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CHAPITRE VII

LA SCULPTURE ROMAINE DE L'EMPIRE

Les grandes constructions impériales de brique et de blocage ont perdu leur décoration sculptée en même temps que leur revêtement polychrome. Les frontons des temples se sont abattus et brisés. Mais des bas-reliefs sur lesquels passent des légions entières de figures drapées ou armées restent attachés aux flancs des monuments de marbre qui ont été élevés à la gloire des Flaviens et des Antonins sur les Forums et les avenues. Autour de ces monuments s'est développé et transformé l'art à la fois dynastique et national dont Auguste avait été l'initiateur.

Le plus ancien arc de triomphe qui ait conservé à Rome les parties vitales de son architecture et les plus importants de ses bas-reliefs est celui dont Titus et Vespasien jetèrent les fondements après la prise de Jérusalem et le triomphe qui suivit, en l'an 71, l'anéantissement de la 'ville sainte. L'arc fut dédié par Domitien. Elevé sur la Voie Sacrée, à l'entrée du Forum, il domine le dos d'âne qui unit le Palatin à l'Esquilin, et sa silhouette élégante et petite se détache de toutes parts sur le ciel (fig. 107). Les bas-reliefs sont disposés sous la frise et sous l'arcade. Le cortège du triomphe compose à lui seul toute la décoration. Sur la frise, dont la partie centrale est conservée, les animaux du sacrifice et les pelotons de soldats s'avancent auprès du chariot qui porte la statue du fleuve Jourdain, accoudé sur son urne ; les figurines sont minuscules. Sous l'arche, le défilé continue, mais les figures sont de grandeur naturelle et semblent passera côté du spectateur, Titus conduit son quadrige, accompagné par la Victoire, par la déesse Rome et par un adolescent demi-nu, sans doute le Génie de l'Empire (fig. 108). De l'autre côté de l'arche, des hommes couronnés de laurier portent les dépouilles du temple, désignées à la foule par des cartouches : c'est la table des pains de présentation, les trompettes sacrées qui annonçaient à Joad et à Abner le retour des fêtes du Seigneur ; c'est le candélabre à sept branches (fig. 109). Pendant

le moyen âge, les Juifs du Ghetto^ dont les petites lampes rituelles gardaient la forme du candélabre sacré, se détournaient pour ne point passer sous 1' « arc des sept lampes ».

La gradation du relief est plus richement nuancée sur les deux grands panneaux sculptés de l'arc de Titus, qu'elle ne l'était sur les sculptures de l'autel de la Paix. Quatre plans sont distingués dans la foule. Les effets

Fig. 107. — Arc de triomphe de Titus.

de la perspective sont audacieusement indiqués. Un arc de triomphe ridiculement petit est figuré en travers de la Voie Sacrée ; c'est peut-être celui de Tibère, au pied du Capitole. Il fait une saillie assez forte pour que la tête du cortège s'engage et se perde sous l'ombre de son arche. Les chevaux du char impérial sont vus à la fois de côté et de face : ils présentent le poitrail au passant qui s'engage sous l'arcade et semblent sortir du mur pour s'avancer vers lui. En dépit de ces audaces encore inhabiles à donner l'illusion de la réalité, l'artiste se souvient des reliefs de l'autel de la Paix et de l'arc de Claude. Il groupe autour de Titus des figurines allégoriques ; il déploie d'un relief à l'autre une pompe pacifique et reli-

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gieuse. Les tableaux de bataille ont été laissés sur les toiles peintes qui, d'après le récit de Josèphe, avaient été disposées le long de la Voie Sacrée pour le triomphe de Titus, comme elles Tétaient jadis pour les triomphes des consuls.

Le grand règne de Trajan, bienfaisant et victorieux, sembla ramener, après la tyrannie d'un Domitien, l'âge heureux d'Auguste. La sculpture.

Fig. 108. — Titus triomphateur; bas-relief de son arc de triomphe.

qui restait aux mains des Grecs, s'était faite romaine pour célébrer Auguste; elle se fit plus romaine encore pour commémorer les actes les plus généreux de Trajan dans son administration et les péripéties des deux guerres qui avaient entraîné l'empereur au delà du Danube.

Deux balustrades de marbre qui ont été retrouvées debout sur le Forum, dans les fouilles de 1872, ont fait partie d'une restauration de la grande tribune des rostres entreprise par Trajan (fig. iio). Disposées parallèlement l'une à l'autre, ces balustrades sont décorées de reliefs sur leurs deux faces. Sur la face intérieure de chacune des deux plaques de marbre un même groupe de trois animaux est représenté : le porc, le

bélier, le taureau, parés pour le sacrifice qui accompagnait à Rome la consécration d'un monument officiel. Les reliefs qui couvrent les faces extérieures des balustrades mettent en scène deux de ces actes d'homme de bien que Pline le Jeune a célébrés dans son Panégyrique de Trajan et qui valurent à l'empereur le nom de « restaurateur de l'Italie ». Ici l'empereur est assis sur une estrade ; devant lui, une femme, vêtue à la grecque, tient deux enfants : elle ressemble aux personnifications chré-

Fig. 109. — Trophées du Temple de Jérusalem. Bas-relief de l'arc de triomphe de Titus.

tiennes de la Charité. Il s'agit en effet d'un acte de bienfaisance, tout différent des prodigalités par lesquelles les empereurs tenaient en servage la tourbe paresseuse de la ville. Trajan promulgue les « lois alimentaires », qui assurent la subsistance des enfants pauvres. Un groupe de magistrats, debout sur la tribune des rostres, fait part de la décision de l'empereur à la foule qui applaudit (fig. iii). Sur l'autre relief, des hommes en tunique apportent à la file les tablettes ou registres qui représentent certaines créances de l'État pour les brûler en plein Forum devant les représentants de Trajan. Les faits commémorés par ces sculptures se placent peu de temps après l'an 106 (fig. 112).

Le décor est indiqué avec la plus minutieuse exactitude. L'estrade de

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l'empereur, le bûcher des registres officiels sont placés entre la tribune devant laquelle s'avancent les triples éperons des rostres et une statue de Marsyas qui s'élevait sur l'esplanade du Forum, non loin de l'emplacement où devait être bâti le temple d'Antoine et de Faustine. La statue était ombragée par un figuier qu'il ne faut pas confondre avec le figuier sacré voisin de la Curie. Derrière les groupes et les monuments qui occu-

Colonne de Phocas.

Arc de septime ^lmic.

Fig. iio. — Vue de l'angle N.-O. du Forum, avant les dernières fouilles.

B.ilu.ir.iO.'s de Trajau.

pent le premier plan, des files de colonnes, des arcades, des frontons couvrent le fond du tableau. C'est un double panorama du Forum, avec les édifices qui se succédaient à droite et à gauche des rostres, jusqu'à l'extrémité des deux grandes basiliques Julia et ^"Emilia, dont les arcades se faisaient face, au sud et au nord de la Voie Sacrée.

La gloire pacifique de Trajan est rappelée ainsi à la postérité au milieu du Forum romain, devant l'assemblée de ses temples et de ses basiliques ; la gloire militaire de l'empereur est racontée dans le Forum de Trajan par la colonne fameuse qui est de tous les monuments de Rome le mieux conservé et le plus saisissant.

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LA SCULPTURE ROMAINE DE L'EMPIRE

Fig. 113. — Base de la colonne Trajane.

Le piédestal qui contient la chambre où ont reposé les cendres de l'empereur, la colonne qui s'élève à la hauteur de la colline sur l'emplacement de laquelle s'étendit le nouveau Forum sont couverts de reliefs. Le piédestal semble un amoncellement d'armes et de vêtements barbares (fig. 113). Les détails des boucliers et des trompes de guerre sont modelés dans un très faible relief, avec la délicatesse d'une ciselure. Le style de ces tro-

Fig. 114. — La cavalerie numide; les auxiliaires germains. Détails de la colonne Trajane.

pliées rappelle les fines décorations des monuments augustéens de la Provence, comme l'arc de Tibère à Orange ; le sujet même est un souvenir des trophées qui ornaient les balustrades du portique d'Athéna, à Pergame. Mais ni les colonnes du temple d'Arthémis à Éphèse, entourées de figurines en haut relief, ni les fûts de marbre retrouvés autour des sanctuaires d'Olympie et de Delphes et qui étaient des piédestaux de statues, n'ont donné le modèle de la colonne qui élevait à 43 mètres de hauteur la statue de Trajan. L'Orient hellénisé n'avait rien créé d'aussi bizarre et d'aussi audacieux que cette colonne démesurée autour de laquelle un bas-relief ininterrompu monte en spirale. L'œuvre est gigantesque ; la couronne de laurier qui forme la base a 6 mètres de Lour ;

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vingt-trois blocs de marbre de Paros, au milieu desquels sont creusées les marches de l'étroit escalier, ont été empilés pour former la colonne. Les joints sont si exacts qu'ils restent invisibles ; les sculptures ont été certainement exécutées après l'érection du monument sur des échafaudages. Dans l'antiquité il était possible de les voir d'assez près, en montant sur les galeries et les terrasses des bibliothèques voisines ; les

Fig. II). — Obélisque de la Piazza del Popolo, autrefois érigé par Auguste au Grand Cirque.

artistes du xvi" siècle ont pu encore étudier les reliefs en se hasardant sur les toits des maisons qui entouraient la colonne. Après le déblaiement de la place, il est devenu impossible de distinguer les figurines, dont les plus élevées se trouvent à la hauteur d'un neuvième étage américain. Pour se rendre compte de l'intérêt de cet immense travail perdu en l'air, le plus sûr est de recourir aux moulages qui se trouvent au Musée de Latran\

Le récit ne comprend pas moins de 115 épisodes, où figurent environ

1 Le Musée des antiquités nationales de la France, à Saint-Germain-en-Laye, possède une suite complète de moulages de la colonne Trajane.

2 500 personnages. Il forme une suite détaillée, depuis le passage du Danube, que les légions traversent sur un pont de bateaux, en présence d'un géant qui est le dieu du fleuve, jusqu'à la prise de Sarmizégéthusa, la capitale des Daces, et au suicide héroïque du roi barbare Décébale. Les sculpteurs ne se contentent pas de mettre aux prises des combattants : ils suivent les marches dans les forêts et sur les rochers des Carpathes ;

ils assistent aux veillées des sentinelles qui gardent les camps fortifiés. Le décor est indiqué avec soin, comme les édifices du Forum sur les balustrades des rostres : les villages daces et la capitale même sont des groupes de huttes rondes couvertes de chaume et défendues par des palissades. Aucun détail n"est omis dans l'équipement et le chargement des troupes : on croit voir marcher ces « mulets de Marius », qui. le casque accroché à l'épaule droite, ont porté leur sac jusqu'aux confins de la Russie et de l'Inde. Les costumes et les types sont de vrais documents d'histoire ethnographique : en face des hommes du Danube, au nez épaté, chevelus et barbus, vêtus de leurs braies et de leurs sayons, voici les Romains au front bas, au menton rasé, qui ressemblent aux Campagnoles d'aujourd'hui, les auxiliaires Germains et Gaulois, avec leur crinière hérissée et leurs vêtements de grosse laine, les archers orientaux, en longue tunique, coiffés d'un casque pointu, les frondeurs des Baléares, enfin les cavaliers Numides, portant leurs cheveux crépus nattés comme ceux des Nubiens d'aujourd'hui, vêtus de la gandoura, et pressant de leurs jambes nues leurs chevaux sans selle ni mors (fig. 114). C'est tout le monde romain, avec ses sujets barbares. Môme à Alexandrie l'art hellénique n'avait pas eu ce goûtdela précision, cette minutie d'annaliste. Des sculpteurs grecs ont travaillé certainement aux reliefs de la colonne Trajane

Fig. 116. — Antinous, Bas-relief de la Villa Albani.

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comme aux trophées du piédestal ; c'est de Rome qu'ils ont reçu le programme et l'inspiration. Ils ont transposé dans le marbre durable ces éphémères tableaux de bataille qui étaient exposés dans les triomphes romains, et la suite de leurs reliefs est restée enroulée autour du fût, dont elle laisse voir les cannelures sous l'abaque du chapiteau, à la manière d'une interminable toile peinte.

La sculpture d'histoire était devenue à Rome, après l'achèvement de la colonne Trajane, un art national, comme jadis la peinture d'histoire, que ne dédaignait point de pratiquer un Fabius Pictor. iMais cet art vraiment romain, assez vivant pour pouvoir vivre longtemps, fut abandonné par le successeur même de Trajan, et tomba dans une rapide décadence.

Hadrien était moins un Romain qu'un Grec ; archéologue plutôt qu'artiste, érudit plutôt que philosophe, sa curiosité de souverain voj^ageur était attirée par tous les exotismes.

S'il fonda sur les coteaux de Tibur une Villa qui put rivaliser avec la Maison d"Or, c'était pour y faire bâtir des monuments de tous les styles : avec son Pœcile athénien et son Canope alexandrin, la Villa d'Hadrien ressemblait aux rues des Nations de nos Expositions Universelles.

Il y eut alors une véritable Renaissance de l'ancien art égyptien.

Sans doute cet art était connu à Rome depuis les défaites de Cléopâtre et la réduction de l'Egypte en province

Fig. 117. — Colonne de Marc-Aurèle.

romaine. Auguste avait fait ériger à Rome deux obélisques. L'un, qui se trouvait sur l'arête du Grand Cirque, a été transporté au milieu de la Piazza del Popolo (fig. 115); il porte les cartouches de Séti 1" et du grand Ramsès II (xiiT siècle avant J.-C). L'autre ne remontait qu'à Psammétik, le roi Saïte [XV' siècle av. J.-C.) ; il était encore aussi ancien que les plus archa'iques des œuvres grecques transportées à Rome. Ce second

obélisque avait été dressé au Champ de iMars comme l'aiffuille d'un grand cadran solaire dessiné sur un pavement de marbre; il a été relevé non loin du lieu où il avait été trouvé, sur la place de Montecitorio.

Dès le temps d'Horace, l'art égvptien commençait d'être acclimaté à Rome par les cultes égyptiens qui comptèrent parmi leurs premières dévotes en Italie les courtisanes faciles aux poètes. Le temple d'Isis, bâti près du Panthéon, était un édifice de granit apporté d'I'gypte pierre à pierre; il retrouva dans le Champ de 31ars son avenue monumentale, bordée de c^-nocéphales et de sphinx, et ses prop3-lées flanquées d'obélisques. Sur l'emplacement de ce temple, entre le Collège rfimain et les Thermes d'.Ag-rippa, les fouilles et les travaux entrepris depuis le XVi*^ siècle ont remis au jour justjii'àsix obélisques, dont deux sont restés dans la région, sur la place du PaiiLhèon et sur la place de la jMinerve; les chefs-d'œuvre de sculpture égyptienne conservés au .Nlusée du Vatican viennent pour la plupart (le ce temple, vérital)le musée égyptien dans la Rome impériale. Il est prolj.ible qulladrien contribua plus qu'aucun autre à enrichir ce niu-^ée. Sous .son inspiration, les sculpteurs grecs de Rome se mirent, comme leur» prédécesseurs de l'époque des Ptolémées, à dégrossir patiem-

Fig. iIl). — AiC oc uioiuplic de Gall;en.

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ment dans les granits et les porphj'res des statues coiffées du pschent ou de hlajt Au temps d'Hadrien ou peu de temps après lui, l'obélisque qui se dresse aujourd'hui devant la Trinité des JMonts fut taillé à Rome dans un bloc de granit égyptien ; les sculpteurs copièrent les hiéroglyphes d'après l'obélisque érigé par Auguste au Grand Cirque (celui de la Piazza del Popolo).

Fiy. 119. — Arc de inomphe de Consianun.

Hadrien ne rechercha point l'anrien art grec comme l'ancien art égyptien. 11 seml)le au contraire qu'il ait eu un goût particulier pour l'art grec d'l-"gypte et d'Asie. Parmi les œuvres d'art retrouvées dans sa villa de Tihur deuK des plus jirécieuses sont deux statues de Centaures tourmentés par des Amours. Ce sont des copies ou des imitations d'originaux alexandrins; les plinthes portent la signature de deux Grecs d'Asie, Aristéas et Papias, originaires de la ville rarienne d'Aphrodisias. où une école de srulpture fut florissante au 11'= siècle de l'Empire romain. Ces deux groupes so it sculptés dans un marbre d'un gris sombre, qui a pris des luisants et des rellets d'onyx.

Le goût des marbres durs et du poli précieux donna au travail le plus savant une rondeur et une froideur qui font penser à la virtuosité inanimée d'un Canova. Ces défauts sont particulièrement sensibles dans les nombreux portraits d'Antinous, le Bithynien au regard langoureux qui fut le favori d'Hadrien et qui. s'étant noyé dans le Nil pour conjurer un oracle qui menaçait son souverain, fut rangé officiellement parmi les divinités de l'Empire. Le bas-relief de la Villa Albani reste la plus poétique image de ce jeune homme mélancolique, qui fut. en dehors des

Fig. 120. — Médaillons provenant d'un monument de Trajan et encastrés dans l'arc de Constantin.

apothéoses impériales, le dernier dieu créé par le monde antique (fig. II 6).

Hadrien était un dilettante trop éloigné de l'action violente pour se plaire à l'art militaire de la colonne Trajane. Ami des arts et de la paix, il parvint, en fortifiant son armée, à ne pas faire la guerre, et n'eut point de campagne à raconter sur les monuments triomphaux. Jusqu'à ces dernières années, Hadrien pouvait passer pour n'avoir commandé aucun basrelief à sujets romains. Mais un érudit s'est avisé que le sculpteur Thorwaldsen, en restaurant un bas-relief rompu, avait placé à tort la tête de Trajan, rasée à l'ancienne mode romaine, sur le buste décapité d'un empereur qui était représenté sacrifiant devant un temple : le temple était celui de Vénus et de Rome ; l'empereur était Hadrien : sur le bas-relief du Musée des Thermes, on doit l'imaginer barbu à la manière des philosophes. Un autre empereur, qui porte une barbe frisée et qui est représenté sur un grand bas-relief du Musée des Conservateurs, passait pour

LA SCULPTURE ROMAINE DE L'EMPIRE

Marc-Aurèle : il faut reconnaître en lui Hadrien. Le souverain, entouré de licteurs, de soldats et de citoyens en toge est reçu devant un arc par la déesse Rome, entourée de figures allégoriques qui personnifient les quartiers de la ville ; un jeune homme est le Champ de Mars. Un autre bas-relief, placé en face de celui-ci, dans l'escalier du Musée des Conservateurs, montre l'apothéose d'une impératrice, emportée par une femme ailée au-dessus du bûcher. Ces deux bas-reliefs faisaient partie d'un arc de triomphe érigé sur la Via Lata, près de l'Autel de la Paix. Ils sont calmes et pacifiques comme les œuvres augustéennes ; mais les allégories tiennent plus de place dans les groupes que les vivants ; en dépit du rendu minutieux des portraits, la facture est trop ronde et trop polie : déjà la sculpture romaine a la froideur officielle d'uu style Empire.

Les reliefs qui décoraient la base de la colonne monolithe érigée par Antonin le Pieux au Champ de Mars ont été transportés au Vatican, dans le jardin du Belvédère. Le plus important de ces reliefs représente l'apothéose du couple impérial : on le dirait sorti du même atelier que le relief de l'arc d'Hadrien.

Sous Marc-Aurèle, le successeur d'Antonin, la sculpture historique fit un effort pour revivre, qui n'attesta que son irrémédiable décrépitude. L'empereur philosophe qui avait fait son devoir de chef d'armée, sans plus aimer la guerre que ne l'avait aimée Hadrien, fit couvrir de reliefs la

Fig. 121. — Statue équestre de Marc-Aurèle. en bronze doré. Place du Capitole.

colonne qu'il érigea au Champ de Mars et qui reproduit exactement les formes et les proportions de la colonne Trajane (fig. 117). Il s'agissait encore de rappeler des campagnes entreprises contre les peuplades danubiennes, qui cette fois avaient attaqué l'Empire. Loin de cherchera éviter es redites, les sculpteurs qui eurent à représenter les passages de fleuves,

Fig. 122. — Buste colossal de Néron (Musée du Vatican).

les marches, les combats livrés aux Marcomans, aux Ouades, aux Sarmates, se contentèrent de copier servilement, à quelques exceptions près, les reliefs qui racontaient l'expédition de Trajan. Dans l'intervalle de soixante ans qui sépare la dédicace des deux colonnes, la sculpture romaine a perdu son souci de la vérité documentaire et la sobre éloquence de ses récils de bataille. Un demi-siècle après avoir produit un chef-d'œuvre qui égale Tite-Live, elle n'est plus qu'une compilation de copistes, comme va être l'Histoire Auguste.

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La décadence est achevée lorsque Septime Sévère, de concert avec ses fils Caracalla etGéta, élève au Forum, en l'an 201, un arc de triomphe à trois arches, imité, peut-être, des arcs d'Auguste. L'attique sur lequel le nom de Géta assassiné a été martelé par ordre de Caracalla porte la tache d'un fratricide. Les sculptures sont très frustes ; mais quelques morceaux intacts laissent juger de la pauvreté du relief, qui n'est plus qu'une gravure maladroite sur marbre (fig. iio). Soixante ans plus tard

un arc de triomphe fut élevé à Gallien, le faible empereur c[ui ne sut réduire ni les Barbares du Danube et du Rhin, ni ces dix-huit généraux dont les légions firent des souverains éphémères et que l'histoire, en forçant quelque peu les chiffres, a appelés les « trente tyrans ». Ce monument, voisin de la place Vittorio-Kmmanuele, n'est qu'une arcade encadrée de pilastres, sans aucune décoration sculptée (fig. 118).

Un demi-siècle passe encore ; Constantin, vainqueur de Maxence, fait bâtir et décorer, à côté du Colisée, le plus grand des arcs de triomphe de Rome. Pas un signe chrétien ne marque ce monument, qui commémore, avec la bataille du pont Milvius, la défaite du pagai.isme : l'inscription

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de l'altique invoque « la divinité », sans choisir encore entre les dieux de ri{mpire et le dieu des chrétiens. L'architecture est solennelle comme celle de la haute basilique dont les ruines s'élèvent en face du Palatin (fig. 1 19). 3lais les sculptures qui couvrent les socles des colonnes et remplissent les écoinçons des arcs ne sont que d'informes ébauches ; la plus misérable est une A^'ictoire au torse ballonné, sous une draperie aux plis vermiculés, qui a pris l'attitude d'une Victoire sculptée sur la colonne Trajane à

Fig. 124. — Statues des grandes Vestales, retrouvées dans leur maison du Forum.

côté d'un trophée qui sépare les récits des deux guerres daciques : elle ne sait plus même tenir son bouclier. Cependant, à côté des scènes de combats et d'assemblées qui semblent jouées par des pantins vêtus de chiffons, voici des médaillons, des tableaux rectangulaires d'un tout autre style, sacrifices, harangues, chasse, combats, dont quelques groupes font penser encore aux processions athéniennes et aux cavaliers des sarcophages de Sidon. Ces reliefs n'ont pas été sculptés pour Constantin : quatre basreliefs ont été arrachés à un arc de triomphe de Marc-Aurèle. Comme la tête de l'empereur était barbue, le marbrier l'a remplacée par la face glabre et ronde de Constantin. Sur huit médaillons et sur les grands reliefs qui sont les morceaux d'une frise de bataille, l'empereur n'est autre que

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Trajan, dont le visage rasé a été respecté (fig. 120). De même que ces reliefs, les statues des barbares debout au-dessus des colonnes sont les dépouilles du Forum de Trajan. Constantin a volé la gloire de l'empereur conquérant et de l'empereur philosophe.

Entre tous les monuments du bas-relief romain, un seul, la^ colonne Trajane, reste non seulement un document, mais une histoire. D'innombrables portraits d'empereurs, statues ou bustes, évoquent encore, aussi fortement que Tacite et que Suétone, les années paisibles ou sanglantes de l'Empire.

Les statues équestres ont été nombreuses sur les Forums. Comme elles étaient pour la plupart en bronze doré, elles ont péri, à l'exception d'une seule : celle de Marc- Aurèle, sauvée par les chrétiens, qui avaient cru reconnaître Constantin sous la barbe frisée du cavalier. La statue était placée au moyen âge devant le palais de Latran, où habitaient les papes; au XVP siècle elle fut transportée sur la place du Capitole, entre les palais bâtis par Michel-Ange.

Sur un cheval trapu qui avance en soufflant, l'empereur, en simple tunique, sans cuirasse d'apparat, étend le bras vers la foule avec un geste d'orateur (fig. 121).

Quant aux bustes d'empereurs, ils sont partout, sur les socles des jardins, sous les portiques des palais. Au Musée du Capitole, ils remplissent une salle, rangés par règnes et par siècles, depuis Auguste jusqu'aux empereurs barbares, Eliogabale le Syrien, Philippe l'Arabe, qui ont été à leur tour les maîtres du monde. Quelques-uns ont les proportions des statues géantes dont le corps a été mis en pièces; un buste de Néron, couronné du laurier d'Apollon, conserve le visage du Colosse érigé devant la Maison d'Or (fig. 122), Après Hadrien, le poli excessif de ces bustes, l'emploi des marbres de couleur atténuent l'accentuation des caractères

Fig. 12). — Une grande Vestale au temps de Septime Sévère (Musée des Thermes).

individuels. Au Musée des Conservateurs un buste de Commode, le gladiateur couronné, avec les attributs d'Hercule, miroite comme une porcelaine. Cependant, alors que le bas-relief historique n'est plus qu'une suite de figures sans vie, les instincts et les folies des tout-puissants sont

Fig. 1^6. — Coluinhai iiDii d'une association funéraire, dans la Vi^^na Codini.

encore marqués par les sculpteurs sur la face crispée d'un Caracalla. Les impératrices composent une assemblée de visages durs et ingrats, au milieu desquels sourient quelques tètes charmantes. Agrippine l'ancienne, la veuve de Germanicus, a encore le visage sévère des matrones d'autrefois ; la simplicité majestueuse de l'attitude assise et de la draperie semble un souvenir des marbres attiques (Musée du Capitule; fig. 123).

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Après le règne d'Hadrien, quelques bustes féminins ont le front rasé pour recevoir des postiches de marbre, véritables diadèmes de frisures qui changeaient avec la mode.

Des femmes qui n'étaient pas des souveraines ont reçu les honneurs des statues. Les magistrats et lesfonctionnaires qui avaient obtenu quelque privilège par la puissante intervention d'une « grande » vestale consacraient une statue à leur protectrice dans l'atrium de la maison des vestales, au

Fig. 127. — Stucs d'un tombeau de Li Voie latine, i'-'' siècle de l'ère chrétienne.

Forum. Plusieurs de ces statues ont été retrouvées dans les dernières fouilles et relevées sur des bases anciennes (fig. 124). La plus remarquable a été transportée au Musée des Thermes. C'est une femme âgée, préposée au gouvernement du petit monastère: le voile religieux entoure de ses plis pesants la gravité mûre et morose d'un visage d'abbesse (fig. 125).

La série des portraits de vivants est accompagnée, dans les trois siècles de l'Empire, par la série des portraits de morts ; rien n'est plus commun dans Rome que les bustes en bas-relief ou en ronde bosse qui décoraient les cippes et les tombeaux. La mode des sarcophages avait été abandonnée au temps de Sylla, lorsque la pratique de la crémation fut définiti-

vement adoptée dans la société romaine et que seuls les esclaves et les pauvres furent enfouis en terre. Les empereurs eurent leurs enclos crématoires et leurs mausolées ; les familles riches élevèrent, le long des grandes voies, à la sorlie de la ville, des tombeaux ambitieux pour recevoir les urnes ; la plupart des Romains, au temps d'Auguste ou de Néron, s'assuraient après leur mort une petite niche dans le grand caveau d'un

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Fig. 128. — Stucs d'un tombeau de la Voie latine, ii'' siècle.

Coliiiiibarium, troué delogettes comme un « pigeonnier ». Deux groupes de ces caveaux ont été retrouvés sur la Voie Appienne, en deçà des murs, qui n'ont été élevés que plus tard. L'un était la propriété des affranchis d'Octavie, femme de Néron; les autres, qui sont réunis dans la Vigna Codini, ont été aménagés à partir de l'an 6 avant J.-C. par trente-six associés qui en ont recruté d'autres. 180 niches funéraires étaient tirées au sort entre les participants (fig. 126). La plupart des caveaux étaient creusés dans le tuf. Leurs plafonds et leurs parois étaient ornés de peintures et de stucs à la manière des maisons patriciennes. Deux tombeaux de la Voie Latine, l'un du i'^' siècle, l'autre du ll\ ont conservé la richesse et la fraîcheur première de leur décoration. Sous la voûte du plus ancien,

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des cortèges bachiques, des tritons qui portent en croupe des nymphes marines semblent voltiger au-dessus des urnes funéraires et guider les morts vers les Iles fortunées (fig. 127). Dans le plus récent des deux tombeaux, les légendes héroïques accompagnent les fantaisies mythologiques au milieu d'architectures de féerie. A côté d'Alceste sauvée des enfers, Hercule, Paris, Achille défilent dans les compartiments du décor, bariolés de noir et de rouge (fig. 128).

L'inhumation fut adoptée de nouveau, vers le temps d'Hadrien, au milieu du second siècle, et sans doute sous l'influence des cultes orientaux

Fig. 129. — Sarcophage des Niobides (Musée du Latran).

qui n'admettaient pas la crémation. L'industrie des marbriers devint florissante ; les citoj^ens de fortune moyenne trouvèrent dans la boutique de ces artisans des sarcophages tout sculptés, avec un couvercle orné d'une statue toute drapée, ou un médaillon à coquille orné d'un buste, dont la tète n'était qu'épannelée et pouvait être achevée à la ressemblance du défunt. L'exécution du relief est sommaire : le trépan qui troue le marbre de gros points noirs découpe les boucles des chevelures et enfonce les plis des draperies. Mais les sculpteurs veulent rivaliser d'érudition mythologique avec leurs prédécesseurs, les modeleurs de stuc. Ils mettent à profit des recueils de dessins classiques, oili ils retrouvent les attitudes des chefs-d'œuvre.

Au temps où le bas-relief historique à sujets romains allait disparaître, le bas-relief funéraire revint à la tradition grecque. Sur le devant d'un cercueil de marbre, les Niobides s'agitent avec des gestes désespérés autour de leur pédagogue et de leur nourrice (Vatican, Latran) ; sur le couvercle leurs beaux corps sont entassés, comme des épis fauchés par

l'orage (fig. 129). Le sculpteur qui représente sur le sarcophage d'un militaire une bataille de Gaulois ne met point les Barbares aux prises avec les légionnaires de la colonne Trajane : il se souvient de Pergame, trois siècles après la fin du royaume des Attales, et montre des Galates d'Asie combattant contre des cavaliers armés à la grecque. Le poème de la destinée humaine est murmuré sur les marbres funéraires par des

Fig. 130. — Sarcofh.ige de Pionitih.e (Aluiée du Capitolc).

figures qui semblent se souvenir tantôt des élpg'es alexandrines, tantôt des vers d'Euripide. Ici c'est Amour et Ps}! hé, le roman philosophique raconté par Apulée; là c'est le sacrifice volontaire d'Alce-te et la défaite de la Mort, vaincue par Héraklès. La tragédie, al)an(lonnée pour les pantomimes et les gladiateurs, revient dans les cliambres funéraires: elle parle vaguem-mt du rêve dimmnrt ilit i dont s'enchantait Sncrate à des générations troublées par les nvl-lati^n^ venues d'Uii-int et par le sj'cctacle des martyrs qui meurent pour ressusciter.

Vers la fin du m'* siècle, au t;mps où le christianisme achevait de conquérir la cour même des empereurs, une jeune païenne fut rejirésputée couchée, son petit chien à côté d'elle, sur un sarcophage aufour

LA SCULPTURE ROMAINE DE L'EMPIRE 159

duquel des groupes confus évoquent toute l'histoire de Prométhée. Ce sarcophage est au iMusée du Ciipiiole, dans la salle dite des Colombes (fig. 130). Sur l'une des faces étroites du cercueil de marbre, les Cyclopes battent le fer dans la forge divine, où jaillit le feu qui va être rendu à l'humanité. Sur la face opposée, Héraklès bande son arc ; il va tuer l'aigle qui dévore le Titan, supplicié pour son amour des hommes. La face antérieure du sarcophage est un pèle-mèle d'allégories et de dieux d'où se dégage toute une histoire poéiique de la vie et de la mort. Prométhée est assis devant un groupe où sont réunis la Terre, l'Océan et le Soleil ; une corlieiUe pleine d'argile est po^ée à côté de lui ; il achève de modeler la statuette qui va devenir une race nouvelle. Devant lui Minerve pose sur la tète de la figurine d'argile le papillon qui sera l'âme de l'être vivant. L'être accomplit sa destinée que filent les Parques; voici la statuette gi--ante sur le sol : 1 âme s'est envolée et Hermès l'entraîne vers 1 inconnu.

La clarté de la pensée grecque a fui cette foule désordonnée ; certaines figures semblent hériter entre les religions aniicjues et les croyances prêles à triompher. Près de la forge des Cyclopes. un couple nu, abrité sous un arbre, fait penser plutôt à Adam et à Eve qu'à Deucalion et à P3'rrha sauvés du déluge Cependant les formes alourdies gardent encore quelques traits de la beauté greccpie, et le paganisme vieillissant a groupé ses créations les plus nobles autour du sculpteur au visage olympien, ancêtre m3'thique de Phidias.

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