu à six mois. L’accord entre tous les acteurs do la triste comédie qui humilie l’Europe n’est jilus un mystère pour personne. L’ambition piémontaise a toujours agi et parle maintenant comme la propagande révolutionnaire. Toutes deux obéissent du reste à une iii-
elles-mêmes ne pourraient admettre qu’une seule restât toujours la gardienne du Pasteur suprême, et l’Angleterre nous fatiguerait sans relâche de ses interpellations de quitter Rome, car elle entend que le représentant de l’unité catholique ne soit gardé par personne.
Le jour viendrait où il faudrait le laisser cerné par l'unité italienne, sous la protection d’une municipalité romaine et sous la garde du roi, ou de la république d’Italie.
Et dès aujourd’hui le Saint-Siège n'aurait plus ni États, - ni finances, ni armée. Il ne pourrait plus rien et serait responsable de tout, Le monde chrétien n’aurait plus de capitale.
Pour la France, Rome pourrait être encore une citadelle ; pour Pie IX , elle ne serait bientôt qu’une prison.
i\on, jamais de tels affronts ne seront infligés ni à Rome ni à la France.
ilexiblc logique, car l’Italie unitaire ne peut avoir d’autre capitale que Rome; mais par là même toutes deux aussi seront inévitablement les ennemies de la France. La France ne peut pas livrer Rome. Je ne puis croire qu’elle ait révé un Pape dépendant de l’Empire, mais en tous cas elle ne souffrira jamais que le chef de sa religion soit le vassal du roi de Sardaigne. Celui-ci n’aura d’autre appui contre nous que les passions et les intérêts britanniques. La politique d’unité italienne aboutit nécessairement à poser en face de nous l’Angleterre fortifiée par l’Italie. 11 faudra tôt ou tard lui faire la guerre ou lui abandonner le Pape et la Méditemnée. {Noie de la ô‘ édition.)
La France entière s’esl indignée du dernier attentat ; sa diplomatie avait averti, son souverain même avait écrit, et la présence de son drapeau à Rome devait parler plus haut que tout le reste.
Le Piémont s’est cru autorisé par nos complaisances passées. Pour combler l’insulte au droit des gens, il a voulu joindre la surprise à la violence. Il a pu gagner la France de vitesse, il n’a pu supprimer sa puissance, et, quand elle voudra réparer, sa volonté saura toujours se faire obéir. 11 lui appartient de punir elle-même l’indigne abus qu’on a fait de ses victoires; elle le doit et elle le peut; elle a pour elle le droit et la force. La conscience publique approuverait tout, et l’Angleterre n’empêcherait rien. S’il en coûte trop au gouvernement de prendre l’initiative contre ses alliés d’hier, qu’il se hâte d’associer à la réparation le jugement et l’action combinée de l’Europe.
La maison de Savoie vient de mettre l’Europe au défi. Victor-Emmanuel pouvait choisir entre la foi de ses peuples et la propagande anarchique; conserver les dons de la France ou les perdre tous en même temps que les conquêtes de la révolution, sans retrouver même l’antique patrimoine de ses pères. Il a fait son choix; maintenant, il n’a plus à attendre que l’ingratitude de la révolution ou la justice de l’Europe.
Cette justice ne doit plus s’ajourner, tout retard ne pourrait être qu’un calcul pour laisser refroidir l’indignation du monde. II est temps de prouver qu’on appelle les
nations, non pour enregistrer les faits, mais pour les juger, et que si les événements posent les questions, il n’appartient qu’au droit de les résoudre.
Si le Piémont eût refusé d’envahir les États de l’Église, sa résistance à celte noîTvelle injonction de l’unité italienne eût prolongé peut-être la tolérance pour des invasions trop longtemps souffertes. On eût pu le croire maître de la révolution, on voit qu’il n’en est que le royal instrument, et que pour régner encore avec elle, il n’a pas craint de la devancer et de compromettre par la coupable initiative d’une couronne la sécurité et l’hon-
neur de toutes ; mais la Providence sait aveugler les ambitieux ; elle a permis que cette brutale attaque vînt dégager la politique de toutes ses .incertitudes et lui tracer énergiquement ses devoirs. Quelques coups de main de plus ne sauraient amnistier l’audace, et le nombre des usurpations à réprimer n’importe pas plus au droit qu’à la puissance de l’Europe. On ne jugera nos paroles sérieuses que quand le Piémont aura reculé devant elles ; on ne croira au droit des gens que quand son autorité aura redressé un fait accompli. Le s/otu quo est maintenant impossible? quelle puissance pourrait consacrer un attentat contre lequel chacun a protesté? il faut en être le vengeur ou le compbee.
Les questions ne peuvent plus se diviser désormais ; le sort de l’Italie doit être soumis tout entier aux délibérations du monde.
C’est à la France de les provoquer, de les modérer, de les rendre efficaces.
Elle saura protéger l’Italie contre ses adversaires et contre elle-même ; elle ne l’abandonnera ni à une réaction qui paralyserait son avenir, ni à une confusion républicaine qui lui serait mortelle : mais elle se gardera ({e la sacrifier à des illusions que la révolution inspire et qu’une aveugle présomption propage. Elle sait la valeur et la durée de ces enivrements. Elle ne fera pas à l’Italie le funeste présent d’une dictature unitaire qui menacerait l’Europe et [que les peuples italiens ne seraient pas les derniers à maudire ; elle voudra la doter d’une fédération de monarchies constitutionnelles qui peut seule lui donner la paix et la liberté. L’Europe n’hésiterait pas à consacrer une œuvre de sagesse- qui remplacerait la fatale intervention du congrès de 1 856 par une neutralité sincère et une féconde indépendance. L’Autriche elle-même devrait acheter par d’importants sacrifices une sécurité qui poserait enfin des limites à la révolution, et le rétrécissement du Piémont pourrait servir l’indépendance de Venise.
Surtout la France se fera la protectrice de Rome ; elle dira à l’Europe qu’elle n’abandonne rien de la souveraineté du Saint-Siège, rien de l’intégrité de ses droits temporels qu’elle a promis de maintenir. Elle se souviendra que pour les puissances calhohques comme pour toutes les nations chrétiennes la question morale et religieuse plane encore au-dessus de la question italienne ; elle ne souffrira jamais que l’affranchissement de l’Italie devienne
47i DERNIER COUP D’ŒIL
l’asservissement de la papauté. — Elle remplira ses devoirs jusqu’au bout.
Rien ne lui résisterait, car elle aurait pour elle la puissance d’une sainte cause, l’autorité d’une politique généreuse, la force d’une armée qui ne craint ni les jalousies des couronnes, ni les menaces de l’anarchie.
Elle pourrait se présenter devant l’assemblée des souvé^ rains comme jadis l’ambassadeur romain devant le sénat de Carthage, portant les destinées du monde dans les plis de son manteau; et si, contre toute attente, uneseule nation, égarée par des passions jalouses, osait choisir la révolution et la guerre, l’Europe, appuyée sur le bras de la France, saurait lui imposer la justice et la paix.
Voilà mes vœux pour mon pays Après tant de dé-
ceptions et en présence de tant de ruines, peut-être on les traitera de chimères. Et pourtant les intérêts parlent si haut, et les devoirs sont si sacrés, que j’ose espérer encore. Je ne puis croire que la France laisse consommer un triomphe de la violence et de l’hypocrisie dont les siècles passés n’ont pas offert d’exemple, et dont elle aurait à répondre devant la postérité.
Après tout, si mes vœux sont un rêve, c’est celui de la foi et du patriotisme ; si c’est un pressentiment, puisset-il sè réaliser bientôt ! L’Église saura attendre ; le siècle peut lui faillir, les siècles lui sont promis.
Mais ce privUége n’appartient qu’à elle; et la France, qui mérita d’y participer en la protégeant, ne voudra pas,
en se séparant de Rome, renier la plus belle part de son héritage. Elle a besoin de confiance, comme l’Europe de paix, et Rome de justice. Rome ne la réclamera pas en vain, car ses angoisses sont toujours celles du monde.
En tous cas, que le zèle de ses défenseurs soit infatigable comme sa destinée est immortelle. Si leurs cœurs se serrent en voyant tant d’augustes douleurs et de sacrilèges audaces, si leur raison se révolte devant la persistance inouïe de ces insolentes prospérités qui semblent défier les nations et voiler jusqu'à la Providence, qu’ils se souviennent que la justice éternelle sait toujours se dégager de tous les nuages pour faire éclater la puissance de sa droite, et qu’en attendant leur fermeté courageuse ne craigne pas de redire, en présence des triomphateurs du jour, ce vers biblique inspiré à notre plus grand poêle :
Le bonheur des méchants comme un torrent s’écoule.
Lyon, 2 octobre 1860.