CHAPITRE PREMIER
Les premiers monuments de la Rome chrétienne, comme les vestiges préhistoriques de la Rome antique, sont des tombeaux. Les cimetières où reposèrent les fidèles des trois premiers siècles se trouvent disposes autour de la ville, en dehors des anciens faubourgs qui furent compris dans l'enceinte d'Aurélien. Ces cimetières étaient groupés le long des voies romaines, au milieu d'un chaos de monuments et de cryptes, dont les restes rappellent encore la rivalité des religions qui se sont disputé les consciences devenues indifférentes à la beauté des dieux grecs et à la majesté du Panthéon romain.
Sur la voie Appienne, le mausolée de Caecilia Metella domine une file de ruines informes qui ont abrité les cendres des riches patriciens, scellées dans une urne de marbre. Au pied de ces tombeaux dress des tours, les étrangers et les Romains initiés aux mystères orientau: fait creuser dans le tuf des caveaux où leurs corps étaient avoir passé par le bûcher. Des peintures énigmatiques, d< gie révèle des aspirations et des espérances nouvelles, ont i retrouvée dans une galerie creusée au carrefour de la voir appienne et du chemii qui remonte le vallon de la Caffarella, près de la chapelle du Dom,
quo vadis ? Les croyants qui ont laissé dans ce souterrain les signes de leur foi sont des adorateurs de Mithra. L'un d'eux était un prêtre : dans la niche qui parait avoir été destinée à abriter son tombeau <*t celui de sa femme, ce prêtre est représenté au milieu de ses collègues attablés à un repas rituel. Deux autres fresques, dans la même niche, racontent en images mystiques la mort de la femme du prêtre et l'initiation suprême qui l'attendait outre-tombe. La femme, Vibia, est emportée sur le char / d'un dieu des enfers, que Mercure précède comme un coureur. Dans le royaume des ombres l'àme est jugée. Son entrée dans la vie bienheureuse est peinte au fond dé la niche. Introduite par son bon ange [angélus bonus), Vibia prend place au festin paradisiaque des élus bonorum judicio judicàti) (fig. 2). En présence de ces peintures où Bottari etRaoul- Rochette ont pu chercher des symboles chrétiens, on comprend que les Pères aient dénoncé comme des prestiges diaboliques les sacrements et les promesses de ce monothéisme solaire qui fut professé officiellement par Commode et par Aurélien, et qui, transporté par les légions jusqu'au delà du Danube et de la Manche, fut pendant le IIIe siècle, dans tout l'Occident romain, la religion de ceux qui n'étaient ni des conservateurs indifférents et incrédules, ni des juifs ou des chrétiens.
Entre le mausolée de Csecilia Metella et le tombeau mithriaste. un petit cimetière juit est creusé contre l'enceinte du cirque de Maxence. Il comprend deux caveaux carrés. Des niches qui ont la longueur d'un cadavre sont pratiquées sous des arcades de tuf et dans les parois. Un signe gravé sur les dalles funéraires, à côté des épitaphes, est la seule profession de foi : c'est le chandelier à sept branches que Titus enleva au temple de Jérusalem et porta en triomphe sur le Lorum, Les Juifs qui ont été enterrés dans ces caveaux avaient perdu la répugnance que leurs ancêtres, fidèles à la loi mosaïque, professaient pour l'image des être^ vivants. Sur les plafonds et les murs des chambres funéraires quelques fresques légères représentent, à côté de corbeilles fleuries, des danseurs, des animaux et des oiseaux. Le cimetière juif de la voie Appienne n'est pas antérieur au HT siècle ; mais il conserve sans doute les formes et la décoration des tombeaux où furent enterrés, dès le temps d'Auguste, les petits marchands qui enseignaient à leurs clientes, matrones ou courtisanes, le respect du sabbat, et, au temps de Néron, les Syriens anonymes qui les premiers firent connaître à Rome le nom de Jésus.
Les cryptes funéraires où furent déposés, au bord de la voie Appienne, quelques adorateurs de Mithra et de Sabaoth, sont comme perdues au milieu des labyrinthes creusés des deux côtés de la grande voie par les
C I M ET I E R E S ET S A R C O P ! 1 A ( i E S C H R E T 1 E X S 3
fidèles de la religion qui triompha. Quelques heures passées sous terre, dans le voisinage de la grande avenue de tombeaux, feront connaître l'histoire des cimetières chrétiens, leur architecture et leur décoration. Près des caveaux juifs et du côté opposé de la route, une petite église qui porte le nom du martyr saint Sébastien marque l'emplacement d'un ancien cimetière chétien. Ce cimetière, l'un des moins étendus et des plus pauvres, est le seul qui resta ouvert aux pèlerins pendant le moyen âge. Il portait sur les itinéraires un nom grec défiguré et inintelligible : ad catacumbas. De là le nom de catacombes, universellement donné
Fig. 2. — Le Paradis des adorateurs de Mithra (Fresque d'un tombeau de la via Appia1)-
aux sépultures souterraines des premiers chrétiens, que les contemporains des persécutions appelaient simplement cœmeteria, c'est-à-dire, en grec, • lieu de sommeil ».
Le plus ancien cimetière chrétien qui ait conservé ses dispositions primitives s'ouvre à peu de distance de l'église Saint-Sébastien, au bord de la voie Ardéatine, qui se détache de la voie Appienne au carrefour du Domine, qiio vadisl Le nom même que ce cimetière a porté pendant les premiers siècles témoigne des progrès que la religion nouvelle avait faits après les cruautés de Néronet la première moisson de mart\ rs Ce nom était celui de la propriétaire du sol, Flavia Domitilla, une nièce de l'empereur Vespasien. Sur le terrain d'une de ses villas, la matrone convertie fit établir une sépulture pour les membres de la famille impériale qui avaient embrassé la foi chrétienne sepulchrum Flaviorum). Imitant, avec une pensée nouvelle, l'exemple des patriciens qui assuraient
1 D'après l'ouvrage de Me1' Wilpert Die Maîerien der Katakom 5, 2 vol. in-
folio, 1904.
un lieu de repos à la cendre de leurs affranchis et de leurs clients, la pieuse matrone fit creuser dans le tuf, à côté du tombeau des Flaviens, des galeries funéraires destinées aux plus humbles de ses frères.
Un groupe de constructions en briques, cpui a été dégagé par Les fouilles, s'élevait à l'entrée du cimetière chrétien. Destinées aux réunions et aux agapes qui rappelaient les repas funéraires institués en l'honneur des Mânes, ces constructions étaient aussi visibles de la route que les mausolées païens élevés à côté d'elles. Elles attestent que les chrétiens, après avoir échappé aux bourreaux de Néron, ne songeaient point à dissimuler les tombeaux où ils enterraient leurs proches à côté des martyrs.
En effet, les cimetières chrétiens, comme ceux des juifs, restèrent pendant près de deux siècles à l'abri des persécutions. Ils étaient non seulement tolérés, mais protégés par la loi romaine. Il suffisait qu'un tombeau fût établi dans un enclos, pour que la propriété du terrain prît un caractère religieux. Le cimetière de Domitilla se trouvait garanti contre toutes les violences, sauf contre les confiscations impériales, comme propriété privée ; il était, comme tombeau, inviolable et sacré pour le souverain lui-même.
Les cimetières chrétiens se multiplièrent et s'agrandirent des deux côtés de la voie Appienne. Deux cimetières établis l'un en face de l'autre, sur des terrains donnés par des riches, gardèrent, comme le cimetière de Domitilla, le nom d'un propriétaire. A gauche, en venant de Rome, s'ouvrait le cimetière de Prétextât ; à droite, celui de la matrone Lucine : ce dernier était creusé sous un mausolée dont la masse est encore élevée et qui appartenait à la noble famille des Pomponii. Les caveaux du cimetière de Lucine furent les premières cryptes d'un vaste cimetière chrétien qui, à la fin du ine siècle, s'étendait de la voie Appienne à la voie Ardéatine, du tombeau des Pomponii au tombeau des Flaviens. Ce cimetière-, compris entre des sépultures patriciennes, n'appartenait plus à un riche, mais à toute la communauté, à 1' « Église1 ». La loi romaine, protectrice des tombeaux, était favorable aux associations formées par les petites gens qui, ne pouvant avoir une sépulture de famille, se cotisaient pour s'assurer une sépulture collective et organiser des réunions au tombeau commun. Septime Sévère, plus libéral encore que ses prédécesseurpour les collèges funéraires, donna en leur faveur un édit qui accrut rapidement leur nombre et leur puissance : une simple déclaration faite à la
1 Ecclesia, en grec, veut dire 1' c assemblée - des fidèles.
police tint lieu d'autorisation. Dès lors, l'Église des frères, la fraternitas, divisée en groupes qui correspondaient aux divers cimetières, et dont chacun fut inscrit sur les registres des magistrats, eut l'existence légale et le droit de propriété. Déjà la communauté possédait des biens, provenant des donations et administrés par les diacres, dont saint Laurent sera le plus illustre. Elle racheta des terrains de sépulture qui appartenaient à des familles patriciennes et en acquit de nouveaux.
Le grand cimetière de l'Église chrétienne sur la voie Appienne prit le nom du prêtre Calixte qui. au temps de Septime Sévère, fut chargé de l'administrer, et qui dut à ces hautes fonctions d'être élu pape en l'an 217. Au centre de ce cimetière, un caveau fut ménagé en l'an 203 pour la sépulture des papes, dont la plupart avaient été ensevelis au ie' et au IIe siècle dans le cimetière de Vatican, près du sarcophage de saint Pierre. Onze papes du IIIe siècle reposèrent dans le cimetière de Calixte ; l'un d'eux était saint Sixte, qui avait été massacré de l'autre côté de la voie Appienne, à l'entrée du cimetière de Prétextât.
Valérien, sous le règne duquel périrent le pape Sixte et le diacre saint Laurent, était le premier empereur qui eût interdit, sinon l'accès des catacombes, au moins les réunions dans les oratoires et les salles d'agapes élevés devant l'entrée des galeries. Dans le demi-siècle de paix qui suivit la mort de Valérien (260), les chrétiens qui, au temps de Tertullien, remplissaient déjà la ville et la cour, continuèrent d'envahir par l'intérieur l'Empire, dont les barbares forçaient de toutes parts les frontières. L'Église formait dans l'État un État théocratique qui, aux yeux des Romains, était une anarchie. La plupart des chrétiens se dérobaient aux charges publiques ; beaucoup refusèrent le service militaire ; quelques apologistes faisaient appel aux peuples du Nord et de l'Asie contre la Babvlone maudite. Dioclétien, qui essaya de rétablir l'ordre dans l'Empire et de rendre l'énergie à ce vieux corps, vit le péril. La persécution qu'il décréta, l'an 303, fut une véritable g-uerre défensive contre une foule sans armes. Conduite avec une cruauté terrible, elle se prolongea après l'abdication du vieil empereur. Pendant huit ans, les cimetières eux-mêmes furent mis hors la loi. L'entrée en fut interdite aux morts et aux vivants. C'est alors seulement que les chrétiens cherchèrent un refuge dans ces souterrains ; en comblant des galeries, en ouvrant d escaliers dérobés qui tombaient dans des carrières abondonnées, ils tirent des catacombes un véritable dédale où ils purent se réunir à la dérobée etxî prier à côté des martyrs. Les traces de ces ouvrages de défense se sont conservées dans le cimetière de Calixte. La persécution qui avait été la plus