La terre du Vatican. — Une leçon d'histoire
Nous étions arrivés au péristyle de la basilique. La lune s'était levée ; sa douce lumière se jouait sur la majestueuse colonnade, à laquelle elle donnait un aspect encore plus imposant. Un profond silence nous entourait; mais c'était ce silence vivant de Rome, qui laisse entendre les pensées dont l'air est toujours plein.
— (c Vous savez, dit Fra Gaudenzio, que nous sommes sur l'emplacement du cirque de Néron. Ici ont retenti les aboiements des chiens de Néron, poursuivant les chrétiens couverts de peaux de bêtes. Ici Néron a g-uidé son char à la lueur que projetaient les martyrs enduits de résine et allumés comme des torches. Ainsi Néron amusait son peuple et servait ses dieux.
LES CATACOMBES ET LE VATICAN IIO
— a Ce pavé recouvre une terre aussi sainte que les autels. Un jour, notre Pie V ramassa une poignée de cette poussière et la remit à un ambassadeur de Pologne qui lui demandait des reliques. Lorsque l'ambassadeur, rentré dans sa maison, ouvrit le linge où il croyait n'avoir apporté que de la poussière, il n'y trouva que du sang.
— « Troublé de crainte et de joie, il vint en informer le Pape. Le saint, dont la foi avait été assez forte pour ressusciter ce sang sécbé depuis quinze siècles, répondit qu'il savait que la terre du Vatican était saturée du sang des martyrs, et qu'à cause de cela il avait banni les jeux publics qui s'y donnaient autrefois.
« Je crois que saint Pierre a été crucifié dans le cirque de Néron, non loin du lieu où les chrétiens ont creusé sa tombe. Je le crois par des raisons qui ne relèvent pas des savants, et que d'ailleurs l'étude confirme. Je crois que le bourreau qui a planté le gibet de l'Apôtre a posé la première pierre du Vatican.
« Oh! que cette terre est précieuse! Ohi que ce ciel a été interrogé par de grands et sublimes regards 1 Oh! que d'ardentes prières, prenant d'ici leur essor, se sont envolées vers Dieu ! Il a vécu là notre Pie V, cet homme vraiment fait à la taille de la Croix royale, ce dernier de la race des géants catholiques.
Il6 ROME EST AU PAPE
(( D'une fenêtre de ce palais, dans cet espace du ciel, Pie V lut le bulletin de la bataille de Lépante. Ses conseillers étudiaient les chances menaçantes de la guerre ; il regardait le ciel. — Non^ dit-il, ne cherchons plus de secours ; Dieu nous a donné la victoire. ^^ C'était le moment où la flotte catholique dispersait la flotte ennemie; et l'islamisme perdait la mer,
(( Dans ce palais furent réglées les destinées de la France, lorsque notre Sixte-Quint, exigeant et préparant l'abjuration de Henri IV, empêcha du même coup que la France ne devînt protestante ou espagnole. Et si Henri IV avait été digne de Sixte-Quint, il n'y aurait plus d'Angleterre.
« Ici notre Innocent XI lutta contre Louis XIV et mourut à la peine, mais mourut victorieux. Sans lui, l'hérésie royale envahissait la France, et le but suprême de la Révolution était atteint de la main de vos rois, du consentement de vos évêques abusés. Vous glissiez dans le schisme, vous deveniez je ne sais quoi, mais vous n'étiez plus la France.
« De ce seuil fut enlevé Pie VI, et il ne revint pas ; mais Pie VII revint trois fois sur les bras de la force incrédule. Il vit Dieu appliquer la peine du talion : pour les cinq années de Savone et de Fontainebleau, les cinq années de Sainte-Hélène.
LES CATACOMBES ET LE VATICAN
Or, Fontainebleau n'était qu'une prison, mais Sainte-Hélène fut une tombe. »
(Parfum, II, p. 3i6.)
2. — Les débris du Vatican. — Les gémissements de la création
Ici est revenu Pie IX. Il y est encore. Nous voyons quelles conjurations se nouent et quels orag'es s'efforcent pour l'enlever de nouveau. Il restera, ou il reviendra, ou le Vatican tombera, et ses débris couvriront le monde. Les pierres du Vatican détruit rouleront par toute la terre et renverseront les trônes, les maisons et les tombeaux. De ces débris, Dieu lapidera la race humaine.
« Quand cette demeure périra, il n'y aura plus de demeures. Pendant quelquetemps encore, peutêtre, il restera des casernes, des prisons, des phalanstères, des bouges pompeux ; mais plus de foyer, plus de lieu saint où l'homme possède une couche honorée et puisse abriter un berceau ; et bientôt les asiles immondes où se sera réfugiée une humanité avilie s'affaisseront sur elle et périront.
a C'est alors que les hommes se disputeront les
Il8 ROME EST AU PAPE
anfractuosités des rocherset s'entre-tuerontà l'entrée des tanières; mais les rochers tomberont pour les écraser, et les tanières les vomiront dehors ; et ceux qui auront trouvé une sépulture seront vomis du sépulcre ; parce que la terre est la créature de Dieu, et ne voudra plus donner asile à cette race qui aura rejeté le Fils de Dieu.
« Quoi ! celui qui a racheté l'humanité au prix de la Croix et à qui toute la terre a été donnée, le Maître de toutes choses sera banni de ce monde qu'il a créé ! Quoi ! pas un coin de terre qui soit à lui, pas une pierre où reposer sa tête ! Ils auront fait cela, ils lui auront dit : « Va-t'en de notre domaine ? va-t'en dans ton ciel, si tu es Dieu 1 »
« Et ils croient qu'ils posséderont des palais, des jardins, des espaces sur la terre ? Ils croient que le soleil leur donnera sa chaleur, et la lune sa douce clarté, et que les étoiles souriront encore dans l'horreur de la nuit ?... Déjà toutes les créatures gémissent du péché de l'homme qui a détruit leur beauté première : elles élèveront la roix vers Dieu unanimement.
Elles lui diront : — « Seig-neur, c'est assez ; mettez fin à notre honte et à notre douleur, car nous sommes les œuvres de vos mains, et nous avons été créées pour vous rendre témoignage, et vous nous avez donné une voix qui publie vos grandeurs et que l'espèce humaine a entendue
LE.-5 UAlAt.'
long-temps ; mais voici que notre langage n'est plus écouté ou n'est plus compris.
« Nous sommes vos œuvres qui racontent votre puissance ; vous nous avez associées à vos prodi- ■res les plus parfaits et vous avez daigné vous servir de nous pour des miracles plus grands que nous-mêmes. Vous avez suspendu les lois qui nous régissent, vous avez arrêté le soleil dans sa marche et interrompu le cours des eaux.
(( Vous avez donné un nom aux étoiles, et plus d'une a été dérangée de sa place et de sa route en témoignage de votre volonté. Une étoile a dirigé les premiers pas des hommes vers le Fils de celle qui est couronnée d'étoiles et revêtue du soleil, et qui a la lune sous ses pieds.
« Du limon de la terre vous avez formé l'homme, et de l'homme est née Marie, de laquelle est né Jésus. De ce même limon pétri de vos mains pour fournir un jour la chair du Verbe, naissent aussi l'épi d'or et la grappe pourprée qui, mûris par le soleil et enrichis des arômes que versent les astres, se changent au corps et au sang de Jésus-Christ.
c. Seigneur, pourquoi le pain et le vin sur cette terre où désormais vous n'avez plus d'autels ? Pourquoi l'huile, lorsqu'il n'y a plus d'onctions ? Pourquoi l'encens et la cire, quand le sacrifice est ajjoli, quand les lampes du sanctuaire sont éteintes? Pourquoi des fleurs, quand Marie et vous
i20 ROME E9T ATJ PAPE
n'avez plus de fêtes ? Pourquoi la terre, quand vous n j habitez plus ? Pourquoi des hommes, quand le ciel ne recueille plus de saints ?
« Maintenant que la prière lég-itime ne traverse plus en chantant les sphères inférieures pour monter jusqu'à vous, toute cette vaste machine du monde, que vous aviez créée si parfaite n'est plus consolée du désordre qu'y a jeté l'ennemi. Elle souffre et se lamente et crie vers vous. Seig'neur, vos créatures sont fatiguées et vous demandent leur repos.
(( C'est maintenant qu'il faut ordonner au blé de ne plus sortir du sillon et à la vigne de ne plus fleurir, et à l'abeille de ne plus travailer,et à l'olivier de ne plus porter de fruits. C'est maintenant que les vents et la mer peuvent enfin dormir, et le soleil et les étoiles monter plus haut et remporter toute leur lumière dans le ciel des cieux,et la terre se dissoudre. Vos créatures sont fatiguées et vous demandent leur repos.
a Ecoutez vos anges désolés et qui reviennent les mains vides; écoutez vos saints indignés qui ont jugé le monde; écoutez Marie — 0 ciel, Marie en courroux ! — qui demande à écraser la tête du serpent ; écoutez le peu de justes tremblants qui restent encore dans ce creux d'infâmes misères et qui demandent à mourir.
{Parfum, II, p. Sig.)
LES CATACOMBES ET LE VATICAN