‹ Rome et Démétrius d'après des documents nouveaux, avec pièces justificatives et facsimileChapitre 22 sur 73 · CONVERSION DE DEMETRIUS · texte numérisé non relu

CONVERSION DE DEMETRIUS

Principes qu'il fallait suivre dans les relations religieuses avec Démétrius. — Erreurs de MM. Kostomarov et Soloviev. — Conversion de Démétrius au catholicisme. — Dépêche du nonce Claude Rangoni, qui en donne les détails. — Lettre de Démétrius à Clément VIII.

Reprenant le fil interrompu de l'histoire, nous arrivons à une phase importante dans la vie de Démétrius. Loin de se montrer indifférent en matière religieuse, tant qu'il fut parmi les Polonais et surtout lors de son séjour à Cracovie, il affecta constamment les dehors de la piété et se montra désireux de connaître la vérité. Dans ces circonstances, d'après quels principes les catholiques devaient-ils régler leur conduite envers lui ?

Démétrius, fût-il fils de roi ou enfant obscur du peuple, avait comme tous les hommes une âme immortelle à sauver. Il était engagé dans les voies de l'erreur, les ariens (1) l'avaient fortement influencé, ses démarches trahissaient l'incertitude; il avait donc le droit de s'attendre qu'on vînt dissiper ses doutes et lui enseigner le vrai chemin du salut, et dès lors

(1) Les ariens, adversaires de la divinité de Jésus*Chris|t, étaient à cette époque nombreux en Pologne. Le P. Skarga a dirigé contre eux plusieurs de ses livres et de ses sermons.

ceux qui Tentouraient avaient le devoir de s'y prêter de bonne grâce, devoir d'autant plus impérieux que Démétrius pouvait, dans un avenir plus ou moins rapproché, devenir le maître des destinées d'un grand peuple. C'est ici que les historiens russes se répandent en amères invectives contre l'esprit de conquête des papes et contre le prosélytisme des jésuites. Le fanatisme peut bien excuser jusqu'à un certain point ces excès de langage, mais la discussion ne doit pas y perdre ses droits^. Dans ses vrais termes, la question qu'il s'agit de résoudre est. celle-ci : Faut-il ou ne faut-il pas faire connaître la vérité à ceux qui, étant dans l'erreur, n'y sont plus de bonne foi ? La saine théologie y répond par une affirmation bien accentuée, et nos compatriotes orthodoxes tiennent le même langage vis-à-vis des raskolniks. Les catholiques auraient donc failli à leur mission en abandonnant Démétrius à ses doutes et en le laissant languir hors de la vraie Église. Il n'en fut pas ainsi.

M. Kostomarov (1) révoque en doute la conversion de Démétrius au catholicisme. Nous prouverons, pièces en mains, qu'il a abjuré le schisme et embrassé la vraie foi. M. Soloviev affirme qu'il a été converti par les franciscains (2) ; nous prouverons que c'est bien aux jésuites qu'il faut attribuer cette conversion. Réfutons d'abord cette dernière opinion, qui ne diffère de la nôtre que dans un point tout à fait secondaire.

M. Soloviev a été induit en erreur par la collection des

(1) Voir la brochure : Qui était le 'premier faux Démétrius ? p. 34. « Bien qu'il (Démétrius) donnât aux papes des assurances équivoques de dévouement et de promptitude à suivre leurs avis et à se rendre utile au Siège apostoUque (expressions que le clergé catholique, d'après sa coutume de conclure du petit au grand, explique dans le sens d'une acceptation complète de la religion romaine-catholique et de la promptitude à l'introduire dans la Moscovie); mais régnant... » etc. Au même endroit^ l'auteur prouve victorieusement que Démétrius n'était ni Polonais, ni élève des jésuites»

(2) Histoire de Russie^ t. VIII, p. 85»

Historica Riissice monumenta (1). On y trouve en effet un document résumé ainsi : Pauli P. F, ad Palatinum Sandomirice. {Demetrius opera Fratrum S. Francisai catholicam religionem ampleœus fuerat.) La traduction russe de cet entête est encore plus catégorique, elle dit simplement que Démétrius a été converti par les franciscains. Examinons ce document. Paul V y annonce au palatin Georges Mniszech qfue dorénavant la réforme des franciscains en Pologne sera suspendue. Tel est l'objet principal de la lettre et non pas, comme on pourrait le croire d'après le résumé, la conversion de Démétrius. Comme motifs de cette détermination le Saint- Père allègue en première ligne les rapports favorables du légat et du nonce apostoliques ainsi que ceux des autres ordres religieux, ensuite la lettre même du palatin de Sendomir, « dans laquelle, » écrit le Saint-Père à Mniszech, « vous exposez amplement leur (c'est-à-dire des Pères franciscains) honnêteté et leur vertu, et vous la prouvez par la conversion du très-cher fils Démétrius, grand-duc de Moscovie, puisque vous affirmez qu'il a été porté à embrasser la vérité de la religion catholique non moins par l'exemple de leur sainteté que par l'excellence de leur doctrine... »

Les termes de cette lettre sont assez vagues pour être susceptibles d'une double interprétation : les franciscains ont pu exercer une action directe et immédiate sur Démétrius ou bien l'édifier par leur conduite, l'étonner par leur savoir et le gagner ainsi indirectement à la vérité. Il faut en dire autant du langage de Mniszech dans sa lettre du 5 novembre 1605 à Paul V (2), qui a provoqué la réponse pontificale que nous examinons. Mis en demeure de s'expliquer sur les fran-

(1) Cette collection à laquelle Tourgueniev a attaché son nom et qui a été publiée par la Commission archéologique, sous la présidence de Vostokov, est moins remarquable par sa rédaction que par les pièces officielles qu elle contient.

(2) Pièces just., m, 8.

ciscains et sur Topportunité d'une réforme à introduire parmi eux, le palatin fait le plus grand éloge de ces religieux, et pour donner plus de poids à ses paroles, il en appelle à la réputation dont ils jouissent dans tout le royaume, à leurs œuvres de zèle et surtout à la conversion de Démétrius. « Elle doit être, » dit^-il, « attribuée en grande partie tant aux exemples des Pères bernardins (1), qu'aux entretiens salutaires qu'ils ont eus avec lui. Car, dans mon désir d'éclairer par la vraie doctrine et de rendre à notre sainte Mère l'Église, un schismatique, élevé jusqu'à l'âge viril dans le schisme, voire même parmi les principaux de la secte (nommés czemci)^ et suffisamment confirmé dans ses erreurs, je lui proposai la vie et les exemples de ces Pères. S'entretenant avec eux sur les choses de la foi, il a par la divine bonté reconnu en grande partie ses erreurs... » Mniszech ajoute qu'à la suite de cela Démétrius a pris des franciscains pour chapelains de ses armées pendant la campagne, et que dorénavant il ne cessera de les protéger dans son empire. On s'aperçoit aisément que le palatin cherche à mettre les mérites des franciscains dans le jour le plus favorable, toutefois la part qu'ils ont prise dans la conversion de Démétrius n'est pas nettement précisée. La double interprétation proposée plus haut pour le bref pontifical, s'accorde également avec la teneur de cette seconde pièce ; c'est donc dans les autres sources qu'il faut chercher la solution péremptoire de notre doute. Ór, Rangoni (2) et Wielewicki (3) nous apprennent que Démétrius a assisté aux exercices spirituels donnés par les franciscains ; que le cierge à la main, il a accompagné le Saint-Sacrement à l'église de Saint-François ; qu'il a eu une conférence avec les jésuites Sawicki et Wloszek chez les Pères franciscains,

(1) C*'est ainsi qu'on nomme encore de nos jours les Pères franciscains en Pologne.

(2) Pièces just. y II, 7.

(3) Édition Mouchanov, p. 125.

et sans doute avec la participation de ces derniers ; d'autre part, nous produirons tout à Theure des preuves irrécusables que l'instruction de Démétrius a été confiée à des jésuites, qu'il a fait son abjuration entre leurs mains, qu'il s'est adressé à l'un d'eux pour sa première confession. Force est donc de conclure que les jésuites ont eu la part principale dans la conversion du Moscovite, tandis que les franciscains n'ont pu y avoir qu'une part secondaire, quelque grande qu'elle eût été. Après cela, il ne peut plus y avoir de doute sur la manière dont il faut interpréter la lettre de Mniszech à Paul V et la réponse pontificale.

Mais pour en venir enfin à la question principale, est-il bien avéré que Démétrius ait formellement embrassé le catholicisme (1)? M. Kostomarov le nie carrément; nous opposerons à sa négation arbitraire des témoignages authentiques.

Soit calcul, soit conviction, Démétrius, tant qu'il fut en Pologne, se montra toujours préoccupé, comme nous l'a-» vous déjà dit, de pensées religieuses. A Brahim, il eut le malheur de se voir entouré d'ariens, qui tâchèrent de le gagner à leur secte ; mieux partagé à Sambor, il y eut des relations fréquentes et amicales avec le curé de Tendroit, François Pomaski, et il est bien naturel de supposer que la religion ne resta pas étrangère à leurs entretiens. Rien de précis cependant n'est consigné là-dessus dans les sources

(1) Dans la collection Tourgueniev, il y a deux lettres de Paul V, Tune au cardinal Maciejowski, l'autre à Mniszech (II, 42, 43), où il est dit que Démétrius a professé la religion catholique depuis son enfance. M. Szujski en conclut qu'il n'a jamais eu besoin de se convertir {Dissertations historiques^ p. 48). C'est une erreur qui se réfute par les termes de la lettre pontificale t « qui (Démétrius) admirabili Dei Consilio profugus a patria, apud vos Catholica Religione a pueritia sua eruditm e^f...» (II, 43). Ainsi le fait de la conversion est formellement constaté par le Pape; son époque est fixée à l'arrivée de Démétrius en Pologne. Il faut avouer cependant que, vu l'âge de Démétrius, en 1603, le terme de pueritia (enfance) est impropre. C'est ce qui a donné lieu aux équivoques.

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contemporaines, c'est au séjour de Démétrius à Cracovie que se rattachent les premières données tout à fait certaines. L'évêque de Cracovie Maciejowski semble avoir prévenu tous les autres dans cet apostolat ; du moins est-il sûr qu'il donna à Démétrius un livre sur l'union ruthène (1). De son côté le jeune Moscovite se montrait parfaitement disposé envers les catholiques et les unis, voire même envers les jésuites; lorsqu'il paraissait à l'église, son recueillement et sa piété frappaient les fidèles, et les sentiments qu'il manifestait à ses amis semblaient au nonce pontifical de bon augure pour l'avenir (2). Sur ces entrefaites, appelés par Pomaski, les jésuites intervinrent. Le 31 mars 1604, le P. Gaspard Sawicki (3), vint se présenter à Démétrius et ne put que se louer de l'accueil bienveillant qui lui fut fait. Peu de jours après, étant allé voir de nouveau celui qui passait déjà à la cour pour le prince légitime de Moscou, il laissa tomber quelques paroles sur la vraie religion et sur le schisme photien. Démétrius, loin de cacher ses doutes et ses incertitudes, manifesta au contraire le désir d'une discussion sérieuse pour éclaircir ce point important. Il en fit également la confidence au palatin de Cracovie, Nicolas Zebrzydovirski, et l'on projeta aussitôt une nouvelle entrevue. Elle devait se passer secrètement pour ne pas exciter les soupçons des Russes, dont un certain nombre s'était déjà groupé autour de Démétrius, surveillant

(1) Pièces just, i II, 6.

(2) Pièces just., II, 7.

(3) Le P. Gaspard Sawicki sera souvent nommé dans la suite. Il naquit à Vilna en 1552 et entra dans la Compagnie de Jésus en 1576, à Rome, après j avoir achevé ses études philosophiques. De retour dans sa patrie, il enseigna la théologie dogmatique, gouverna quelques maisons de Tordre, et exerça le saint ministère. Désigné par ses supérieurs pour accompagner Marine en Russie, il y fut témoin de la grande catastrophe et s'en revint à Cracovie avec les ambassadeurs polonais. Il mourut en 1620, à Francfort-sur-rOder, en route pour Rome, où l'appelaient les affaires de son ordre. Plusieurs ouvrages lui sont attribués. Y oir Bibliothèque des écrivains^ etc., par le R. P. Brown, p. 364.

d'un œil inquiet ses moindres démarches. Pour cette fois, il ne fut guère difficile de dérober l'afifaire à leur regard scrutateur. L'entrevue devait avoir lieu le 7 avril. Démétrius vint comme à l'ordinaire faire sa visite au palatin de Cracovie, et selon l'usage du pays, laissant dans un salon les gens de sa suite, se retira dans le cabinet du maître de la maison. Deux jésuites, le P. Stanislas Grodzicki et le P. Gaspard Sawicki, Ty attendaient; on les avait introduits secrètement par une porte dérobée. Lorsque les adversaires pacifiques furent ainsi en présence, le palatin exhorta Démétrius à parler librement et à bien réfléchir sur les réponses qu'on lui donnerait. Il n'aurait pas à s'en repentir, si ses doutes étaient dissipés, et dans le cas contraire, sa liberté n'en souffrirait aucune atteinte.

Après l'avoir remercié, Démétrius entra en matière avec les jésuites. Ses doutes se portaient surtout sur la procession du Saint-Esprit ex Pâtre Filioqice et sur Tusage de la sainte Eucharistie sous les deux espèces : dans le cours de la discussion on put renlarquer qu'il était plus ou moins imbu nonseulement des erreurs de Photius, mais encore de celles d'Arius; les jésuites lui rendent ce témoignage qu'il fit preuve d'intelligence, exposant ses idées avec clarté, tantôt s'avouant vaincu, tantôt se renfermant dans un silence méditatif. L'issue de la discussion fut satisfaisante. Démétrius semblait convaincu et demanda à conférer de nouveau, surtout avec le P. Sawicki, dont les arguments limpides étaient plus à sa portée que les raisonnements trop subtils du P. Grodzicki.

Nous avons suivi jusqu'ici le P. Wielewicki (1), et pour se convaincre de sa véracité on n'a qu'à rapprocher son récit de celui du nonce apostolique, qui avait raconté les mêmes faits plusieurs années auparavant. Le P. Sawicki l'avait mis au courant de tout ce qui s'était passé le 9 avril, et voici dans

(1) Édition Mouchanov, p. 124.

quels termes le nonce renseigne sa cour le lendemain même, 10 avril :

« Dimanche passé, se trouvant dans l'église du château, le Moscovite me fit prier de l'écouter, ce que je fis volontiers. Il me pria de nouveau de faire des instances pressantes pour son expédition, démontrant de diverses manières combien lui importait la célérité et il promit ouvertement et spontanément de vouloir faire l'Union, si Dieu lui accorde la grâce de recouvrer le trône paternel ; et ensuite il me demanda mon opinion à propos de la confession à faire pour Pâques, laquelle fut que tout se passât secrètement et à l'aide des PP. jésuites, que j'ai chargés de le visiter et de l'instruire, ce qu'ils ont fait avec toutes les précautions requises dans la maison du palatin de Cracovie, où le Moscovite susmentionné proposa trois doutes en particulier, premièrement sur la procession du Saint-Esprit, s'il procède aussi du Fils; secondement sur le très-saint sacrement de l'Eucharistie sous une espèce, et si cet usage n'est pas contraire à l'institution de Notre-Seigneur Jésus-Christ; enfin troisièmement sur le Pape, s'il doit être tenu par tous pour le vrai vicaire du Christ, et successeur de Tapôtre Pierre et pasteur de toute TÉglise. A tous ces doutes on donna la solution conforme à la sainte Écriture et à l'opinion des Pères; après quoi il fit quelques objections en insistant vigoureusement, mais enfin il resta satisfait des solutions et des réponses, et remercia celui qui avait procuré cette discussion, ainsi que les Pères eux-mêmes pour l'avoir acceptée; ceux-ci lui laissèrent deux livres, dont l'un traite du Pape et l'autre des erreurs des Grecs (1). »

Le 15 avril, une nouvelle conférence eut lieu, cette fois, chez les Pères franciscains. Les PP. Sawicki et Wloszek y prirent part, et Démétrius leur communiqua sa résolution, déjà manifestée au nonce, de s'approcher des saints sacre-

(1) Pièces just,, II, 9.

ments pour Pâques. Cela provoqua pour le lendemain,

16 avril, une conférence plus nombreuse que la précédente, à laquelle, outre le P. Sawicki, assistèrent le P. Stanislas Grodzicki, le P. Pierre Skarga, le plus fameux prédicateur de son siècle, et le P. Frédéric Bartsch, confesseur du roi. Le palatin de Cracovie, auquel Démétri us avait confié ses projets, se chargea d'en faciliter l'exécution. Voici, d'après le témoignage du P. Wielewicki, comment il s'y prit (1).

L'Église célébrait alors les solennités de la Semaine sainte. Il était d'usage en Pologne que les frères de la Miséricorde (2), vêtus d'un sac, de manière à ne pas être reconnus, allassent à cette époque de rue en rue et de maison en maison pour recueillir des aumônes au profit de leur confrérie. Zebrzydowski ' en était membre, et sur le point de commencer cette course charitable il proposa à Démétrius de vouloir bien l'accompagner. Ils pourraient ainsi se dérober à la curiosité importune des Moscovites et rien ne gênerait leur parfaite liberté d'action. Démétrius accepta de bonne grâce, et le samedi saint,

17 avril, le projet fut exécuté. M. Kostomarov a de la peine à admettre ce récit (3), qu'il a trouvé dans les lettres annuelles de la Compagnie de Jésus. Ses difficultés proviennent d'un malentendu. Démétrius et Zebrzydowski ne se sont pas déguisés, comme Thistorien russe semble le croire, en mendiants; mais ils ont revêtu tout simplement le sac, que les frères de la Miséricorde portaient toujours lorsqu'ils faisaient leurs quêtes en public. Cet usage était autrefois très-familier aux nations catholiques de l'Occident, et Rome, toujours fidèle aux anciennes traditions, l'a conservé religieusement jusqu'à

(1) Édition Mouchanov, p. 126.

(2) La confrérie de la Miséricorde a été instituée à Cracovie par le P. Skarga. On trouvera d'intéressants détails là-dessus dans l'ouvrage du comte Maurice Dzieduszyeki : Piotr Skarga i j ego wiek. WKrakowie, 1868. p. 393 et suiv.

(3) Temps des troubles, t. 1*', p. 103.

la veille de la funeste catastrophe qui l'a livrée à la révolution* Présenté ainsi dans son vrai jour, nous ne voyons pas pourquoi Ton rejetterait le récit du P, Wielewicki.

Nos deux frères de la Miséricorde s'en vinrent donc après quelques détours à la maison professe des jésuites, dédiée à sainte Barbe, et se rendirent directement dans la chambre du P. Sawicki, qui en était supérieur et avait été prévenu d'avance. Le palatin de Cracovie se retira dans la tribune de l'église et Démétrius resta seul en tête-à-tête avec le P. Sawicki. Le moment était solennel, et s'il y a eu dans la vie de Démétrius une occasion propice pour lui arracher de vive force un aveu sincère, ce fut certainement celle-ci, lorsqu'il était sur le point d'abjurer le schisme et de dévoiler les secrets de sa conscience. Le P. Sawicki sut en tirer oarti avec une prudence consommée, léguant ainsi à la postérité une preuve irréfragable que, loin de suborner le premier venu, les jésuites ont mis en œuvre tous les moyens à leur disposition, pour s'assurer si celui que la cour tenait pour le prince légitime de Moscou l'était réellement. Démétrius commença par déclarer qu'il était prêt à faire sa confession; le P. Sawicki, tout en lui offrant ses services, le pria de se recueillir un instant et d'écouter patiemment ce qu'il avait à lui dire. L'historien jésuite ne cache pas le motif de ce singulier préambule. C'est qu'on avait répandu dans la ville des rumeurs défavorables sur Démétrius; à côté des partisans chaleureux qui soutenaient sa légitimité, il y avait des adversaires qui la révoquaient en doute. Un appel sérieux à sa conscience était donc opportun : k jésuite ne faillit pas à son devoir. Après avoir loué modestement les intentions de Démétrius et lui avoir montré la nécessité d'une protection spéciale de Dieu dans la voie où il allait s'engager, il lui fit vivement sentir qu'une sincérité absolue était pour lui un devoir pressant et impérieux (1). Démétrius avait beaucoup trop

(1) Voici le texte latia de ce passage, copié sur l'original du

d'intelligence pour ne pas pénétrer la pensée tout entière du jésuite ou pour se méprendre surla portée de ses paroles. Les vérités éternelles qu'on lui représentait devaient le frapper, car elles ont toujours de Técho dans l'âme naturellement chrétienne, selon la sublime pensée de Tertullien. En même temps les fibres plus intimes de son cœur ne pouvaient ne pas tressaillir à la vue de l'avenir incertain quìi inaugurait par une si grave démarche. Rien donc d'étonnant s'il eut un moment d'émotion, smpensus animo aliquanttim mansit^ dit le texte latin; puis, se recueillant aussitôt, il remercia le P. Sawicki et protesta de sa sincérité devant Dieu et devant les hommes, disant qu'il mettait toute sa confiance en Dieu, dont la plus singulière providence Tavait protégé jusqu'ici. Ces paroles et l'accent dont elles furent prononcées rassurèrent le P. Sawicki; il reçut l'abjuration de Démétrius et écouta sa confession, dont le secret ne relève que de Dieu.

Le lendemain, 18 avril, jour de Pâques, malgré son désir de prendre part aux cérémonies de l'Église, Démétrius dut cependant y renoncer pour ne pas trahir le secret de sa conversion. Il adoucit la peine de cette retraite forcée en composant un projet de lettre à Clément VIII (1), dont il sera

P. Wielewicki: << Postquam ergo tam Demetr lus quam P. Sawicki conse^ dissent, cœpit P. Saivicki cum omni verborum suavitate ac modestia tum laudare ejus propositum ob idque ei omnia felicia optare, tura moncre ut ad talem actum ea animi prxparatione^ qua par esset, accedere t,., >> Mouchanov le traduit ainsi : o.... Le P. Sawicki commença à louer, avec la plus grande éloquence, l'intention de Démétrius et à lui souhaiter en cela toute espèce de prospérité, ensuite il l'exhorta avec toute la modestie possible jf».... (p. 127). Le lecteur jugera jusqu'à quel point la traduction est fidèle.

(l) Clément VIII (Hippolyte Aldobrandini) fut élevé au souverain pontificat en 1592. Du Perron et d'Ossat traitèrent avec lui l'affaire de la réconciliation de Henri IV. Les députes du concile de Brzesc vinrent, en 1595, se soumettre à son autorité au nom de l'Eglise du rite grec de Pologne ; il établit la fameuse congrégation deAuxiliis pour l'examen des doctrines sur la grâce, et dans l'ordre politique, contribua à la paix de Vervins en 1598. Baronius, Bellarmin, Tolet et plusieurs autres grands hommes ont illustré son pontificat.

question plus tard. Deux jours après, ayant fait appeler lo P. Sawicki, il lui exprima son désir de recevoir la sainte communion avant de quitter Cracovie. Le nonce apostolique en fut averti, et de concert avec lui, on prit à cet effet les dispositions suivantes.

Démétrius avait eu ces jours-là une audience de congé chez le roi; on l'engagea à se rendre auprès du nonce comme pour lui faire ses adieux. Il s'y présenta en effet le 24 avril. On l'introduisit aussitôt dans une pièce retirée de Tappartement, où un autel avait été dressé et où il n'y avait, outre le nonce et ses. deux chapelains, que Mniszech et le P. Sawicki. Démétrius voulut rester seul un moment avec ce dernier pour se confesser de nouveau ; puis il assista avec les autres à la sainte messe, s'approcha de la sainte table et fut confirmé. Le nonce lui offrit ensuite un Agnus Dei, incrusté en or, et 25 écus hongrois. Démétrius les reçut en remerciant et lui remit sa lettre au Pape, qu'il avait écrite en polonais le jour de Pâques et que le P. Sawicki avait traduite en latin.

Un doute, proposé le même jour au Saint-Office par le nonce, révèle les espérances que Démétrius nourrissait dans son cœur, et prouve jusqu'à un certain point la sincérité de ses démarches (1). Selon l'usage traditionnel, le tsar de Moscou devait après le couronnement recevoir la sainte hostie de la main du patriarche. L'ardent néophyte voyait déjà lacouronne de Monomaque sur sa tête, et demandait si le caractère auguste de la cérémonie était une raison suffisante pour excuser cette communicatio in sacris avec les schismatiques. Rangoni, ne voulant rien décider par lui-même, promit d'en référer à Rome. Nous n'avons pas sous les yeux la réponse officielle du sacré tribunal, mais la minute du vote composé sur cette question par le cardinal Borghése a été heureusement respectée par le temps (2). Celui qui de-

(1) Quesito fatto alla Congregazione del Santo Officio. Pièce inédite.

(2) Pièce inèdito.

vait dans quelques mois devenir pontife sous le nom de Paul V se prononce dans le sens négatif.

Comme le fait de l'abjuration de Démétrius a été révoqué en doute, il ne sera peut-être pas inopportun de le confirmer par des pièces authentiques, qui d'ailleurs s'accordent en tous points avec le récit du P. Wielewicki. Nous donnerons d'abord la dépêche du nonce relative à ce sujet, ensuite le texte même de la lettre de Démétrius à Clément VIII.

Mgr Rangoni écrivait le 24 avril :

« Persuadé finalement avec la grâce de Dieu par les solutions données plusieurs fois à ses doutes par le P. Sawicki, supérieur de Sainte-Barbe, et par le P. Grodzicki, tous deux jésuites; ému et édifié par les exercices spirituels auxquels il a assisté ces saints jours derniers, tant chez les PP. bernardins qu'à la cathédrale et dans d'autres églises, ayant pour compagnons, outre le palatin de Sendomir, celui de Ci*acovie, le Moscovite s'est retiré en son âme dans la nacelle impérissable de Pierre et non-seulement s'est confessé au susdit P. Sawicki, mais étant venu ce matin pour prendre congé de moi avant son départ, qui a eu lieu ce soir, il a voulu encore entendre ma messe, communier et être confirmé secrètement par moi dans une chambre préparée d'avance et assez décemment ornée pour une cérémonie semblable, qui s'est passée véritablement avec des signes évidents de dévotion sincère et d'allégresse de sa part pour avoir reçu la lumière de la vraie foi et appris à connaître le vrai pasteur universel ; relativement â quoi, en présence du P. Sawicki et du palatin de Sendomir, il m'a exprimé avec beaucoup de paroles sa reconnaissance envers le Seigneur Dieu pour un bienfait si signalé, et tombant à genoux devant moi, me dit qu'il admettait l'autorité dé notre Seigneur (1) et qu'il voulait toujours et dans toutes les

(1) Notre Seigneur est la traduction littérale de Nostro Signore, titre que l'on donne au pape en italien. Bien que cette locution soit hors d'usage en français, nous avons cru pouvoir la conserver.

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conditions se soumettre et obéir à Sa Sainteté, sachant que chaque fidèle chrétien doit en agir ainsi; il a promis de faire quitter le schisme à ses peuples de rite grec, de les faire passer à l'union et de baptiser ceux qui sont mahométans ou gentils, si jamais il parvient, comme il n'en désespère pas, à recouvrer son trône paternel; ajoutant qu'il ne le disait ni par quelque calcul ni par artifice, comme Dieu le savait, et puisqu'il ne pouvait baiser les pieds à notre Seigneur, il voulait me les baiser à moi comme son lieutenant, et tenta réellement de le faire, ce que j'évitai avec politesse. En outre, il m'a donné une lettre pour Sa Sainteté, écrite et signée de sa propre main en polonais, me priant de l'excuser pour l'écriture moins belle et la composition et de l'envoyer; comme je le fais cijoint, avec la traduction latine faite en tout cas de la meilleure manière possible par le P. Sawicki, qui, de lui-même et sur mon avis, a surveillé tout cela. Voilà ce que j'avais en vue en écrivant, dans mon dernier courrier, que je croyais pouvoir communiquer dans celui-ci quelque chose de consolant pour notre Seigneur; du reste quoique le grand bien, qui en peut résulter ne soit pas encore certain, à cause de l'incertitude du bon succès des afi'aires, l'acquisition de cette âme est pourtant très-certaine et digne de joie, puisque c'est une brebis perdue qui est retrouvée.

« Hier, il a pris congé du roi, de qui il a reçu un collier d'or et une médaille avec le portrait royal, des cadeaux de draps d'or et d'argent pour des vêtements et une pension, qui n'est pour cette fois que de quatre mille florins (1). Le palatin de Sendomir est chargé de la payer sur le compte des revenus de Sa Majesté, laquelle s'est excusée, dit-on, de ne pouvoir faire davantage pour le moment, et a donné quelque espoir de faire plus à une autre époque. Bien qu'il soit trèsvif de caractère, comme aussi très-éloquent et de bonne tenue,

(1) Quelques historiens, entre autres M. Morawski, affirment à tort que cette pension était de 40,000 florins.

il a montré une singulière modestie et prudence, en souffrant et déguisant plusieurs de ses besoins.

« Après m^être convaincu de sa piété constante, je n'ai pas manqué de le caresser, de Thonorer et de lui donner tous les signes d'affection qui me parurent convenables ; et comme il a manifesté le désir d'avoir un prêtre auprès de lui, j'ai écrit au P. Provincial des jésuites de lui en procurer un, qui devra rester sur sa demande secrète chez le duc Wisniowecki jusqu'à ce que notre Seigneur en aura disposé autrement; et de la même manière je l'ai dispensé de l'abstinence, sur son affirmation en conscience que les plats maigres sont trop nuisibles à sa santé. J'ai refusé sur une seule chose de parler ou de prendre une résolution, à savoir s'il pourrait, si jamais il plaît à Dieu de le restituer dans sa principauté héréditaire, recevoir au couronnement, d'après leur usage, la communion de la main des schismatiques, et j'ai tout réservé à la déclaration de Sa Sainteté, parce qu'il me semble que le temps ne peut manquer pour l'avoir opportunément (1). »

Voici maintenant la lettre de Démétrius à Clément VIII, dont il est question dans la dépêche, traduite fidèlement sur le texte latin du P. Sawicki :

Tres-Saint et Bienheureux Père en Jésus-Christ,

« Qui je suis, moi, qui ose interpeller Votre Sainteté par ma lettre. Votre Sainteté l'apprendra par le très-illustre et très-révérend Seigneur nonce de Votre Sainteté auprès du serenissime roi de Pologne, auquel j'ai communiqué les origines et les causes de toutes mes résolutions. J'ai échappé aux mains du plus cruel tyran et j'ai évité la mort, dont le Dieu tout-puissant m'a délivré par son admirable et toute spéciale providence dans le cours même de mon enfance et m'a dirigé vers ces régions soumises au serenissime roi de Pologne, et m'a conservé inconnu et caché ; mais le temps vint, où je dus enfin me dé-

(1) Yuir le texte italien aux Pièces just, ^ II, 11.

couvrir et me présenter au serenissime roi. Après m'être rendu auprès de îai et après avoir considéré un peu plus attentivement l'état florissant de la religion catholique d'après le rite de la sainte Église romaine, je commençai peu à peu à m'y complaire et à m'y attacher et je trouvai enfin un trésor plus précieux et un royaume bien plus noble et plus élevé que celui dont j'ai été privé par l'extrême impiété d'un tyran. Et tandis que je prenais ces mesures dans ma sollicitude pour le salut de mon âme, je reconnus avec évidence dans quel danger se trouve la Moscovie tout entière ensemble avec moi à cause du schisme grec, contraire à l'union avec l'Église catholique, et quelle injustice il y a de la part des auteurs et promoteurs du schisme grec de rejeter une doctrine immaculée et aussi ancienne que la foi de l'Église romaine, catholique et apostolique. C'est pour cela que, par une grâce spéciale de Dieu qui en a donné la force à mon âme, j'ai embrassé sans retard cette union de la foi catholique romaine, et fortifié par les sacrements de l'Église, je suis devenu une brebis de Votre Sainteté, pasteur suprême de toute la chré-. tien té. Toutefois, à cause de certaines circonstances, je dois encore me cacher et attendre ce que le Dieu de l'univers (1), qui m'a soustrait à tant de dangers et m'a conservé jusqu'à présent, disposera de moi. Après avoir obtenu tant de bienfaits, il m'est permis d'espérer encore de sa divine bonté qu'elle me rendra le royaume héréditaire, à moi qui descend du très-noble et très-ancien sang des très-puissants princes de Moscovie, si telle est sa divine volonté à laquelle je m'en remets entièrement. Que si tel n'est pas son bon plaisir, cela seul me suffira d'avoir reconnu la vérité catholique et embrassé l'union de TÉglise de Dieu, qui pourra me conduire dans le royaume éternel. Du reste, si le Dieu très-bon et trèsgrand (2) m'ouvre la voie vers mon trône héréditaire et s'il

(1) En latin : Deus universorum.

(2) En latin : Deus optlmtts maximiis.

36 ROME ET DÉMBTRIUS

jette un regard sur ma justice et mon équité, je supplie trèshumblement Votre Sainteté de ne pas me priver de son appui et de sa faveur. Car le Dieu tout-puissant pourrait bien se servir de moi, indigne, pour propager sa gloire divine par la conversion des âmes égarées et l'union d'une telle nation à l'Église. Qui sait dans quel but il a voulu m'adjoindre à son Église î Je baise les pieds de Votre Sainteté comme ceux du Christ même, et profondément incliné j'oflFre l'obéissance et la soumission que je dois au suprême Pasteur et Père de toute la chrétienté. Je le fais toutefois secrètement, et je prie Votre Sainteté de vouloir bien garder le secret pendant quelque temps, € Donné à Cracovie, le 24 avril. Tannée du salut 1604. « De Votre Sainteté

« le très-humble client,

Démétrius, fils de Jean,

Cœsarides de la Gtande-Bmsie^ ti hérilier de la Monarchie moscovite etc. (1).

Le lecteur aura remarqué qu'il y a un parfait accord entre le récit du P. Wielewicki et les dépêches du nonce, tant pour, les faits que pour les dates. Dans les deux pièces l'entrevue est fixée au 24 avril, et la lettre de Démétrius à Clément VIII est datée du même jour; les détails de l'abjuration sont également identiques, si ce n'est que la narration du nonce, écrite le jour même où le fait s'est passé et par un personnage qui y avait eu une si grande part, porte l'empreinte d'un intérêt plus vif et donne plus de détails. Ce qui ressort avec la dernière évidence des deux récits combinés, V/ c'est que Démétrius a réellement abjuré le schisme et embrassé la foi catholique. Ce n'est pas que nous voulions scrurter ici ou justifier ses intentions ; il nous importe uniquement d'établir le fait pour en déduire que l'opinion de M. Kostomarov, d'après laquelle Rome prenait de vagues promesses

(1) Voir le texte latin aux Pièces jusL, I, I,

pour une abjuration formelle, n'est point soutenable. Il y a encore une autre face dans cette affaire qui mérite d'attirer l'attention. C'est une tradition historique, erronée sans doute, \^ mais qui se reproduit sans cesse en Russie^ que la cour de Rome s'est montrée très-empressée vis-à-vis de Démétrius et qu'elle s'est même résignée à prendre l'initiative des avances. La vérité est que le contraire a eu lieu. Démétrius est le premier à se présenter chez le nonce, le premier à écrire au Pape, le premier à faire des promesses spontanées. Le ton général de sa lettre à Clément VIII, les humbles expressions auxquelles il a recours, tout enfin trahit un homme qui cherche l'appui de celui auquel il s'adresse; du reste cette pensée est exprimée en termes assez clairs et précis dans sa lettre pour qu'il ne soit pas nécessaire d'y insister davantage. Mais pour se convaincre jusqu'à quel point Rome était désintéressée et avec quelle élévation de vues elle ne cherchait que le bonheur de la Russie, il faut encore considérer par leur côté politique les rapports de Démétrius avec le nonce.

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