LETTRE XXII
LE MURO TORTO.
Le tombeau de famille de Néron. — La puissance temporelle des Papes symbolisée dans le Muro Torto. — L'obole de Bélisaîre et le Denier de saint Pierre. — Le général de Justinien et le général de Napoléon. — Entrée à Rome des Gaulois, de Genserie, d'Alaric, de Tolila et de Giscard. — Annibal est aux portes de la Ville. — VAgger de Servius TuUius. — La parricide Tullie et la Révolution.
Sortons de Rome; cette seule idée de sortir de la Ville me cause une espèce de peine, mais il faut pourtant faire le tour extérieur de l'enceinte sacrée. Sortons donc de Rome par la porte du Peuple, l'antique porte Flaminia, et longeons à droite la muraille extérieure par le chemin de ronde, le Pomerio; nous sommes aussitôt frappés par la vue de substructions gigantesques, qui rappellent un souvenir Néronien.
« A Rome, dit M. Ampère, on suit Néron au-delà de sa mort et jusqu'à son tombeau. Il ne se trouva que des femmes pour lui rendre les derniers devoirs, ses deux nourrices et sa concubine Acté. Elles enveloppèrent ses cendres d'une étoffe précieuse et allèrent les placer dans le tombeau de famille des Domitius. Du temps de Suétone, on le voyait encore du Champ-de-Mars s'élevant sur la Colline (les Jardins, aujourd'hui le Pincio. On peut dé-
terminer avec précision le lieu de la sépulture de Néron, car, en suivant les murs de Rome, on reconnaît parfaitement les arceaux des substructions de la villa des Domitius où se trouvait leur tombeau. » Honorius fit servir ces arceaux pour le mur d'enceinte de la Ville. Un peu plus loin, au premier angle tournant, en face l'ancienne entrée de la Villa Borghèse, nous nous trouvons devant un énorme pan de mur qui semble toujours .sur le point de s'écrouler, et qui reste ainsi suspendu en l'air depuis quatorze siècles, c'est le fameux Muro Torto. « On nomme ainsi un pan de muraille qui, avant de faire partie du rempart d'Honorius, avait servi à soutenir la terrasse du jardin des Domitius, où fut la sépulture de Néron, et qui, du temps de Bélisaire, était déjà incliné comme il l'est aujourd'hui. Procope raconte que Bélisaire voulait le rebâtir, mais que les Romains l'en empêchèrent, affirmant que ce point n'était pas exposé, parce que saint Pierre avait promis de le défendre. Procope ajoute : Personne n'a osé réparer ce mur, et il reste encore dans le même état. Nous pouvons en dire autant que Procope, et le mur, détaché de la colline à laquelle il s'appuyait, reste encore incliné et semble près de tomber. Ce détail du siège de Rome (au temps de Bélisaire) est confirmé par l'aspect singulier du Muro torto, qui semble toujours près de tomber, et subsiste dans le même état depuis quatorze siècles, comme s'il était soutenu miraculeusement par la main de saint Pierre. On ne saurait guère trouver pour l'autorité temporelle des Papes, au moment où j'écris, un meilleur symbole l.
1 M. Ampère, L'histoire romaine à Home.
LE MURO TORTO
En effet, rien ne peint mieux ce surnaturel qui présidera toujours aux destinées de l'Eglise.
Poursuivons notre promenade historique. Voici la porte Pinciana, aujourd'hui murée ; elle rappelle un trait héroïque de Bélisaire. Attaqué par les Goths, il voulut rentrer dans Rome par cette porte ; les Romains la fermèrent lâchement : lui alors se retourna et battit les Goths. Cette porte, dit M. Ampère, c'est le dernier monument où soit empreint le caractère romain, comme Bélisaire fut le dernier des Romains. Après lui, la barbarie a vaincu. C'est à côté de la porte Pinciana que le voyageur lit ces paroles célèbres incrustées sur une pierre : Date obolvm Belisario.
On raconte que c'est ici que le général de Justinien, vieux, aveugleet disgracié, implorait une obole de la pitié des passants, assis sur une pierre, non loin de son ancien palais, qui était situé sur le mont Pincio, entre les jardins de Salluste et les jardins de Lucullus. Cet antique souvenir me rappelait un autre vieillard , celui qui règne au Vatican, qui lui aussi a subi d'injustes disgrâces ; la diplomatie l'a traité d'aveugle, d'ingrat et d'obstiné, parce qu'il a prononcé le non possumus de saint Pierre; dépouillé de ses Etats, le voilà qui tend aussi la main à ses enfants, car il ne veut rien recevoir que d'eux seuls, et nous disons à notre tour : Donnez une obole à Pierre : Date obolvm Petro.
On a nié, je le sais, que Bélisaire ait jamais demandé l'aumône ; c'est possible , mais ma remarque subsiste , comme dirait M. de Maistre. Ce qu'il y a de parfaitement certain, c'est que le vainqueur des Goths et des Vandales fut disgracié par Justinien ; ce malheur fut le châtiment
céleste de sa conduite odieuse envers le saint pape Sylvère. Deux fois, d'après l'ordre de l'empereur, Bélisaire porta la main sur l'oint du Seigneur, le dépouilla de ses vêtements pontificaux et le déporta en exil. Le général romain était cependant catholique, il n'ignorait pas Tindignité de son action ; mais l'odieux du sacrilège lui pesait moins que la défaveur impériale. Le général Radet ne traita pas avec plus de respect la personne de Pie VII. Mais Bélisaire eut des remords; repentant de son crime, il bâtit la petite église de Santa Maria in Trima que l'on voit encore près de la fontaine Trévi, et il y fit graver cette inscription :
H ANC VIR PATRICIVS BILISARIVS VRBIS AMICVS OB CVLPiE VENIAM COND1D1T ECCLESIAM :
HANC IDCIRCO PEDEM SACRAM QVI PONIS IN £DEM VT MISERETVR EVM S-EPE PRECARE DEVM.
« Bélisaire, patrice de Rome et ami de la Ville, bâtit cette église pour obtenir le pardon de son péché ; et afin que tous ceux qui mettent les pieds dans ce temple, prient souvent Dieu d'avoir pitié de lui. »
Rentrons dans Rome par la porte Salara, ainsi nommée parce que les Sabins , en tirant le sel des côtes de la mer, le portaient par cette route en leur pays. Tout près d'ici, au coin de la Via Pia, se trouvait la porte Colline, par laquelle entrèrent nos pères les Gaulois. Annibal poussa une reconnaissance jusqu'à la porte Colline. Rome trembla, mais le sénat romain fut inébranlable. Il mit en vente le terrain occupé par le camp d'Annibal, et il trouva un acheteur qui le paya ce qu'il valait en temps ordinaire.
LE KURO TORTO.
Ainsi, de nos jours, tandis que l'ennemi est aux portes de Rome, Annibal proximus urbi, le Pape et le Sacré- Collége gardent une confiance invincible dans les droits et les destinées de Rome chrétienne ; ainsi, tandis qu'il n'a plus ni flottes, ni armées, Pie IX fait déblayer le port d'Ostie, acquiert l'ancien camp des Prétoriens, et vient d'y poser la première pierre d'une caserne monumentale.
Quant à la porte Salara, c'est par elle que passa le goth Âlaric. Genseric franchit la porte Ostiense (porte Saint- Paul) ; la porte Asinaria (des ânes) , dont on voit encore deux tours, laissa entrer Totila avec ses Vandales et Robert Guiscard avec ses Normands. Totila, dit le cardi- • nal Wiseman, avait condamné Rome à devenir un pâturage pour les bestiaux ; mais longtemps auparavant, un décret immuable avait décidé qu'elle serait le pâturage éternel où le Chef des Pasteurs ferait paître le troupeau de Jésus-Christ.
Cette porte Colline a été ouverte par Servius Tullius, et c'est ici que commençait son Agger, ou fossé de circonvallation. Si nous voulons toucher du doigt la fin tragique de ce vieux roi, nous n'avons qu'à prendre ce chemin entre l'Esquilin et le Viminal, qui se nomme aujourd'hui Via Urbana, et qui mène à Sainte-Marie- Majeure; c'est ici le lieu sinistre entre tous ceux de Rome, où la parricide Tullie fit passer son char sur le cadavre de son royal père \ « Elle n'a pas entendu ses
» Quand Servius, le roi victime, et victime d'un parricide, faisait graver une tête d'agneau sur l'argent qui en a pris le nom (Pecunia de peau) t Servius, sans le savoir, prophétisait lui aussi, et, de plus, figurait lui-même la grande Victime. C'est ainsi que la monnaie, signe de la puissance souveraine, annonçait le règne du Messie, non moins qu'Isaîe. (Comte de Maumigny.)