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LETTRE I

LA SCALA

Comment il faut faire le voyage d'Italie. — Départ de Sienne. — Buonconvenlo et l'empereur Henri VII. — Rome ou la mort. — L'auberge des Béatitudes et des Désirs accomplis. — Sonnet sur un mot de sainte Thérèse.

28 décembre.

Le voyage d'Italie est merveilleusement gradué par la nature elle-même pour nous initier peu à peu à cet incomparable pays, et nous faire avancer d'enchantements en enchantements. Il faut se garder d'intervertir cet ordre naturel, et d'aller tout droit, par mer, à Rome ou à Naples. Non, commencez votre pèlerinage par Nice, ville devenue française, mais restée italienne par la nature et le climat; suivez l'admirable corniche découpée et* sculptée dans le roc par cette grande artiste qu'on appelle la mer. Gênes va vous paraître la reine de la Méditerranée, parce que vous n'avez encore vu ni Naples ni Venise. Continuez par la Rivière du Levant; la Spezzia vous offre son port, Carrare ses marbres, Massa ses orangers, Lucques ses bains ; Pise vous montre sa célè-

TOJIE I. i

brc tour, qui penche sans tomber, comme sa gloire; Florence la Dantesque vous reçoit au nom de la poésie et de l'art; c'était l'Athènes de l'Italie, lorsqu'elle était encore la capitale du grand-duché de Toscane; Sienne, agenouillée sur sa colline comme une nonne en prière, entrouvre pour vous la chambre de sainte Catherine et le palais de la Pia; Rome enfin vous apparaît comme une vision de l'Apocalypse, et après l'avoir vue il faudrait y rester, si vous n'aviez pas encore à visiter le golfe de Naples, saint Marc de Venise, la Santa-Casa de Lorette et le champ de bataille de Gastelfidardo.

Nous avons quitté Sienne ce matin avec nos vetturini, qui nous font faire la halte de midi et le rinfresco général à Buonconvento, gros bourg fortifié, entouré de hautes murailles en briques, et situé au confluent de l'Ombronc et de l'Arbia. On y voit les restes d'un château du XIIIe siècle. C'est là qu'en 1313 mourut misérablement l'empereur Henri VII frappé d'excommunication par Clément V. Dante Alighieri, le vieux poète gibelin, avait appelé en beaux vers ce César tedesco à fonder l'unité politique de l'Italie, en faisant de Rome sa capitale. On criait aussi en ce temps là : Rome ou la mort, cri que Dieu entend toujours pour le malheur de ceux qui le profèrent.

Nos vetturini nous promettent bon gîte et bon souper à YOsteria délia Scala. Nous arrivons au coucher du soseil dans une lande déserte; nous sommes encore en Toscane: pas une habitation, pas un arbre, pas un champ cultivé, rien qu'une maison basse, isolée, et de mauvaise mine. Nous entrons : peu de feu et peu de provisions dans la cuisine; en revanche, force carabines dans un coin de

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la cheminée, véritable venta espagnole digne de celle où le héros de Cervantes reçut l'ordre de chevalerie. «Monsieur, disait Voltaire à un hôte importun qui cherchait à s'installer à Ferncy, il paraît que vous ne voulez point ressembler à Don Quichotte; il prenait les auberges pour des châteaux, mais vous, vous prenez les châteaux pour des auberges. »

Notre hôte de la Scala semblait peu s'inquiéter de savoir si nous prenions sa casa pour une auberge ou pour un château; il n'avait pas affaire à nous, mais aux vetturini. C'était un vecchiotto à barbe grise, escorté de six fils vigoureux, qui avaient l'air d'être comme lui plutôt des voleurs que des aubergistes, quoique ce soit souvent la même chose.

On nous fait monter dans de grandes chambres nues comme la main, avec des lits sans rideaux, des fenêtres sans volets, et, ce qui est plus effrayant encore, des portes sans serrures. En face de la maison s'élève une petite chapelle isolée avec un clocheton en bois, comme on en voit dans les ermitages de romans où se passent tant de scènes lugubres.

Nous nous mettons à crier comme dans la comédie de Y Auberge de la Poste: Ehiîoste, cammeiieri, diavoli,dove siete? L'hôte et ses six fils étaient trop grands seigneurs pour daigner nous servir; une gentille cammericra accourt seule à nos cris : Eccomi a servirla, commandi. Mais elle ne peut nous rendre compte de l'étymologie de la Scala ; nous avions beau lui demander où menait cet escalier mystérieux : A Rome probablement, dont la voie est étroite comme celle du ciel. Il paraît que cette énigme a tourmenté nos prédécesseurs à la Scala, parmi lesquels

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on trouve les noms de Scribe et de Pellico, car voici les

nous y attendions ; nous rions très-fort, nous dormons fort bien et nous nous réveillons sans avoir été assassinés : que désirer de plus en voyage? L'hôte et ses fils se contentent le lendemain de me rançonner mes cigares, qu'ils réclament comme un préservatif indispensable contre la fièvre, et il n'aurait pas été charitable de leur refuser cet excellent spécifique.

Si vous allez de Florence à Rome, couchez à la Scala, et, comme nous, écrivez votre nom sur le livre en voyageur satisfait. En ce bas monde, il n'y a rien de tel pour trouver une chose bonne que de l'avoir crainte mauvaise. Je vous assure que dans mes souvenirs de voyage la Scala aura une place réjouissante, en me rappelant ce que nos missionnaires nous racontent de ces auberges du Céleste-Empire, qui, veuves môme du nécessaire, n'en portent pas moins, avec toute la jactance chinoise, le nom attrayant d'hôtel des Béatitudes et des Désirs accomplis.

Sainte Thérèse, dans son Camino de perfeccion, compare ingénieusement la vie humaine à une nuit passée dans une mauvaise auberge : Toto es una noche la mala posada. J'ai fait en me couchant ce sonnet sur cette comparaison de la grande sainte d'Avila :

Se la Scala è cosi bella Ghe ci porta in Paradiso, Che sara la vaga Stella Che ci mostra il suo bel viso?

Bref, le gîte et le souper sont moins mauvais que nous ne

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Ce sont des maux légers, les maux qui passent vite ! La vie ici n'est rien, près de ce qui la suit, Qu'une méchante auberge où Ton couche une nuit ; Pourquoi nous plaindre autant de notre mauvais gîte ?

Demain, loin de ce toit qui si mal nous abrite, Reprenant notre route à l'aube qui nous luit, Nous irons, en suivant Celui qui nous conduit. Retrouver la patrie où notre Père habite!

Ainsi parle Thérèse, et d'ici je la vois, Voyageuse du ciel, dans notre hôtellerie : Au milieu de ce monde elle veille, elle prie ;

• ♦ Hâtant ses compagnons du geste et de la voix, Debout avant le jour, quand tous dorment encore, Elle épie un rayon de l'éternelle aurore î

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