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LETTRE XXI

LE MOÏSE ET LES MARONITES

L'église de Saint-Pierre-aux-Liens et les chaînes du premier Pa pe

— Le Musé de Michel-Ange. — Le jeune Mortara. — Le couvent el le palmier des Maronites. — Le moine Télémaque et le seigneur Mykhel.

— La France au Liban.

Vendredi 44 janvier.

C'est une assez rude montée que la via délie Sette Sale, qui du Colysée nous mène au sommet de l'Esquilin, devant l'église de Saint-Pierre-aux-Liens.

L'impératrice Eudoxie, femme de Théodose-le-Jeune, empereur d'Orient, avait reçu du patriarche de Jérusalem les chaînes avec lesquelles Hérode avait fait attacher saint Pierre. Elle en envoya une portion à sa fille Eudoxie, femme de Valentinien, empereur d'Occident. Saint Léonle-Grand voulut mesurer cette chaîne avec celle qui avait attaché le môme apôtre, par ordre de Néron, dans la prison Mamertine ; les deux chaînes mises en contact se réunirent. Frappée de ce miracle, Eudoxie fit élever en 442 une église sous le titre de Saint-Pierre-aux-Liens, San-Pietro in Vincoli l. Adrien Ier la reconstruisit, et

< Silvio Pellico célébrait chaque année par la communion la fête de Saint-Pierre-t's-Liens, en reconuaissance de sa délivrance de la prison du Spielberg.

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Sixte IV et Jules II l'embellirent. Sa forme est l'ancienne basilique romaine ; elle a un beau portique extérieur et trois nefs divisées par vingt-deux colonnes cannelées; ces colonnes sont d'un marbre blanc qui vient de l'Attique. Je suis amoureux de tous ces beaux marbres; j'aime à les palper et à les caresser de l'œil et de la main.

Mais courons au mausolée de Jules II pour voir le Moïse de Michel-Ange, une des plus célèbres statues du monde et qui mérite de l'être. Il existait une analogie peu commune entre le génie de l'artiste florentin et le caractère de Jules II. Il est certain que Michel-Ange a songé au grand pontife en sculptant ce Moïse, et qu'il a donné à l'ancien conducteur d'Israël la figure du nouveau chef du peuple de Dieu. Dans les catacombes, les premiers artistes chrétiens employaient souvent la figure de Moïse pour représenter saint Pierre et ses successeurs. Jules II avait confié l'exécution de son tombeau à Michel-Ange, et il voulait qu'on plaçât ce monument, isolé, là où est aujourd'hui la Confession de saint Pierre ; mais Jules 11 mort, Paul III arrêta les travaux et fit mettre clans cette église in Vincoli la portion inachevée du tombeau de son prédécesseur. Il n'y a de complet et de beau que le Moïse. Les deux statues de Lia et de Rachel, symboles de la vie active et contemplative, ne sont pas de Michel-Ange.

Ce fameux Mosé est une des plus fières figures qui soient jamais sorties de la main d'un sculpteur ».

Quand Michel-Ange eut renoncé à son plan primitif,

• Michel-Ange à 70 ans, disent ses biographes, faisait voler plus de marbre en un quart d'heure que trois jeunes gens en trois heures, et il travaillait avec tant de furie, qu'on tremblait pour le ciseau, le marbre et l'artiste.

il donna à Strozzi deux des figures ébauchées pour le tombeau de Jules II. Des mains de Strozzi ces statues passèrent dans celle de François Ier ; puis le connétable de Montmorency les plaça dans son château d'Ecouen d'où elles sont venues au Louvre.

Le bizarre et inexorable Milizia rappelle le Mosé un satyre avec des soies de porc; un effroyable dogue, vêtu d'un habit de boulanger. Est-ce ainsi, s'écrie-t-il, qu'on caractérise un législateur qui en était au tu et au toi avec messire Bon Dieu 1 ?

Laissons la critique mordre à son aise, et jouissons en paix de ce sublime ouvrage, égal pour nous à tous les chefs-d'œuvre antiques. Observons seulement qu'on le voit de trop près, et que cette statue était destinée à être vue à vingt pieds de haut. On dit que Michel-Ange, son œuvre achevée, lui déchargea un grand coup de marteau sur le genou en s 'écriant : Parle donc, puisque tu vis!

On montre la trace du coup sur le bras qui tient les Tables de la Loi.

C'est bien là ce grand Chef, comme dit Dante, sous lequel se nourrit de manne le peuple ingrat , mobile et endurci :

Quel duca, sotto cui visse di manna La gente îngrata, mobile e ritrosa.

{Parad. xxxn.)

11 semble que les Juifs doivent aimer à venir dans cette église chrétienne pour admirer leur sublime législateur.

1 Un satiro con capelli di porco, un mastino orribile, vestito corne uu

fornaro si caralteriza cosi un legislatore che parla da tu a tu con

m ester Domeneddio. (Dell'arte dit vedere.)

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Le grand Hébreu est ici vivant; il vient de descendre du Sinaï, où il a parlé à Jéhovah face à face. Il est assis, le bras appuyé sur les Tables de la Loi ; son attitude respire une majesté sombre : c'est le lion au repos, comme dit Dante :

A guisa di leon quando si posa.

Sa barbe descend sur sa poitrine comme un faisceau de serpents engourdis; l'éclair est dans ses yeux; sa voix de tonnerre va reprocher aux Juifs l'idolâtrie du Veau d'Or.

J'ai fait devant le Moïse ce sonnet imité de Zoppi et d'Alfîeri :

Digne de son héros s'est montré le sculpteur, Cette statue est sainte et Fart la divinise, Car de la créature auprès du Créateur Ce Berger tout puissant accepta l'entremise.

Des secrets du Très-Haut divin révélateur, Guide choisi de Dieu vers la Terre promise, Guerrier, poète saint, prêtre et législateur, Tel l'a fait Michel-Ange et tel était Moïse.

Et vous, son peuple, et vous, misérables Hébreux, Du stupide Veau d'or adorateurs nombreux, Vous oubliez le Ciel, Moïse et la Patrie !

Insensés ! si du moins vous aviez adoré Une image pareille à ce marbre inspiré, On vous eût moins blâmés de tant d'idolatne !

Michel-Ange s'inspirait de la Bible comme Raphaël de l'Evangile. A l'un, Moïse et Jéhovah ; à l'autre, Jésus et ses disciples. Il faut dire du Mosc ce que Quintilieu

a dit du Jupiter de Phidias, que cette statue avait ajouté à la religion des peuples. Michel-Ange est le Dante de la sculpture. Les anciens disaient aussi : Phidias homérise. Pindemonte appelle Michel -Ange : Homo di quattro aime, l'homme aux quatre Ames, à cause de son quadruple génie d'architecte, de sculpteur, de peintre et de poète.

L'église de Saint-Pierre-aux-Licns est desservie par les chanoines réguliers de Saint- Augustin. Us sont chargés de l'éducation du jeune Mortara, cet enfant né juif, qui a été retiré de la maison paternelle, conformément à la loi de l'Eglise et à la loi de l'Etat pontifical, parce que, baptisé en danger de mort, il appartenait à Jésus-Christ. Il est là élevé jusqu'à sa majorité aux frais du Saint-Père, séparé de sa famille, mais non séquestré, et ses parents le peuvent voir autant qu'il veulent. Mais la presse et la diplomatie exploitèrent ce fait contre le Saint-Siège avec une infernale habileté. La clameur ou plutôt le rugissement, comme dit M. Veuillot, devint universel. Un employé de la cour impériale fit sur ce sujet un mélodrame qui anima l'opinion jusqu'à la guerre d'Italie. Pie IX résista, sacrifia sa popularité, et affronta cette formidable lutte pour sauver une seule âme, l'Ame d'un petit juif, régénérée par le baptême. Ajoutons que le jeune Mortara est d'une piété angélique, et se trouve fort heureux chez les chanoines de Saint-Augustin.

Le religieux qui nous servait de guide, après nous avoir laissé admirer à notre aise le Mosé, nous conduisit dans la sacristie où l'on garde, dans de riches reliquaires, des morceaux insignes de la croix de saint Pierre et de la croix de saint André, ainsi que les deux chaînes qui ont lié le prince des Apôtres; on ne les montre aux pèlerins

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que le jour de la Saint-Pierre ; le Pape a les clefs de L'armoire qui les renferme. Des chaînes et une croix ! Voilà l 'héritage que le premier des Papes a lègue à ses successeurs ! Mais la croix les rend immortels, et les chaînes n'arrêtent pas leur parole apostolique : Verbum Dei non est alliyatum. Dans cette sacristie on trouve toujours un peintre quelconque copiant la jolie tête du Guide, appelée YEspérance; cette Speranza finit par impatienter; son malheur est d'avoir été trop copiée et d'être exposée à tous les coins de Rome. Du portique extérieur de Saint- Pierre in Vincoli, la vue est belle ; à gauche, le couvent des Augustiniens ; en face, le palmier du couvent Maronite ; à droite, le campanile carré et sombre de Saint-François de Paule ; au fond, la tour du Gapitole avec une échappée sur Rome.

C'est ici que M. Ampère place la demeure du vieil Horace ; tout auprès était la poutre de la soeur (tigillum sororium) sous laquelle le jeune Horace dut passer pour être purifié de son fratricide ; cette poutre était posée en travers, dans cette rue étroite, d'un mur à l'autre, au-dessus de la tête des passants. Tandis que je rêvais à cette héroïque histoire, il se passait une aventure moins tragique sur la place de Saint-Pierre in Vincoli.

J'y avais laissé Marie dessinant près de la voiture, entourée d'un nuage de gamins romains. Elle s'étonnait de ne pas me voir revenir ; n'ayant pas surveillé mes mouvements, elle s'imagine que je suis entré au couvent Maronite, et elle va m'y réclamer. Elle sonne ; un moine barbu entrouvre la porte et la referme brusquement à la vue d'une femme. Un instant après une voix d'en haut se fait entendre ; Marie lève les yeux et voit à

une fenêtre haute du couvent un grave personnage à longue barbe noire, au teint bronzé, au costume arabe. Il se met à parler moitié italien moitié français, et déclare que le couvent ne recèle, d'aucune façon, il signor francese, il signor sposo. Je reviens sur ces entrefaites et je profite de l'occasion pour demander al signore arabo la permission de visiter le couvent, qu'on m'avait dit d'un accès difficile. Il appelle le supérieur qui parait à son tour à la fenêtre et m'accorde l'entrée; ma senza la signora. Je franchis donc seul la mystérieuse petite porte surmontée d'une croix et d'un écusson avec une inscription arabe; heureusement, la traduction latine est auprès, la voici :

Monasterivm monacorvm Maronitarvm Ordinis sancti Anton ii magni congrégations mont i Libani anno mdccliii

Je suis reçu par le noble personnage qui parlait un peu français; c'est un Maronite de trente ans appelé Mykhel ; né sur les pentes du Liban, il a appris le français à Beyrouth, et a été le drogman d'Eugène Boré notre savant missionnaire Lazariste ; il est ici avec son frère, interprète aussi ; ils sont de passage à Rome, et ont reçu l'hospitalité orientale chez leurs compatriotes les moines maronites. Ces derniers ne sont que deux en ce moment avec le supérieur, auquel le seigneur Mykhel me présenta. C'est un vieux Maronite triste et malade.

On me reçut dans un parloir plein de tableaux et de portraits orientaux que j'eusse été curieux d'examiner à mon aise, mais le supérieur semblait si souffrant que je n'osai rester qu'un moment. Mon ami Mykhel

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m'emmena dans le jardin, et en nous promenant il me conta qu'il était appelé à Paris pour aller de là à Alger, en qualité d'interprète et de traducteur. Il avait la voix d'une merveilleuse douceur ; quelle grâce, quelle force et quelle noblesse dans cette race Maronite 1

Mykhel me fit voir dans un préau, du côté de saint François-de-Paule, le palmier isolé que j'avais déjà remarqué.

— Les palmiers de mon pays, me dit-il avec un geste charmant, sont deux fois plus hauts que celui-ci.

— Que j'aimerais à les voir, seigneur Mykhel I

— Avez-vous aussi des palmiers à Paris, seigneur Français?

— Nous en avons en serre dans nos jardins publics. Mykhel me fait retraverser le parloir, me ramène au

jardin, et m'y montre un autre palmier et quelques cèdres, qui lui rappellent les cèdres de Salomon dans les montagnes du Liban, ces cèdres de l'Eden dont parle Ezéchiel, et dont quelques-uns avaient formé la charpente de Saint-Paul-hors-des-Murs. Les Arabes ont une vénération superstitieuse pour ces arbres auxquels ils attribuent une force végétative éternelle, un instinct supérieur à celui des animaux et qui se rapproche de l'intelligence humaine. Au bout du jardin, à ras d'œil, je fus tout surpris d'apercevoir tout près de moi, à travers les arbres, le Colysée. De là, le vieux buveur de sang n'est pas massif et colossal comme on le voit à sa base; il est familier et bonhomme, sans façon, résigné à jouer le rôle de fabrique dans le paysage. On en voit justement la partie restée entière ; on dirait que l'amphithéâtre est tout neuf, venant de servir et fraîchement arrosé du sang des gladia-

ROME. LETTRES l/CN PÈLERIN

tcurs et des martyrs. C'est d'un effet très-pittoresque et très-curieux. Je gage que peu de touristes et d'artistes connaissent ce point de vue nouveau de l'amphithéâtre Flavien. Mvkhel me montrant le Colvsée, me dit avec fierté : « C'est pourtant un pauvre moine d'Orient comme moi qui a fait cesser les jeux sanglants du cirque. » Il disait vrai. Vainement l'éloquence des Pères s'était soulevée contre ces barbaries, vainement le poète chrétien Prudence, dans des vers pathétiques, pressait Honorius de faire que la mort cessât d'être un jeu et l'homicide une volupté publique. Ce que nulle puissance terrestre n'avait osé, la charité l'accomplit. Un moine d'Orient appelé Télémaque, un de ces hommes inutiles, ennemis de la société humaine, comme on disait et comme on dit encore, prit un jour son bâton de voyage et s'achemina vers Rome pour y mettre fin aux combats de gladiateurs. Or, le 1er janvier de l'an 404, le peuple romain, entassé sur les gradins du Colyséc, célébrait le sixième consulat d'Honorius. Déjà plusieurs paires de combattants avaient ensanglanté l'arène, quand tout à coup, au milieu d'un assaut d'armes qui suspendait tout les yeux et tous les esprits, on vit paraître un moine étendant lesbras,ets'efforçantd'écarter les épées. A cet aspect, la foule étonnée se lève ; on demande quel téméraire ose troubler les plaisirs très-sacrés du peuple-roi. De tous côtés pleuvent les malédictions, les menaces, et bientôt les pierres. Télémaque lapidé tombe, et les combattants qu'il avait voulu séparer l'achèvent. Il fallait ce sang pour sceller l'abolition des spectacles sanglants. Le martyre du moine força l'irrésolution d'Honorius, et un édit de la même année, qui semble avoir été obéi, supprima les

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combats de gladiateurs. Avec eux l'idolâtrie perdait une de ses plus puissantes attaches. Le Colysée resta debout ; il l'est encore. Seulement une large brèche dans ses flancs rappelle l'assaut que le Christianisme livra à la société romaine, où il ne pénétra qu'en la démantelant \

Assis sous un de ces cèdres du Liban , ce Maronite à mes côtés me racontant le martyre de saint Télémaque , je me croyais transporté en Orient. J'interrogeai Mykhel sur sa nation. Elle a pris son nom de saint Maron , solitaire syrien des premiers siècles. Les Maronites sont ceux des Syriens qui, à la chute de la puissance bysantine en Syrie, et après l'invasion des Sarrazins, se réfugièrent dans les montagnes du Liban, où ils ont jusqu'à ce jour maintenu leur foi et leur liberté. Invariable dans son orthodoxie comme dans son indépendance, le peuple Maronite renferme cinq cent mille catholiques; descendu du mont Liban, son asile et son berceau, il se répand aujourd'hui sur les côtes de Syrie; c'est la nation modèle de l'Orient. Le collège Maronite a été fondé à Rome en lo84 ; c'est lui qui a maintenu la foi catholique parmi ces vaillantes tribus du Liban.

Le clergé Maronite possédait autrefois à Rome des domaines , dont le revenu entretenait son séminaire romain. Les Français du Directoire vendirent ces biens, au mépris de la protection que la France accorda toujours aux Maronites, qui conservent religieusement deux monuments écrits de cette protection séculaire : une lettre de Louis XIV et une lettre de Louis XV. Dernièrement, les horribles massacres de Syrie ont ensanglanté ce beau

1 Ozanam. Du Progrès dan* les siècles de décadence.

pays du Liban, dont le nom (Lebari) signifie lait en arabe et en hébreu, à cause de ses neiges immaculées. Nous avons vu alors la France se souvenir de son rôle protecteur, et envoyer une armée sur les côtes de Syrie pour défendre les Maronites contre les fureurs fanatiques des Druses et des Turcs.

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