‹ RomeChapitre 86 sur 133 · LETTRE XXX · texte numérisé non relu

LETTRE XXX

Saint-Pierre rencontre le seigneur Jésus sur la voie Appienne. — Domine quô radis. — Empreinte des pieds de Notre-Seigneur sur une dalle. — L'église de Sainte-Marie délie Pianie — Fête et basilique de saint Sébastien, martyr français. — Entrée dans les catacombes de saint Calixte. — L'effroi de la Signora. — Etymologie du mot catacombe.

Jeudi 20 Janvier.

C'est aujourd'hui la fête de saint Sébastien, allons visiter sa basilique et les catacombes du pape saint Calixte. Prenons la voie Appienne et passons devant le vieux Saint-Sixte, dont la porte est fermée aujourd'hui. Le P. Besson craint peut-ôtre de nouveaux visiteurs aussi importuns que moi. Le cocher nous propose d'aller voir à gauche les tombeaux des Scipions, cela nous tente peu ; nous préférons visiter les tombeaux des martyrs.

Nous passons sous l'arc de Drusus, enchâssé dans la porte monumentale de Saint-Sébastien, construite par Honorius et restaurée par Bélisaire ; nous voici hors de Rome, toujours sur la via Àppia. La route descend légèrement vers la vallée de YAlmone, que nous traversons sur un pont ; c'est une petite rivière qui se jette dans le Tibre, et que notre cocher appelle dédaigneusement

Y Acquataccio ; chaque année les prêtres de Gybèle y lavaient la statue de leur déesse qui en avait besoin. En remontant cette vallée, on rencontre à gauche une pauvre petite église qui semble bien insignifiante, mais à laquelle s'attache une des plus touchantes traditions que je connaisse. On l'appelle l'église Domine, quo vadis; Seigneur, où allez-vous? Voici pourquoi.

Pendant le discours de la Cène, Pierre dit à Jésus : « Seigneur, où allez-vous ? Pourquoi ne puis-je vous sui- « vre maintenant? Je donnerais ma vie pour vous \ » Jésus lui répondit : « Tu donnerais ta vie pour moi ! en « vérité, en vérité, je te le dis, le coq ne chantera pas « que tu ne m'aies renoncé trois fois. » Pierre racheta son reniement par son apostolat, sa captivité et sa mort. Il était captif dans la prison Mamertine ; les fidèles de Rome, ayant trouvé moyen de rompre ses fers, le conjurèrent de fuir le courroux de Néron, et de vivre encore pour eux, lui rappelant la recommandation du divin Maître sur la fuite permise dans les persécutions*. Pierre cède à leurs instances et sort de Rome par la voie Appienne. Arrivé ici pendant la nuit, il s'arrêta tout à coup. Il venait de voir apparaître le Seigneur Jésus, allant à sa rencontre avec sa croix rechargée sur ses épaules. L'Apôtre étonné lui demanda : Seigneur, où allez-vous ? Il se souvenait peut-être du reproche que Jésus "avait fait à ses disciples : « Je vais à celui qui m'a envoyé, et nul « d'entre vous ne me demande : Où allez-vous? » Le Sau-

1 Domine, quô radis? Quare non possum te sequi modo? Animam raeam pro te ponam. (Joan., un, 37.)

* Cùm aatem persequentur vos in civitate istâ, fugite in aliam. (Matin, x, 23.)

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veur répondit cette fois à Pierre : « Je vais à Rome pour « m'y faire crucifier de nouveau '. »

L'Apôtre comprit que Jésus voulait être crucifié à Rome, non plus lui-môme, comme à Jérusalem, mais dans la personne de son Vicaire. H entra donc dans Rome, et sa croix s'éleva bientôt sur le Janicule, comme la croix de son Maître s'était élevée sur le Calvaire.

Depuis dix-neuf siècles combien de fois le Christ n'at-il pas été crucifié dans la personne de ses Vicaires î

Jésus laissa tomber sur Pierre trois regards mémorables ; le premier dans la cour du Prétoire, ce fut le regard du repentir ; le second au bord de la mer de Tibériade, quand il lui dit : Simon, fils de Jean, m'aimes-tu ? c'était le regard de l'amour ; le troisième sur la voie Appienne ; ce fut le regard du martyre. Et ce dernier regard, Jésus l'a laissé tomber bien souvent su* les successeurs de saint Pierre.

On aime à se recueillir dans cette petite église élevée dès les premiers temps du Christianisme pour conserver le souvenir de cette apparition divine *. Deux fresques, à demi effacées et touchantes dans leur naïveté, rappellent à nos yeux saint Pierre étonné, faisant sa demande écrite à ses pieds : Domine, qxiù vadis? et Notre-Seigneur lui répondant : Venio Romam iterum crucifigi. Une balustrade en pierre marque et entoure l'endroit môme où le

i Nocte rouro egredi cœpit, et vidcns sibi in porta Chrjstum occurrere, urbemqoe ingredi, ait : Domine, quô vadis ? Respondit Christus : Venio iterum crucitigi, etc. (S. Ambros., contr. luxent. J

f Tout à côté un petit oratoire de forme ronde fut bâti, en 1 53c, par la piété du cardinal anglais Reginald Polo, pour perpétuer la mémoire de ce même miracle. L'église Domine, quo vadis est pavée en partie des vieux blocs de la voie Appienne.

Sauveur laissa la trace de ses pieds ; ce qui fit donner aussi à l'église le nom de Santa-Maria délie Plante \

Un vieux Capucin, seul gardien de l'église, montre la dalle qui porte l'empreinte des pas du Christ, en avertissant que ce n'est que la copie exacte de la dalle véritable que l'on conserve à la basilique de Saint-Sébastien. Ce bon moine distribue aux pèlerins une gravure grossière qui représente l'empreinte des deux pieds divins; on aime à l'emporter comme un souvenir. « Cette petite église, dit Mgr. Gerbet, est une station particulièrement aimée de ces âmes qui, après avoir été déjà éprouvées par la souffrance, pressentent que des tribulations encore plus duresles attendent là où la voix deDieu,etle devoirles rappellent. La Rome païenne, qui préparait le martyre à saint Pierre, est une figure du monde. Ces âmes voudraient fuir loin de lui dans une retraite paisible, mais qu'elles prennent courage. Si elles sont forcées d'y retourner avec la croix, c'est le Sauveur qui la portera devant elles. Sei-

1 En 1334, Pétrarque écrivait au cardinal Colonna : « Quelle joie pour un chrétien de voir Rome qui, arrosée du sang des soldats de la Vérité, est comme l'image du ciel sur la terre î Quel bonheur de voir de ses yeux le portrait du Sauveur au Latran, et la trace adorable que laissa aon pied sur la pierre de l'église Domine quo vadis ?

Dans son Histoire romaine à Rome, (t. î, p. 305) M. Ampère croit se railler agréablement de cette tradition, en osant comparer cette trace des pas de notre Seigneur à l'empreinte du pied de Bouddha qu'on montre sur les rochers de Ceylao. On regrette de trouver, dans un livre si plein de science et d'iutérèt, de pareilles inconvenances, ainsi que plusieurs autres comparaisons non moins choquantes entre le Paganisme et le Christianisme; dans sa préface, M. Ampère appelle cela dépiquantes analogies ; ainsi, quand il parle du dieu Terme, il ajoute : ce dieu est aujourd'hui au Vatican. Le savant historien aurait dû laisser ces fausses plaisanteries, indignes de l'histoire, à des touristes tels que MM. About, Achard et Georges Sand, qui ont pris Rome pour but de leurs caricatures de voyage.

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