‹ RomeChapitre 128 sur 133 · tome r · texte numérisé non relu

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pontificaux; elle leur fournit les petits chapelets qu'ils envoient à leur famille; elle se charge de les faire l>énir; elle écrit parfois leurs lettres et fait leurs commissions. La Rosa est connue par son dévouement au Pape; aussi dernièrement, les ItaHanissimcs lui ont lancé une bombe à IaOrsini qui a mis sa boutique en éclats. Quelle noble vengeance !

Aujourd'hui, dimanche 30 janvier, ce sera une date mémorable pour nous. 11 fait une belle journée d'hiver, douce et pure comme un jour de printemps et de première communion; le temps est en harmonie avec les sentiments de nos ames. Le soleil brille aussi en nous. Nous allons à la grand'mcsse à notre cher Gesc. Je suis heureux que ce jour de notre audience chez le Saint- Père soit un dimanche , afin de me préparer par la prière et le recueillement à cet acte important de ma vie. Bon sermon du P. Franco ; comparaison ingénieuse et charmante : Moïse, sauvé des eaux, est l'image de l'humanité déchue et condamnée à périr par le péché d'Adam ; mais l'Eglise de Jésus-Christ, semblable à la jeune princesse fille de Pharaon, nous sauve du naufrage éternel, et nous donne à nourrir à nos parents naturels, mais en leur recommandant de nous élever comme des enfants à elle, c'est-à-dire chrétiennement : Accipc puerum et nutri mUiL Comparaison heureuse, en harmonie pour nous avec ce jour où nous allons voir face à face le Père commun des chrétiens.

Nous allons en voiture nous promener jusqu'au Ponte- Molle, en revenant par le Pincio, où nous laissons la créatiirina; nous rentrons à deux heures pour nous habiller.

On sait le costume officiel : les hommes en uniforme,

ou en noir et blanc ; les femmes en robe noire, avec un voile noir sur les cheveux ; tenue charmante, pleine de grâce et de décence; les femmes ne paraissent jamais que voilées devant le Souverain-Pontife, selon la recommandation que faisait saint Paul aux premières chrétiennes.

Nous partons pour le Vatican, et visitons en passant la petite église de la Transpontina, qui rappelle à quel prix le triomphe des Papes s'achète. Les princes des Apôtres s'élèvent triomphalement sur les colonnes môme où Néron les a fait attacher et battre de verges.

Nous saluons, devant la façade delà basilique Vaticane, les statues colossales de Pierre et de Paul, que Pie IX y a placées, comme les sentinelles vigilantes de son palais. Nous montons le cœur palpitant, le grand escalier du Vatican : un serviteur pontiûcal en livrée de soie rouge, à la vue de notre lettre d'audience, nous fait prendre l'escalier de la sacristie de la chapelle Sixtinc, qui nous mène à la dernière salle de la Pinacothèque, remarquable par l'or de son plafond, au centre duquel s'épanouissent les armes du Saint-Père. C'est aujourd'hui la salle d'attente. Plusieurs personnes s'y trouvaient déjà, entre autres une chanoinesse de Bavière et un officier français, avec sa femme et son enfant. Un large bi%a$ero de cuivre, plein de cendre chaude et de charbons allumés, était posé au milieu de la salle pour réchauffer les septentrionaux frileux.

En attendant notre tour, nous nous promenons en revoyant avec plaisir les tableaux de cette salle, qui sont déjà pour nous de vieilles connaissances. C'est là que se trouvent les beaux Pérugin, la Résurrection de la sainte Vierge entourée de quatre saints, et surtout le Prescpe

délia Spineta, chef-d'œuvre collectif de cette glorieuse trinitéde l'art chrétien qui s'appelle Pérugin, Raphaël et Pinturicchio.

Voici un charmant petit tableau carré-long de Raphaël, appelé les Mystères : trois sujets séparés par des lignes d'architecture ; l'Ange de l'Annonciation est ravissant ; il marche, mais,

Même quand l'ange marche, on sent qu'il a des ailes.

L'Adoration des Mages et la Présentation au Temple offrent de délicieuses petites figures dignes de Frà Angelico par le sentiment, et qui lui sont supérieures par l'exécution.

N'est-ce pas une heureuse idée de nous faire attendre l'audience du Saint-Père devant ces chefs-d'œuvre inspirés par la Foi, et qui rappellent que le palais des Papes est aussi le palais des arts ? Il y a là eucore une curieuse fresque transportée sur toile; elle ornait un mur de la Bibliothèque Vaticane, et représente Sixte IV donnant audience à Platina, qu'il vient de nommer bibliothécaire du Vatican. C'est une œuvre du quinzième siècle, de Melazzo de Forli.

A quatre heures moins vingt minutes, la réception commença. Les quelques personnes arrivées avant nous passèrent les premières; un huissier venait les appeler par leur nom les unes après les autres, Mgr. Borromée avait eu soin de nous faire admettre à une audience où il v avait peu de monde, et où nous étions sûrs d'être reçus tous deux seuls par le Saint-Père. Un camerier vint prendre dans un plateau nos chapelets et nos crucith pour les présenter à la bénédiction du Pape.

A quatre heures dix minutes on nuus appela. Pourquoi aurais-je honte de dire que j'étais très ému? L'huissier nous mène dans la galerie des Arazzi, où nous attendons quelques minutes, et où nous trouvons pour nous entretenir le jeune monsif/nor cameriere de service, qui était ce jour-là Mgr. le prince de Hohenlohe, tout jeune homme, rose et blond et fort timide : c'est, je crois, le neveu du célèbre thaumaturge qui justifiait la brûlante devise de sa maison : Ex flammis orior. Nous eûmes l'occasion d'admirer dans les prélats et dans les serviteurs pontificaux une sorte de transfusion de la bonté de leur maître.

Tout à coup la clochette du Saint-Père se fait entendre ; la chanoinesse, qui nous avait précédés, sort précipitamment. On nous fait entrer dans une très grande et très longue salle dont les fenêtres donnent sur Saint-Pierre, vers l'abside de la basilique : c'est ici où le Pape reçoit les femmes ; quand les hommes sont seuls, ils sont reçus dans les appartements particuliers du Saint-Père.

En entrant dans cette salle, très longue et très simplement meublée, j'eus comme un éblouissement en apercevant au fond une vision toute blanche et toute rayonnante. C'était Pie IX. Le Pape est toujours vêtu de blanc1. « Le symbole candide de la lumière, de la joie, de

1 « J'ai vu Rome, j'ai vu le Pape, et ce Pape, c'était Pie IX. Que vous en dire ? Ce qu'en dit là-bas le bon peuple : c'est un saint, c'est un ange. Catherine Emmerich, dans les récits qu'elle fait de l'Ancien-Testameut, à propos de la vie de Notre-Seigneur, parle de certains hommes mystérieux qui paraissaient ici et là le long des Ages antiques. Dieu les chargeait de missions cachées, saintes, extraordinaires; leur visage était rayonnant; ils semblaient ne pas vivre à la manière des hommes terrestres, et l'on ne savait trop dire si c'étaient des hommes ou des anges. La pieuse fille les nomme des hommes blancs. Pie IX est un de ces hommes blancs. (M l'abbé Gay, chanoine théologal, de Poiters.

ROME. LETTRES I) LN l'ÈL IUN

la paix de Dieu est son vêtement habituel, parce que le Souverain-Pontife est, comme tel, le typ< e plus élevé de l'humanité affranchie et relevée par le Cl ist1. »

Selon le cérémonial, nous faisons, les 1 lins dégantées les trois génuflexions, à la porte, au milieu de la salle, et en approchant du Saint-Père.

Pie IX était là, seul devant nous, debout près d'un fauteuil, la main appuyée sur une table où se dressait un grand crucifix d'ivoire. Il nous fit signe d'avancer. Nous voici devant le serviteur des serviteurs de Dieu, humble titre pris par saint Grégoirc-le-Grand et conservé par ses successeurs. Il nous restait à nous agenouiller *, et à lui baiser le pied ; signe oriental de vénération et de respect filial qu'on remarque dans la Bible et dans Homère au temps des patriarches et des rois d'Orient 3, et qu'on retrouve aux catacombes. « Les Papes trouvèrent un moyen humblement ingénieux d'atténuer l'hommage qui leur était rendu ; ils firent tracer ou broder une croix sur le haut de leur chaussure, afin de rendre à ce signe sacré le baiser des fidèles. »

i Mgr. Gerbet. Il fait remarquer l'ingénieuse gradation de nuances qui se montre dans le costume ecclésiastique : le noir, c'est l'habit de travail et de pénitence, c'est l'habit ordinaire du prètro ; le rouge, couleur du sang, du martyre el de la gloire, intervient pour former le violet de? évôques, et il paraît sans mélange sur la robe des cardinaux

• Quand Pie IX fit sa rentrée à Rome, quelques-uns voulurent lui persuader que les Français ne le recevraient pas avec tout le respect qui lui est dû, et qu'ils ne consentiraient jamais à plier le genou devant lui.— Vous croypi, répondit le Pape, eh bien! je les bénirai debout, et j'espère que la bénédiction de Dieu n'en produira pas moins son effet. Pie IX a pu voir depuis si les soldais français savaient plier lutlontairement le genou devant le vicaire du Christ qui aime les Franks.

3 Abraham se prosterna devant les trois auge?, le roi de Babylone devant Danifl, et Alexandre devant le Krand-prèlre juif.

AUDIENCE ET l'LUME DE HE IX.

Nous nous mettons à genoux pour baiser, comme le firent Constantin et Charlemagne, la mule rouge ornée d'une croix d'or, mais le Saint-Père ne nous en laissa pas le temps ; il nous releva avec une gracieuse honte, et il nous donna seulement sa main à baiser. Pie IX ne voulut pas de cet hommage que nous aurions été heureux de lui rendre !.

En me voyant ainsi devant le deux cent cinquantehuitième successeur de saint Pierre, le Pontife immortel, le Vicaire de Jésus-Christ, le Vice-Dieu de l'humanité, le père de 200 millions de catholiques, le chef suprême de tous les chrétiens, même de ceux qui le renient, je fus saisi d'un trouble divin que je n'aurais pas éprouvé devant tout autre souverain temporel. Je balbutiais, je ne savais plus comment appeler Pie IX : fallait-il lui dire mon Pape y c'est-à-dire mon Père, comme lui disaient nos soldats *? J'étais tenté de l'appeler, non pas Votre Majesté, non pas même Votre Paternité, ni Votre Sainteté, mais Votre Eternité.

Pie IX sourit de mon respectueux embarras, et le fit bientôt cesser par ses manières si vraiment paternelles. Je finis par me trouver devant lui comme un fils devant

1 Non, quand je ne croirais pas, quand jamais un rayon de la grâce divine n'eût illuminé mon entendement, je baiserais encore avec respect les pieds de cet homme qui, dans une chair fragile et dans une âme accessible à toutes les tentations, a maintenu si sacrée la dignité de mon espèce, et fait prévaloir depuis dix-huit cents ans l'esprit sur la force. (Lacordaire, Lettre sur le Saint-Sirge.)

* Pape vient du mot grec II«7r7ra, c'est notre mot enfantin papa. Ce terme créé par la bouche de l'enfance est le plus beau nom qu'on ait pu donner au vicaire de Jésus. La langue des hérétiques, des schématiques, dos incrédules et des impies, est forcée de nommer comme nous le Pape du nom de Père, »;t elle n'en peut nommer ain?.i nul autre.

son père, et je lui disais, comme Dante à son aïeul Cacciaguida, dans le Paradis :

lo cominciai : Voi siete il padre mio, Voi mi date a parlar tutta baldezza, Voi mi leva té si, ch' i' son più ch' io.

Per tanli rivi s' empie d' allegrczza La mente mia, che di sè fa letizia Perché pud sostener che non si spezza.

Vous êtes mon père, vous me donnez toute hardiesse à parler, vous m'élevez tant, que je suis plus que moi-même. Mon âme se remplit d'uiie allégresse qui y coule de tant de côtés, qu'elle se réjouit en elle-même de la pouvoir contenir sans se briser.

Les chrétiens, disait a ce propos le P. Hatisbonne, s effraient beaucoup à la pensée du moment où il faudra comparaître devant Dieu ; peut-être en sera-t-il de même que pour notre comparution devant le représentant de Dieu sur la terre, dont l'accueil paternel rappelle aussitôt le calme dans l'âme.

Que vousdirai-je de notre audience? Sa Sainteté nous interrogea affectueusement sur notre pays et sur notre famille; Elle nous parla avec tant de grâce de notre petit enfant, que nous regrettâmes de ne pas lui avoir amené la crèaturina, mais nous n'avions pas osé. Le Saint-Père nous parla de la France qu'il aime, et pour laquelle, nous dit-il, il prie chaque jour. Enfin il daigna nous accorder les grâces que nous lui demandions, et il nous dit de ces choses ineffables qu'il faut garder dans son cœur, en répétant avec Dante :

Parlando cose, che il lacère è bello, Si cornera il parlar, cola dov'cra.

<( C'étaient de ces choses qu'il est beau de taire, comme alors il était beau d'en parler. »

Le Pape entend bien le français, et le parle assez facilement, en y mêlant quelques italianismes. Sa voix est douce et grave, et résonne harmonieusement dans le cœur de ceux qui l'entendent. Pie IX est né le 13 mai 1792; sa taille élevée s'est épaissie depuis quelques années ; sa tête est vaste et carrée, son front large, ses cheveux blanchis par l'âge et encore plus par les tribulations ; sa lèvre inférieure est légèrement fendue ; il penche un peu la tête à droite; son sourire est plein de grâce et de finesse; ses yeux noirs illuminent toute sa figure, qui respire l'intelligence, la franchise, la bonté, et qui rayonne d'une invincible sérénité.

Mazzini, Garibaldi et les autres persécuteurs de Pie IX sont forcés de dire de ce Pape ce que Luther disait de Léon X : Mitis ut agmts. Doux comme l'agneau. Mais il est en même temps le lion de Juda dès qu'il s'agit de défendre les droits de l'Eglise et de Dieu. Ce qui domine en lui, c'est une ineffable mansuétude dont toute sa personne resplendit. Il semble que ce soit pour lui que l'Evangile ait dit : Beati mites , quoniam ipsi possidebunt terrain. C'est bien là ce Pape eu qui, selon l'expression de Mgr. Gerbet, Dieu a couronné avec la tiare le génie de la bonté Un

1 L'abbé Graziosi, professeur de Pie IX, disait de lui dans sa jeunesse: Il y a dans sa poitrine le cœur d'un Pape. A peine entré dans les ordres, il s'associa à l'œuvre du brave maçon Giovanni Borphi, qui fondait un hospice pour les petits orphelins, qui rappelaient du nom de père, Tata, delà le nom de Tata Giovanni donné à cet hospice qui eut pour premier directeur l'abbé Mutai. Devenu Pape, il put donner l'essor à son intarissable bonté. 11 réduisit au strict nécessaire les dépenses de sa maison, et régla ainsi sa journée : levé de très grand matin, il passe une heure

HOME. LETTRES 1» IN l'ÈLEKLN

officier français, dont nous avons fait la connaissance à Rome, et qui n'est pas suspect de bigotisrae, nous disait dernièrement , dans son langage militaire : « Ça fait du bien, rion que de voir cette figure-là ; c'est un baume au cœur. Quand on sort de voir le Pape, on emporte du calme et de la joie pour le reste de la journée. »

Tel nous apparut Pie IX. Son adorable bonté est, pour ainsi dire, plus maternelle encore que paternelle; chef aussi d'un céleste empire, il faudrait pouvoir l'appeler, dans nos langues d'Europe, de ce seul mot avec lequel la Chine salue son empereur, et qui signifie qu'il est à la fois le père et In mère de son peuple.

Au moment de nous retirer, je présentai à Sa Sainteté nos demandes d'indulgences qu'EUe daigna accueillir, et qu'EUe me rendit signées de son nom. J'eus alors la hardiesse de lui dire :

« Très-Saint-Père, oserai-je demander à Votre Sainteté la permission de prendre la plume dont Elle vient de se servir, et de l'emporter comme un dernier souvenir de cet heureux jour? »

Le Pape parut un peu étonné de ma demande ; puis il sourit et me dit : « Prenez-la, puisque vous la désirez. »

Je m'empare de la précieuse plume ; nous nous agenouillons, Pie IX nous bénit, et nous donne à baiser

en prière, dit sa messe et travaille jusqu'à une heure de l'après-midi ; alors il dîne et se promène une heure à pied, à cheval ou en voiture, «près quoi il donne ses audiences jusqu'à cinq heures ; ensuite il patse uue heure devant le Saint-Sacrement, tantôt dans une chapelle, tantôt dan» une autre» souvent dans quelque communauté ou établissement public où il arrive sans se Taire annoncer ; pui« il se remet au travail jusqu'à onze heures, où il se couche après une le^re collation.

l'anneau du Pécheur; puis nous nous retirons, en taisant les trois génuflexions et marchant à reculons.

a Bravo ! s'écriait à ce sujet un brave officier de notre armée, j'aime à aller à l'audience du Pape comme à la bataille, toujours en avant , et sans jamais tourner le dos, même en battant en retraite ! »

Nous allons retrouver dans Saint-Pierre notre ami Agon à qui je montre triomphalement la plume de Pic IX, en m écriant avec saint Paul : Veni videre Petriim \ Je ne donnerais pas cette plume pour celle de Napoléon *. Le Pape est mon seul légitime, vé-

« (S. Paul, Ad. Galat. 1. — 8.) C'est le Christ qui se forme et s'enfante et nous presse; et c'est lui, sa charité, son amour, qui nous amène ici tous et tout entiers avec les nôtres, pour voir Pierre comme l'a vu Paul. Qu'allait-il voir? je le demande avec saint Jérôme. Ce grand apôtre allait-il chercher les traits d'une figure humaine, s'assurer du degré de maigreur ou d'embonpoint, voir si la face était colorée, le ne: aquilin, le front orné ou dépouillé de ses cheveux ? Non répond le Docteur ; H ne voulut voir rien d'humain dans Pierre. Son... aliquid humanum in Petro voluit aspicere. fS. Ilieron. in Epist. ad Gai. Cap. I.) Mais il allait contempler quelque chose de divin à îa lumière de la foi, avec ce regard subtil et supérieur qui voit le divin. Il cherchait la représentation la plus parfaite de Dieu ici-bas, le vicariat de l'intelligence et de l'amour.

Certains hommes ne le voient pa- ; je le conçois bien ; que peuventils voir ? Savent-ils, voient-ils pourquoi nos genoux ploient devant la blanche Hostie ? comprennent-ils comment II s'est incarné une fois ? comment 11 se rend encore présent en corps et en àme sous la parole du prêtre, qui est sa propre parole ? Comment il se manifeste et se perpétue sans fin dans celui qui est le Verbe du monde, la bouche de Dieu sur la terre, la lèvre qui suffit à l'univers, os orbi suffxciens ?

(Mgr. Bertheaud, évèque de Tulle, discours prononcé à Rome dans l'église de Saint-Louis-des-Français, en juin 186i.)

* C'est à cette occasion que l'auteur de ces Lettres s'est choisi la devise qui est gravée sur le titre de ce livre; elle a pour corps une plume appuyée sur une croit formée de huit L, lettre initiale de son nom ; pour àme : dédit pivs, pro pu fide pie i tou, l'auteur ayant pris dès lors la résolution de ne jamais plus se servir d'une plume que pour l'Eglise et la Patrie, Rome et la France.

i92 ROME. LETTRES D IX PÈLERIN.

ritablc et bien-aimé Souverain de fait et de droit. C'est le seul prince pour lequel je donnerais ma vie sans réticence et sans regret. Qu'on ne dise pas qu'il est un souverain étranger! Dieu lui -môme, à ce compte, serait un dieu étranger, puisqu'il n'est pas un dieu uniquement national. J'avoue que je ne puis être du nombre de ces parfaits patriotes, qui ne veulent pas obéir à Dieu et au Pape sous prétexte qu'ils, ne sont pas tous deux exclusivement Français.

D'ailleurs, quant à Pic IX, il est d'origine française. Il est né àSinigaglia; or, cette ville, comme l'indique son nom latin, Sena Gallia ou Seno Galliensis, fut fondée par une colonie de Gaulois Senonais, par des Français de la Seine. Jean-Marie Mastaï fit ses études au collège de Volterra, qui faisait alors partie du royaume d'Etrurie assigné à El isa Bacciochi, sœur de Napoléon Ier. Cette reine d'un jour visita une fois le collège, et on donna en son honneur une séance de littérature, dont Mastaï fut élu président. On dit qu'il fut plus tard appelé à faire partie des gardes d'honneur créés par Napoléon, mais la faiblesse de sa constitution le fit exempter. Il se destinait à l'état ecclésiastique et reçut la tonsure en 1809. Pie IX nous a assuré qu'il aimait notre patrie d'un amour tout particulier. À peine couronné, il devint si populaire en France, que son nom fut le bouclier de la religion en 1848, et que c'est à lui que Paris doit peut-être d'avoir vu respecter ses églises et ses prêtres. On raconte que Pie IX s'est un jour écrié : « Oh ! se la Fronda sapesse , se la Francia volesse! Oh ! si la France savait y si la France voulait !»

Puisse la Fille aînée de l'Eglise toujours savoir, toujours vouloir ce que Dieu demande d'elle !

En apprenant son élection, Pie IX fut saisi d'un prophétique effroi, et pleura longtemps au pied du crucifix pour demander à Dieu d'écarter de ses lèvres le calice de la Papauté. En voyant ce saint Pape, il me semblait voir un confesseur de la Foi, un des pontifes martyrs des premiers siècles. Gomme Celui dont il est le représentant sur la terre, il a eu son dimanche des Rameaux avant le jour de sa Passion ; il a passé par toutes les alternatives du triomphe et de l'infortune ; entouré d'abord d'ovations universelles, puis assiégé dans son palais, fugitif, exilé, roi dépouillé deux fois de ses Etats, il a entendu tour à tour, à l'exemple de son divin Maître, YHosannah et le Crucifige. Et maintenant, il est encore sur son trône ébranlé, mais comme saint Pierre, il est lié entre deux soldats. Catholiques, soyons heureux d'avoir part à tous les outrages qu'on lui prodigue, à tous les coups qu'on lui prépare !

Le représentant de Dieu sur la terre est patient parce que son titre est éternel. Le Pape conserve une sérénité extraordinaire, qui ne s'explique que par le secours d'en haut1, mais plus d'une fois, on l'a entendu prier et gémir la nuit. Un de ses camériers s'étant une fois enhardi à le

1 En présence d'une si déplorable perturbation des choses divines et humaines, vous comprenez aisément, Vénérables Frères, toute l'amertume de Noire douleur. Cependant, au milieu de ces peines et angoisses que Nous ne pourrions jamnis supporter sans une assistance partimlièrc de Dieu, c'est pour Nous une consolation suprême de voir l'admirable religion, la vertu et le courage de Nos Vénérables Frères les Evoques d'Italie et du monde catholique tout entier.

(Allocution du 30 septembre 18G1).

i9i HOMK. LETTRES l>'fN PÈLERIN.

féliciter de sa sérénité qui rassure tout le monde : — Pero, dit profondément le Saint-Père, non sono di leano! ma \.. Et levant les yeux au ciel, il éteignit dans un sourire cette demi plainte, ou plutôt cet aveu des déchirements de son cœur.

Le Pape, hélas î peut dire aux nations : « Filles de Jé- « rusalem, ne pleurez pas sur moi, pleurez sur vous et « sur vos enfants. »

Je veux peindre Pie IX d'un seul trait, s'écrie un écrivain espagnol Don Juan Gonzalez, c'est le meilleur cœur dans la pire époque.

Au milieu de tous les assauts que ses ennemis lui ont livrés, jamais Pape n'a fait acte de Souverain-Pontife plus que Pie IX. Les deux points culminants de son pontificat sont la promulgation du dogme de l'Immaculée Conception, et la canonisation des martys du Japon, qui a donné occasion aux évêques du monde entier de venir à Home pour s'unir au Pontife romain.

Le jour où il est donné au pèlerin roméen de voir le Pape, est le couronnement de son voyage; il lui semble qu'il a gravi tout l'édifice vivant du Christianisme, et qu 'il est au sommet, d'où il voit le plus haut possible dans ce monde et dans l'autre. Il a touché du doigt le fait le plus anciennement établi sur la terre. Il y a un Pape à Rome comme il y en avait un sous Néron *, comme il y en aura un jusqu'à la fin des temps. Le pèlerin est heureux de

« Pourtant je ne suis pas de bois, mais.... ce Irait est tiré de la biographie de Pie IX, par Louis Veuillot.

* Aucune autre institution encore debout ne reporte la pensée à ces temps où la rumée des sacrifices s'échappait du Panthéon, pendant que les léopards et les tigres bondissaient dans l'amphithéâtre Klavieu. 'L'anglican Mncauley.)

Al IHKNCK Kl PLI'MK l»K l'fK IX.

pouvoir se dire : Enfin, j'ai vu les deux monuments les plus vénérables et les plus éternels du monde : une Ville et un Homme, Rome et le Pape !

Depuis (pie j'ai gravi le calvaire du Vatican, depuis que j'ai vu Pie IX sur la croix, il n'y a pas de jours, qu'en priant pour lui, je ne retrouve dans mon souvenir la vision de cette tAte auguste, couronnée d'une ineffable auréole, ot qui réunit à la candeur d'un enfant, à l'énergie d'un jeune homme, la triple majesté d'un vieillard, d'un monarque et d'un saint.

Aucun peintre, aucun sculpteur n'a pu rendre l'expression de cette figure pénétrée par le rayon visible de la divinité cachée en elle \

0 honte pour la France ! Des plumes françaises n'ont pas craint de traiter Pie IX d'ingrat, d'aveugle et d'entêté, tandis que c'est Pie IX lui-même qui ne se lasse pas de faire des ingrats, et qui est la victime de l'aveuglement et de l'entêtement des peuples et des rois. En m'agenouillant devant lui, je fis amende honorable à ce div in Obstiné, qui a résisté à toutes les menaces, comme à toutes les promesses et à toutes les séductions; ohstinatio divina !

1 Mgr. de Dreux-Br^zé, évèque do Moulins, a fait faire ïi Homo, par notre grand sculpteur Etex, un buste colossal de Pie IX, qu'il a offert au l'ape le jour delasainl Jean, fête de Sa Sainteté. Pie IX est représenté disant le .Von possumus, et sur le socle on' lit ces parole»» du livre II des Machabées {Ctiap. III. V. 16).

QVI VI DEBAT SVMM1 SACERDOTIS VVLTVM MENTE VVLNERABATVR

« Nul ne pouvait regarder le visage du grand-pretre «ans être blessd jusqu'au cœur. » Oui, blessé ancreur d'une vive, et lendre et respeel nous ; tympûtbie.

Oui, s'écriait un éveque à Home !, nous sommes entêtés, oui certes, comme le Pape et comme Dieu, ce grand Entêté, qui dit : Oui ou non, est ! est ! non ! non !

Avec quel amour j'ai contemplé, ce représentant de mon Jésus-Christ si indignement outragé ! Comme son Maître, il prie sans cesse pour ses ennemis ; il voudrait sauver leurs âmes au prix de tout son sang. Oui, grâce aux prières puissantes de Pie IX, tels et tels, peut-être, auront le bonheur de revoir au ciel cet auguste visage, qu'ils ont couvert ici-bas d'insultes et de crachats !

Après la présence réelle de Jésus-Christ dans le Très- Saint-Sacrement, rien n'est plus doux que la présence vivante de son Vicaire sur la terre. Voir Jésus dans son Vicaire, c'est aussi un acte de foi méritoire, mais qui a moins de mérite quand on a vu le Pape dans Pie IX s. Le Christ est dans chacun de ses Vicaires en plénitude de doctrine et d'autorité, mais la personne de Pie IX prête en quelque sorte trop de force à la cause de Rome ; il est oé-

1 Mgr. Bertheaud, évèque de Tulle, à Saint Louis-des-Français, en juin

* Si même il était permis de se plaindre à Notrc-Seigneur, qui a donné Pie IX à son Eglise avec une libéralité si miséricordieuse, je trouverais que Dieu n'a pas assez compté sur notre foi, dans cette prodigalité qu'il nous a faite. Je crains que la sagesse divine, renfermée dans un vase si propre à la faire resplendir, ne se soit pas assez dissimulée, et je m'inquiète d'une fidélité qui a paru demander un appui aussi fort. Je songe cependant que Notre-Seigneur.dont le Souverain-Pontife est l'image, en même temps qu'il se cachait dans l'infirmité de sa chair, a voulu la revêtir d'éclat parmi les enfants des hommes, que la grAce coulait de ses lèvres, que sa vue seule tenait les âmes subjuguées. Plusieurs d'entre vous ont contemplé le Saint-Père; qu'ils disent si mon respect m'égare et si je me laisse emporter aux illusions de mon amour.

(Lettre pastorale de Mgr. de Dreux-Brézé, à son retour de Rome. (Juin 1802).

cessaire de se rappeler que ses successeurs n'auront pas besoin d'être tels que lui, pour s'attirer tous nos respects et tout notre amour. Pie IX est grand 1 ; Pie IX est saint; on ne peut pas assez bénir Dieu d'avoir donné un pareil Chef à son Eglise en des temps difficiles comme les nôtres; mais il pourrait être autre selon l'homme et rester encore aussi grand : il suffirait qu'il fût le Pape. Pie IX mourra un jour : fasse Dieu que ce soit bien tard I Mais le Pape ne mourra jamais jusqu'à la fin du monde. Ce n'est pas parce que le Pape est Pie IX qu'il faut aimer le Pape : il faut l'aimer, parce qu'il est le Vicaire du Christ, son sacrement vivant, sa lèvre pour instruire le monde, sa main pour le bénir, sa houlette pour le diriger, sa verge pour le corriger.

* Nous empruntons cette pensée à un remarquable discours prononcé au retour «le Rome, par M. l'abbé Gay,ehanoine théologal de Poitiers.

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