‹ Rome (volume 3)Chapitre 14 sur 22 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

LA RUINE

Au milieu du m" siècle de l'Empire, la ville des quatorze régions, dont les faubourgs n'avaient cessé de s'étendre, était, comme au temps d'Auguste, une ville ouverte. Sous les Flaviens et les Antonins,les grands ouvrages de défense avaient été reportés aux frontières extrêmes de l'immense Empire : Hadrien, Antonin, Septime Sévère avaient élevé en travers de la Bretagne, d'une mer à l'autre, trois murailles qui s'avançaient de plus en plus loin vers le Nord de la Calédonie (l'Ecosse actuelle). Mais le temps des conquêtes était passé : les Barbares débordaient de toutes parts, sur l'Euphrate, sur le Danube, sur le Rhin. Aurélien, le soldat énergique et honnête qui sut résister et vaincre, dut évacuer la Dacie transdanubienne, dont la conquête était racontée par la colonne Trajane. Avant d'entreprendre une expédition lointaine contre Zénobie, la reine de Palmyre, il voulut mettre Rome à l'abri d'une attaque des Barbares du Nord, en entourant la ville d'une forte enceinte (fig. 131).

Les murs d' Aurélien, commencés en l'an 271, achevés par Probus, restaurés de siècle en siècle, ont formé jusqu'en 1870 l'enceinte de la ville des papes. C'est dans cette muraille qu'a été ouverte, près de la porta Pia, la brèche par laquelle l'Italie nouvelle est entrée dans Rome. Aujourd'hui le mur antique sert de mur d'octroi à la capitale du royaume unifié. L'enceinte, après avoir fait le tour des collines, atteint le Tibre, au pied du Pincio et au delà de l'Aven tin. Elle suivait encore autrefois la rive gauche du fleuve sur une assez grande longueur, en amont et en aval jusqu'à l'île du Tibre ; elle passait ensuite sur la rive droite et enfermait le quartier du Trastevere dans un angle saillant, dont la pointe avancée atteint le sommet du Janicule. Le circuit total des murs est évalué à 17 kilomètres environ. Il fallait une armée pour défendre cette enceinte, un peuple pour l'investir. Pour construire rapidement ce mur de quatre lieues, les architectes mirent à profit des constructions anté-

LA RUINE

rieures, comme les murs de soutènement du Pincio, l'enceinte rectangulaire du camp des prétoriens et les arcades des grands aqueducs qui contournaient les faubourgs. Ces arcades avaient pris la forme d'une porte triomphale au passage des voies importantes. Les arches à bossages, décorées d'ordres rustiques, que Claude avait construites sur le parcours de son grand aqueduc, servirent de porte dans la nouvelle

Fig. 131. — Enceinte d'Aurélieii, près la porte San Paolo.

enceinte (fig. 132}. Quant aux portes élevées par Aurélien, elles sont d'une simplicité toute militaire : une baie en plein cintre, flanquée de deux tours rondes (fig. 133). L'enceinte elle-même était munie de tours carrées. Elle est bien conservée depuis le Tibre jusqu'à la Porte latine (aujourd'hui fermée). Sur ce secteur s'ouvrent la porte d'Ostie (San Paolo) et la porte de la voie Appienne (San Sebastiano). A l'occasion, des tombeaux déjà anciens étaient compris, comme les aqueducs, dans la ligne des défenses. Le mur, avant d'atteindre la porte d'Ostie, s'appuie à la pyramide de Sestius qui fait l'office d'une tour pointue (fig. 134). Cette enceinte élevée à la hâte conserve la solidité robuste des plus

nobles constructions romaines ; mais au voyageur qui suit ses murailles rousses, dans le silence de la campagne déserte, elle ne parle pas de force et d'orgueil, comme les thermes et les palais. Rome, encore victorieuse, est obligée de se défendre. L'énorme digue élevée autour d'elle contre, le flot des Barbares est un monument officiel de la faiblesse de l'Empire.

Fig. 132. — Porta M'jggiore. Arcades monumentales de l'aqueduc de Claude employées comme porte dans l'enceinte d'Auiélien.

Un siècle et demi s'écoula encore avant que l'enceinte de Rome reçût le choc des envahisseurs. Dans cette période la ville avait perdu la place unique qu'elle tenait dans le monde. Dès le temps de Dioclétien, l'Empire, en transformant le caractère des institutions qu'il conservait depuis Auguste, a changé de capitale. A une Tétrarchie qui comprenait en fait deux Empires, dont l'un était un Empire d'Orient, il fallait plusieurs têtes. Les résidences impériales furent placées, non plus au centre du monde romain, mais près des frontières vers lesquelles s'avançaient les Barbares d'Occident et d'Orient. Dès la fin du ili° siècle, les empereurs qui se partagent le pouvoir habitent soit à JMilan, près de la barrière des Alpes, soit à Nicomédie, sur la côte d'Asie JNlineure. Enfin Constantin

LA RUINE

abandonne officiellement la ville des Césars, pour fonder sur la rive européenne du Bosphore une « Nouvelle Rome », à laquelle il donne son

nom.

|h Constantinople fut consacrée par des fêtes solennelles, en l'an 330. La déchéance de l'ancienne capitale fut accompagnée d'une première spolia-

Fig. 133. — Pûiia Lattiiu, porte niurce de l'enceune d'Aurélien.

tion de ses richesses artistiques. Des cargaisons de statues furent envo3'ées de Rome aussi bien que de la Grèce et de l'Orient hellénisé pour décorer l'hippodrome, les palais et les places de Constantinople. A Rome même, Constantin dépouilla de leurs bas-reliefs les monuments de Trajan et de Marc Aurèle pour enrichir l'arc de triomphe qu'il éleva près du Colisée. L'inauguration de ce monument fait de débris magnifiques ouvre l'histoire des ruines de Rome.

Avant de fonder sa capitale orientale, Constantin avait promulgué à Milan, devenue la capitale de l'Italie, un acte qui annonçait la fin prochaine du monde antique, en reconnaissant l'existence de la religion chrétienne, à laquelle l'empereur lui-même se convertit. La religion

nouvelle triompha, avec l'appui de Constantin et de ses successeurs chrétiens, dont la suite ne fut interrompue que par le règne de Julien. Le philosophe couronné, dont la première capitale avait été Lutèce, ne put ressusciter le passé à Rome, où lui-même ne vint jamais. Les empereurs chrétiens qui visitèrent la ville à de longs intervalles, Constance II, Théodose, Honorius, y apparaissaient comme des étrangers, vêtus d'or et de pierreries et traînant à leur suite la pompe de la cour persane.

Cependant Rome, après avoir perdu ses empereurs et ses dieux, ne changea point d'aspect pendant deux siècles. La plèbe chrétienne ne fut point animée en Italie du zèle iconoclaste qui fit rage à Ephèse et à Alexandrie. Quant à l'aristocratie, une partie de ses représentants restait fidèle, par esprit conservateur, à l'antique religion de l'Empire. Symmaque défendait contre saint Ambroise la statue de la Victoire, devant laquelle l'assemblée dérisoire qui portait encore le nom de Sénat avait conservé la coutume de verser des libations avant chaque séance. Cette déesse ailée, bronze tarentin apportée à Rome sous Auguste, personnifiait à la fois, pour les derniers païens, la beauté grecque et la grandeur romaine. Elle disparut obscurément après le règne dHonorius. Les monuments de l'ancien culte, abandonnés par le nouveau culte officiel, avaient encore, au IV" siècle, leurs prêtres et leurs fidèles, qui les restauraient à grands frais. En 367, un ami de Symmaque. Vettius Agorius Praetextatus, fit rebâtir au Forum un temple consacré à tout le Panthéon déchu, les douze dieux et les douze déesses (fig. 135}. La colonnade qui s'élève au pied du rocher du Capitole est un reste de ce dernier monument du paganisme expirant. En l'an 408, sous Honorius, les revenus et les biens des temples furent « sécularisés » ; mais les temples continuèrent d'être entretenus comme monuments publics. ïhéodoric. le roi Goth qui s'était fait en Italie le successeur des Césars, quitta sa capitale de Ravenne, pour passer six mois à Rome, en l'an 500. Il admira les édifices déjà anciens et institua un fonds spécial pour les faire réparer, sans oublier les thermes, les aqueducs et les égouts. Un comte, appelé le comte romain, fut préposé à la conservation des statues. Elles étaient en très grand nombre, malgré les spoliations répétées. D'après le rhéteur Cassiodore, ministre de Théodoric, les chevaux des statues équestres formaient un véritable troupeau ; les statues d'hommes et de dieux étaient encore un peuple de marbre. Ce peuple, qui représentait huit siècles d'art, fut grossi encore au vr et au ViP siècle de quelques statues élevées à des empereurs, des consuls ou des poètes. L'effigie de Sidoine Apollinaire, après celle de Claudien, prit place dans l'assemblée des hommes

LA RUINE

célèbres réunis sous les portiques du Forum de Trajan, Au Porum romain, l'exarque Smaragdus consacra une statue de l'empereur Phocas. 'La colonne antique qui servait de piédestal à cette statue de souverain byzantin est restée debout jusqu'à nos jours au bord de la voie triomphale ensevelie sous les ruines accumulées (fig. iio).

En l'an 500, au temps où elle émerveillait Cassiodore et Théodoric,

Fig. 134. — Pyramide de Sestius et porte San Paolo.

Rome avait été déjà par deux fois la proie des Barbares. Elle fut prise en 410 par les Goths d'Alaric et un demi-siècle plus tard par les Vandales de Genséric. Le premier pillage dura trois jours ; le second deux semaines. Le Palatin et les temples du Capitole furent dépouillés de tout le métal qu'ils contenaient.

Ces pillages n'avaient pas été des démolitions. Quelques incendies seulement avaient détruit des quartiers éloignés du centre. Au Vl** siècle, Rome fut encore prise deux fois par Totila, et les Goths y firent encore un immense butin. Cependant les palais, les thermes et les temples résistèrent aux lîarbares.

Dans la ville chrétienne, humiliée, appauvrie, dépeuplée, une énorme ville morte resta debout. Mais personne ne songea plus à restaurer les monuments du passé. Les hommes hâtèrent l'œuvre de destruction que le temps commençait. Les colonnes de marbre précieux furent transportées dans les nefs des basiliques ou sciées pour le revêtement des lambris et des pavements. Les ruines, montagnes de pierre, furent éventrées comme des carrières ; les marbres sculptés et les statues même furent

^^ë- '3 5- ■ — Portique des douze dieux, reconstruit au i\<^ siècle de l'ère chrétienne.

jetés au four à chaux. Dans les siècles obscurs du moyen âge, le cadavre géant de la Rome impériale, autour duquel s'agitaient les vivants, fut dépecé par eux. Sous les pontificats les plus glorieux de la Renaissance, ladémolition des ruines, entreprise méthodiquement, fournit des matériaux pour les palais et les églises. Les Romains et les maîtres de Rome ont fait ce que ni les Goths, ni les Vandales n'avaient essayé : ils ont détruit la ville antique qui avait survécu à l'Antiquité. Cependant si solide et si grande était l'œuvre d'architecture et de sculpture laissée par les trois siècles brillants de l'Empire, que quinze siècles n'ont pu la faire disparaître. Lorsque le culte de l'histoire et le respect du passé assurèrent au XIX' siècle le salut de ce qui survivait, les ruines de Rome formaient encore un ensemble unique au monde. C'est l'honneur de l'Italie moderne que d'avoir conservé et retrouvé en partie, grâce aux restaurations et aux fouilles, ce patrimoine de gloire.

Page 1