‹ Rome (volume 2)Chapitre 12 sur 14 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Pie IX érigea en 1854, sur la place d'Espagne, la colonne de l'Immaculée Conception, imitée de la colonne de Pie V sur la place de Sainte- Marie-Majeure. Ce fut le dernier monument notable qu'un pape éleva dans la ville. Lorsque le corps de Pie IX, mort en 1878, fut transporté dans la basilique de Saint-Laurent hors les Murs, où le pape avait voulu reposer près d'une catacombe, dans un sarcophage imité de ceux des premiers siècles chrétiens (fig. 96), le convoi ne fut pas celui d'un souverain. Le 20 septembre 1870, la Papauté avait perdu Rome. L'État pontifical est limité aujourd'hui au Vatican et à Saint-Pierre. Les palais dont la « loi des garanties » a laissé la propriété au pape, comme ceux

de la Chancellerie, de la Propagande et du Latran, sont des enclaves dans le territoire d'un nouveau royaume.

Rome, après avoir été la capitale du monde romain et la capitale de l'Église-reine, est devenue la capitale de la « troisième Italie ». Cette nouvelle Rome a dû se loger dans les ruines et les monuments des deux autres. Le palais du Quirinal, agrandi parles papes pendant deux siècles, est devenu le palais royal de la maison de Savoie; le palais de Montecitorio, palais de justice des papes du xvili'^ siècle, a été. transformé intérieurement pour servir de Chambre des Députés; le Palais Madame, habité au xvi" siècle par une fille de Charles-Quint, a prêté ses bâtiments, reconstruits pendant le xvii'' siècle, au Sénat du royaume.

Cependant la Rome papale ne pouvait satisfaire ni les besoins, ni les ambitions d'une capitale moderne. Malgré les grands travaux de voirie exécutés depuis Sixte V, malgré les torrents d'eau que les aqueducs impériaux, restaurés par les papes, amenaient aux fontaines monumentales, trop de quartiers étaient encore, il y a peu d'années, malsains et sordides. Les artistes qui ont vécu à Rome sous Pie IX ont gardé le souvenir des haillons pittoresques qui pendaient au soleil et des ruelles sombres qui prenaient, le soir, un aspect de coupe-gorge. Plus d'un a regretté, en revenant dans la capitale de l'Italie, la « saleté « séculaire et vénérable de la Roma sporca. Les voyageurs ne partageront pas plus ces regrets que les hygiénistes. Le gouvernement qui a jeté bas l'ancien Ghetto et a ouvert à l'air et au soleil les bouges tapis autour du théâtre de Marcellus a fait œuvre de salubrité publique.

Toutes les entreprises qui devaient concourir à la santé et à la prospérité de la nouvelle capitale n'ont pas été également heureuses. Les tr^^ vaux qui ont enserré le Tibre entre des quais dont les murailles sont dignes de l'ancienne Rome ont sans doute préservé les quartiers riverains d'inondations comme celle qui, dans l'année 1870, avait causé un véritable désastre. Mais il est arrivé que le fleuve n'a plus rempli son lit et que des courants ont changé de direction. Un bas-fond s'est formé entre l'île du Tibre et la rive gauche. Les arches grises du pont Fabricius, engluées dans un banc de vase fétide, ne sont plus lavées par le flot jaune du fleuve di^in. Un des aspects les plus aimables de Rome est devenu repoussant.

Après 1870, un brusque afflux de population envahit la ville qui était devenue le siège du gouvernement. Soldats et fonctionnaires, hommes politiques et commerçants s'y donnèrent rendez- vous du Nord et du Midi de l'Italie. La ville grandit en dix ans plus qu'elle n'avait fait depuis

i-io ROME

Sixte V. Au delà de l'ancien Borgo Felice, créé par le grand pape, des quartiers neufs couvrirent de leurs maisons à cinq étages le Quirinal, le Viminal etl'Esquilin. C'est dans ces quartiers que s'élevèrent les bâtiments énormes du ministère de la Guerre, du ministère des Finances et de la gare principale. Une avenue large et droite, la via Nazionale, pour laquelle il fallut percer une colline et combler un vallon, relia directement les quartiers neufs de l'Est à l'ancien Champ de Mars, où se trouvaient réunis les palais de la Chambre des Députés et du Sénat, séparés du palais du Quirinal par le Corso. Une avenue qui prit la suite de la via Nazionale, au bas des pentes du Quirinal, et se prolongea jusqu'au fleuve, reçut le nom du roi qui avait reformé la nation italienne, Victor- Emmanuel II.

Cette avenue transforma un quartier qui avait peu changé depuis le temps de Jules II et de Paul III ; elle passa droite devant le palais Massimo dont la singulière façade garde la courbe d'une rue du xvi° siècle (fig. 63). Les grands travaux de viabilité, rapidement conduits à travers les difficultés d'un terrain plus accidenté que celui d'aucune autre capitale européenne, ont contribué à l'assainissement de la ville en même temps qu'à la facilité des communications. Les fils des « trolleys » et ceux des télégraphes ont bien formé des entrecroisements dont la trame noire serait mieux d'accord avec les architectures d'une ville américaine qu'avec la masse imposante d'un palais tel que le Quirinal. Ce sont là des maux nécessaires, auxquels une ville ne peut échapper qu'en se fermant à la vie moderne. Il est impossible de condamner les citoyens qui n'ont pas voulu laisser à la capitale d'un jeune royaume la beauté morte d'un Musée.

Mais des excès ont été commis, et des folies irréparables. La fièvre des grands travaux et des constructions envahissantes a dégénéré en fièvre de spéculation et d'agiotage. Aucun terrain n'a été respecté, sauf le Forum et le Palatin, transformés par l'État en « promenade archéologique «. Des casernes de locataires se sont élevées à quelques pas du Colisée, sur les ruines des thermes de Titus.

Les grands jardins des princes romains, héritiers des jardins de Salluste et de Lucullus, qui avaient fait depuis le xvi' siècle l'admiration des voyageurs et des peintres, furent morcelés en partie pour faire place à des maisons de rapport. Le jardin de la Farnésine fut réduit misérablement. La villa Ludovisi disparut tout entière, palais, bosquets, cyprès et chênes, comme engloutie dans un cataclysme. Les jardins de la Villa Borghèseet ceuxdela Villa Pamphili, presque seuls intacts, l'un sur le Pincio, l'autre sur le Janicule, permettront de juger le crime de ceux qui

ont abattu les oasis dont les dômes de verdure s'arrondissaient naguère entre la Rome papale et les nouveaux quartiers.

Les terrains violemment repris dans l'intérieur de l'enceinte ne suffirent pas aux spéculateurs. Les prés qui s'étendaient au delà du Tibre, à l'est du Château Saint- Ange, les Prati cil Castello, promenade favorite du peuple de Rome, furent proscrits en même temps que les jardins aux noms illustres. Un Palais de Justice fut commencé sur la rive

Fig. 96. — Sarcophage de Pie IX, dans la basilique de Saint- Laurent hors les Murs.

droite du fleuve et derrière ses échafaudages s'éleva, en quelques années, une masse profonde de bâtisses hâtives, dont les hautes façades uniformes étaient séparées par de larges rues. Mais l'audace des spéculateurs devait trouver son châtiment. Les hommes d'affaires avaient compté que la population, si rapidement accrue en quelques années, après 1870, ne cesserait de grossir; avant 1 880, le flot s'était arrêté. Les îlots de maisons qui avaient remplacé le parc des Ludovisi, le vaste quartier des Prati attendaient un peuple qui ne vint pas. La spéculation vit tout à coup son erreur et s'affola ; les désastres financiers se précipitèrent ; les maisons inhabitées regardèrent de leurs fenêtres

béantes des rues désertes. Beaucoup restèrent inachevées et commencèrent à se dégrader.

Emile Zola a peint avec force, dans son livre de Rome^ ce spectacle de désolation. D'autres étrangers, émus par la disparition des beautés naturelles et des monuments d'histoire, qui avaient fait place à des ruines modernes, avaient poussé des cris d'alarme. Grégorovius, l'historien allemand de la Rome du moyen âge, dénonça au monde « la destruction de Rome ». Un peintre illustre, qui avait été directeur de l'Académie de France, peignit une jeune femme grave et triste, drapée de noir et assise sur des ruines, devant les silhouettes lointaines de Saint-Pierre et du Capitole. Il en fit l'image de Rome indignée par les nouveaux barbares : Roma sdegnata\

, Les fautes commises par les hommes qui ont fait trop hâtivement de Rome une ville neuve ne sont pas sans excuse. La « mégalomanie » tant reprochée aux ministres de la maison de Savoie n'est-elle pas une folie attachée à la possession de Rome, et à laquelle n'ont échappé ni les papes grands politiques, depuis Grégoire VII, ni les papes grands bâtisseurs, depuis Nicolas V ?

La ville où les troupes piémontaises entrèrent par la brèche de la Porta Pia avait subi bien des renouvellements, dans les quinze siècles qui séparent la fin de l'Empire romain et la chute de Pie IX. « Chaque fois, écrit éloquemment Auguste Geflfroy, l'ancien directeur de l'Ecole française de Rome, on a vu la période naissante infliger à celle qui la précédait quelqu'un de ces dommages que les contemporains attachés à la tradition sont tentés de regarder comme des sacrilèges, en attendant que d'autres monuments et d'autres souvenirs acquièrent eux aussi la dignité de l'âge et tombent finalement, à leur tour, sous les atteintes des générations ultérieures. C'est la loi de la vie... »

Les imprudences les plus déplorables ont eu leurs compensations. Les travaux qui ont détruit en partie la majesté et le charme de la Rome papale ont contribué à faire connaître la ville antique jusque dans ses profondeurs les plus reculées. Les percements ont enrichi non moins que les fouilles officielles les études de topographie antique. Les trous creusés pour les fondations des maisons à cinq étages ont mis au jour des œuvres d'art aussi précieuses que les marbres exhumés pendant la Renaissance et qui ont rempli le Musée formé au milieu des quartiers neufs de l'Est, dans les Thermes de Dioclétien.

^ Une variante de ce tableau d'Hébert a été exposée au Salon de Paris, en 1888, sous un titre à la fois moins mystérieux et moins expressif: Aux héros sans gloire.

La ruine des spéculateurs qui s'étaient engagés dans les affaires de terrains et de constructions a eii un eftet indirect et inattendu : elle a enrichi le patrimoine artistique de la ville et de la nation. Les plus ardents des agioteurs avaient été les princes romains des anciennes familles papales, dont plusieurs avaient sacrifié leurs palais et leurs parcs héréditaires à l'espoir de rebâtir une fortune diminuée de génération en génération.

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Fig. 97. — Le départ de Régulus. Tableau de Cesare Maccari (Palais du Se'nat).

Après la catastrophe qui entraîna pêle-mêle banques et particuliers, plus d'un prince se trouva dépouillé de tout ce qu'il avait pu risquer. Il restait aux grandes familles les galeries de tableaux et de statues que les cardinaux et les princes, neveux d'un pape, avaient formées au temps où ils étaient gorgés des richesses de l'Etat. Mais de ces richesses ils étaient à la fois propriétaires et dépositaires. Les papes leur en avaient donné le fidéicommis : un édit fameux, rédigé par le cardinal Pacca et promulgué par Pie VII, interdisait rigoureusement l'aliénation du moindre objet. Quelques princes romains essayèrent de passer outre; mais le gouvernement nouveau reprit l'arme de l'édit Pacca : la vente de la galerie Sciarra, dont les tableaux les plus fameux avaient été subrepticement transportés en France donna lieu à un procès retentissant. Dès lors, ceux qui ne pouvaient plus suffire à l'entretien d'une collection princière n'eurent d'autre

ressource que d'accepter les offres d'achat du gouvernement italien. Ces marchés forcés ont fait entrer les marbres de la Villa Ludovisi dans le Musée des Thermes et ont transformé la Villa Borghëse en Galerie nationale. La ville qui a hérité des monuments des empereurs et des papes et qui commence à hériter des collections des princes romains veut avoir des monuments neufs. Les premiers ont été les grands Ministères, dont il n'y

Fig. g8. — Monument de Garibaldi, sur le Janicule. Œuvre du sculpteur Gallori.

a rien à dire, sinon que le badigeon d'ocre étalé sur leurs façades est peu plaisant à l'œil. Le bâtiment d'Exposition des Beaux-Arts élevé sur la via Nazionale a l'ordonnance classique de tous les bâtiments d'Exposition avant l'emploi de l'architecture en fer. Il contient des tableaux modernes, dont plusieurs sont des œuvres remarquables, mais qui, envoyés de diverses provinces, n'ont rien de romain.

Cependant peintres, sculpteurs et architectes se rassemblent de toute l'Italie pour rivaliser à Rome avec les monuments du passé. Les fresques peintes en 1888 par Cesare Maccari dans le palais du Sénat mettent en scène sur de grandes toiles de panorama, couvertes de figurants, quatre épisodes fameux de l'histoire romaine (fig. 97). Rome a, depuis 1895, un

monument de Garibaldi, ,comme toutes les grandes villes italiennes. Élevé sur le Janicule, d'où le glorieux vaincu de Mentana tourne son regard vers le dôme de Saint-Pierre et le Vatican, le monument, œuvre de Gallori, est digne d'une capitale (fig, 98).

Un monument beaucoup plus audacieux, et tel qu'aucune nation moderne n'en a dédié à ses héros, a été fondé en Thonneur de Victor- Emmanuel II, au flanc du Capitole. Il élève ses premières assises sur un soubassement C3xlopéen. Déjà le couvent et le cloître de TAracoeli sont abattus pour faire place aux fondations ; une aile du palais de Venise est condamnée. Le monument auquel ont été faits d'avance de tels sacrifices doit être pour la perspective du Corso une magnifique toile de fond.

Une colonnade gigantesque s'adosse à la colline ; soixante colonnes couronnées de chêne masquent un bâtiment qui sera le Musée des drapeaux. Deux propylées se détachent en avant de la colonnade, consacrés l'un à la Liberté, l'autre à l'Unité. Au milieu de l'ensemble monumental, sur une large esplanade à laquelle des gradins montent religieusement, un groupe colossal surmonte l'autel de la patrie, dédié à Rome et à Victor-Emmanuel. Le projet a la grandeur des Forums impériaux II réclame une armée de sculpteurs, aux ordres d'un architecte souverain.

Le comte Sacconi est mort et les blocs de son édifice restent pareils à des ruines. Qui donnera forme et vie à l'œuvre sans maître ? Il y faudrait un Michel-Ange ou unBernth. La Rome du xx" siècle va-t-elle le susciter? Des craintes sont permises, après l'achèvement de l'énorme Palais de Justice qui, sur la rive droite du Tibre, masque insolemment la vue du château Saint-Ange, mausolée d'un empereur et citadelle des papes, tout plein des cendres des Romes qui ne sont plus.

Au moment où s'imprime la seconde édition de cet ouvrage, deux millions viennent d'être votés pour un monument à Dante, qu'il est question d'ériger sur la place del Popolo, faisant face, d'une extrémité à l'autre du Corso, au monument de Victor-Emmanuel. Si l'on en croit des bruits sinistres, la Villa Albani, ses marbres, ses ombrages, ses vues sur la Campagne et les monts seraient, à leur tour, condamnés et livrés aux bandes noires. Que faut-il redouter le plus, destructions ou « embellissements »? L'avenir est menaçant pour la beauté de Rome.

Fig, 99. — Aigle antique, encastré au temps de Jules II dans l'église des Santi Apostoli.

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