ET LES JÉSUITES
Opinions de M. Solûviev et de Karamzin sur les premières relations de Démétrius. — Récit du P. Wielewicki. — Confirmé par les dépêches du nonce Claude Rangoni. — Audience de Démétrius chez le roi de Pologne. — Son entrevue avec le nonce. — Ses premières relations avec les jésuites. — Valeur des. témoignages cités. •— > Examen des raisons qu'on leur oppose.
Au commencement du xvii® siècle, Claude Rangonî, prînceévêque de Reggio, était nonce du Saint-Siëge en Pologne. A enjuger d'après ses propres dépêches, sans être un diplomate de génie, il ne manquait pas de perspicacité; mais il avait plus de savoir-faire que de vrai talent et, s'il faut en croire les contemporains, il aimait quelque peu la vie mondaine. Ce qui est incontestable, c'est qu'il était mieux noté à Cracovie qu'à Rome; au^si, malgré les instances réitérées de Sigismond III, PauJ y ne consentit jamais à le nommer cardinal. Nous trouvons dans ses dépêches la date précise de ses premiers rapports avec Démétrius; le P. Wielewicki nous indique à quelle époque le Moscovite se rapprocha des jésuites. Il nous sera possible ainsi de constater que Rome et les jésuites ont été complètement étrangers à Démétrius jusqu'au mois de mars 1604, c'est-à-dire jusqu'au moment, où
il fut reconnu par la cour de Pologne pour le vrai fils de Jean IV. Devant ces dates inexorables toutes les accusations d'avoir soudoyé Démétrius tombent d'elles-mêmes. Mais, avant de donner les preuves positives, il nous faut déblayer le terrain.
M. Soloviev ne voit dans Démétrius qu'un instrument des jésuites, quoiqu'il admette au fond que les boyars de Moscou y ont été pour quelque chose (1). Voici en peu de mots la suite de ses idées, dont nous avons quelque peine, il faut bien l'avouer, à saisir l'enchaînement. L'honorable professeur prend pour guide de ses recherches le principe : cui ' prodesf. A ce point de vue, la Pologne avait un intérêt évident à livrer sa plus formidable rivale à des discordes intestines ; le chancelier de Lithuanie, Léon Sapieha, est vaguement soupçonné d'avoir trempé dans cette affaire. Il faudrait donc, en bonne logique, l'en rendre responsable et dresser contre lui un acte d'accusation bien motivé.
Mais ici M. Soloviev s'arrête : « ... Peut-on soupçonner un seul homme en particulier d'avoir entrepris une telle affaire? Il y a bien plus de fondement à soupçonner les jésuites, alors puissants en Pologne, auxquels l'apparition d'un usurpateur, comme instrument pour introduire le catholicisme à Moscou, était très-nécessaire; quant à Sapieha, on peut le considérer comme le fondé de pouvoir des jésuites (2). » C'est en vain que Ton chercherait des preuves péremptoires à l'appui de cette grave accusation; le renvoi à deux sources sans autorité n'est là que pour la forme. Cependant une difficulté, tout à fait inhérente au sujet, surgit d'elle-même. Démétrius était un parfait Moscovite, les jésuites n'avaient pas de relations à Moscou. Comment ont-ils pu ourdir le complot d'aussi loin? Voici la réponse de M. Soloviev : « On suppose, que Sapieha, pendant son séjour à Moscou, s'est
(1) Histoire de Russie^ t. VITI, p. 82 et suiv.
(2) Ibidem, p. 83, 84.
concerté avec les boyars... Par conséquent, cette opinion de l'envoi d'un usurpateur par les jésuites et Sapieha demande, pour être vraisemblable, à être combinée avec une autre opinion, exprimée par les contemporains de Tévénement, à savoir, que l'usurpateur a été soudoyé à Moscou par les ennemis indigènes de Boris. Cette dernière opinion est solide par elle-même, elle n'exige aucune espèce de suppositions... En l'acceptant comme la plus vraisemblable, nous n'avons, cela s'entend, aucunement besoin de rejeter la participation de Sapieha et des jésuites dans le complot (1). » En résumé, le célèbre professeur de Moscou admet, et pour cause (2), que les boyars étaient les plus intéressés à l'apparition d'un usurpateur; si les jésuites en sont déclarés solidaires, c'est uniquement parce qu'on peut l'admettre sans se contredire. Ce raisonnement ne supporte pas la critique et nous y répondons par des fins de non-recevoir. Le récit de M. Soloviev serait devenu bien plus vraisemblable, s'il eût admis dans le complot des boyars un tel artifice, que les jésuites en fussent restés éblouis au point d'être induits en erreur. Il y aurait dans ce cas entre les uns et les autres toute la distance, qui sépare une conjuration coupable d'une fascination involontaire.
Avant M. Soloviev, Karamzin avait su mélerles jésuites aux débuts mêmes de la carrière de Démétrius. S'appuyant sur.les annales niconiennes, dont l'autorité n'est ici rien moins qu'incontestable, il raconte que Démétrius feignit d'être mortellement malade dans la maison du prince Wisniowecld, et qu'arrivé au seuil do l'éternité, il confia son secret à son confesseur, désirant mourir inconnu et ne jouir qu'après sa mort, on ne sait trop pourquoi, des honneurs royaux. « Le confesseur, » ajoute triomphalement Karamzin, « était un jésuite.»
(1) Histoire de Russie, t. Vili, p. 85.
(2) Voir M, KosTOMARov, Qui était le premier faux Démétrius ? p. 42-48.
On devine le reste, rindiscrétion du confesseur, la joie du prince Wisniowecki, le triomphe de Démétrius (1). M. Kostomarov a eu le bon goût d'y ajouter le correctif que le confesseur de Démétrius n'avait pu être qu'un prêtre ou moine orthodoxe (2); En effet, le jésuite est une pure invention de Karamzin, d'autant plus invraisemblable qu'il n'y avait pas de jésuites ni à Brahim, ni dans les environs, et que le prince Adam Wisniowecki était lui-même un fervent orthodoxe (3). Du reste, pope ou jésuite, peu importe; tout ce récit est trop évidemment légendaire pour être admis par un esprit sérieux, qui ne se laisse pas dominer par les préjugés. De deux choses l'une : ou Démétrius était d'accord avec son maître pour tromper le monde, ou il ne l'était pas. Dans la première hypothèse, cette comédie devient absolument superflue ; dans la seconde, il faudrait remonter aux plus beaux temps de l'Arcadie fabuleuse pour trouver des hommes capables de se laisser prendre à un piège si grossier. La vérité est, que Démétrius avait rencontré des protecteurs, sans que les jésuites ou le nonce y prissent la moindre part.
D'après le P. Wielewicki, c'est en 1603 que les rumeurs sur Démétrius commencèrent à prendre en Pologne une certaine consistance. Froidement accueilli d'abord, le jeune homme sut peu à peu gagner la confiance de plusieurs e^ revêtir sa parole du prestige de la vérité. Le prince Adam
(1) Karamzin, Histoire de l'empire russe, Saint-Pétersbourg 1824, t. XI, p. 130 et sulv.
(2) M. Nicolas Kostoharov, Temps des troubles de la Moscovie au commencement du XVll' siècle. Saint-Pétersbourg 1868, t. P% p. 79»
(3) Ce détail est consigné dans une lettre du P. Lawicki au P. Grodzicki, datée de Moscou le 16 août 1605. (Pièces just.y III,7.)0ii y annonce l'arrivée du prince Wisniowecki en ces termes : « Q, Augusti dux Wisniowecki ingressus Moscuam^ salutaturus principem, mansurus ad Ghristi natalem nobiscum, schism^ticus quidem,,., » Il est vrai que le nom de baptême n'étant pas exprimé, on pourrait avoir encore quelque doute^ mais comme le prince Constantin s^était converti en 1595 [Herbarz polshi Nieseckiego, W Lîpsku, 1842, p. 359,) il ne peut être question que du prince Adam.
ROME £T DSMËTRIUS 5
Wisniowecki fut un des premiers à le reconnaître pour l'hdritier légitime de la couronne moscovite et lui offrit une généreuse hospitalité dans son palais de Brahim, d'où il passa dans celui du prince Constantin, pour se rendre ensuite à Sambor chez le palatin de Sendomir, Georges Mniszech (1). Une transition assez brusque le fit ainsi passer d'un milieu obscur et semi-barbare dans la brillante société polonaise du XVII® siècle, déjà trop envahie par l'amour des plaisirs et la passion du luxe. Retirés dans leurs châteaux, les seigneurs de la Rzecz pospolita (Res publica) étaient autant de petits rois sur l'étendue de leurs domaines. Une cour choisie les entourait, des employés de toute espèce, des valets à grandes livrées étaient sous leurs ordres, et pour peu qu'ils en eussent le désir, des soldats aguerris venaient se ranger sous leurs drapeaux. Dans de pareilles conditions, le genre de vie ne pouvait être monotone ; aussi n'était-ce point le cas en Pologne; aux chasses bruyantes, qui portaient la terreur au fond des forêts, succédaient les festins somptueux, les fêtes animées, où la musique ne suivait qu'avec peine le pas précipité des danseurs. L'agilité surprenante de Démétrius, sa force et son courage parurent ici au grand jour et méritèrent l'admiration générale» En même temps sous l'action du nouvel entourage, son cœur s'ouvrit à des sentiments plus tendres.
Le palatin Mniszech avait une fille, nommée Marine, dont l'imagination exaltée n'était pas étrangère aux rêves de l'ambition. Pour les faire passer du monde idéal dans celui des réalités, elle se sentait capable d'affronter des chances, qui auraient épouvanté une femme ordinaire. Démétrius lui apparut dans l'éclat anticipé de ses grandeurs problématiques et la couronne de Moscou fut pour la jeune fille de Sambor
(1) Le palatin Georges Mniszech joue un grand rôle dans cette histoire. Il est aussi sévèrement jugé par les Eusses que par les Polonais. Mnis2ech, d*après le ^er&arz de Niesecki, t« YL était d'origine tchèque et père d'une nombreuse fomille. Une de ses filles, Christine» Thérèse^ se fit religieuse au Carmel.
un mirage trop séduisant pour qu'elle pût y résister à la longue. De son côté Démétrius ne resta pas insensible aux grâces de la belle Polonaise, dont les yeux un peu ternes, les lèvres pincées et le menton pointu trahissaient cependant le calcul plutôt que la passion. L'affaire se passa dans les termes les plus honnêtes, le consentement des parents fut demandé et la réponse remise après les démarches qu'on avait déjà l'intention de faire à la cour. C'est donc vers la fin de 1603 ou dans la première moitié de 1604, pendant le premier s^our de Démétrius à Sambor que la question du mariage fut mise en avant. M. Kostomarov la recule à tort jusqu'à son second séjour dans la même ville après le voyage de Cracovie (1). Le témoignage du P. Wielcwicki nous semble avoir bien plus d'autorité que celui de l'anonyme anglais,
traduit par M. Ledere, reproduit par Sébastien Ciampi (2), et cité par M. Kostomarov. Le récit du jésuite s'accorde parfaitement avec le cours naturel des choses. Démétrius, avec son caractère ardent, n'aurait jamais su temporiser dans une affaire de ce genre; manifester sans délai les vœux. secrets de son cœur était pour lui une espèce de nécessité morale ; car il faut bien admettre, la suite le prouvera, que son attachement pour Marine était sincère. Comment expliquer
(1) Temps des troubles, etc., p. UT.C'estici le lieu de remarquer qu'à propos des relations de Démétrius avec les catholiques, M. Kostomarov remonte jusqu'à celles de Basile III avec Clément VII (p. 97). L'exposé qu'il en donne n'est pas tout à fait exact. Ainsi Possevin n'a jamais été cardinal ; il a vécu et il est mort en simple jésuite. L'envoyé de Clément VIIÏ auprès de Théodore ne s'appelait pas Camouleone, mais Comuleo ; l'inslruction, qu'il reçut, n'est point aussi flatteuse pour les tsars, qu'on pourrait le croire d'après le compte rendu de l'auteur. Elle a été publiée en entier par M. Tolstoj dans le Catholicisme romain en Russie. Paris 1863, t. I*', p. 313.
(2) On ne peut que s'étonner en voyant les historiens russes citer si souvent Ciampi sans se donner la peine de contrôler ses assertions. L'absence presque totale de critique, qui distingue ses ouvrages, no justifie pas la confiance qu'on lui accorde.
ensuite ses rapports intimes avec Mniszech dès son premier séjour à Sambor, Tempressement de celui-ci à le présenter au roi et aux grands du royaume, si l'idée d'une alliance plus étroite eût été étrangère au palatin de Sendomir? Il est vrai que les promesses de mariage ont été signées le 25 mai et le 12 juin; mais le P. Wielewicki dit expressément que la proposition de mariage fut faite pendant le séjour de Démétrius à Sambor et que les conditions en furent définitivement réglées pendant le second et après le voyage de Cracovie (1). C'est également à tort que M. Kostomarov fait intervenir le P. Sawicki dans cette affaire (2). Profitant de Tamitié de Démétrius qu'il avait su gagner, le rusé jésuite lui aurait adressé un discours pathétique, combiné d'avance avec le palatin de Sendomir pour le persuader de demander la main de Marine. Démétrius se laisse toucher et convaincre, s'adresse sans retard à Mniszech, qu'on lui dit déjà prévenu et bien disposé; là-dessus explosion de joie, em brassements mutuels, larmes d'émotion et le reste. Il y a ici du roman, mais ce n'est pas de l'histoire. D'abord, le discours qu'on veut bien prêter au P. Sawicki est un modèle de naïveté charmante, qui s'accorde mal avec le caractère et le rôle qu'on lui attribue. Il aurait conseillé le mariage avec la fille d'un palatin polonais pour confirmer la royale origine du Moscovite et pour rendre favorable à sa cause le roi de Pologne, la noblesse et le peuple russe. Laissant de côté cette étrange manière de prouver la royauté, nous nous permettons d'observer que l'opinion de la cour était déjà suffisamment arrêtée en faveur de Démétrius à l'époque en question et que les grands du royaume, dont l'appui eût été désirable, n'étaient rien moins que partisans de Mniszech, de sorte qu'une alliance avec sa fille, loin de les rendre favorables, les aurait au contraire indisposés davantage. Quant au peuple russe, Démé-
' (1) Édition Mouchanov, p. 121, 130.
(2) Temps des troubles^ t. P% p. 118.
trius avait beaucoup trop d'esprit pour se dissimuler qu'il ne gagnerait pas ses sympathies en épousant une Polonaise catholique. D'ailleurs les conditions singulièrement onéreuses qu'il se vit obligé de signer avant son mariage ne sont-elles pas une preuve péremptoire qu'il s'agissait pour lui d'obtenir une faveur ardemment désirée, et que le père de sa future épouse avait bien conscience d'être le maître de la situation? Dans le récit de M. Le Clerc et dans le prétendu discours du P. Sawicki les rôles sont intervertis : Démétrius est mis en demeure d'accorder une grâce, Mniszech est trop heureux d'en être jugé digne. Cette hypothèse rend les pactes matrimoniaux du 25 mai et du 12 juin tout à fait inexplicables, et Ton s'étonne à bon droit en voyant des auteurs distingués en admettre l'existence et ne pas rejeter un récit qui est en flagrante opposition avec eux. Mais l'autorité de M. Le Clerc fait tomber M. Kostomarov dans une contradiction encore plus évidente. Le traducteur de Tanonyme anglais désigne Cracovie' comme l'endroit, où la scène s'est jouée; l'historien russe la transporte à Sambor et corrige ainsi l'erreur topographique, mais il ne renonce pas à l'intervention du P. Sawicki, auquel il se voit obligé d'accorder le don de bilocation pour faire comparaître à Sambor avec son fameux discours un jésuite, qui pour lors se trouvait à Cracovie. Il n'est guère difficile d'éliminer toutes ces contradictions : le mariage s'est arrangé à Sambor et le P. Sawicki n'y a eu aucune part.
Les dépêches du nonce Rangoni, que nous avons sous les yeux, confirment en tous points le récit du P. Wielewicki. C'est le P' novembre 1603 que le nom de Démétrius paraît la première fois dans sa correspondance romaine (1). Reçu en audience par le roi, il avait appris de sa bouche la grande nouvelle, qui commençait à circuler dans les sphères de la noblesse. On disait que le fils de Jean IV était auprès du
(1) Pièces just,, II, 1.
prince Wisniowecki, que les Moscovites accouraient vers lui en grand nombre, et qu'il avait l'intention d'appeler les Cosaques et les Tartares à son secours pour remonter sur le trône de ses pères. Pour s'assurer de la chose, le roi avait donné ordre de faire venir à la cour celui, qui se disait tsarévitch de Moscou. De son côté, le vice-chancelier communiqua au nonce la version accréditée parmi les grands sur la conservation providentielle de Démétrius par un médecin, qui aurait mis un autre enfant à sa place, sans que les sicaires s'en aperçussent, au milieu des ténèbres de la nuit. Le lendemain, on attribua au genre de mort et à la gravité des blessures le changement subit qui rendait méconnaissable le cadavre du tsarévitch, tandis que le médecin donnait de prudents conseils au vrai Démétrius pour le soustraire à de nouveaux dangers. Celui-ci comprit parfaitement sa position, et passant presque toujours de monastère en monastère, sut faire si bien, qu'on perdit ses traces jusqu'au moment, où il se découvrit lui-même. Cette nouvelle fut reçue à Rome avec méfiance, et Clément VIII ajouta de sa propre main, en marge de la dépêche du nonce, une apostille ainsi conçue : Sarà urC altro re di Portogallo risuscitato (ce sera un autre roi de Portugal ressuscité) (1).
Au mois de janvier de l'année suivante, 1604, c'est encore le roi qui annonce à Rangoni l'arrivée du Livonien, serviteur autrefois de Démétrius à Ouglitch. On l'avait envoyé exprès pour examiner le mystérieux personnage, et son rapport fut favorable à son ancien maître. Reconnu lui-même par Démétrius, malgré ses précautions, il le reconnut à son tour aux signes caractéristiques, qui le distinguaient dès sa première enfance, entre autres, à l'inégalité singulière de ses mains (2).
La sincérité et l'exactitude du nonce pontifical peuvent être ici facilement contrôlées. Le 15 février 1604, Sigismond III
(1) Pièces just*, II, 1.
(2) Pièces just, ^ II, 3.
écrivait sa première lettre, au sujet de cette affaire, au chancelier Jean Zamoyski (1). Les détails qu'il y donne sur la conservation de Démétrius et sur le rapport du Livonien sont identiques à ceux de Claude Rangoni ; on ne peut donc pas reprocher l'exagération à ce dernier.
Quelque temps après, dans les premiers jours de mars, Démétrius, sur l'invitation du roi, vint avec le prince Constantin Wisniowecki, à Cracovie, et s'y installa dans la maison de Mniszech. Le nonce le vit pour la première fois, sans lui parler cependant, dans la maison du palatin de Sendomir vers le 13 mars. Un grand dîner y était offert aux sénateurs, et le nonce avait été prié avec instance d'y assister. Démétrius se trouvait dans la même salle, mais à une autre table, de sorte que Rangoni put Tobserver à loisir et sonder à son aise l'opinion publique à son égard. Voici comment il résume ses premières impressions : « Démétrius, » écrit-il, « est un jeune homme de bonne tenue, brun de visage, avec une trèsgrande tache sur le nez, à la hauteur de l'œil droit; sa main longue et blanche indique une noble naissance ; il est hardi dans sa conversation; dans sa démarche et ses manières il a vraiment quelque chose de grand (2). »
Quant au point principal, à savoir si Démétrius était véritablement le fils de Jean IV, le nonce ne manque pas de renseigner sa cour avec un soin particulier. On se tromperait cependant, si Ton s'attendait à trouver dans son rapport, des lumières nouvelles sur le fond de la question; il ne faut y chercher que des renseignements sur l'opinion de la cour et des grands. Rangoni semble n'avoir jamais songé à examiner par lui-même les prétentions de Démétrius, il s'en remettait à ceux, qui méritaient sa confiance et pouvaient plus facile-
(1) La lettre de Sigismond III a été publiée par M. Dworzecki dans la brochure : Listij Stanislawa Zolkiewskiego. 1584-1620 w Krakowie, 1868, p. 127.
(2) Pièces fust. y II, 6.
ment connaître la vérité. On s'explique aisément cette ligne de conduite de la part d'un diplomate italien, saisi d'une question moscovite à la cour de Pologne. Impossible pour lui de se mettre en relation directe avec les Russes eux-mêmes, dont il ignore la langue, le caractère et les mœurs ; d'un autre côté, des hommes compétents lui offrent des garanties de véracité et d'honnêteté, c'est leur autorité qui sera décisive pour lui. En parcourant les dépêches du nonce pontirtcal, on peut affirmer sans hésiter qu'il s'est réglé sur ces principes. En effet, sa principale préoccupation dans toute cette affaire, c'est d'examiner la valeur et le poids de l'opinion publique pour se former ainsi indirectement une conviction raisonnable. On comprend dès lors, pourquoi il a fini par se ranger du côté de Démétrius, en dissipant, par ses rapports, les appréhensions qui, dans le principe, s'étaient manifestées à Rome. A la première apparition de Démétrius à Cracovie, le nonce ne cache pas à sa cour que le personnage mystérieux est diversement jugé. Cependant la majorité des seigneurs . influents le soutient; on compte dans ses rangs Léon Sapieha chancelier de Lithuanie, Bernard Maciejowski, évêque de Cracovie, Nicolas Zebrzydowski, palatin de la même ville, le notaire Vojna et beaucoup d'autres. Leur opinion s'appuyait, d'ane part, sur les signes caractérisliques de Démétrius, sur le témoignage du Livonien,qui l'avait servi à Ouglitch, sur celui d'un prisonnier polonais, qui l'avait vu à Moscou ; d'autre part, sur la conduite même de Boris Godounov, dont les mesures rigoureuses, les affirmations équivoques et la feinte assurance trahissaient la crainte de se voir tout à coup en présence du prince légitime dont il avait usurpé le trône. Que les procédés étranges de Boris aient singulièrement favorisé Démétrius, c'est ce qu'on n'a jamais révoqué en doute; quant aux preuves positives alléguées par le nonce, il est regrettable qu'elles ne soient pas plus concluantes (1). Il y a bien
(1) Le rapport détaillé sur Démétrius, envoyé plus tard à Rome
des allusions à une enquête, à un interrogatoire, à un voyage du Livonien à Sambor, mais rien de tout cela n*est présenté de manière à fournir une preuve péremptoire en faveur de Démétrius. On s'aperçoit sans peine que le nonce s'en tient à l'autorité du roi, dont le caractère et le dévouement à l'Église méritaient toute confiance, mais qui n'a pas songé à renseigner les futurs historiens. Les faibles raisons, opposées par la minorité, ont dû confirmer Rangoni dans sa manière d'agir. Le grand maréchal disait vaguement n'avoir pas été satisfait de sa conversation avec Démétrius, et Sigismond III soupçonnait que l'ambition froissée était pour quelque chose dans cette affaire ; le vice-chancelier parlait aussi d'usurpation et d'usurpateurs, et en appelait même à Agrippa et à Sébastien, induction trop incomplète pour avoir quelque valeur. En présence de cette diversité d'opinions, le nonce, par excès de prudence, crut devoir sauvegarder sa liberté d'action et régler sa conduite envers Démétrius en sorte qu'il ne pût ni s'en plaindre ni s'en prévaloir (1). Au fond, il était déjà du côté de la majorité, etTaccueil favorable qui attendait Démé- .trius à la cour allait bientôt dissiper tous ses doutes et le faire renoncer à ses réserves.
Ce fut le 15 mars que Démétrius obtint une audience du roi. M. Kostomarov l'y fait accompagner par le nonce (2); mais,
par le nonce, n'est pas parvenu jusqu'à nous. Il en sera question dans la suite.
(1) Pièces just. ^ II, 6.
(2) Temps des troubles, 1. 1", p. 104. M. Kostomarov s'appuie sur le témoignage de Cilli, auteur italien, cité plus souvent qu'il n'est bien apprécié. Loin d'avoir été secrétaire royal, comme l'affirme M. Kostomarov, il exerçait les fonctions de chantre à la chapelle de la cour et cherchait à gagner son pain par des correspondances. C'est son apologiste Ciampi, qui nous donne ces détails. Son autorité comme historien n'est rien moins qu'incontestable. Il confond Jean IV avec Basile, Boris Godounov est nommé Jean Fédorovitch, Basile Schoujski — Janus Schoujski. Marine passe constamment pour Christine etc. La catastrophe d'Ouglitch lui est inconnue. Dans la description de la campagne de Démétrius, il est en désaccord avec les auteurs contempo-
bien que Rangoni en rende compte à sa cour, rien dans sa correspondance n'indique qu'il y ait été présent. Au contraire, dans sa dépêche du 20 mars, il dit expressément n'avoir pas traité pendant toute la semaine avec le roi, ce qui serait faux, si le lundi 15 mars, il eût été au château. L'audience, dans laquelle Démétrius baisa la main au roi, fut une audience privée. Le vice-chancelier, le maréchal, le grand secrétaire, le notaire de Lithuanie en furent les seuls témoins. Démétrius prononça un discours dans le goût du temps, avec des allusions historiques assez recherchées, demandant Tappui du roi pour la plus juste des causes et exprimant l'espoir que son triomphe ne serait pas sans résultat pour toute la chrétienté en général et pour la Pologne en particulier. Le vice-chancelier répondit au nom du roi en termes affectueux. A titre de rumeurs, répandues dans la ville, le nonce ajoute encore que le roi aurait donné ordre de fournir le nécessaire à Démétrius et aux gens de sa suite après le départ de Mniszech, tandis que le Moscovite offrait de son côté de grosses sommes d'argent, s'il parvenait au trône, et se soumettait même à d'autres conditions, pourvu qu'elles ne fussent pas au préjudice de son honneur ou au détriment de ses États. Il s'arrête ensuite avec complaisance sur les signes de piété, qu'on avait observés dans Démétrius pendant une procession à laquelle il avait assisté et s'étend sur les nouvelles reçues de Moscou : Godounov passe pour être alarmé, il a, dit-on, trouvé sur sa table une lettre de Démétrius, qui le somme de descendre d'un trône injustement usurpé et les mesures sévères qu'il prend, trahissent le trouble qui l'agite. D'après le ton général de la
rains. Au mariage par procuration du tsar,il voit des personnages, qui n'y assistèrent pas. Après les événements du 27 mai 1606, Marine aurait été sur le point d'être proclamée impératrice par les Moscovites etc., etc. Ces indications suffisent pour donner une idée de l'exactitude de Tauteur. Les historiens russes le citent ordinairement d'après Ciampi; Karamzin lui-même renvoie aux passages rapportés par Nemciewicz. Une connaissance plus approfondie de l'ouvrage de Cilli servirait mieux la cause de la vérité et la dignité de Thistoire.
14 ROME ET DKMÉTRIUS
dépêche, on s'aperçoit aisément que l'audience de Démétrius au château et l'ensemble des circonstances, qui l'accompagnaient, eurent sur le nonce une portée décisive: dès ce moment, il semble n'avoir plus de doutes sur la légitimité de Démétrius et contribue beaucoup à faire entrer la cour de Rome dans la même voie (1).
Ce ne fut que quatre jours après, c'est-à-dire le 19 mars, que Démétrius vint pour la première fois trouver le représentant officiel du Saint-Siège (2). Le palatin de Sendomir l'accompagnait, et comme la curiosité générale était déjà excitée, le peuple ne manqua pas d'accourir en foule sur son passage. Il se montra envers Rangoni plein de courtoisie et de respect, s'excusa de n'avoir pu se présenter plus tôt au représentant du Grand Père^ non-seulement pour lui offrir ses services, mais encore pour le mettre au courant de ses affaires et réclamer ses bons offices auprès du Souverain- Pontife, afin que celui-ci voulût bien recommander à Dieu la justice de sa cause, et en sa qualité de pasteur universel, le défendre et Taider. Entrant ensuite dans les détails, Démé-^ trius développa longuement au nonce les motifs, qui devaient lui concilier les sympathies généreuses des gens honnêtes. Il s'agissait d'éloigner du trône un vil assassin, qui n'avait pas reculé devant le parricide pour pouvoir y monter, de rendre le bonheur à un peuple affreusement opprimé sous un joug tyrannique, d'inaugurer ainsi une ère nouvelle pour toute la chrétienté, qui pourrait un jour se réunir sous le même drapeau pour combattre le croissant. Nous l'avouons
{!) Pièces Just, j II, 7.
(2) M. Kostomarov {Temps des troubles^ 1. 1", p. 107) parle d'une entrevue de Démétrius avec le nonce chez le palatin de Sendomir, immédiatement après la première audience du roi. A cette occasion, le nonce aurait donné àDémétrius une lettre de Clément YIII. L'auteur ne cite pas les sources auxquelles il a puisé ces détails ; d'après les nôtres, il y aurait ici deux erreurs. Démétrius est allé trouver le nonce dans son propre palais pour lui faire sa première visite il a été encore le premier à écrire à Clément VIH.
sans peine, ce discours avait été bien étudié et trahissait le talent diplomatique de celui qui le prononçait. C'est que Rome avait en effet une politique traditionnelle vis-à-vis de la Russie (1); son but constant était d'éclairer ce vaste pays par la lumière de la vérité, pour lui faire ensuite prendre place dans Talliance chrétienne contre les Turcs. Démétrius entre parfaitement dans cet ordre d'idées, exprime sans détours ses sympathies pour la croisade, et par des allusions délicates au Grand Père et au Pasteur universel^ fait présager le dénoûment que nous verrons bientôt. Le nonce répondit en louant sa piété envers le Souverain-Pontife et promit d'en être le fidèle interprète auprès de Sa Sainteté. Quelques phrases de convention et quelques formules d'étiquette terminèrent l'entrevue à la satisfaction mutuelle du nonce et de Démétrius. Dans la dépêche, où il en rend compte (2), Rangoni ajoute que le vice-chancelier a fait subir un interrogatoire minutieux au Livonien, qui avait été autrefois attaché à Démétrius. Le résultat en avait été favorable à celui-ci.
Vers la même époque, c'est-à-dire au mois de mars 1604, les jésuites entrèrent aussi en rapport avec le Moscovite. Le P. WielewickiVapporte l'origine de ces relations avec le ton inimitable de la sincérité (3). Ce fut le curé de Sambor, François Pomaski (4), lié d'amitié avec Démétrius, qui vint leur proposer ses bons offices pour les introduire auprès de celui, qu'il disait être le dernier rejeton de Jean IV. Les jésuites se rendirent volontiers à son invitation et en usèrent
(l)On peut consulter à ce sujet l'opuscule du R. P. Gagarin : Un document inédit sur l'expulsion des jésuites.
(2) Pièces just,, II, 8.
(3) Edition Mouchanov, p. 123.
(4) François Pomaski fut tué à Moscou lors de la catastrophe de Démétrius. II n'a jamais été jésuite, comme Karamzin Taffirme sans l'ombre d'une preuve, t. XI, p. 138, note 555. Les L^^^r^A' annuelles des jésuites^ auxquelles il renvoie le lecteur, n'y font pas la moindre allusion .
discrètement. Nous avo as là-dessus le témoignage autorisé du nonce dans une dépêche, où il informe sa cour qu'il a recommandé aux jésuites de se présenter plus souvent chez
Démétrius (1).
Arrêtons-nous ici un moment pour établir nos conclusions et en apprécier la valeur au point de vue spécial auquel nous nous sommes placé. Rien n'est plus commun dans les histoires russes, voire même les plus sérieuses, que les allusions malveillantes au Pape et aux jésuites dans l'affaire de Démétrius ; elles dégénèrent parfois en accusation formelle d'avoir soudoyé un vil aventurier, qui n'avait d'autre mérite que l'audace, d'autre vertu qu'une ambition démesurée (2). L'époque désastreuse qu'il choisit pour paraître, la situation critique de la Russie sous Godounov, dont il sut si habilement tirer parti, sont autant de raisons que l'on fait valoir pour prouver l'existence d'un plan machiavélique, combiné avec art, exécuté sans remords et tendant à asservir la Russie au latinisme. Toutes ces récriminations plus ou moins passionnées sont dénuées de fondement historique.
Nous avons démontré jusqu'ici, en nous appuyant sur les dépêches de Rangoni et l'histoire du P. Wielewicki, que Rome et les jésuites ont été complètement étrangers à Démétrius jusqu'au mois de mars 1604; qu'ils sont entrés en rapports avec lui précisément vers cette époque, lorsque déjà la cour de Pologne le reconnaissait pour héritier légitime de Jean IV. Qu'on ne se méprenne pas sur la valeur incontestable des témoignages que nous avons évoqués. Rangoni était un personnage officiel, non-seulement responsable des renseignements qu'il donnait à sa cour, mais encore soumis au contrôle; le cardinal protecteur de Pologne, le ministre de Sigismond III à Rome, les diplomates de Cracovie étaient
(1) Dépêche inédite de Rangoni du 3 avril 1604.
(2) Il suffit de citer les nomsdeBoutourlin, d'Oustrialov, de Platon et dePogodin.
autant de témoins, initiés à tous les secrets, qui d'un jour à l'autre pouvaient dénoncer le silence du nonce ou bien le surprendre en défaut. L'hypothèse d'un envoyé pontifical, qui ourdit un complot en pays étranger, sans que le Sainte Siège en soit informé, est donc un phénomème trop surprenant pour qu'on puisse l'admettre sans preuves, surtout si l'on se rappelle qu'en-dehors du monde officiel Rome avait presque partout des amis, qui la tenaient au courant des moindres détails de la vie politique. Supposer ici que le Pape était d'accord avec son représentant et initié à une indigne trame, c'est permettre à l'arbitraire d'envahir le domaine de l'histoire. Rien dans les documents de l'époque ne justifie une supposition si injurieuse et si peu conforme aux sentiments élevés de Clément VIII et de Paul V, ainsi qu'à leur politique constamment honnête : l'historien impartial la rejette comme une calomnie.
De son côté, le P. Wielewicki n'avait aucun motif de taire ou même de dissimuler la vérité. Loin d'être destinée au grand jour de la publicité, son histoire n'avait d'autre but que de conserver les souvenirs du passé dans l'ordre religieux auquel il appartenait. C'était donc le moment ou jamais d'enseigner aux futurs jésuites le grand art de forger les complots et de perpétuer des traditions si précieuses. Des circonstances imprévues ont donné au manuscrit confidentiel une autre destination et permis à chacun d'en prendre connaissance ; nous aurions mauvaise grâce de nous en plaindre, car nous n'y trouvons qu'une justification sans réplique à des attaques sans fondement.
L'autorité de nos deux auteurs acquiert un nouveau poids en les comparant l'un à l'autre. Témoin et partie à la fois, Rangoni écrivait ce qui se passait sous ses yeux ou bien rendait compte de ses propres actions. Le P. Wielewicki, qui n'avait jamais été mêlé aux afl'aires diplomatiques, composa son histoire une vingtaine d'années plus tard, sans avoir
18 ROME ET DÉMÉTRirS
connaissanca des dépêches de Rangoni qu'on gardait soigneusement à Rome aux archives de l'État. Il y a cependant conformité complète entre les affirmations de l'un et la narration de l'autre ; ce sont les mêmes faits, les mêmes dates, les mêmes détails (1).
Quels sont ici les arguments qu'on peut nous opposer? il faut d'abord éliminer sans pitié les accusations a priori des auteurs postérieurs à l'époque en question qui n'ont d'autres fondements qu'une haine inexplicable contre Rome et de fatales préventions contre les jésuites; les théories malveillantes ne pourront jamais remplacer des preuves historiques. Quant aux auteurs contemporains, dont les témoignages ont été recueillis en partie par Oustrialov (2), et auxquels est venu se joindre plus tard Isaac Massa (3), les recherches les plus minutieuses n'y trouveront guère de quoi dresser un acte d'accusation capable de supporter l'examen. Le plus impartial de tous, J acques Margeret, capitaine aux gardes de Démétrius, affirme expressément et prouve avec de bonnes raisons, que le tsar de 1605 n'avait été ni élevé par les jésuites, ni guidé par eux dans ses entreprises (4). Ailleurs il y a bien de sourdes insinuations, des rumeurs vagues, mais pas un seul fait positif, susceptible d'une réfutation raisonnée. Le calviniste Massa est sous ce rapport le modèle du
(1) L'affirmation du P. Wielewicki, que Démétrius s'est présenté d'abord dans la maison du prince Adam Wisniowecki pour passer ensuite dans celle du prince Constantin, est confirmée par les Russes et par les Polonais dans les Notx legatorum Regni Polonùe et magni ducatus Lithuaniœ legatis Moscoviticis datx in conventibus an, 1608 et 1615. {Hist. Russiœ mon,^ SuppL CLXIII.) Cet accord mérite d'être remarqué.
(2) Récits des contemporains sur le faux Démétrius, Saint-Péterstourg, 1837.
(3) Histoire des guerres de la Moscovie (1601-1610) par Isaac Massa de Haarlem. Publiée par le prince Michel Obolensky et le docteur Van dep Linde. Bruxelles, 1866.
(4) Estât de l'empire de Russie et grand duché de Moscovie, par le capitaine Margeret. Paris, 1821, p. 161 et suiv.
genre par l'audace avec laquelle il fait intervenir le Pape et les jésuites sans jamais fournir de preuves (1), et par l'horreur qu'il ressent pour la Babylone aux sept collines (2). Ce langage a sa raison d'être : ceux qui ont étudié l'histoire du xvii® siècle y reconnaissent immédiatement un écho du vaste système de calomnies que la prétendue réforme a inauguré en Europe contre l'Église et ses ministres. Dans un travail récent sur ces questions, M. Kazanski avoue sans détour que toutes les accusations de ce genre émanent de sources protestantes (3). M. Bitzyn a préféré reproduire les hypothèses a priori de Platon; il est douteux qu'il ait plus de succès que son prédécesseur (4).
En présence de ces données authentiques, nous nous croyons autorisé à n'attribuer qu'à la malveillance les affirmations arbitraires sur les intrigues romaines et à maintenir notre thèse, qu'avant de se mettre en rapports avec Rome et les jésuites, Démétrius avait été déjà reconnu comme fils de Jean IV par la cour de Pologne.
(1) Histoire des guerres etc., t. II, p. 85, 87.
(2) Ibidem^ t. II, p. 45.
(3) Voir le Roussky Vestnik^ août 1877, p . 468.
(4) Ibidem, p. 473.