Les œuvres du Pape dans le monde, Autorité et Liberté
Et si maintenant l'on demande quelles ont été les œuvres du Pape dans le monde, je viens de le dire. Déjà en huit siècles, il avait mis Charlemag-ne à la place de Néron. Depuis dix siècles, il a empêché la tyrannie de ressaisir l'empire. On serait embarrassé de désig-ner la chose évidemment bonne, l'œuvre de bien, d'accroissement et de salut que les Papes n'ont pas proposée, protégée, accomplie. Considérons un moment ce seul fait : l'institution et le maintien de l'Autorité.
C'est en Tan 58 ou 69 de Notre Seigneur, sous Néron, que saint Paul, écrivant aux fidèles qui habitaient Rome, leur recommande d'obéir aux princes. Les Juifs récemment baptisés, attendant toujours un peu le Messie de la synag-og-ue étaient enclins à la rébellion, et cet esprit pouvait gagner les autres fidèles. Avec une prescience divine, en présence et sous le coup des délires de la tyrannie, le christianisme fondait la notion de l'Autorité. L'Eglise acceptait ces maîtres de chair qu'élevaient tour à tour la sédition, le parjure, la vénalité, l'assassinat. Elle n'en faisait
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aucun, n'en contestait aucun, n'en adorait ni n'en pleurait aucun. Elle commandait d'obéir à l'Empereur, elle défendait de l'adorer. C'était assez respecter le droit de la puissance, et assez enraciner la future liberté. Un jour les tyrans tomberaient comme les dieux, et le vrai Dieu ferait de vrais rois. Lors donc que l'Empereur demandait l'impôt, on lui donnait l'impôt ; lorsqu'il demandait le service, on lui donnait le service ; lorsqu'il demandait l'encens', on lui disait : « Il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes; tu peux tuer le corps, nous craignons ce qui tuerait l'âme. » Et la tvrannie tuait, et s'étonnait de trouver toujours en face d'elle des âmes, et de voir que c'était elle-même qui périssait.
Lorsque l'Eglise eut sacré les princes, alors commença l'attachement pour le sang- royal. Une dynastie chrétienne, c'était un g-rand instrument de salut et une grande garantie de tous les droits. Le Roi était le protecteur armé de la justice et de l'Eglise ; le gardien de l'unité des esprits, le défenseur des opprimés, l'appui des faibles, enfin l'évêque du dehors, engagé par les serments les plus saints à observer les lois divines. S'il se parjurait, le peuple n'était pas sans recours. Il y avait un magistrat, un juge pacifique, mais puissant sur la conscience humaine, parce que jamais juge ne fut plus légitime, n'eut de plus
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solennelles obligations envers la justice, ne fut plus étroitement tenu d'être prudent et droit. Ce jug'B marquait au Roi la borne qu'il ne pouvait franchir. Des rois ainsi institués et surveillés, était-ce la même chose que les Caracalla,lôs Domitiens, les Dèce, les Maxence, ou les successeurs si promptement dégénérés de Constantin? A propos de Charlemagne, on a vu quels étaient les devoirs acceptés et reconnus de la royauté carloving-ienne. L'histoire n'a pas de fanal qui montre mieux ce que le Pape a fait dans le monde.
On reproche à l'Eg-lise tantôt son attachement, tantôt son indifférence pour les rois et pour les dynasties. L'Eglise a eu les sentiments qu'elle devait avoir, selon le caractère des pouvoirs sous lesquels elle a vécu. La puissance moderne n'est plus son œuvre. En présence de cette force dédaigneuse qui la reconnaît à peine comme un fait, qui l'assimile aux autres institutions religieuses, qui lui jette comme aux autres du pain et des injonctions de prier et d'obéir, l'Eglise reprend son indifférence. Elle obéit lorqu'elle doit obéir, enseigne et prescrit l'obéissance due, refuse ce qu'elle doit refuser, réclame ce qui lui appartient et adore d'avance les desseins de Dieu. La puissance redevient un fait, et un fait que Dieu a voulu : Omnis anima potesiatibus sabiimioribas subditasit: non est enini polestas nisi aDeo; qaœ
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aiitemsunt^a Deo ordinaiœ s«n^ (i).L'Eg'lise ne change rien au texte de saint Paul et ne l'interprétera pas autrement que toujours. Le fait passe, le fait l'écrase ; elle regarde passer, elle se laisse écraser. En l'écrasant il passe, et elle est immortelle. Ni la notion de Tautorité, ni la notion de la liberté ne périront dans les mains de l'Eglise.
[Parfum, I, p. 286.)