LETTRE XXVI
LA CHAIRE DE SAINT PIERRE
De l'amour des Romains pour saint Pierre. — Fête de la chaire de l'Apôtre à la Basilique Vaticane. — La Sedia gestatoria et le chant du Tu es Peints. — Pierre est toujours vivant dans ses successeurs. — Sa statue de hronze, dont nous haisons le pied, comme Charlemagne et tous les pèlerins. — Le Vatican était déjà le mont des oracles au temps des Pélages et des Etrusques.— La Sacristie Vaticane. — Francomanie d'un jeune Romain. — La cour des perroquets, et 1< s Suisses de Guillaume- Tell. - Les colonmdes de la place Saint- Pierre, et les fontaines éternelles. — Pie IX et les évéques dans les jardins du Vatican.
C'est aujourd'hui la fête de la chaire de saint Pierre, c'est-à-dire la fête de l'établissement du Saint-Siège à Rome en l'an 44 après Jésus-Christ. L'Eglise devait se répandre par toute la terre, mais il lui fallait un centre pour résidence de son chef. Ce n est pas parce qu'elle était capitale de l'empire que Rome est la Ville-Eternelle, c'est parce qu'elle est le tombeau de saint Pierre. Pierre fut d'abord évôquc d'Antioche ; s'il fut mort en cette ville, Antioche serait la capitale du monde chrétien. Pierre ne doit rien à Rome : Rome doit tout à Pierre. Le peuple romain le sent bien, et il est plein d'amour et de respect pour le chef des Apôtres qui lui a donné cette foi romaine tant louée par saint Paul dans son épitreaux Romains. Le peuple, à Rome, tient à faire baptiser ses enfants dans
ROME. LETTRES d'UH PÈLERIN
la Basilique Vaticane, et à offrir ces nouveaux chrétiens au tombeau du premier des pontifes romains.
C'est donc aujourd'hui la fôte de la chaire de saint Pierre, cette chaire qui semble si fragile, et qui cependant durera autant que le monde, et qui a été posée ici en signe de contradiction. Cette fôte est célébrée avec pompe à Rome par les successeurs du Prince des Apôtres. Il y a chapelle papale à la Basilique Vaticane. Nous nous y rendons de bonne heure pour assister à la grand* messe chantée par le cardinal-archiprêtre, à l'autel de la Confession, en présence du Souverain-Pontife. Nous emmenons avec nous Térésina pour la faire participer à la bénédiction que nous donne Pie IX du haut du Siège gestatoire, avec une grâce et une majesté incomparables. Rien n'est beau comme l'entrée et la sortie du Pape, porté par quatre sédiarii, vêtus de rouge comme les anciens licteurs, sur cette Sedia gestataria, dont le balancement donnait, dit-on, le mal de mer à Grégoire XVI. Pie IX y trône avec aisance et majesté ; c'est la plus noble image du repos dans le mouvement.
Dès que le Pape a franchi triomphalement le seuil de la basilique, les chanteurs ont entonné le Tu es Petrus. Chant large, ferme, admirable, et qui, dans les circonstances actuelles, est comme l'énergique expression de la royauté impérissable des successeurs de Pierre.
Les grands éventails de plumes de paon qu'on porte derrière Sa Sainteté, semblent les deux ailes de son ange gardien. Cette messe pontificale est éloquente sous le dôme de Saint-Pierre. Il est beau de s'associer au symbole de Nicée chanté devant le Saint-Père : Credo tinam sanctam, catholicam et apostolicam Ecclesiam. Saint
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Pierre est toujours le véritable roi de Rome; c'est en son nom que ses successeurs parlent et commandent ; à la fin des bulles pontificales, le Pape ne dit pas : donné tel jour au Vatican ; mais, donné chez saint Pierre : apudsancttim Petrum.
Le Siège gestatoire, cette chaise curule des Pontifes romains, a la forme de l'antique chaire de saint Pierre, dont une partie est religieusement conservée dans l'abside de la Basilique Vaticane; son enveloppe est une chaire en bronze colossale , chef-d'œuvre du Bernin ; les Pères de l'Eglise latine, saint Ambroise et saint Augustin ; les Pères de l'Eglise grecque, saint Athanase et saint Chrysostome, se recueillent dans une attitude énergique pour soutenir cette chaire gigantesque, symbole éternel de la Papauté l. La Basilique Vaticane possède un autre précieux monument : c'est la statue de celui que Dante appelle l'antique Père de la Sainte-Eglise à qui le Christ confia les clefs de cette fleur de beauté.
Dal destro vedi quel padre vetusto Di santa chiesa, a cui Cristo le chiavi Raccomandô di questo fior venusto.
(Paradiso xxxii.)
Ce bronze vénérable représente saint Pierre assis, et la main levée pour bénir le monde. Pierre est toujours vivant dans ses successeurs. Aux jours de fête, comme aujourd'hui, on le revêt de la chape et de la tiare, et il préside encore à l'Eglise assemblée. Les fidèles, en entrant dans l'église, vont baiser son pied de bronze
1 Voir plus loin la lettre intitulée : La famille du sénateur Pudens. tome i. 15
visiblement usé par les embrassements de tant de siècles. Je n'ai éprouvé ni embarras ni fausse honte à lui rendre ce pieux hommage, qui lui a été rendu par Charlemagne, et par tant d'autres pèlerins, rois ou mendiants *. Certains voyageurs ont prétendu que c'était une ancienne statue de Jupiter. Rien dans le type de la figure et du geste, ne justifie cette assertion. « Presque tous les antiquaires romains croient que ce bronze a été érigé par ordre de saint Léon, en actions de grâces de la délivrance de Rome menacée par Attila, et qu'on a fait fondre la statue de Jupiter Gapitolin pour la transformer en statue de saint Pierre. Le fait est qu'il ne reste de Jupiter que son antique bronze, qui a passé par la flamme pour être jeté dans un moule chrétien : image assez juste des opérations de la grâce, qui s'empare des matériaux que lui fournit le vieil homme, y détruit, par le feu de l'amour devin, l'empreinte du péché, et les fait renaître sous une forme presque divine *. »
Après la cérémonie, nous allons faire le tour extérieur de Saint-Pierre. Quelle montagne de marbre, quel colossal entassement 1 C'est à ses pieds qu'on mesure toute la masse de ce géant de l'architecture. Derrière la Basilique, se dresse le mont Vatican, dont une partie fut apla-
* À Notrc-Dame-des-Victoires à Paris, on a élevé dernièrement une chapelle à Saint-Pierre et une statue en tout point pareille à celle de la Basilique Vaticane. J'y ai vu les fldèles baiser le pied de Pierre avec autant de dévotion qu'on le fait à Rome. Un bref de Pie IX, du 2b novembre 1861, nous accorde dans cette église les même» indulgences que celles qu'on gagne à Saint-Pierre de Rome, en baisant le pied de l'antique statue de l'Apôtre.
• Mgr. Gerbet, t. I. Le savant prélat a fait une intéressante dissertation sur cette question.
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nie pour y construire Saint-Pierre. Le Vatican, avant Roraulus, était déjà le centre religieux des Pélages et plus tard des Etrusques. Aulu-Gelle parle d'un Dieu Vaticanus qui inspirait des Vaticinia (prophéties). Ce mont, qui portait déjà le nom prédestiné de mont des Oracles, Vaticinus, est encore la montagne où l'Eglise rend ses décrets. Autrefois couvert de parcs et de palais par la famille des Nérons, le mont Vatican renferme aujourd'hui la Basilique, le palais et les jardins des Souverains-Pontifes.
Nous passons sous le pont de la Sacristie Vaticane édifiée par Pie VI, et qui, à elle seule, est grandiose comme une cathédrale. Voici plus loin la petite église de Sainte-Marie délia Pietà a Campo Santo, bâtie, il y a quatre cents ans, sur le site de l'antique église de San Salvatw in Campo Santo; ce nom vient d'un ancien cimetière formé, comme le Campo Santo de Pise, d'une énorme quantité de terre sainte, qui recouvrait à Jérusalem le Calvaire, et qui fut rapportée avec le bois de la Croix, par sainte Hélène, la pieuse mère de Constantin.
Nous montons sur le mont Vatican par un chemin de traverse, creusé par le temps et les orages, le long d'un aqueduc papal dont l'eau fait mouvoir un moulin et une fabrique de papier. Nous entrons sans façon dans la cour de cette fabrique, et Marie s'assied sur un tas de pierres pour dessiner les créneaux pittoresques des murs de Rome, et la jolie tourelle des jardins du Vatican. Cette cour a une bien noble vue ; le dôme de Saint-Pierre est si près qu'il semble qu'on va le toucher en allongeant le bras. Le fils du fabricant de papier vint galamment nous
offrir des chaises et s'escrimer avec nous en français. Il nous dit qu'il aimait fort les Français et le français, et qu'il étudiait notre langue con amore e furore; il était ravi de l'arrivée de nos soldats, avec qui il allait causer quand il genitorcQe père) lui en laissait le temps. Il ne pouvait nous quitter, tant il était heureux de baragouiner et d'estropier le français. C'était un drôle de corps que ce petit jeune homme ; il était possédé de la francomanie et ne rêvait que de voir la France et Paris. Il nous fit monter en haut du mont Vatican, jusqu'aux murailles de la ville ; à gauche il nous montra une tour éventrée et canonnéepar nous, et l'endroit par où les Français avaient escaladé en 1849 les jardins du Vatican qui s'étendent à notre droite. Nous quittons enfin notre Gallo-Romain pour redescendre le Vatican et faire le tour extérieur de l'abside de Saint-Pierre. En passant devant l'hôtel des Monnaies, la Zceca, nous cueillons, dans un petit jardin, de belles roses d'hiver épanouies au soleil de janvier. Nous entrons au palais du Vatican par la porte des voitures et la cour sombre des Papagalli (perroquets), porte et cour crénelées et singulièrement pittoresques ; impression augmentée par les silhouettes vivantes des Suisses gigantesques qui y montent la garde, casque en tête et hallebarde sur l'épaule, avec leurs fraises, leurs chausses et leurs pourpoints jaunes, noirs et bleus, à compartiments comme un damier. On croirait voir d'abord des valets de pique et de carreau. Mais ce costume du quinzième siècle est si fièrement porté par ces descendants de Guillame Tell, qu'il vous inspire du respect. Ces fidèles montagnards ont été les seuls à défendre leur Roi-Pontife en 18i9, quand la garde-noble l'abandonnait. Gloire aux
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Suisses catholiques qui ont défendu Louis XVI et Pie IX 1 !
Nous sortons du Vatican par la cour des Loges Raphaélcsques, et allons nous asseoir sous les admirables colonnades de la place Saint-Pierre, en face des deux immortelles fontaines dont les gerbes éblouissantes étincellent au soleil, et s'élancent vers le ciel comme des fusées liquides. Quand la reine Christine de Suède vint à Rome, elle crut que c'était en son honneur qu'on faisait jouer ces deux fontaines, et fut fort étonnée d'apprendre qu'elles ne se taisent ni jour ni nuit, comme ces jets d'eau de Chantilly dont parlait Bossuet.
C'est d'ici qu'il faut contempler Saint-Pierre ; Corinne dit que c'est le seul ouvrage des hommes qui produise l'effet d'une merveille de la nature : c'est le seul travail de l'art sur notre terre actuelle qui ait le genre de grandeur qui caractérise les œuvres immédiates de la création.
Chef-d'œuvre colossal de l'art grec et toscan, Saint-Pierre est là debout auprès du Vatican,
Centre des mondes catholiques, C'est comme une montagne, il faut être à ses pieds Pour saisir sa grandeur, mesurer ses piliers :
C'est le Mont-Blanc des basiliques.
C'est un suprême effort qu'ont fait tous les beaux arts, Les Papes ont voulu, successeurs des Césars,
Que la Foi seule embellît Rome ; Rendez-vous des chrétiens, Temple trois fois sacré î La Foi sut y grouper en hommage inspiré
Toutes les facultés de l'homme.
1 Je ne sais si les Suisses ont encore sur leur drapeau l'antique et glorieuse devise de leurs ancêtres : Domatores principum, amatores justitiœ, défaisons sanctœ romanœ Ecclesia.
\a place de Saint-Pierre est le Forum chrétien. La croix domine ici l'obélisque égyptien ;
Les colonnades circulaires Du Temple universel semblent les bras ouverts Pour embrasser le monde, élreindre l'univers
Sous ses portiques séculaires.
Le cœur de Rome est là, vivant et palpitant, J'aime à m'y promener sous ce ciel éclatant ;
Là, ma pensée ouvre ses ailes, Quand l'arc-en-ciel y joue au soleil, et la nuit Quand la lune apparaît, j'aime à rêver au bruit
Des deux fontaines éternelles.
Nous n'avons pu visiter aujourd'hui les jardins du Vatican. En les contemplant de loin, nons nous disions : Voilà donc ce que la Révolution consent à laisser au Pape I un palais et des jardins... sous la surveillance de la haute police... c'est ce que Pie VII avait à Fontainebleau... Plus l'état romain sera petit, plus le souverain sera grand, disait la brochure Le pape et le congrès. Nous, nous pouvons dire : plus le Pape sera persécuté, plus le Pape sera aimé et vénéré.
A la Pentecôte de 1862, après le repas donné aux evêques dans la Bibliothèque Vaticane, Pie IX descendit avec eux dans ses jardins pour prendre le café; le Pape , tout vôtu de blanc , assis sous un pavillon , semblait de loin un ange envoyé du ciel; tout-à-coup, d'un élan unanime, animés d'une môme pensée et d'un môme amour, cardinaux, patriarches, évèques, se jetèrent aux genoux du Saint-Père, et, tous confondus ensemble, ils lui embrassèrent à l'envi les uns les mains, les autres les vêtements, les autres les pieds, lui protestant tous, les larmes aux yeux, avec une effusion sans
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pareille, de leur affectueux et inébranlable attachement.
Un de ces vénérables prélats nous a raconté l'impression profonde qu'il a gardée de cette scène. Tous ces évêques, venus des quatre vents du ciel, en se promenant à l'ombre des citronniers et des grenadiers, au murmure des jets d'eau et des cascades, ayant devant eux la vision du représentant de Jésus-Christ, se crurent un instant revenus aux premiers jours du monde, sous les paisibles ombrages du Paradis terrestre, alors que Dieu daignait souvent se montrer aux yeux de l'homme, et converser directement avec Lui.