L'Œuvre delà Force.— L'Esprit moderne
Les petites combinaisons piémontaises ne manquent pas d'une certaine sagesse. Ils se disent : — « Ne faisons rien de trop. Ne nous donnons pas le mauvais genre de tuer le Pape, il ressuscite; ni de l'enlever, il revient; ni de le mettre en prison, il y grandit. Réduisons-le a la condition de simple particulier, soumis aux lois de simple police.
« N'abjurons pas le christianisme : cela nous obligerait de faire une autre religion et finirait en tragédie et en vaudeville. Gardons « l'auguste religion de nos pères» sans rien lui ôter, que la tête. C'est-à-dire, retirons peu à peu le cerveau. Laissons la figure. Les peuples n'y verront aucun changement, et ce caput mortaum tombera de luimême sans effet, sans bruit.
(( Les enragés qui veulent tout abattre, tout brûler, tout jeter au vent, sont la plupart futur gibier de confessionnal. Ils haïssent trop pour n'être pas sur la pente d'adorer; ils ont quelque dieu en poche, quelque autel à bâtir sur celui qu'ils veulent renverser. Ne leur permettons que des hurlements, et protégeons contre eux le tremblant troupeau catholique.
« Ayons les yeux sur la Russie ; voilà un pays religieux. La sainte Russie! Il y a là des prêtres, des évêques,des moines, des sacrements, des églises où l'on dit la messe ; où l'ou chante, où l'on prêche; et rien de gênant pour personne, et presque rien à changer. C'est l'idéal. Un service pour le nettoyage des âmes comme il y a un service pour le nettoyage des rues... Tous deux dans les attributions delà police!
(( Allons prudemment, et nous y sommes. Il faut prendre Rome petit à petit. Rome enlevée au Pape, plus de Papauté temporelle, et dès lors
la Papauté spirituelle fera peu de bruit; ce sera le battant de la cloche dans une robe de paille. Toutefois les catholiques ne resteront pas sans consolation. Ils attendront que le spirituel recompose le temporel, que la vertu du battant rende à la paille la sonorité du bronze.
« Cependant la voix de Rome se taira ; les catholiques se désaccoutumeront de l'entendre; ils se désaccoutumeront aussi d'attendre. Discutons contre eux. Quand la Force sait discuter, malheur aux principes qu'elle veut contester! Ses adversaires biaisent, de peur qu'elle ne leur coupe la parole ; les tiers partis se forment, grande ressource contre les principes. Enfin, la Force prononce lorsqu'elle voit les esprits assez préparés. Les uns sont amollis, les autres sont embrouillés; ils ont lentement deviné les œuvres de la Force, ils en ont d'avance épuisé l'horreur, o
Ce n'est pas mal raisonner, et c'est raisonner suivant les portées du temps. Mille questions du passé et de l'avenir demeurent sans réponse ; mais ceux qui les posent peuvent mériter qu'on les amuse, ils ne sont rien qui oblige à leur répondre. Des mystiques ! Quand le fait est accompli, quand on tient le présent, qu'importent les questions du passé et celles de l'avenir? Le passé est clos; l'avenir, on le fera, ou il se fera^et le genre humain de l'avenir se tirera d'affaire comme il
pourra. Le temps nouveau prend médiocrement souci de l'avenir. Ses héritiers seront bâtards : il craint moins la honte de leur laisser des dettes que le souci de leur préparer des demeures.
Tel est le fond aride et violent de l'esprit moderne. Il regorg-e d'emphases sur les droits de l'intelligence, sur les droits de la liberté, sur les droits de Thumanité. Il sait se mentir ! Dans la réalité, il est ig-norant, destructeur et servile. Son ignorance détruit le champ pour agrandir la ville, détruit le laboureur pour créer l'artisan ; détruit l'artisan pour créer le mercenaire, détruit le mercenaire pour créer la machine, détruit la corporation pour créer l'individu, détruit l'individu pour créer l'armée, détruit l'église pour créer la caserne.. Jaloux d'atteindre le complément logiaue de ces destructions et de ces créations, il s'efforce d'abattre la Papauté, dont la chute détruirait l'autorité et créerait la tyrannie.
[Parfum, I, p. 280.)