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LETTRE XXV

LA TARPËIENNE ET L'ARA-COELl.

La rocho Tarpéicnne et la ballade de la belle Tarpéia. — Du rôle des bétes dans l'histoire : les oies, le lièvre et les ânes. — L'église de Sainte- Marie du Capitole. — Pourquoi on l'appelle l'Ara-Cœli. — L'Oracle de Delphes, la Sybille et l'empereur Auguste. — Virgile et Pétrarque. — De l'inspiration chrétienne des Sybilles. — Les trois colonnes del'Ara- Cœli, et leur dialogue mystérieux.

En sortant de la messe du Gésù, et après avoir visité au couvent des Jésuites le P. de Villefort, l'apôtre du confessionnal, la Providence spirituelle des Français à Rome, nous prenons la rue de la Tour-des-Miroirs , via di Tor de' Specchi, où se trouve le monastère des Oblates de Sainte-Françoise-Romainc. En face de leur église se dresse une montée appelée via di Rupc Tarpeja, cul-dcsac aussi sale qu'il est historique ; on est au bas de la Roche Tarpéienne , et à sa gauche s'élève la tour du Capitole ; nous avons pu vérifier qu'en effet

La Roche Tarpéienne est près du Capitole.

Derrière le Capitole, en haut du mont, on trouve une petite porte avec l'inscription : Qui si vede la Rocca Tarpeja. On entre dans un jardinet plein de beaux artichauts,

LA TARPÉIENNE ET LAHA-CŒLI. 2 il)

et l'on voit ce qui reste de la célèbre Roche. Elle avait jadis plus de cent pieds d'élévation au-dessus du Tibre, et de là on précipitait les traîtres à la patrie. Aujourd'hui que le sol est exhaussé de plus de quarante pieds, la Roche est moins menaçante.

Les Transteverins se font encore chanter par des rapsodes, errants et pauvres comme Homère, la ballade du preux chevalier Horace, banni de Rome pour avoir tué sa sœur, et la légende de la belle Tarpéia, qui trahit sa patrie pour des bracelets, et qui fut étouffée sous des boucliers. Une tradition populaire assure que Tarpéia habite encore l'intérieur de la montagne, et passe sa vie solitaire et mystérieuse à contempler les trésors et les bijoux, prix de sa trahison. « La Roche Tarpéienne, dit Mgr. Gerbet, avec sa citadelle contemporaine de la naissance de Rome, était le redoutable emblème de la double guerre qui se fait contre les ennemis intérieurs par les supplices, et contre les ennemis extérieurs par les armes. » Non loin de la terrible Roche s'élève aujourd'hui l'hôpital de la Consolation ; voilà le contraste des deux Romes.

Pendant que Marie dessine la Tarpéienne, assis à ses pieds, j'observe une vénérable matrone romaine qui fait gravement sécher son linge sur une corde suspendue au roc de la belle Tarpéia, tandis que des polissons, petitsfils de Romulus, s'amusent à escalader la Roche, à s'y battre et à s'y culbuter, sans craindre le sort de Manlius Capitolinus :

Laissons ;i Rome au moins cette tache éternelle De m'avoir vu périr où j'ai vaincu pour elle.

Mais nous, Gaulois, comment nous laisse-t-on approcher si facilement de la Roche Tarpéienne ? où sont les oies sacrées de Junon pour jeter le cri d'alarme.

Les bêtes ont joué un rôle singulier dans l'histoire et ont servi à déranger plus d'une fois les calculs de la prudence humaine. Les oies ont empêché le Gapitole d'ôtre enlevé par nos pères ; plusieurs siècles après, Rome fut prise par un lièvre 1 ; quand Orléans était bloquée par les Anglais, une tradition rapporte que les assiégés furent avertis d'un assaut nocturne par des ânes patriotes qui se mirent à crier : Qui vive? en leur patois *.

Allons maintenant au Capitole.

Le long du mur du couvent des Oblates, je remarque une pauvre colonne antique qui me fait pitié ; elle est d'ordre dorique ; la malheureuse est engagée dans le mur jusqu'aux oreilles; ses délicates volutes sont écrasées comme dans un étau ; elle sort encore à moitié de la muraille, comme Baucis quand elle fut métamorphosée en arbre. Cette colonne me faisait l'effet d'un corps de femme à qui on aurait coupé les bras.

Lorsqu'on est au pied du grand escalier du Capitole, on voit à gauche un autre escalier qui attire moins les regards, mais qui ne mérite pas moins l'attention : c'est

1 En 896 l'empereur Arnoulf faisait le siège de Rome; un lièvre, qui s'était jeté dans le camp de ce prince, s'échappe en courant du côté de la ville. Les soldats le poursuivent avec de grands cris; les assiégés se croient au moment d'un assaut général, perdent la tête, prennent la fuite ou se précipitent du haut des remparts. Arnoulf profite de cette terreur panique et s'empare de Rome. (Luitprand et Muratori.)

1 La rue de l'Ane-qui-Veille, à Orléans, constate cette tradition comme la rue Grangc-du-Diable rappelle cette autre légende, que les gerbes bittues par les Anglais se remplissaient de leur blé pendant la nuit.

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