CHAPITRE IV
LE SIÈCLE D'AUGUSTE
Rome s'était agrandie en même temps qu'elle étendait au loin ses conquêtes. En un siècle et demi, depuis la fin des guerres puniques jusqu'à la dictature de César, la superficie de la ville avait presque doublé. Rome, qui n'avait eu à craindre, après la retraite d'Annibal, la menace d'aucun ennemi, avait pu négliger d'entretenir ses murailles. La crue des habitations avait débordé de toutes parts l'enceinte qui couronnait le groupe des collines et avait nivelé le vieux rempart de terre et de pierre.
Dans la Rome que trouva Jules César, les quartiers populeux et animés étaient répartis tout autrement qu'ils ne le sont dans la ville d'aujourd'hui. Le Forum, centre de la vie romaine, n'est plus qu'un champ de ruines, respecté et abandonné par la vie moderne. A la fin de la République, les faubourgs qui s'étaient avancés sur les pentes de l'Esquilin, du Célius et de l'Aventin, ne laissaient entre eux que quelques terrains vagues : le plus sinistre et le plus malsain était le cimetière primitif de l'Esquilin, devenu le charnier des pauvres et des esclaves. Maintenant les trois collines qui s'arrondissent à l'est de la ville sont couvertes de jardins et de vignes qui ont l'aspect d'une banlieue livrée aux cultures. Du côté du fleuve, au contraire, le Champ de Mars, où le nouveau royaume a établi les palais de son Sénat et de sa Chambre des Députés et où passent deux grandes voies commerçantes : la Via Nazionale et le Corso Umberto 1°, était encore, à la fin de la République, un champ d'exercices et une promenade populaire. Cependant la ville avait commencé à s'étendre sur cette plaine d'alluvions : le censeur Flaminius y avait établi un cirque dès l'an 220 avant J.-C. Au nord du Champ de Mars, la colline du Pincius, prolongemeiat du Ouirinal, était un immense parc divisé entre trois ou quatre propriétaires opulents. Les marbres et les bronzes alignés le long des allées d'arbres, sous les portiques et dans les niches des nymphées.
faisaient de la « Colline des Jardins », comme l'appelaient les Romains, un Musée en plein air, hors des quartiers habités. Une partie du Pincio a repris son antique parure d'arbres verts et de statues : les jardins de Pompée ont été remplacés par le « Bosco » de la Villa Médicis et par la promenade publique. Mais, au delà de la Trinità dei Monti, dont les tours marquent l'emplacement des jardins de LucuUus, la villa Ludovisi, héritière lointaine des fameux jardins de Salluste, n'est plus qu'un souvenir de beauté silencieuse et auguste pour ceux qui ont vu, à côté des marbres grecs aujourd'hui transportés au Musée national des Thermes, le bois sacré des grands pins, abattus par les constructeurs de maisons de rapport.
Au delà du fleuve, un faubourg s'était aggloméré pendant la République au pied du Janicule ; il communiquait avec la ville par quatre ponts. Ce premier Trastevere était, au temps de César, le quartier des Orientaux et des Juifs. La plaine qui semblait continuer le Champ de Mars sur la rive droite du fleuve ne fut, pendant toute l'antiquité, comme elle l'était encore au temps de Pie IX, qu'un maigre pâturage. C'est de nos jours que ces prés, les Prati di Castello, ont été couverts par les constructions régulières d'un quartier neuf, dont les rues s'alignent autour du Palais de Justice. Quant au Vatican, il n'était, avant la naissance du Christ, qu'un monticule boisé, pareil au Monte Mario.
Si l'on tient compte de l'étendue des jardins ou des terrains déserts, la superficie habitée de la ville de Rome aurait été, à la fin de la République, un peu moins étendue qu'elle ne l'est aujourd'hui. Cependant la population était certainement plus nombreuse de beaucoup. Elle approche, au commencement du XX'' siècle, du chiffre de 500 000 habitants ; vingt siècles plus tôt, elle dépassait un million et approchait peut-être de deux millions. Pour suffire à une population aussi dense, continuellement grossie par les Italiens et les étrangers de tous pays qui venaient chercher fortune dans la ville unique, Rome s'était développée en hauteur plus rapidement qu'en surface. Les maisons particulières construites selon l'ancienne mode italiote ou hellénique, avec un atrium ou un péristyle entouré de toits bas, ne se trouvaient que sur les hauteurs, telle que le Palatin, où habitaient les riches, A l'exception des deux vallons du Forum et du Cirque, les dépressions qui séparaient les collines étaient presque comblées par d'énormes maisons de rapport habitées par des locataires [inqiiillni) et appartenant à des capitalistes comme le triumvir Crassus. Les pâtés de maisons, que les Romains appelaient îlots [insiilœ), étaient séparés par des ruelles tortueuses, tracées au hasard des reconstructions
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qui avaient suivi le grand incendie allumé par les Gaulois et les nombreux incendies qui éclataient par accident. Des balcons [mœniana) sur lesquels s'élevaient parfois trois et quatre étages, bâtis en encorbellement, ne laissaient pas le soleil se glisser jusqu'aux échopes du rez-dechaussée. Une fresque de la Maison de Livie montre, comme dans un diorama de la vie plébéienne ouvert dans la paroi peinte de l'habitation patricienne, une de ces rues encaissées entre de hautes maisons à ter-
Fig. 60. — Ruines de la Maison de Livie, sur le Palatin.
rasses (fig. 61). Pour se représenter, d'après ce coin de rue, tout un quartier populeux de Rome, il faudrait se souvenir, non point des petits « hôtels )) bourgeois de Pompéi, mais plutôt de ces blocs de maisons sordides où d'innombrables familles pullulent sur le port de Naples^
L'exemple de ces maisons de rapport avait été donné par les villes hellénistiques ; mais ni à Antioche, ni à Alexandrie, les habitations ne
^ Aucun document authentique ne donne la statistique des maisons de Rome avant le iv-' siècle de l'ère chrétienne. Au temps de Constantin, la Notitia urbis compte environ 45 000 maisons de rapport {insiiïœ), contre i 800 « hôtels » particuliers [do m lis).
s'étaient élevées à plus de trois étages. Dans les quartiers les plus populeux de Rome certaines maisons avaient cinq étages et une vingtaine de mètres de haut. Il manquait à cette gigantesque ruche aux alvéoles serrées, qui était déjà la capitale du monde méditerranéen, la grandeur monumentale que donnaient aux capitales des royaumes grecs d'Orient les percées régulières et les ordonnances symétriques.
Comment tracer dans le dédale des collines tibériues une avenue pareille à .celle d'Alexandrie, ou à cette voie triomphale de Palmyre, jalonnée dans le désert par une colonnade d'un kilomètre de long ? Les temples mêmes ne formaient point à Rome des groupes harmonieusement composés. Au milieu des monuments élevés de siècle en siècle dans le vallon du Forum, la Voie Sacrée était oblio-ée de serpenter depuis la Vélia jusqu'à la base du Capitole.
Dans cette ville massive et irrégulière, lesmonuments les plus riches avaient perdu de leur splendeur dans le dernier siècle de la République. Les temples avaient été négligés. Leur ruine menaçait de suivre la décadence de la vieille religion formaliste, qu'avait ébranlée le scepticisme ouvertement professé dans la littérature et au théâtre. Les violences avaient achevé l'œuvre de l'indifférence. A côté des édifices qui tombaient de vétusté, d'autres, calcinés par les incendies allumés dans les luttes civiles, élevaient sur le Canitole et au Forum des colonnades sinistrement noircies.
Fig. 6i. — Une rue de Rome.
Fresque dans la Maison de Livie, sur le Palatin.
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César, le premier, forma des plans magnifiques pour l'embellissement de Rome ; l'exécution en fut retardée par les guerres étrangères et arrêtée par la mort du dictateur.
L'avènement d'Auguste commença pour la ville une ère nouvelle. Les défaites des meurtriers de César avaient mis fin aux guerres civiles. L'anarchie sanglante avait été noyée dans le sang des proscriptions. Le temps de la clémence était venu. La guerre faisait trêve même sur les frontières orientales de l'Empire et le temple de Janus, alors situé entre la Curie et la basilique ^milia (au point où se termine la villa Cavour), put fermer ses portes. « La paix et un souverain » : dans ces deux mots Tacite a défini le nouveau régime. Il n'en pouvait être de plus favorable aux arts, avec un souverain qui consacra une grande partie de ses efforts aux oeuvres qui font la gloire de la paix. Les deux hommes de haute intelligence dont Auguste fit les confidents de ses desseins et les auxiliaires de son pouvoir furent pour lui, en même temps qu'un général et un amiral, un ministre des lettres et un ministre des arts : Mécène commandait à Virgile les Géorgiques et l'Enéide; Agrippa, dans l'année de son édilité (33 av. J.-C), accomplissait des travaux immenses pour alimenter d'eau la ville tout entière ; il élevait des fontaines monumentales ; il remplissait les portiques de statues et de tableaux grecs.
Pour Auguste et pour ses ministres, la protection donnée à la littérature et à l'art fut à la fois la satisfaction d'un goût et le calcul d'une politique. Le souverain met au service de ses réformes et de ses projets les architectes et les sculpteurs, comme les historiens et les poètes. D'abord il convie les uns et les autres à une grande œuvre de restauration. Il veut rendre toute sa force et tout son lustre à la religion d'Etat. Pour plaire à l'empereur, Virgile et Tite-Live se gardent de professer l'athéisme de Lucrèce et le déisme de Cicéron. Le pieux héros de l'Enéide est religieux comme Auguste ; il est, comme lui, sacrificateur et pontife. Les rites les plus surannés sont pris au sérieux par les hommes les plus frivoles. Properce explique les vieilles cérémonies dans des élégies laborieuses, de concert avec Varron, le plus savant des Romains. Ovide, dans ses Fastes, traduit pour les élégants le calendrier liturgique. Aux nouveaux fidèles, il fallait des temples embellis et rajeunis comme les vieilles formules et les antiques légendes. Le nom d'Auguste pris par le maître de l'Empire, était celui que le langage sacerdotal attribuait aux temples consacrés ; avant d'être rangé parmi les dieux, Auguste se considérait lui-même comme un temple vivant. Il devait s'appliquer avant tout à relever ou à réparer les temples de pierre et de marbre qui avaient
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souffert pendant les guerres civiles. Par une générosité jusqu'alors inouïe, il mérita l'invocation d'Ovide qui salue en lui le fondateur et le restaurateur de tant d'édifices sacrés : « Templorum positor, templorum sancte repostor ! » Lui-même, dans son testament politique, apprendra à la postérité qu'en une seule année, celle de son sixième consulat (28 av. J.-C), il a rebâti quatre-vingt-deux temples. Au milieu du Forum, les trois colonnes du temple de Castor et PoUux, restées debout sur leur soubassement de l'époque républicaine, témoignentde la magnificence des reconstructions entreprises par Auguste lui-même et sous son inspiration. Ces colonnes font partie de l'édifice dédié en l'an 6 avant J.-C. par Tibère et son frère Drusus. Les fûts cannelés, les chapiteaux corinthiens et l'entablement d'une décoration délicate et sobre sont en marbre pentélique (fig. 62).
Ces colonnades brillantes de blancheur transformaient l'aspect des vieux quartiers.
Mais Auguste ne se contentait pas de reconstruire les temples fondés sous la République. Il poursuivit sur de nouveaux plans un embellissement méthodique de la ville qui accompagna une réorganisation complète de l'administration urbaine.
Rome était restée, depuis le temps des rois, divisée en quatre régions qui correspondaient aux quatre tribus primitives. Les faubourgs et les quartiers construits au delà des murs avaient été rattachés tant bien que mal à des divisions faites pour les premières collines habitées : Palatin, Esquilin, Suburre, Quirinal. Auguste établit une division nouvelle, qui s'étendait à tout le périmètre de la ville, en comprenant la Colline des Jardins, le Champ de Mars et le Trastevere [Trans Tiberim). Il distingua, non plus quatre, mais quatorze régions, désignées par des numéros
Fig. 63. — Eaceiiite du Forum d'Auguste.
d'ordre. Chacun de ces arrondissements fut subdivisé en quartiers ou vici. Toute une hiérarchie de fonctionnaires municipaux fut préposée au maintien de l'ordre et de la sécurité dans les quartiers et les arrondissements, sous l'autorité de trois magistrats appelés préfets. Le préfet des vigiles avait sous son commandement les vigiles, à la fois veilleurs de nuit et pompiers. Ses attributions étaient à peu près celles d'un préfet de police.
Le désordre des rues tortueuses contrastait avec la netteté des divisions administratives tracées sur le plan de la ville. Auguste voulut transformer une partie de sa capitale en élevant des constructions nouvelles dans les vieux quartiers, en ouvrant à travers les îlots de maisons de larges percées et en bâtissant sur les terrains voisins du Tibre un quartier neuf, enrichi de monuments magnifiques. Ces grands projets, qui s'ajoutaient à la restauration complète des édifices religieux, semblent, en vérité, avoir inspiré Napoléon III dans les entreprises qu'il accomplit avec le concours d'un Viollet-le-Duc et d'un Haussmann : restauration des églises du moyen âge, création d'un nouveau Paris. Pour le premier empereur romain, comme pour l'empereur des Français, l'architecture est un « instrument de règne » ; quand le goût du bien-être et du luxe privé ou public devient plus fort que l'amour de la liberté, un Opéra fait oublier un coup d'Etat. Les conservateurs sont rassurés et les mécontents éblouis par le spectacle des temples relevés et de la ville embellie. La magnificence des travaux publics atteste aux yeux des sujets la prospérité des finances de l'Empire et la sollicitude généreuse du souverain. Auguste rendit à l'Etat plus qu'il ne reçut de lui ; il employa à reconstruire une partie de Rome et des villes italiennes les sommes énormes qu'il sut se faire léguer par tous ses riches amis : quatre milliards de sesterces, près d'un milliard de francs.
En donnant un exemple dont d'autres usurpateurs devaient se souvenir, l'empereur ne fit lui-même qu'achever et que continuer les entreprises conçues par le véritable fondateur de l'Empire. Jules César avait commencé à ménager au milieu de la plus vieille Rome de grands espaces couverts ou découverts où pût se répandre, pour les réunions et les affaires, la foule pressée dans les rues étroites. Il donnait à un ^milius Lepidus une somme équivalente à neuf ou dix millions sur le butin des Gaules pour rebâtir plus magnifiquement la basilique ^milia. Lui-même fonda, en face de cette basilique, la grande basilique Julia, qui s'étendait sur tout le terrain du Forum compris entre le temple des Dioscures et le temple de Saturne. La tribune aux harangues, qui se trouvait aux confins
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du Fonini et du Cotnitiiim fut changée de place et rapprochée de la basilique Julia. Les nouveaux rostres avaient pour façade un mur de plus de 20 mètres de long. C'est devant ce monument de César qu'Antoine exposa le corps du dictateur percé de 34 coups de poignard. La curie, à laquelle les partisans de Clodius avaient mis le feu en amoncelant le mobilier et les archives du Sénat pour en faire le bûcher de leur chef assassiné fut rebâtie sur l'emplacement qui est aujourd'hui occupé par l'église de Sant-Adriano. C'est dans la Curie construite par lui que César fut assassiné.
Il avait voulu encore étendre le Forum derrière la Curia Julia ou plutôt ouvrir de ce côté un Forum nouveau qui fît pendant à l'antique Forum des bœufs. Pour faire place au Forum de César, des îlots entiers de maisons furent abattus ; les expropriations coûtèrent cent millions de sesterces (vingt millions de francs). Le terrain déblayé fut entouré d'une haute enceinte rectangulaire, à laquelle s'appuya un portique. Le Forum tout entier
fut consacré à Vénus, dont le dictateur prétendait descendre par Enée et son fils Jules, ancêtre héroïque de la gens Julia. Au milieu de l'enceinte et des portiques, César éleva à la déesse le temple qu'il lui avait promis le matin de la bataille de Pharsale'.
Le Forum et le temple de Vénus gcnitrix, — mère des Jules — • n'étaient pas achevés, lorsque César fut massacré aux ides de mars (44 av. J.-C). Auguste reprit l'œuvre de son père adoptif. Il acheva la nouvelle salle du Sénat et y ajouta un portique. La basilique Julia
Fig. 64.
- Ruines du Temple de Mars vengeur, dans le Forum d'Auguste.
* L'emplacement de ce temple, dont il ne reste aucune trace, est à peu prés marqué par le croisement de la via Cremona et de la via délie Marmorelle.
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ayant été détruite par un incendie, il la rebâtit sur un plus vaste plan. L'édifice eut cinq nefs. Les façades présentaient deux étages d'arcades avec une double file de colonnes toscanes adossées aux pieds droits, comme sur la façade du Tabularium. Les fondations des piliers qui séparaient les nefs ont été retrouvées et trois des arcades ont été restaurées sur la façade de la basilique qui regardait le Capitole. On distingue encore sur le pavé les cercles et les damiers sur lesquels les désœuvrés jouaient avec des cailloux.
Auguste dédia un temple à César lui-même, au milieu du Forum, sur l'emplacement où le corps du <( père de la patrie « avait été brûlé par le peuple ivre de douleur. Le temple du dieu Jules est le premier qui ait été élevé dans Rome à la divinité d'un souverain. Il ne reste de ce temple que le soubassement très élevé, en blocage bétonné, qui s'avance perpendiculairement au temple de Castor et Pollux. La partie antérieure du soubassement du temple de César resta employée comme tribune : on peut se représenter plantée dans cette maçonnerie les nouveaux rostres, qui étaient les éperons des vaisseaux égyptiens pris à la bataille d'Actium (30 av. J.-C).
La divinité de César et la gloire d'Auguste étaient célébrées au milieu de l'ancien Forum. Auguste voulut encore créer un nouveau Forum dans le prolongement de celui de César. Les avocats purent après lui, selon le vers de Stace, faire retentir leur voix dans trois Forums. Le Forum d'Auguste fit une large trouée eu milieu du quartier populeux déjà entamé par César. Le mur d'enceinte, bâti en énormes blocs de travertin, eut trentecinq mètres de haut. Aujourd'hui, sur la Via ïor di Conti, la muraille d'Auguste, enterrée de cinq mètres, domine encore le cinquième étage des maisons modernes (fig. 63). L'enceinte du Forum ne dessinait pas un simple rectangle : elle s'infléchissait de manière à former trois énormes absides semi-circulaires, disposées en trèfles. La saillie de l'abside centrale est visible à l'ansfle de la Via Tor di Conti et de la Via Baccina. A l'intérieur de cette haute abside à ciel découvert s'adossait le temple géant, dont la cella se terminait elle-même par une abside en demi-cercle. Comme le temple du Forum de César rappelait la victoire de Pharsale, le temple du Forum d'Auguste rappela la victoire de Philippes. Auguste dédia ce temple à Mars vengeur, qui, en lui donnant la victoire, avait fait justice des meurtriers de César. Les trois colonnes de marbre grec encore debout le long de la Via Bonella s'élèvent à quinze mètres au-dessus du sol moderne : elles ont été déblayées jusqu'à leur base, qui apparaît dans une sorte de fosse (fig. 64). Les chapiteaux sont les plus majestueux
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exemples de l'ordre corinthien qui aient été laissés par l'antiquité : ils ont été cent fois copiés et relevés par les architectes pensionnaires de l'Académie de France. Dans ce temple digne du dieu des triomjohes romains, Auguste avait consacré l'épée de César, à côté de deux tableaux grecs qui représentaient Alexandre.
Pour faucher dans le quartier populeux de la Suburre les grandes
Fig. 65. — Théâtre de Marcellus.
aires découvertes au milieu desquelles s'élevèrent les temples de Vénus mère et de 31ars vengeur, il avait fallu acheter des files de maisons à cinq étages. Mais de l'autre côté du rocher capitolin, la plaine du Champ de Mars offrait d'immenses terrains libres.
César avait formé le dessein de bâtir dans cette plaine tout un quartier neuf : l'ancien Champ de Mars eût été transféré dans la plaine qui s'étendait au delà de la boucle du Tibre ; le dictateur pensa même à réunir les deux plaines en détournant le cours du fleuve pour le faire passer au pied de la colline vaticane. César eut seulement le temps d'élever un grand portique au Champ de Mars ; Pompée y bâtit de son côté un portique et un théâtre. Mais les grands travaux d'en-
semble qui transformèrent la plaine ne furent poussés qu'au temps d'Auguste.
Trois monuments destinés aux spectacles s'élevèrent en quelques années, non loin du théâtre de Pompée, déjà capable de contenir 20 000 spectateurs. Auguste lui-même bâtit un théâtre entre le Capitole et le Tibre. Un de ses courtisans, Cornélius Balbus, éleva au Champ de Mars un troisième théâtre ; un autre familier de l'empereur, Statilius Taurus, construisit encore dans le même quartier un amphithéâtre de pierre, le premier qui eût été élevé à Rome, où les anciens amphithéâtres avaient des gradins de bois. Le théâtre de Balbus et l'amphithéâtre de Taurus n'ont pas laissé de ruines et leur emplacement exact est inconnu.
Le théâtre d'Auguste fut dédié en l'an 13 avant J.-C, au nom de Marcellus, neveu de l'empereur. La mémoire du prince mort à vingt ans sera conservée à jamais par les vers douloureux de Virgile. Quant à la masse indestructible de l'édifice qui porte encore le nom de Marcellus, elle est à moitié enfouie dans le sol fait de ruines amoncelées. Des échoppes, restes de l'ancien Ghetto^ sont logées sous chacune des arcades qu'elles ont enfumées et salies. L'ordre ionique du premier étage, qui se dresse au-dessus de la frise à triglyphes doriques de l'ordre inférieur, a la majesté d'une ruine et la couleur d'une loque (fig. 65).
La famille d'Auguste, qui ne pouvait tenter de grandes expropriations dans la vieille ville, a élevé des constructions magnifiques dans la plaine du Champ de Mars. A quelques pas du théâtre dédié à la mémoire de son fils, Octavie, la sœur d'Auguste, éleva sur l'emplacement du portique de Métellus un nouveau portique dont les trois cents colonnes formaient une enceinte ajourée autour de deux temples dédiés à Jupiter et à Junon. Il ne reste des colonnades qu'un fronton élevé autrefois sur deux pilastres d'angle et sur quatre colonnes corinthiennes. L'inscription de l'entablement fait connaître que l'édifice a été restauré, après un incendie, par Septime Sévère et Caracalla. Dans un siècle obscur du moj-en âge, une arcade de brique a été élevée sous l'entablement de marbre pour tenir l'office des colonnes tombées (fig. t6).
Agrippa, qui était entré dans la famille d'Auguste en épousant la sœur de Marcellus, et qui, après la mort de sa première femme, était devenu le gendre de l'empereur, contribua plus largement qu'Auguste lui-même à l'embellissement du Champ de Mars. Pendant son édiliié il avait fait combler le marais de la Chèvre, où, selon la tradition, Romulus avait disparu mystérieusement pendant un orage. Sur ce terrain entouré de
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légendes, Agrippa éleva une grande construction d'un type encore inconnu à Rome et qui répondait à de nouveaux besoins de luxe : des thermes ou bains publics. L'aqueduc de VAqiia Virgo, bâti pour alimenter ces thermes, verse encore aujourd'hui des torrents d'eau dans la fontaine de Trevi.
Devant ses thermes. Agrippa fonda quelques années plus tard, pen-
Fig. 66. — Ponique d'Octavie.
dant son troisième consulat (27 av. J.-C), le Panthéon, consacré à tous les dieux protecteurs de la race d'Auguste. L'édifice porte encore sur son fronton l'inscription dédicatoire d'Agrippa en grandes lettres de bronze doré, refaites par ordre du ministre Baccelli sur le creux des lettres gravées dans l'entablement. Il est de tous les monuments antiques de Rome le mieux conservé en apparence et le plus singulier. Un grand portique de temple sert de porche monumental à une immense rotonde ; le plane rectiligne et le plan circulaire se trouvent unis audacieusement dans un même ensemble (fig. 67). Cet édifice, aussi différent que possible d'un temple grec, a longtemps passé pour la création la plus originale de l'art romain, réalisée dès le siècle d'Auguste. Les études récentes de
plusieurs archéologues italiens et d'un architecte français, M. Chédanne, ancien pensionnaire de la Villa Médicis, ont démontré que le Panthéon actuel se composait de deux parties bien distinctes, qui remontent à deux siècles différents de l'empire romain.
Dans toute la rotonde, depuis la base jusqu'aux assises supérieures de la coupole, les réparations et les sondages ont fait retrouver des briques
Fig. 67. — Le Panthéon.
estampillées sous le règne d'Hadrien, près de 150 ans après l'achèvement du Panthéon d'Agrippa. Ce dernier temple avait été brûlé une première fois sous Titus et rebâti en partie par Domitien avant l'incendie qui nécessita la reconstruction entreprise par Hadrien. La ccUa du Panthéon d'Agrippa était rectangulaire, et non circulaire ; d'après la description de Pline, elle était divisée en trois nefs par une colonnade à deux étages : au-dessus des chapiteaux corinthiens de bronze qui surmontaient l'ordre inférieur se dressaient des caryatides féminines qui portaient sur leurs têtes le toit du sanctuaire. C'est probablement dans la cella que les incendies avaient été allumés par les lampes qui brûlaient devant les statues
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des dieux. Hadrien ne put ou ne voulut conserver dans sa reconstruction que la paroi antérieure de la cclhii revêtue de marbre par Agrippa, avec le portique dont la triple colonnade précédait l'entrée. Une énorme construction rectangulaire, ornée d'un second fronton, relia maladroitement le portique de marbre à la nouvelle rotonde de brique. Peut-être Hadrien dut-il rebâtir en partie le portic^ue même dont il conservait l'inscription,
Fig. 68. — Portique du Panthéon, construit par Agrippa, reconstruit par Septime Sévère.
en employant les colonnes anciennes de granit oriental. Une seconde restauration du portique fut exécutée en l'an 203 par Septime Sévère et Caracalla, qui firent graver leurs noms en petits caractères au-dessus de la grande inscription du gendre d'Auguste. Ces restaurations altérèrent gravement les proportions de la colonnade et du fronton. Les fouilles et les calculs des architectes qui ont étudié le monument de nos jours ont prouvé que la façade du Panthéon d'Agrippa comptait dix colonnes; elle n'en compte plus que huit (fig. 68}. Le portique même de la rotonde, a été remanié et altéré deux siècles après sa construction. Les colonnes qui divisaient le portique du Panthéon d'Agrippa en trois courtes nefs
perpendiculaires à la façade de la cella portaient un entablement de marbre surmonté d'une charpente en bronze. Ce bronze, réemployé dans les restaurations antiques de l'édifice, fut enlevé en 1625 P^ï" 1g pape Urbain VIII, qui l'employa pour fondre des canons destinés au château Saint-Ange. Comme le pape était de la famille Barberini, un dicton courut la ville : Qiiod non fcceriint Barbari, feceriint Barherini. Dans la façade de la cella, derrière le portique, deux grandes niches de marbre, ménagées à droite et à gauche de l'entrée, contenaient jadis les statues colossales d'Auguste et d'Agrippa. Ces niches, avec la porte, et les colonnes monolithes, avec leurs chapiteaux, sont les seuls restes à peu près intacts de l'un des plus magnifiques monuments du siècle d'Auguste.
Près du Panthéon, Agrippa avait bâti un grand temple dédié à Neptune. Cette fondation devait commémorer la victoire décisive que l'ami d'Auguste avait remportée sur la flotte de Sextus Pompée et qui avait mérité au triomphateur la couronne navale, bizarrement ornée d'un rostre qui pointait au-dessus du front.
Les onze colonnes d'ordre corinthien engagées dans le mur de la Bourse (l'ancienne Douane), sur la Piazza di Pietra, ont fait partie du temple de Neptune qu'Hadrien rebâtit, après un incendie, en emploj^ant, comme pour le Panthéon, une partie des matériaux anciens (fig. 69). Il ne reste rien des portiques ornés de tableaux grecs, dont Agrippa avait entouré le temple. Le portique des Argonautes, dont la décoration était probablement composée d'anciennes peintures analogues à celles qui ont été copiées sur la ciste prénestine du musée Kircher, se trouvait en bordure d'une avenue droite appelée la Via Lata. Cette voie nouvelle s'avançait au milieu des colonnades et des villas, depuis le pied du Capitole jusqu'au pied du Pincio ; elle était prolongée au delà du Champ de Mars par la Via Flaminia, qu'Auguste avait fait réparer sur toute la traversée de la péninsule jusqu'à Ariminum (Rimini). La Via Lata, la grande avenue du nouveau quartier embelli par la famille d'Auguste, est aujourd'hui le Corso.
La plaine d'alluvions qui se couvrait de monuments gigantesques et d'habitations luxueuses se trouvait exposée aux inondations limoneuses du Tibre. Aujourd'hui les crues qui restent endiguées par les nouveaux quais provoquent dans l'ancien marais de la Chèvre des infiltrations qui remplissent l'encaissement où s'élève le portique du Panthéon d'Agrippa. Auguste régularisa par des dragages le cours du fleuve déjà encombré de ruines. Il établit sur la rive droite du Tibre une naumachie
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dont le bassin s'avançait jusqu'au pied du Janicule : Auguste fit combattre dans cet amphithéâtre naval trente vaisseaux à éperon lors des fêtes célébrées pour la dédicace de son Forum. C'est sans doute vers le temps où fut construite la naumachie du Tibre que l'île voisine reçut la singulière décoration de ses quais.
L'île tibérine était consacrée à Esculape, l'Asclépios grec. En l'an 263,
Fig. 69. — Temple de Neptune, fondé par Agrippa, restauré par Hadrien.
après une peste, un vaisseau était allé chercher à Epidaure le serpent sacré, incarnation de la divinité bienfaisante. Quand le vaisseau eut remonté le Tibre jusqu'à la hauteur de la ville, le serpent quitta de lui-même son abri pour gagner l'île. En mémoire du vaisseau qui avait apporté le dieu, l'île de forme allongée et pareille à un énorme bâtiment qui aurait jeté l'ancre devant Rome fut ornée d'une proue en tuf et en travertin. Sur le bordage de pierre, du côté qui regarde la ville, est sculpté un buste d'Esculape accompagné du bâton autour duquel s'enroule le serpent. Ce buste est encore visible, au-dessous du petit escalier de la Morgue qui a succédé au temple du dieu guérisseur.
Auguste, en embellissant la ville et le fleuve même, n'avait pas négligé
Fig. 70. — L'île du Tibre avant la construction des nouveaux quais.
son habitation. Il était né sur le Palatin, qui était devenu, avant le Champ de Mars, le quartier aristocratique. Sa maison natale se trouvait au lieu des bucranes [ad capita biibiila), ainsi dénommé à cause des sculptures qui décoraient quelque chapelle. Auguste ne conserva pas cette maison; il habita sur le Palatin l'hôtel assez modeste d'Hortensius, l'orateur rival de Cicéron. C'est seulement après la bataille d'Actium que le nouveau maître du monde se fit bâtir un palais, dont l'enceinte comprit, avec la maison où était né Auguste, les jardins de Catilina. La résidence du souverain se trouvait voisine des restes de la Rome primitive et de la cabane de chaume relioieusement conservée comme la demeure de
Romulus. Les poètes de cour ne manquèrent pas de rapprocher les noms d'Auguste et de Numa, dans les vers qui célébraient l'habitation digne d'un dieu.
Auguste avait employé à ses constructions du Palatin des sommes énormes, entre autre les dons qu'il avait acceptés de tout l'Empire ; une pièce d'or de chaque ville, un denier d'argent des citoyens. La demeure d'Auguste n'est connue aujourd'hui que par les descriptions antiques. La façade était tournée vers la vallée du Cirque. L'édifice, malgré ses dimensions extraordinaires, conservait les dispositions des maisons patriciennes, celles de la maison voisine qui fut habitée par Livie. Les appartements étaient groupés autour d'un péristyle à deux étages de colonnes. De ces constructions il ne reste que des ruines, enfouies sous les jardins et les cyprès de la Villa Mills. La villa a été acquise par le gouvernement italien et des fouilles vont y être entreprises. On en peut attendre des révélations mémorables.
Derrière le palais, sur l'autre versant du Palatin, un temple magnifique, dédié à Apollon, élevait ses colonnes de marbre numidique [giaJlo aiitico) sur une aire rectangulaire entourée de portic^ues : le Forum de
LE SIÈCLE D'AUGUSTE
César reproduit en haut d'une colline. Dans ce temple uni au palais, Apollon était honoré comme le dieu protecteur et inspirateur d'Auguste. Il avait conduit à la victoire les galères d'Actium, de même que Mars, veno-eur de César, les légions de Philippes. Il était le dieu des lettres et des arts, qui devaient former jusqu'à la postérité la plus reculée le cortège d'Auguste. Le temple fut un musée de sculpture grecque; l'un des grands
Fig. 71. — Mausolée de Cxcilia iMetella, sur la voie Appienne.
bâtiments élevés entre le palais et le temple abrita la fameuse bibliothèque où. travaillaient et où conversaient les poètes et les savants pensionnés par l'empereur. Le temple, comme le palais, a disparu, La petite église de Saint-Sébastien, abandonnée au milieu d'une vigne, s'élève à la place du sanctuaire d'Apollon ; les ruines de la bibliothèque dorment dans le calme enclos du couvent de Saint-Bonaventure.
Auguste avait fait préparer de son vivant le mausolée qui devait recevoir ses cendres. I] en choisit l'emplacement dans les terrains du Champ de Mars qui restaient inhabités, entre la Via Lata (Corso) et le Tibre. Un enclos planté de peupliers fut ménagé pour les bûchers funéraires ; en 1777, la démolition d'une maison du Corso mit à nu le sol de ce
lieu de crémation {listrhiuin), où se trouvaient encore les cippes commémoratifs de plusieurs membres des familles impériales. Avant de disparaître dans les flammes de Vitstrinnin, Auguste avait conduit à l'enclos funéraire les corps de ceux qui lui étaient les plus chers, depuis sa sœur Octavie et son gendre Agrippa jusqu'aux adolescents dont il avait voulu faire les héritiers de sa puissance, le doux Marcellus, Caïus et Lucius César, les princes de la jeunesse.
Le tombeau lui-même fut élevé à peu de distance du Tibre. Le caveau préparé pour recevoir quelques poignées de cendres fut recouvert d'un énorme cône de terre, véritable tuimilns, entouré d'une muraille circulaire de marbre blanc et planté jusqu'au sommet de cyprès et de pins. Cette colline artificielle qui dressait son petit bois toujours vert en face des jardins du Pincio a été nivelée. Un cirque (Teatro Umberto) s'est logé dans les restes de l'énorme muraille de marbre ; perdu au milieu de maisons sordides, entre le Corso et la Via di Ripetta, il conserve la forme circulaire du mausolée d'Auguste.
Cette forme était celle des antiques tiimiili étrusques, des énormes tombeaux gardés par des sphinx ailés comme la Cucumella de Vulci. Ce n'est pas Auguste qui eut le premier l'idée de bâtir pour sa famille et pour lui-même un mausolée de forme archaïque et mystérieuse. Le tombeau élevé à Caecilia Metella, la belle-fille du triumvir Crassus, au bord de la Via Appia, a été construit dans les dernières années de la République (fig. 71). Avant que les Caetani du xiii" siècle eussent couronné de créneaux dentelés sa frise de guirlandes et de bucranes, cette tour de marbre, surmontée d'une coupole ou d'un tertre, devait ressembler au mausolée impérial dont elle était séparée par toute l'étendue de la ville. Au temps d'Auguste, les tombeaux des particuliers prirent les formes les plus bizarres et les plus ambitieuses. Les pyramides furent mises à la mode dans l'architecture funéraire de Rome, comme elles devaient l'être à Paris au retour de Bonaparte, par les expéditions d'Egypte. Un tombeau de pharaon, revêtu de marbre et haut de trente-sept mètres, fut élevé en l'an 12 avant J.-C. à la mémoire d'un certain Gaïus Cestius. D'un côté, cette pyramide a été engagée dans l'enceinte d'Aurélien ; de l'autre, elle domine les cyprès du cimetière des protestants (fig. 72). Un grand boulanger, un affranchi nommé Vergilius Eurysacès, fait bâtir pour lui, entre la Via Prénestina et la Via Labicana, un tombeau unique en son genre. Cet énorme dé de pierre, élevé devant la Porta Maggiore, est un four avec ses multiples bouches rondes ; la frise qui l'entoure met en scène, sur une suite de bas-reliefs en marbre, les diverses manipula-
LE SIÈCT.E D'AUGUSTE
tions de la farine, de la pâte et du pain, depuis le moulin jusqu'au comptoir de vente. Le mausolée tout entier est un monument triomphal de la boulangerie au temps d'Auguste (fig. 73). L'empereur, en élevant son palais et son tombeau, ne faisait qu'imiter le luxe déployé par les patriciens et les parvenus. Malgré leur grandeur digne du pouvoir suprême.
Fig. 72. — Mausolée de Gaïus Cestius.
les édifices qui devaient servir de résidence à Auguste, avant et après l'apothéose, n'avaient encore rien de surhumain.
Les œuvres d'architecture les plus imposantes qu'Auguste eût consacrées à la gloire de sa race, les temples de Mars vengeur et d'Apollon palatin, étaient des monuments de sa dévotion officielle. La sculpture, comme la poésie, se fit religieuse et patriotique. En même temps que les copies de la statuaire grecque se multipliaient à profusion pour la décoration des portiques et des Forums, les sculpteurs grecs trouvaient des sujets nouveaux à Rome dans le passé légendaire, dans l'histoire de la République, dans les événements du règne. Un autel de marbre aujourd'hui placé dans la cour du Belvédère, au Vatican, résume en trois basreliefs les thèmes que développait la poésie officielle. Enée contemple la
truie aux trente petits, dont la vue doit signifier au héros voyageur qu'il a trouvé sur une terre hospitalière le terme de son odyssée; César est enlevé au ciel dans le quadrige des apothéoses ; Auguste et Livie sacrifient aux dieux de la « JMaison auguste ».
Autour du temple de Mars vengeur, où avaient été déposés les étendards rendus par les Parthes, l'empereur, qui avait reçu l'un après l'autre tous les titres et tous les pouvoirs des anciennes magistratures, fit ériger, sous les portiques de son Forum, les statues des consuls qui avaient fait la grandeur de la République : Appius Claudius, Fabius Maximus, les Scipions figuraient à côté d'Énée, dans cette o-alerie héroïque dédiée « à toutes les gloires » de Rome.
Agrippa éleva les trentesix colonnes du temple de Neptune sur de hauts stylo-
bates engagés dans le soubassement et dont chacun était orné d'un bas-relief représentant une des trente-six provinces de l'Empire. Ces basreliefs furent conservés dans la reconstruction d'Hadrien. Les quatorze provinces qui décoraient la base de la colonnade de la Piazza di Pietra ont été successivement retrouvées depuis le milieu du xvi" siècle jusqu'en 1878. Elles ont été dispersées entre plusieurs collections (fig. 74) ; l'une d'elles se trouve sous le portique du Palais Farnèse.
Les arts, de concert avec les lettres, célébraient à la fois les victoires de l'empereur et le règne de la Paix. Quand Auguste revint en l'an 13 avant J.-C. de ses campagnes de Gaule et de Germanie, le Sénat vota l'érection d'un autel en l'honneur du triomphateur et voulut le placer dans la Curie même. Auguste consentit seulement à ce c|u'un monument commémoratif fût élevé dans ce quartier du Champ de JMars qu'il ne
Fig
-Tombeau du boulanger Vergilius Eurysacès.
LE SIÈCLE D'AUGUSTE
cessait d'embellir, au bord de la Via Lata. Il consacra ce monument à la Paix, en l'an 9 avant J.-C. C'était un autel élevé sur des gradins et entouré d'une haute balustrade de marbre ornée extérieurement de basreliefs. Des fragments importants de cette balustrade ont été retrouvés à plusieurs reprises à côté du palais Fiano, en plein Corso, et sur la
Fig- 74-
Une province de l'Empire (la Germanie?). Stylobate du Temple de Neptune fondé par Agrippa (Musée des Conservateurs).
place de San Lorenzo in Lucina. Des morceaux décoratifs composés de magnifiques volutes d'acanthe se trouvent encastrés dans le vestibule même du palais Fiano ; ils formaient la décoration intérieure du mur de marbre. Les fragments les plus importants ont été transportés à Florence et se trouvent au Musée des Offices : ils représentent une procession qui faisait le tour de la balustrade : prêtres coiffés d'un bonnet et suivis de leurs <( camilles » (les enfants de chœur du culte romain), hommes en toge, couronnés de laurier, femmes voilées d'un pan de leur stola, enfants de tout âge, perdus dans les plis de la toge prétexte et jouant avec la bulle d'or suspendue à leur cou. Un superbe groupe de sénateurs,
que précède un licteur, est resté à Rome : il est exposé au Vatican, dans la cour du Belvédère. La cérémonie, commencée par la procession, s'achevait par un sacrifice à la Terre maternelle : des fragments remarquables qui représentent les animaux, les victimaires et les porteurs de corbeilles se trouvent encastrés dans la façade de la Villa Médicis qui reo-arde le jardin (fig-. 75) : un autre, récemment exhumé, a été placé au
Musée des Thermes (fig. 76). Cette fête du temps d'Auguste, déployée en manière de frise par des artistes qui avaient l'habitude de copier des œuvres grecques de l'époque classique, a la beauté simple et familière des Panathénées du Parthénon, avec lagravitérom aine.
Les monuments triomphaux qui devaient commémorer les victoires du premier empereur et celles de ses proches étaient décorés de figures aussi calmes et aussi graves que celles qui défilaient autour de l'autel de la Paix. Il est impossible de restituer les reliefs de Tare élevé sur la Via Appia en l'honneur de Drusus, frère de Tibère :
ce monument qui forme une seconde porte de la ville, derrière la porte fortifiée de San Sebastiano, n'est plus qu'une informe ruine (fig. 77). J\lais deux bas-reliefs d'un arc de triomphe érigé par Claude sur la Via Lata, en face du portique des Argonautes, bâti par Agrippa, ont été retrouvés sur le Cor.so devant le palais Sciarra Colonna; ils sont conservés à l'entrée du Casino de la Villa Borghèse. Les soldats qui paraissent sur ces bas reliefs ne combattent pas ; ils forment une sorte de procession militaire. Deux arcs de triomphe à trois arches avaient été élevés sur le Forum en l'honneur d'Auguste; l'un commémorait la victoire d'Actium, à côié du temple de César, devant lequel étaient phintés les rostres pris aux vaisseaux d'Antoine ; on n'a retrouvé que les fondations de cet arc, entre les soubassements des deux temples de César et des Dioscures. L'emplacement même du second arc est inconnu ; mais une médaille montre ses trois arcades
Fig. 75. — .\Ll^i^Ir;^ts et vicinidires.
Fragment de l'auttl de la Pai.x Auguste (Villa
Médicis).
LE SIÈCLE D'AUGUSTE
surmontées d'un quadrige conduit par l'empereur et devant lequel deux Parthes présentaient les enseignes prises à Crassus et qui furent restituées à l'approche des armées d'Auguste.
Cette victoire sans combat fut célébrée maintes fois par les poètes et les artistes comme le plus glorieux succès militaire du règne pacifique. La restitution des étendards est représentée, au milieu d'allégories savantes, sur la cuirasse d'apparat que porte une statue d'Auguste, en costume de général romain, qui a été trouvée dans les ruines d'une villa de Livie, à Prima Porta, et qui compte parmi les chefs-d'œuvre antiques du iMusée du Vatican.
Au centre du cercle formé par les figurines sur le plastron qui moule le torse nu, un Parthe remet une des aigles à un officier romain, représentant de l'empereur. A droite et à gauche, vers les flancs de la cuirasse, deux barbares assis dans une attitude accablée personnifient les Sicambres et les Cantabres, réduits par Auguste et Agrippa. Plus haut, le dieu du Ciel, étendant ses bras chargés de nuages, ouvre la carrière au quadrige
du Soleil, précédé par l'Aurore qu'accompagne la Rosée. En bas, la Terre est assise, entourée d'enfants, de fruits et de fleurs. A sa droite et à sa gauche, Apollon et Diane, les dieux chers à Auguste, dont l'hymne des Jeux séculaires chantait le couple fraternel, s'avancent, montés l'un sur un griffon, l'autre sur un cerf : ils viennent protéger le monde qui jouit enfin des produits du sol et de la lumière du ciel, dans la sécurité retrouvée sous un maître bienfaisant (fig. 78).
Ces reliefs sont composés avec des centons d'art grec, à la manière d'une ode d'Horace. Le sculpteur, comme le poète, procède par allusions et par allégories. Un personnage figure tout un peuple, tout un univers. Ces premiers essais d'une sculpture historique à Rome participent encore plus de la poésie officielle que de l'histoire.
Fig. 76 — Victimaires.
Fragment de l'autel de la Paix (Musée des
Thermes).
Auguste avait consacré h sa propre gloire et à la grandeur de Rome des œuvres dignes de l'immortalité. Sous son règne et sous son inspiration, l'art, comme la littérature, avait pris une vie, une richesse et une grandeur nouvelles. Avant Auguste, la sculpture ne connaissait guère d'autres sujets romains que les portraits en toges, statues ou bustes; pour satisfaire au goût de l'empereur, des artistes savants fixent dans un long
Fig. 77. — Arc de triomphe de Urusus.
bas-relief de marbre, autour de l'autel de la Paix, une journée solennelle de la vie romaine. Sculpteurs et architectes ont, pour réaliser leurs projets, des matériaux plus riches et plus nobles. Quand Auguste se vantait comme le rapporte Suétone, de laisser rebâtie en marbre la ville qu'il avait reçue bâtie de brique, il ne parlait point par métaphore. Dans la construction des temples, le travertin poreux des édifices de la République avait été remplacé par les marbres grecs et le marbre italien de Luna, le Carrare d'aujourd'hui. D'énormes colonnes monolithes en granit ou en
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porphyre étaient apportées de Numidie et d'Egypte. Sur les grands fûts complètement polis, les reflets et les luisants remplaçaient les cannelures du marbre blanc et donnaient aux ordres grecs la richesse matérielle et les couleurs précieuses d'une architecture orientale. Le triomphe du marbre
Fig. 78. — Auguste, statue trouvée dans la villa de Livie. à Prima Porta (Musée du Vatican).
fut accompagné à Rome par le triomphe de l'ordre corinthien, le plus fleuri et le plus opulent. Les grands chapiteaux de marbre se couvrirent de feuillages plus touffus et plus souples que ceux des chapiteaux hellénistiques. Cependant l'ordre toscan, ce dorique dégénéré, continua d'être employé, non seulement dans les édifices de simple pierre, comme les théâtres, mais aussi dansles basiliques du P'orum qui étaient revêtues de marbre
qS ROME
et parées de colonnes précieuses adossées aux pieds-droits des arcades. L'architecture, comme la sculpture, conserva les formes grecques pures et celles que la République avait déjà italianisées. La seule vue de la rotonde gigantesque bâtie par Hadrien derrière le portique mutilé du Panthéon d' Agrippa fait comprendre qu'au temps d'Auguste l'architecture romaine était loin d'avoir conçu ses œuvres les plus audacieuses.
L'art augustéen ne fut que le commencement de l'art impérial de Rome. Mais déjà, dans ses plans de grand constructeur, Auguste traçait des lignes et plantait des jalons qui devaient diriger les entreprises de ses succeseurs. Il avait achevé deux Forums qui s'avançaient hors de la vallée du Forum primitif; il avait fait du Palatin une acropole impériale; il avait élevé à sa famille un mausolée où les restes des empereurs qui ne tombèrent pas aux gémonies furent successivement déposés pendant un siècle jusqu'à l'avènement de Trajan.
L'exemple qu'Auguste avait donné par ses grands travaux d'art ne devait être que mollement suivi par les héritiers directs de l'empereur. Tibère et Caligula négligèrent la ville pour ne s'occuper que des deux palais qu'ils firent élever sur le Palatin, à quelque distance de la demeure d'Auguste, sur la crête qui regardait le Forum et le Capitole. Les constructions de Tibère et de Caligula ont été longtemps cachées en partie (comme les ruines du palais d'Auguste le sont encore entièrement) sous des jardins, ceux qui appartenaient aux Farnèse. Les fouilles entreprises aux frais de Napoléon III n'ont mis à nu que des substructions voûtées. On a cru distinguer dans le nombre le long couloir souterrain ou cryptoportique, où Caligula fut assassiné. En réalité, le palais de Tibère et de Caligula a été reconstruit par les Flaviens et les Antonins, comme le montrent les marques des briques.
Claude ne s'occupa pas même du Palatin ; il fut surtout un constructeur d'aqueducs. Dans le siècle qui suivit sa mort, la Rome d'Auguste, qui avait commencé à faire disparaître la Rome de la République sous des édifices d'une splendeur nouvelle, fut enveloppée par les monuments d'une ville géante, capitale et merveille du monde.