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LETTRE XXIII

Quatre Empereurs romains nés en Espagne. — Senèque, Martial, Prudence, Cervantes et autres poètes espagnols. — Grandeur de la langue Castillane. — Le connétable de Bourbon sous les murs de Rome. — La place d'Espagne et la colonne de l'Immaculée Conception. — Le chevalier de Vargas. — La reine Isabelle chanoincssu de Sainte-Marie-Majeure. — Eglise nationale de l'Espagne à Rome. — Deux papes espagnols. — L'Espagne catholique va au secours de Pie IX. — Pourquoi il faut naître en Italie, vivre eu France, et mourir en Espagne?

L'Espagne a donné à Rome quatre empereurs, Trajan, Adrien, Honorius et Théodose, un philosophe, Senèque, un poète païen, Martial, et le plus ancien des poètes chrétiens, Aurelius Prudence.

Un autre poète espagnol, dont j'oublie le nom, a caractérisé Rome antique dans un vers d'une énergique précision :

Roraa hija de lobos y madré de Nerones. Rome, fille des loups et mère des Nérons.

Le vieux Don Francisco de Quevedo a adressé une belle ode à Rome chrétienne.

« Par tes Souverains-Pontifes, ô Rome, tu es devenue en un seul jour reine du monde, du ciel et de l'enfer. Tu as changé les Aigles pour les Clefs, ton nom de Cité en

celui de Vaisseau de l'Eglise, et sur le trône des insolents Nérons, tu vois régner les Pieux et les Cléments : »

Con los Sumos-Pontifices, gioberno De la Iglesia, te viste en solo un dia Reina del mundo y cielo y del infierno. Las Aguilas trocaste por la llave, Y el nombre de Ciudad por el de Nave, Los que fueron Nerones insolentes, Son Pios y Clémentes.

Ernest m écrivait l'autre jour : « Tu es bien heureux d'être au milieu de toutes ces Bornes ; je suis tenté de dire LAS ROMAS ; n'est-ce pas le cas d'employer les pluriels castillans pour désigner cette triple Rome : Rome antique, Rome papale, Rome souterraine? »

Le palais de Philippe II venait d'être témoin de ce drame mystérieux et sanglant dont le double dénoûment fut la mort de l'Infant Don Carlos et celle de la reine Elisabeth ; le pape saint Pie V envoya un nonce à Madrid pour offrir au roi d'Espagne ses compliments de condoléance, el pesame. Ce nonce était un prélat romain, nommé Giulio Acquaviva, fils du duc d'Atri, et il reçut le chapeau de cardinal, à son retour d'Espagne. Pendant son séjour a Madrid, le nonce distingua le jeune Miguel de Cervantes, et, au moment de son départ, il se l'attacha en qualité de camérier, camarero. C'est ainsi que Cervantes a visité Rome. Il a peint la Ville sainte dans sa nouvelle du Licencié de verre, el Licenciado Yidriera : on reconnaît, dit-il, aux ongles du lion sa grandeur et sa force : ainsi on reconnaît Rome à ses ruines gigantesques \

1 Roma, reina de las ciudades y senora del mundo y asi como por

las unas del leon se vieue en conocimiunto de su grandeza y ferocidad, asi el saco la de Roma por sus despedazados mannoles, etc.

l'espagne a home.

Je préfère l'espagnol à l'italien, et je Fai appris tout exprès pour lire don Quichotte en original. Cette langue espagnole créée pour des héros et pour des saints, tantôt retentit comme une trompette guerrière dans la bouche d'un Ercilla ou d'un Galderon, tantôt résonne comme un orgue sublime entre les mains extatiques d'une sainte Thérèse.

L'espagnol est fils du latin autant que l'italien ; il renferme en outre un grand nombre de mots goths et arabes, plusieurs venus de l'hébreu, de l'allemand, du français, et quelques mots nouveaux importés des Deux- Indes. C'est une admirable langue, qu'on parlait jadis beaucoup en France, et que nous avons trop oubliée. Au seizième siècle, Charles-Quint avait appris l'espagnol à l'Europe, comme Napoléon lui a fait parler français au dix-neuvième. L'Espagne a eu une sérieuse influence sur l'Italie. Longtemps maîtresse de Naples et de Milan, elle leur a imposé avec sa domination, ses mœurs, ses usages et jusqu'à sa langue. Mon maître d'italien, le vieux Pietro Orlando degli Orlandi, maudissait les Castillans pour avoir introduit dans la langue italienne leurs formules pompeuses de politesse, et l'usage respectueux de la troisième personne dans la conversation.

Derrière la colonnade de Saint-Pierre, sur la route de Civita-Vecchia, dans la vallée qui sépare le Janicule du mont Vatican, Rome aune porte qui s'appelait jadis Torrionij à cause d'une grosse tour qui la défendait. Pie IV ayant fait construire à côté une caserne pour sa cavalerie légère, la porte s'appela porte Cavalkygieri. Ce qu'il y a de curieux, c'est que nos soldats en entrant à Rome par cette porte, sans savoir un mot d'italien la baptisèrent,

par similitude, du nom de porte de la Cavalerie légère, et il s'est trouvé que la traduction était excellente. Nos soldats ont appelé moins exactement la rue du Corso, la rue du Corse.

Leômai 1527, un Français entrait dans Rome par cette porte, mais ce Français était un traître à sa patrie, à son roi et à son Dieu : c'était le connétable de Bourbon qui allait livrer Rome en pillage aux bandes luthériennes qu'il commandait.

Notre Bourbonnais a conservé le souvenir de celui qu'on y appelle encore le Grand-Connétable ; c'était un noble cœur que le caprice d'une femme jeta hors de sa voie ; les misérables intrigues de madame Louise privèrent François Ier d'un fidèle défenseur, entraînèrent la perte de la bataille de Pavie, la captivité du roi, et presque le démembrement de la France. Bourbon ne recueillit que honte et mépris auprès des grands d'Espagne, bons juges del pundotior. Charles-Quint ayant ordonné au marquis de Villano de recevoir chez lui le Connétable, le fier Castillan répondit qu'il le ferait, mais qu'il brûlerait son palais aussitôt après y avoir reçu un traidor. Pourtant, les qualités généreuses de Bourbon l'avait fait aimer de ses bandes; les aventuriers espagnols estimaient sa vaillance; on a conservé leurs chansons en son honneur; ne pouvant leur payer leur solde :

Decia-les, roi se n ores, Yo soy pobre caballero, Y tarabien, corne vos otros, non tengo un dcnaro.

II leur disait : Je suis un pauvre cavalier,

Et comme vous, seigneurs, je n'ai pas un denier.

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