‹ RomeChapitre 69 sur 133 · LA TARPÉIEKNE ET LARA-CŒLI · texte numérisé non relu

LA TARPÉIEKNE ET LARA-CŒLI

l'escalier qui monte à 1 église de Sainte-Marie d'Ara- Gœli. Il a cent vingt-quatre marches faites du marbre enlevé au temple de Romulus Quirinus. Arrivé à la terrasse devant l'église, on se retourne pour jouir de la vue de Rome, mais elle est coupée par les toits des maisons voisines. L'église est en briques, avec des fenêtres cintrées à trèfle ogival et un portail sans ornement. Elle est bâtie à la place et avec quelques-unes des colonnes du temple fameux de Jupiter Gapitolin, élevé par Tarquin-le-Superbe ; son escalier était le chemin triomphal où montaient les triomphateurs pour se rendre au temple du Roi des dieux, Optimus Maximus. Rome, dit Mgr. Gerbet, voulait qu'on reconnût dans ce dieu universel son dieu national. Saint Jérôme (Epist. xm à Marcelle) assure que le nom de Jupiter est une dérivation altérée du sublime quadrilatère hébreu JeHoVaH. Le génitif latin Jovis est bien près de Jchovah.

Quand j'entrai dans l'église d'Ara-Cœli, je fus frappé d'y voir un vieux Franciscain à genoux contre une colonne, dans une méditation tellement immobile, qu'on aurait cru voir une statue ; son front chauve, jaune et poli comme l'ivoire, rappelait les têtes ascétiques des peintres espagnols. Quelle révolution 1 A la place de ce temple, orgueil de Rome, une vaste église dédiée à la Vierge ; au lieu des triomphateurs victorieux , les humbles enfants de saint François d'Assise ! le Dieu de la Crèche installé au faîte du Capitole !

On sait la tradition qui donne tant d'intérêt à l'Ara- Gœli. Auguste ayant consulté l'oracle de Delphes sur son successeur, la sibylle lui répondit qu'un enfant hébreu allait régner sur les dieux eux-mêmes. Alors Au uste

établit au Capitole un autel avec cette inscription :

HJ5C EST ARA PRIMOGENITI DEI

C'est ici l'autel du premier né de Dieu.

De là le nom d'Autel du Ciel, Ara-Cœli \ Gavallini a représenté cette tradition à la voûte de l'abside dans une fresque où Auguste est peint aux pieds de la Vierge et de l'Enfant, que lui montre la sibylle Tiburtine. La poésie a célébré aussi cette tradition par la voix d'un des grands poètes de l'Italie, par Pétrarque, qui, dans une épître latine à Clément VI, fait parler Rome en beaux vers. A cette prédiction de la sibylle, Auguste, comme Hérode, trembla pour son pouvoir ; il avait déjà brûlé beaucoup de livres sibyllins , et il fit sceller ceux qui restaient dans un coffre sous la base de la statue d'Apollon Palatin. Virgile, dans sa célèbre Eglogue de Pollion, avait été le poète inspiré des prophéties sibyllines, qui semblent un écho des prophéties de David et d'Isaïe, annonçant la venue du Messie. Peut-être môme Virgile avait-il eu connaissance des prédictions bibliques. Josèphe raconte que le roi Hérode et son ministre Nicolas de Damas voyaient souvent Pollion, pendant leur séjour à Rome, et l'on sait l'étroite liaison de Virgile avec l'illustre consul. J'aime ce doux et chaste Virgile, que ses contemporains avaient surnommé le poète-vierge, Parthenias, cœur déjà à demi-chrétien, que Dante a pris pour guide

1 Chaque jour en effet, le ciel s'ouvre sur cet autel pour y laisser descendre Jésus-Hostie. Le vrai Dieu règne sur ce mont célèbre où Satan avait établi l'autel où il se faisait adorer lui-même sous le nom de Jupiter.

LA TARPÉIENNE ET l'aRA-CŒLI.

dans son grand voyage. C'est bien le poète-prophète, vates, lorsqu'il chante cette mystérieuse espérance du genre humain dans un avenir meilleur que doit lui apporter un Enfant, ce rejeton descendu du ciel, ce grand accroissement de Jupiter, magnum Jovis incrementum. Alors le poète invite toute la création à tressaillir d'allégresse à la vue du siècle qui doit venir.

Les Pères de l'Eglise n'ont pas dédaigné de s'appuyer de cette tradition auprès des païens , pour leur prouver que l'antiquité profane avait pressenti la naissance du Rédempteur. Les sibylles prennent place parmi les prophètes et les apôtres. Virgile s'écrie :

Ultima Cumœi venit jam carminis aetas.

Au livre vi de Y Enéide, le poète ouvre la bouche de la sibylle, et lui fait proclamer le dogme du purgatoire et de l'enfer chrétiens , avec l'éternité des peines. Au moyen-âge , nos pères donnaient le nom de Sibylle à leurs filles, comme un nom de sainte. En France on retrouve ces antiques prophétesses dans les fresques et les sculptures d'Amiens, d'Auxerre, de Beauvais, d'Autun, de Saint-Ouen, à Notre Dame de Brou, à Sens, à Glamecy. Le château de Chitry en Nivernais a une galerie où l'on a peint toutes les sibylles avec leurs attributs. Ainsi, la Tiburtine a pour symbole un berceau, et on l'appelle quelquefois la sibylle de Y Annonciation. A Rome, Michel- Ange et Raphaël ont rivalisé de génie pour peindre ces prophétesses, le premier à la voûte de la Sixtine, le second àSainte-Marie-de-la-Paix. Michel-Ange a représenté alternativement une sibylle et. un prophète

ROME. LETTKES D'UN HÈLEMU

dans sa terrible fresque. Enfin qui de nous n'a frémi en entendant, dans nos églises, le chant formidable du Dies irœ , où la Sibylle figure à côté de David comme les témoins du jugement dernier : Teste David cum Sybilla?

En entrant par la grande porte de l'église d'Ara-Cœli, on m'a montré à gauche les trois premières colonnes de la nef ; la première et la troisième sont en granit rouge d'Egypte, la deuxième en marbre blanc cannelé ; toutes les trois d'une haute antiquité. La troisième en granit rouge porte ces mots gravés en longues lettres antiques mal formées :

A CVBICVLO AVGVSTORVM

De la chambre des Augustes.

Cette colonne provient donc de la chambre à coucher des Césars, au palais impérial du Palatin. J'allai m'asseoir en face d'elle, et je méditai longtemps sur ces antiques colonnes à qui , comme à des sphinx , je demandais l'énigme du passé ; peu à peu il me sembla les entendre chuchoter entre elles, et voici comment j'ai essayé de vous traduire leur dialogue mystérieux.

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