Rome et Bade dithyrambes
Rome et Bade!... voilà deux thèses poétiques.... Deux Edons, deux enfers ; deux temples, deux boutiques ! Tout homme bien portant soigneux de sa santé Passe à Home l'hiver, puis, à Bade, l'été. *• On s'abêtit à Rome, on se déniaise à Bade ; Bade est une Pliryné, Rome est une tribade.
Rome nous vend l'espoir des célestes splendeurs ; Bade nous tend l'appât des terrestres grandeurs. Bade offre aux voyageurs ses chasses et ses courses. Rome étale à leurs yeux deux carnavals jumeaux : 1 Bade et Rome ont des eaux, de merveilleuses sources * Qui des êtres souffrants soulagent tous les maux;
1 Le carnaval, proprement dit, puis ics féles ,1c Pàquc que les Romains appellent le carnaval tfci pvclret,
* Les enu\ îles [u-isuii? iiianievliiirs â Bonn;, jiiisssiii-nt au moyen âge pour nue panacée universelle, Oepuis lors, elles ont perdu leur vertu. La plupart des fondateurs de religion ont du leur succès à ce qu'il se don noient pour d'habiles médecins guérissant tous les maux, et les prêtres doivent la faveur dont ils jouissent auprès îles rois a ce qu'il sont les meilleurs agents de la police secrète.
Chacune îi sa tontine et son dieu qui la rente:
Le Denier de Saint-Pierre ou le Trente-et- Quarante ;
À Bade, on voit les jeux, leur pape, et ses croupiers,
A Home, Antonelli, son maître et nos troupiers.
Mondain à Bade, à Rome on fait le bon apôtre,
Et Ton passe gaîment d'un sanctuaire à l'autre,
Sans pouvoir démêler avec facilité,
Qui, du tripot de Bade ou de la cour romaine,
Sait avec le plus d'art et de subtilité,
Exploiter le grand fonds de la sottise humaine.
UNE COUKSE À OSTIE
Avec Mesdames b Comtesse île ***, lu Marquise île ** k : plusieurs Princes russes et Soigneurs romain*, le Docteur Paueidos ; le Cummaudcur François LISZT el le Commandeur Pierre VISCONTl, professeur d"arrln<i>logic à la Supicuce de Hume el directeur des fouilles d'Ostie.
Une Société de princes, de touristes.
Veut visiter Ostie. On se rassemble, on part.
J'aurais plutôt dû dire artistes,
Car tous nous cultivons quelque art.
Liszt est de l'art des sons l'ange et le diable h quatre. Musicien sublime et vrai magicien,
Il peut, quand il veut, faire battre Des millions de cœurs à l'unisson du sien.
Visconti rétablit les villes abattues Et, de leurs flancs, extrait un peuple de statues ; Le Comte Lveiscus, beau comme un chérubin, Refait avec bonheur les faïences d'Urbin ; 1
1 Quelques sci^noiii'i roiiuiii-. suivant l'impulsion donnée par le Duc de Sermonna (Uuu Michel Cnctaiit) un véritable artiste en plusieurs grures, consacrent leurs loisirs à faire île lii poterie ornée d'nralicwjues.
Les dames, sans effort, exercent l'art d'Alpine, Les princes l'art de plaire et même l'art d'aimer, Le docteur Paneidos, l'art de la médecine, Et moi, l'art ingrat de rimer. '
Deux beautés qui rendraient Flore et Vénus confuses Président au voyage et le rendent moins long. Liszt près d'elles assis, semble un autre Apollon,
Conversant avec deux des Muses, 1^ docte Visconti de gloire rayonnant, Décrit pompeusement les bords du Tibre jaune; 1 Entre Liszt-Apollon et les Muses, il trône
Semblable à Jupiter tonnant.
De l'hospice archéologique 2 Déjà l'on voit le seuil. Nous arrivons au port. Visconti prend en main sa baguette magique:
Il en frappe la terre ; un déjeuner en sort.
0 trouvailles miraculeuses !
0 fouilles vraiment fructueuses !
Oh, quels portiques, quels palais,
Quelles admirables sc ulptures !
Des Panthéons pleins de poulets,
Des cirques pleins de confitures!
On n'a qu'à gratter le forum :
On en exhume vins d'Espagne,
' C'csl l'expression d'Horace: flaeam Titeiim. ' Le Casiii uppi'lenanl □ la Smit't nrdienlogiqui!.
Vins de Bordeaux, vins de Champagne, lîosolio, cognac et rhum!
Ceci prouve à la compagnie Que les anciens avaient la cave bien garnie.
On s'assied, et chacun prend sa part du butin.
Chacun raisonne ou déraisonne,
Et trinque au roi de ce festin,
À Visconti, qui l'assaisonne De bons mots, de grand mots lancés d'un ton badin. Puis, on monte à l'assaut de ces frêles murailles Que les mains de Spillmann 1 façonnent pour les grands; C'est un carnage affreux de jambons, de volailles ; Le sang de Bacchus coule à flots et par torrents.... Chacun en même temps pointe ses batteries D'où pleut un feu roulant de fines railleries....
Quand on a bien mangé, bien bu du Marsala, On se souvient enfin du but de la partie ; Ce but était, je crois, de visiter Ostie.... Heureusement pour nous Ostie est encor là.
Cette ville perdue et qui vient de renaître
A vu deux incidents qu'il est bon de connaître.
Voici le plus essentiel:
Augustin nous apprend qu'un soir, à sa fenêtre, Il cherchait à compter les étoiles du ciel;
1 l.e pâtissier le plus ciïltbre île Hume.
C'était nu beau projet, Messieurs, je le déclare ;
Mais il y perdit son latin.
Voilà pourquoi Saint Augustin
Ecrit d'un style si barbare, -le passe au second trait cité par les savants. Lorsque les Sarrazins portèrent le ravage
Sur cet infortuné rivage,
II saccagèrent les couvents ;
Ils fouillèrent ces pauvres nonnes,
Surtout les jeunes, les mignonnes....
Les autres avaient fui devant le fier vainqueur, Et se tenaient bien coi dans l'orgue ou dans le chœur. Comme ces turcs grossiers point ne se soucièrent
De leurs vénérables appas,
Tendrement, elles leur crièrent :
« Messieurs les mécréants ne nous oubliez pas!... »
Nous nous rendons sur les mines
Couvertes de fleurs et d'épines.
Les bœufs majestueux y paissent le gazon, Le pâtre et l'alouette y chantent leur chanson.
Terrible Jupiter! Oh, comme ta vengeance, De leur ingratitude a puni les mortels !...
Ils ont eu beau briser tes temples, tes autels.
Ils n'ont pu briser ta puissance.
Ces sauvages déserts sont pleins de ta présence;
Dans ce silencieux néant,
Tu m'apparais comme un géant....
Les mondes devant toi ne sont que des atomes, Et les autres dieux, des fantômes!...
Comme le moissonneur renverse les blés mûrs,
Ta colère a fauché les murs ' Des antiques cités, et les tours et les portes,
Les ponts, les aqueducs, eréés par les Césars ;
Ton souffle a balayé comme des feuilles mortes, Toutes les merveilles des arts ;
La vie a disparu de ces campagnes sombres....
liais Visconti paraît: lui seul
A le don d'évoquer les ombres.
Les villes à sa voix déchirent leur linceul
De solitude et de décombres,
L'Averne devient complaisant, 1
Le passé redevient présent, Les monuments entr'eux à renaître s'excitent, Les théâtres, les arcs, les forums ressuscitent....
J'entends tonner les orateurs Mur la place publique attentîve,agrandie ;
J'entends gémir la tragédie
Devant cent mille spectateurs ;
J'entends rire la comédie....
Les guerriers triomphants superbement armés Ornent les temples saints de dépouilles opimes ; Les sacrificateurs abattent les victimes
Devant les autels enflammés.
Comme il le fal pour Orjiln'c à qui il rond II Eurydice.
D'innombrables vaisseaux sillonnent l'eau du Tibre ; Sur la plage, se presse un peuple heureux et libre....
Mais du départ l'heure a sonné :
Ostie, adieu I Finis toi-même cette églogue.
Un véritable archéologue Aux plus sacrés débris préfère un bon diné.
Nous partons. Nous passons d'une extrême vitesse Les Salines, Saint Paul, le Templo de Vesta, Et nous allons diner chez la belle Comtesse Que Liszt notre Apollon appelle Torqttata, Car une torque d'or fondue exprès pour elle D'un nœud indissoluble entoure son beau col.
Ainsi la blanche tourterelle
Porte une écharpe naturelle
Que la suit partout dans son vol.