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L'ÉPOPÉE J»E H A PU A EL

Ce que Virgile accordait au génie romain , Dieu l'a donné également à Rome chrétienne. « Elle aussi se souvint que sa tache était de gouverner les peuples (turegere imperio populos, Romane, mémento) ; elle sut leur imposer son pacifique empire, et les réunir sous la paix de Dieu (pacisque imponere morem); elle sut au besoin briser les orgueilleux (debellare superbos) ; mais elle aima mieux épargner les humbles, et accorder, à qui se soumettait, un facile pardon (parcere suhjectis)\ »

Virgile n'ose promettre aux anciens Romains la palme des sciences et des arts, réservée jusqu'alors aux Grecs. Dieu est plus libéral pour sa Rome nouvelle. Il lui accorde lout. Avec la puissance et l'éternité, il lui donne, comme par surcroît, la primauté dans les arts. Les Papes ont plus fait pour Rome que les consuls et les empereurs. Un idéal nouveau s'était révélé au monde : la foi chrétienne ouvrait un avenir infini aux peintres, aux sculpteurs, aux architectes, aux poètes. Rome antique n'avait que la grandeur : Rome chrétienne a de plus la beauté.

Allons revoir le Vatican; mais, avant d'aborder ce temple de Raphaël, en passant devant le Panthéon, arretons-nous pour faire encore une station au tombeau de Raphaël. \\ est là entouré de ses disciples. Baldazzarre Peruzzi, Pierrin del Vaga, Jean d'Udine, Taddeo Zuccari, Annibal Carrache, ont réclamé une tombe auprès de leur maître. En 1543, le chanoine Don Adjutorio, qui avait rapporté beaucoup de terre sainte de Jérusalem, la déposa au Panthéon, et y érigea la chapelle Saint-Joseph. Elevée près du tombeau de Raphaël, cette chapelle appar-

1 M. ilr* Champaeny. Césars, » II, !. iv.

KOME. LETTRES 1>ÏN CÈLEIUN.

tient à la confrérie des Lettres et des Arts, placée sous le patronage de saint Luc, l'apôtre écrivain, peintre et médecin \ Nous tous, artistes et littérateurs, tutti quanti, on nous appelle ici les virtuosi, qu'il ne faut pas traduire par vertueux, mais d'après le sens du mot latin virtus. De l'italien vient notre expression française de virtuose.

So beu ch' era mestier da virtuosi La musica una vnlta , et l'imparavano • Tra gli uomioi i più grandi, e più famosi,

disait Salvator llosa dans sa satire sur la musique. L'Académie pontificale de saint Luc possède dans son musée un tableau de Raphaël : c'est saint Luc peignant la Vierge qui lui apparaît. Derrière le peintre évangélique on voit un jeune homme à qui le Sanzio a donné sa propre figure \

Notre pèlerinage raphaélesque atteint enfin le Vatican, son centre et son but. Allons revoir longuement, à la Pinacothèque, la Vierge de Foligno et la Transfiguration. Remarquez ce beau doge du Titien, de Véronèse cette sainte Hélène habillée en dame vénitienne, et cette Vierge

t C'était le même esprit d'édification mutuelle qui avait présidé à la fondation de la confrérie des peintre, sous la protection de saint Luc, l'année 1350. Us avaient leurs réunions périodiques, non pas pour se communiquer leurs découvertes ou pour délibérer sur l'adoption de nouvelles méthodes, mais tout simplement pour chanter les louanges de Dieu et lui rendre des actions de grâces Per rendere Iode e grasie a Dio Rio, De la Poésie chrétienne.) • à

s L'Académie croyait posséder depuis longues années le crâne do Raphaël; un Français, adonné à la phrénologie, le palpe un jour et affirme que c'était le crâne d'un hrigand ; grande rumeur à Rome ; enfin on se détermine à déterrer au Panthéon Raphaël, qu'on trouve, avec sa téte. — Le système de Gall triompha un instant dans la Ville-Eternelle .

l'épopée 1>E kaniael.

de Murillo donnée à Pie IX parla reine d'Espagne. Voici des vaches de Paul Potter ; guarda e passa, nous dirait Dante. Peut-on s'arrêter ici à regarder ce bétail, quand on est au milieu des Anges et des Madones? J'avoue que je ne comprends pas l'art pour l'art, et que je ne puis être de l'avis de ceux qui prétendent que le sujet n'est pas plus pour un tableau qu'un libretto pour un opéra. N'est-ce pas ravaler bien bas le but de l'art divin de la peinture que de mettre sur la môme ligne Raphaël et un de ces petits Flamands, que Louis XIV avait raison d'appeler des magots? Il y a des amateurs qui se soucieraient peu d'une esquisse du Sanzio, et qui paient au poids de l'or une petite toile représentant une grosse cuisinière épluchant des légumes.

Raphaël est comme Rome, comme Saint-Pierre, comme toutes les grandes choses, il faut du temps, de l'étude et plus que du goût pour le sentir. Ce n'est que par des visites multipliées et des contemplations prolongées qu'on commence à le comprendre, à l'aimer, à l'admirer, et à voir clair dans son admiration. Raphaël est trop simple et trop sublime pour être à la portée de tout le monde. Combien il a de faux dévots, même parmi les artistes ! Quant au gros public, il préférera toujours, parce qu'il les comprendra mieux, les nymphes de Ruhens aux.vierges de Raphaël, et les facéticsdu pinceau de M. Riard aux fresques du Vatican. Que de personnes, que de femmes surtout, pour qui la peinture n'est qu'un bouquet, c'est-à-dire une réunion plus ou moins brillante de jolies nuances! Elles n'aiment, comme pour leurs modes, que les couleurs fraîches et chatoyantes. Fi du vieux et du pa»é ! Plus un tableau est neuf,

meilleur il est; elles ne comprennent plus rien à une peinture que la main du temps noircit, mais harmonise en môme temps. Raphaël, qui date de deux siècles, est un vieux bouquet, bien fané, qui n'a plus ni parfums ni couleurs. Que de non-scnse on entend ainsi dans les musées, de la part de la foule des touristes. Alors je suis comme Stendhal, pendant vingt-quatre heures Raphaël me devient invisible, et je m'en vais en maudissant ceux qui me gâtent ainsi mon plaisir : il y a un fond d'intolérance incroyable dans l'admiration passionnée. Voilà pourquoi j'aime tant à faire des visites solitaires au Vatican. Alors il me semble qu'à moi seul j'ai vu, j'ai découvert, j'ai compris, j'ai senti. Pour apprécier l'art, l'impression solitaire et personnelle est indispensable. Avec des compagnons, un mot banal ou môme spirituel, trop spirituel parfois, détruit votre jouissance en jetant un seau d'eau glacée sur votre enthousiasme.

Mon désespoir, à Rome, c'est la cohue banale des étrangers et des curieux , qui envahissent à certains jours les galeries du Vatican et l'enceinte de Saint- Pierre. Au contraire, combien la solitude est douce dans les sanctuaires de l'art et de la religion : la solitude est aimée de la prière et de la rêverie. Les arts sont comme la piété, ils ont besoin, pour être goûtés, de silence et de paix. Si j'étais maître de Rome pendant un jour, je ferais fermer Saint-Pierre et le Vatican, afin de me trouver une fois complètement seul devant Dieu et devant Raphaël î

Il faut aomirer dans Raphaël l'équilibre, qui ne se retrouvera plus, de Harmonie du dessin et des cou-

L'ÉPOPÉE DE KAPHÀfcX.

leurs, de la forme et de la pensée, de la beauté de l'Ame dans la beauté du corps. Avant lui , le sentiment s'était déjà admirablement révélé, mais la forme n'avait pas atteint sa perfection. Après lui, Fart tomba dans le matérialisme , et la réalité terrestre lui cacha l'idéal. Au contraire , Raphaël ne s'est jamais servi de la matière que pour l'idéaliser. Pour formuler ma beauté, j'ai mon type dans l'esprit, écrivait-il à Castiglione : lo mi servo di certa idea che mi viene mlla mente.

Né le vendredi-saint 4483, mort à pareil jour, en 1520, à 37 ans, Raphaël, dans cette vie si courte et si pleine, eut tous les genres de gloire et de bonheur, et il le méritait par la beauté de son génie non moins que par la grâce de son caractère et la bonté de son cœur. On aime à se le figurer à vingt-cinq ans, arrivant dans cette Rome qu'il devait remplir de ses œuvres. Si la vue de la Cité-reine nous émeut à un tel point, nous, simples voyageurs, quelle impression ne dut-elle pas faire sur cette âme tendre et pure, amoureuse du beau sous toutes ses formes ?

Comme Michel-Ange, Raphaël cultivait plus d'un art à la ibis ; il est plus connu comme peintre que comme architecte; cependant il a contribué à la consrtuction de Saint - Pierre , et il a élevé une aile du Vatican \

Entrez au palais des Papes par la porte des Suisses,

1 Inscription de son tombeau au Panthéon, sous la chapelle de la Vierge : ... Julii II et LeonisX, pictura; et architecture operibus, gloriam auxil. Dans la strada del sudario, on voit encore son paUnzetto qu'il a archltettato lui-même et où sont loç^s les cardinaux Brunelli et Morichini.

HUME. LETTRES l) LN 1»ÈLEKLN.

vous voici dans la cour de San-Damaso, la plus belle du Vatican, celle qui donne entrée aux appartements du Saint-Père. Cette cour est formée, à gauche, d'une façade à t rois étages ou galeries composées de trois rangs de portiques superposés. C'est le divin jeune homme qui, par l'ordre de Léon X, se chargea, comme architecte, d'élever ces galeries, et comme peintre, de les décorer d'ornements et de peintures à fresques. C'est ce qu'on appelle les loges (loggie) de Raphaël, monument unique par la grâce de son style architectural et la beauté de ses peintures. C'est le second étage qui a eu l'honneur d'être illustré par le Sanzio. De ce portique ouvert, qui donne sur la cour San-Damaso, on aperçoit une portion de Home, et au-delà les montagnes d'Albanoet de l'Abbruzze : c'est un tableau tout fait h tout encadré, Que de fois j'ai erré sou- ce portique charmant, devant ce panorama sublime. A Versailles, on respire le siècle de Louis XIV et de Racine ; ici, on respire le siècle de Léon X et de Raphaël. Le grand Roi honorait d'une protection un peu hautaine les grands hommes qui Lui ont fait son siècle, et il n'entendait pas grand'chose aux beaux-arts. Le grand Pape était artiste lui-même par le sentiment profond qu'il avait «le Tari, il se passionnait pour les grands artistes, sc> contemporains, et il les élevait au rang »lo ses amis. Aussi, l'Art n'eu' pas de siècle pareil à celui de Léon X

' On voit dans les lettres <l« Uapliael avec quel amour éclairé le Pape suivait ses travaux. Léon X voulait tout voir de ses yeux ; sans cesse il arrivait à l' improviste au milieu de ses artistes chéris, leur donnant ses avis et excitant leur z« le par ses louantes et ses libéralités. Le père <lc> chrétiens était aussi le père «les lettres et oVs artf. (Voir la Vie de Léon A . par Attdîn.)

Hélas ! on a songé trop tard à vitrer les loges ; ces portiques précieux, ouverts au vent et à la pluie, sont fort détériorés ; les peintures de décoration que Raphaël y fit faire par Jean d'Udine sont presque toutes effacées.

Quel ne devait pas être, dans leur fraîcheur, l'effet des brillants stucs et arabesques de Jean d'Udine, si habile à peindre les fleurs, les fruits et les ornements de tout genre, lorsqu'on se rappelle le trait de ce palefrenier du Pape qui, courant prendre un tapis pour son service, se précipita, trompé par l'imitation, sur un des petits tapis brodés par le pinceau du peintre sur le sol de la galerie î

On dit que c'est le roi Murât qui, venu à Rome en 1814, fit placer le premier des vitrages aux loges. Grégoire XVI les a fait renouveler. Heureusement, les plafonds peints par Raphaël n'ont pas souffert et sont même d'une conservation brillante qu'on voudrait voir aussi bien aux stanze.

Chaque plafond en forme de coupole, placé au-dessus de chaque arc du portique, est orné de quatre petites fresques de la main de Raphaël ou peintes sur ses dessins par ses élèves; car ce souverain delà peinture, pour accomplir ses immenses travaux , ne se rendait au Vatican qu'à la tête d'une armée d'artistes, vassaux de son génie \

Oui n'admirerait dans les loges ces peintures idéales

i Léon X faisait tout exécuter au Vatican sous l'inspiration de Raphaël C'est le Sanzio qui dirigea jusqu'aux gracieuses sculptures en bois des portes de la quatrième chambre, Louis XIII avait ordonné au Poussin de les dessiner afin d'en faire exécuter de pareilles au Louvre.

ROME. LETTRES n'UN PÈLERIN

et vraies inspirées par le génie de l'Ecriture ? C'est ce qu'on désigne à Rome sous le nom de Bible de Raphaël. Le divin jeune homme se chargea d'y tracer, avec ses élèves, l'histoire du monde depuis le chaos et la création jusqu'à Jésus -Christ, suite de cinquantedeux tableaux peints à la voûte des treize travées de la galerie.

L'Eternel, Y Ancien des jours, comme l'appelle Daniel, sous les traits d'un vieillard toujours jeune, débrouillant le chaos et tenant d'une main le soleil, de l'autre la lune, dans l'attitude de les lancer dans l'espace, est exécuté d'une façon si grandiose que rien ne peut lui être comparé ; c'est la plus sublime interprétation du fiai hue. La création de la terre d'un mouvement de doigt est non moins belle. L'Eve donnant la pomme à Adam a peutêtre inspiré à Milton l'idée de sa délicieuse création, si toutefois le poète puritain, durant son séjour à Rome, a daigné visiter Raphaël dans le palais des Papes. Le déluge, l'histoire de Noé, d'Abraham, de Jacob, de Joseph, de. Moïse, de Josué, de David, toutes les grandes scènes de la Bible sont ici retracées avec une admirable maestria; le jugement de Salomon n'a pas été surpassé par celui du Poussin. Quelle plus belle illustration de l'Ecriture que les loges de Raphaël î

La dernière travée représente la crèche, l'adoration des mages, le baptême de Notre-Seigneur et la cène, d'une si belle et si touchante exécution.

Voilà donc la Bible de Raphaël, grandes miniatures sur pierre, qu'on pourrait appeler, comme les verrières de nos cathédrales, la Bible des ignorants, le livre de céux qui n'en savent pas lire d'autres.

Au bout de cette galerie, on aime à trouver le buste en marbre blanc du Sanzio , exécuté par Alexandre d'Esté, élève de Ganova. Raphaël trône ici comme un roi au centre de ses Etats; on pourrait presque dire comme un dieu au milieu de ses créatures et de ses créations.

Mais nous ne faisons que commencer avec le divin jeune homme, qui va épuiser notre force d'admirer. Les loges ne sont que le vestibule des stanze ou chambres du Vatican : ce sont quatre immenses salles qui faisaient partie des appartements de Nicolas V. Déjà Sixte IV les avait fait peindre par Signorelli, le Sodoma et Pérugin; elles n'étaient pas terminées quand Jules II, ayant ceint la tiare, appela Raphaël. A la vue de la Dispute du Saint- Sacrement, le Pape ordonna d'effacer toutes les peintures existantes, sentant bien que l'auteur d'un pareil début devait seul peindre les quatre stanze. Le Sanzio se mit à l'œuvre, demandant grâce seulement pour le plafond de la première chambre, parce qu'il était du Pérugin, son maître.

Les copies des stanze par les frères Balze, qui sont au Panthéon de Paris, m'ont aidé à retrouver tous les détails de ces précieux originaux qui se voient mal dans ces salles immenses, peu éclairées par d'étroites fenêtres, et qui ont été enfumées par les feux de bivouac des soldats de Bourbon qui y campèrent. Le temps, de son côté, s'est chargé de dégrader chaque jour ces peintures saus prix, sans qu'on puisse y remédier ; dans deux cents ans, il n'en restera peut-être plus rien. La fresque, qu'on croyait le genre de peinture le plus durable, s'est trouvée, au cont raire, être le moins solide. Hâtons-nous donc de jouir

d'une vue dont nos descendants seront probablement privés.

Il n'y a eu et il n'y aura jamais de grande peinture que la peinture religieuse, la peinture au service de Dieu. Là seulement l'art, enlevé au réalisme terrestre, trouve son but le plus élevé et puise à pleines mains dans l'idéal revé dont il a toujours soif. Nous verrons dans les catacombes quelle fut la mission primitive de la peinture chrétienne dès les premiers siècles. « Onze cents ans après, dit Ozanam, quand l'Eglise célèbre sa victoire aux lieux où jadis elle pleura sa captivité, les arts, convoqués dans Rome, y exécutent ces décorations monumentales qui y font comme une fôte sans fin \ Alors, dans le palais des successeurs de saint Pierre, Raphaël trace une suite d'admirables peintures qui résument en quelques pages la grande thèse de la Papauté, cette thèse, si Longtemps débattue, maintenant triomphante, bientôt livrée par Luther à de nouvelles disputes. »

1 il ne faut pas oublier ici les célèbres tapisseries du Vatican faites sur 1rs cartons de Raphaël qui y a retracé des sujets tirés de l'Evangile et des Actes des Apôtres. Ces tapisseries, nommées en italien Araxzi parce quelles ftarent tissée* à Arras, ont failli deux lois périr en devenant tourà-tour la proie de la soldatesque du connétable de Bourbon et des soldats de la première république française, qui les vendirent à des Juifs à qui on les racheta. Quant aux précieux cartons, ils restèrent en Flandre où, après la mort de Léon X, on oublia de les réclamer. Achetés par Charles I4>r, oubliés et méprisés par Cromwell, ils furent sur le point d'être vendus par Charles II à Louis XIV, qui avait chargé son ambassadeur d'en faire l'acquisition. L'Angleterre a gardé ces reliques de l'art, uue des œuvres les plus parfaites de Raphaël, et elle les montre avec orgueil dans le Palais d'Hampton-court, préservées par une glace de l'impression de l'air, et par un poêle, perpétuellement allumé, de l'humidité de l'atmosphère. Au Vatican, dans le coin de la quatrième tapisserie, on voit les arme* des Montmoreucy et une inscription qui rappelle, que ie duc de Montmorency, chef de l'armée française, a fait réparer ces tapisseries, et les a offertes au pope Innocent.

Examinons en détail ce poème sublime écrit par le pinceau de Raphaël sur les murailles du Vatican. Ne suivons pas, comme on fait d'ordinaire, l'ordre dans lequel l'artiste a peint ces grands sujets, mais essayons de les grouper dans l'ordre plus logique des époques où les faits se sont accomplis. Voici, je crois, comment on peut disposer les dix-sept chants de cette épopée merveilleuse, qui célèbre l'intervention divine dans l'établissement et la consolidation du Christianisme *.

L Délivrance de saint Pierre. — « Pierre était donc gardé dans la prison, et les prières de l'Eglise s'élevaient à Dieu pour lui. Mais la nuit, avant le jour où Hérode devait le faire mourir, Pierre dormait entre deux soldats, lié par deux chaînes, et d'autres soldats gardaient la porte de la prison. Et voilà qu'un ange du Seigneur parut, et la lumière brilla dans la prison, et l'ange, frappant Pierre au côté, l'éveilla et dit : Lève-toi promptement. Et les chaînes tombèrent de ses mains. Et l'ange lui dit : Prends ta ceinture et mets ta chaussure à tes pieds. Il fit ainsi. Et l'ange lui dit : Prends ton vêtement et suis-moi. Et Pierre sortant le suivait, ne sachant pas que ce qui s'était fait par l'ange fût réel, car il croyait avoir une vision. Or, après qu'ils eurent passé la première et la seconde garde, ils vinrent à la porte de fer qui conduit à la ville, et elle s'ouvrit d'elle-même devant eux, et, sortant, ils s'avancèrent jusqu'à l'extrémité de la rue, et l'ange s'éloigna de lui. » (Actes des Apôtres, xu.)

1 Dans les œuvres d'art inspirées par les Papes, on sent le génie de l'homme soutenu par une sagesse plus haute ; on sent que l'inspiration, sans laquelle l'artiste n'est qu'un habile manœuvre, est plus rapprochée de sa source. (M. de Maumigny.)

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Voilà la première page de l'histoire des Papes qu'eut à écrire le pinceau de Raphaël. L'artiste, dit-on, se plut à y faire allusion à un fait à peu près semblable de la vie de son protecteur Léon X, qui, n'étant encore que cardinal, fut fait prisonnier, en 1512, à la bataille de Ravenne, où il combattait pour les droits du Saint-Siège. Un an après sa mise en liberté, justement le jour anniversaire de sa délivrance, il était élu Souverain-Pontife. La délivrance miraculeuse du Prince des Apôtres présageait aussi celle de plusieurs de ses successeurs, depuis les Papes des catacombes jusqu'à Pie VII et Pie IX

Cette fresque est merveilleuse par l'emploi des effets de lumière qui n'avaient pas encore été essayés avant Raphaël. La composition se divise en trois parties. Dans la première il fait nuit; saint Pierre dort enchaîné; l'ange le réveille et répand dans les ténèbres une lueur céleste. Dans la seconde partie, la lune apparaît un peu voilée. Pierre est hors de prison, et passe avec l'ange au milieu de ses gardes plongés dans un profond sommeil. Tout est mouvement dans la troisième partie ; les soldats se sont aperçus de l'évasion; l'un d'eux accourt avec une torche allumée. Voilà trois admirables effets de lumière à la fois : lumière céleste, celle qui émane de l'ange; lumière naturelle, celle que verse la lune; lumière artificielle, celle que jette la torche vacillante. Il faut admirer la sécurité pleine de foi de saint Pierre, et l'air puissant et tranquille de l'ange qui le conduit par la main. Voilà l'image Je la Papauté guidée par l'Esprit de Dieu.

1 Pie VII, captif de Napoléon, s'appliquait le commencement de ce passage des Actes : Pierre était donc en prison et les prières de l'Eglise «'.'•levaient à Dieu pour lui.

II. Apparition du Lararum. — L'Eglise est sortie des catacombes, et s'apprête à monter sur le trône avec Constantin. Le grand empereur va livrer bataille au tyran Maxence; il adresse un discours à son armée, lorsqu'il aperçoit dans les airs, au-dessus du Mont-Mario, la croix lumineuse entourée de ces mots : en toy th nika, sois vainqueur par ce signe. L'attitude de Constantin les bras levés au ciel, et l'étonnement de son armée sont supérieurement rendus. Dans un coin de la fresque, un nain de cour, qui s'affuble d'un casque, est une fantaisie bizarre de Jules Romain, un des premiers exemples du grotesque contrastant avec le beau.

III. Bataille du pont Milvius. — Voici le Christianisme et le polythéisme en présence; le monde sait à qui Dieu donna la victoire. C'est dans cette fresque, comme dans l'histoire, la plus rude et la plus vivante mêlée qu'on ait jamais vue. On entend les hennissements des chevaux, le cliquetis des armes, les cris des mourants, les acclamations des vainqueurs. La mort ayant empêché Raphaël de faire cette fresque, Jules Romain la peignit, sur les dessins de son maître, avec une telle fougue, qu'il semble que l'artiste y combatte avec son pinceau. C'est la plus grande peinture d'histoire que l'on connaisse par le sujet et par l'exécution. Constantin s'élance emporté par son cheval qui semble aiguillonné par un éperon divin, tandis que Maxence s'enfonce avec le paganisme dans les flots du Tibre.

IV. Baptême de Constantin. — Le premier empereur chrétien vainqueur, comme notre Clovis, par le secours du Dieu des armées, courbe aussi sa tête devant l'Eglise; le Pape saint Sylvestre lui administre le baptême. Cons-

ROME. LETTRES h'VS PÈLERIN.

tantin, à demi-nu, est agenouillé devant le Pontife, qui lui verse l'eau sainte de la main droite, tandis que de la gauche il tient un livre où on lit : Hodie salvs vrbi et imperio facta est. Le lieu de cette auguste cérémonie est ce môme baptistère que nous verrons à Saint-Jean-de- Latran.

V. Donation a l'Eglise. — Constantin, voulant assurer l'indépendance de l'Eglise, donne au Pape Rome pour résidence, et bientôt les vicaires du Christ occupèrent une si large place dans la Ville-Eternelle que les Césars reculèrent devant eux jusqu'à Byzance, en leur laissant Rome tout entière. Cet acte mémorable se passe dans l'ancien Saint-Pierre, en présence du clergé et du peuple romain. Saint Sylvestre est sur son trône pontifical; Constantin, en habits impériaux, s'agenouille devant lui et lui présente, comme symbole de sa donation, une statuette en or de Rome, armée de la lance et du bouclier. Une foule immense encombre le temple ; on y voit un vieux mendiant estropié avec ses béquilles, et un enfant qui joue avec un chien. Un beau page, vêtu à l'espagnole, est appuyé à une colonne où on lit ces inscriptions : Ecclesiœ dos a Constantin*) tribvta. — Jam tandem Christvm libère profiteri licet '.

VI. Saint Léon devant Attila. — Battu par les Franks à la bataille de Chàlons, le roi des Huns se rejette sur l'Italie, en disant que partout où son cheval foule la terre, la végétation môme doit disparaître. Qui arrêtera le fléau de Dieu? Ce sera le vicaire du Christ.

1 Lire sur la donation de Constantin et la souveraineté temporelle des Papes une excellente page du comte de Maistre. (Du Pape, I. Il, ch. 6.)

Saint Léon-le-Grand, digne du nom que lui donnèrent ses contemporains, s'avance à la rencontre du roi barbare jusque sur les bords du Mincio, entre Mantoue et Peschiera. Attila presse les flancs d'un fougueux cheval noir, marqué de taches blanches; le Pape, monté sur un paisible coursier blanc, est précédé de son crocifero et de son mazzierc, comme s'il faisait une pacifique procession. Que se passa-t-il dans cette étrange entrevue ? Attila raconta plus tard, dit son historien, qu'il avait aperçu aux côtés de Léon deux hommes armés d'épées flamboyantes, qui le menacèrent de le tuer s'il n'obéissait pas à la voix du Pontife. C'étaient les saints apôtres Pierre et Paul. Telle est la scène que Raphaël a retracée !. Stendhal admire avec raison la peccatezza de la cour

1 Dieu dessillait le? yeux du Barbare, et le piuceau de Raphaël ouvre les nôtres ; mais la foi n'a besoin ni des visions, ni des révélations du génie. Tout catholique voit Pierre et Paul planant au-dessus du Roi- Pontife pour protéger la Ville-Sainte. A coup sûr, la France, en gardant Rome, rend service au Pape. Mais, après tout, elle rend service au roi de Piémont plus encore qu'au Pape. Le jour, en effet, où l'intrigante ambition des chefs de la révolution italienne ne trouverait plus d'ohstai dans les baïonnettes françaises ; le jour où le roi d'Italie entrerait dans Rome, l'épée vengeresse de Pierre et de Paul serait suspende sur sa tète, et le grand Archange à qui Dieu a conhé la. garde de sou Eglise reprendrait la verge ; ou plutôt le Cjel n'aurait rien à faire : les Mazzini et les Garibaldi se chargeraient des vongeances divines, et la république romaine s'annexerait à son tour le Piémont. Qui annexe sera annexé. Quand dans les chambres de Raphaël, je voyais au-dessus de saint Léon les deux apôtres armes pour rcpntwser le Barbare, il me semblait voir dans leurs mains les deux glaives do l'Eglise :

Dans la main «le Pierre, le glaive spirituel que l'Eglise a gardé pour elle, le glaive avec lequel le Pape Pie IX frappait, le 8 juin, les hérésies modernes;

Dans la main d* Paul, Le glaive du Saint-Empire, lu glaive que Lcuulll confiait à Charlemagne pour la défense de l'Eglise romaine et du patrimoine de saint Pierre, le glaive que les soldats du roi Pie IX portaient à Castelfidar.lo. [Les voir d>> Rome par M. le ^omte de Maumigny.)

pontificale, c'est-à-dire la manière tranquille, naturelle et assurée avec laquelle Raphaël la fait avancer, ce qui fait un beau contraste avec l'allure désordonnée et sauvage de l'armée d'Attila.

Dans saint Léon Ier, Raphaël a peint la figure de Léon X, pour rappeler qu'il a accompli l'œuvre de Jules II , en chassant aussi les étrangers et les barbares del bel paese ov' il si suona, comme dit Dante.

VII. Couronnement de Gharlemagne. — Nous voici en pleine histoire de France. J'aime à voir nos soldats, à Rome, regarder ces fresques. J'ai entendu l'un d'eux se rappeler, devant ce couronnement de Gharlemagne, que son père avait, fait hi haie à Notre-Dame de Paris quand Pie VII y vint sacrer Napoléon 1", juste mille ans après le sacre du fils do Pépin. Gharlemagne, en défendant et en dotant L'Eglise romaine, suivit l'exemple de son père; il arracha pour la seconde fois Ravenne aux Lombards, et en confirma la donation à l'Eglise, avec d'autres pro- \ i lires du nord et du centre de l'Italie, la Corse, Spolète et Bénéveçt. Quand le grand empereur revint à Rome pour la quatrième Ibis, on 800, Léon III renouvelant en sa faveur l'empire dos Césars éteint en i"(> dans la personne d Angustule, le couronna le jour de Noël, devant la Confession de saint Pierre sous le nom do Charles-Auguste, empereur des Ho mains.

En voyant la fresque raphaélesque, on croit entendre encore ces acclamations poussées par le clergé, le sénat et le peuple romain : Carolo piissimo Awjusto, a Deo COronatOy mayno , paci/ico imperatori ramanontm , rita et Victoria! Dans la fresque, un page porto la célèbre couronne de for do Lombardie, qu'on garde oncoro a Monza,

et qui ceignit tour à tour le front de Constantin, de Charlemagne, de Charles-Quint et de Napoléon.

Raphaël, selon son usage, fait encore ici allusion aux événements qui lui étaient contemporains : il a voulu rappeler, dans le couronnement de Charlemagne, le traité de Florence que Léon X conclut avec François 1er, ce qui mit fin à tant de discordes en abolissant la Pragmatique-Sanction. Les têtes de Léon III et de Charlemagne sont les portraits de Léon X et de François Irr.

VIII. Justification de Léon 111. — Quand Léon III monta sur le trône de saint Pierre, les neveux de son prédécesseur Adrien l'accablèrent d'outrages et de blessures ; il s'échappa tout mutilé pour aller demander secours à Charlemagne, qui se rendit aussitôt à Rome. Les ennemis du Pape l'accusaient des dernières infamies. L'Empereur convoque dans Saint-Pierre les évêques et les cardinaux pour juger la conduite du Pape ; mais l'assemblée, tout d'une voix, déclare que personne n'a le droit de juger le Saint-Siège : Prima sedes a nemine judicatvr. Charlemagne s'incline ; c'est l'infaillibilité du Pape mise en action, et peinte par Raphaël. Après cette déclaration, Léon veut bien descendre jusqu'à se justifier; il se lève, et, en présence de l'Empereur, il jure sur l'Evangile qu'il est innocent des crimes qu'on lui impute.

IX. — La salle des rois chrétiens. — Dans cette môme salle, sous ces grandes fresques, Raphaël a peint en clair-obscur les portraits des princes chrétiens qui ont bien mérité de l'Eglise. Au-dessous de la Justification de Léon III, voici encore Constantin, qui, pénétré des droits de l'Eglise, s'abstint toujours do juger les évéques,

disant que cela n'appartenait qu'à Dieu, et non aux hommes, ainsi que le dit l'inscription :

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