‹ Rome et Démétrius d'après des documents nouveaux, avec pièces justificatives et facsimileChapitre 32 sur 73 · MISSION D'ALEXANDRE RANGONI A MOSCOU · texte numérisé non relu

MISSION D'ALEXANDRE RANGONI A MOSCOU

Ordres et contre-ordres de Rome au sujet de la mission d'Alexandre Rangoni. — Son audience solennelle chez Démétrius. — Réponse du tsar. — Les inquiétudes après l'audience. — Commissions de Démétrius pour Rome. — Lettre secrète au pape. — Commissions pour le roi de Pologne. — Rangoni et le P. Sawicki à Mir.

On a VU plus haut que la mission de Louis Pratissoli auprès de Démétrius n'a pas laissé de traces dans l'histoire et qu'elle semble avoir été plutôt confidentielle. Celle du comte Alexandre Rangoni, neveu du nonce de Cracovie, eut plus d'éclat et fut accompagnée de formalités officielles.

Dès le mois d'août 1605, l'idée d'une mission diplomatique à Moscou avait commencé à poindre à Rome. Le cardinal Valenti écrivait, le 13 août, au nonce Rangoni que son neveu, le comte Alexandre, pourrait se rendre auprès du tsar au nom du Souverain Pontife et, pour éviter tout retard, il lui expédiait en même temps un bref de Paul V à Démétrius, daté du 5 août, destiné à servir de lettre de créance au nouvel envoyé (1). Au mois de septembre, Rangoni annonçait au cardinal Borghése qu'il avait emprunté 1500 écus hongrois pour subvenir aux frais de voyage de son neveu. La longueur du voyage exigeait une somme aussi forte, et le neveu s'enga-

(1) Hist. Russie mon. y II, xLiX, XLvi.

geait à rendre un compte exact de ce qui dépasserait les dépenses nécessaires (1).

Sur ces entrefaites, il y eut un revirement d'opinion à Rome au sujet du voyage d'Alexandre Rangoni. D'après quelques indices, assez obscurs du reste, il semblerait que le roi de Pologne ne voyait pas de bon œil cet honneur trop hâtif accordé à Démétrius, et que par égard pour lui, on eût pris le parti de temporiser. En conséquence, une dépêche romaine du 10 septembre apprend au nonce Rangoni que Sa Sainteté voudrait être mieux renseignée avant d'envoyer son représentant à Moscou (2), une autre dépêche du l**" octobre suspend formellement l'envoi du comte Alexandre (3), et lorsque la nouvelle de son départ, antérieur aux deux dépêches, parvient à Rome, le cardinal Borghése le désapprouve à deux reprises et ordonne de rappeler immédiatement le comte Alexandre à Cracovie (4).

Cependant, quelques mois plus tard, toutes les difficultés ayant été aplanies, Alexandre Rangoni se mit en route et le 19 février 1606 il était reçu en audience solennelle par Démétrius. D'après le témoignage du P. Czyrzowski (5) et la relation de l'envoyé lui-même à sa cour (6), cette réception sé fit

(1) Lettre inédite du nonce Claude Rangoni, datée de Cracovie, 24 septembre 1605. La lettre est autographe. Elle n'arriva à Rome que le 23 janvier 1606 et la réponse fut expédiée le 28 du même mois.

(2) Dépêche inédite du cardinal Borghése, datée de Rome, 10 septembre 1605.

(3) Hist. Russiœ mon.y II, xli.

(4) Ibidem, II, lu, lhi.

(5) Le P. Czyrzowski s'exprime ainsi : « lUtous Comes Rangonus tnissus a Sanct™® beri audientiam habuit, exceptus humanissime, ma- Jori quam unquam alias magnificentia et splendore, Ser™* Senatusque frequentia. » Lettre inédite du P. Czyrzowski à Decius Striverius, datée de Moscou, 20 février 1606.

(6) Document inédit, dans lequel Alexandre Rangoni raconte minutieusement tous les détails de l'audience. Nous en donnons le résumé dans le texte.

avec une pompe exceptionnelle. C'était le second dimanche de carême. Deux j)ristavs d'un aspect vénérable et grave, vêtus d'habits en étoffe d'or, vinrent le chercher de la part de Démétrius ; le grand écuyer de la cour mit à son service le traîneau du tsar, recouvert de velours et garni à l'intérieur de fourrures précieuses ; un magnifique cheval blanc y était attelé; le cocher, qui le montait, portait une espèce de longue robe en velours cramoisi avec des galons d'or. Après les compliments d'usage, on se mit en marche; trente cavaliers en costume de gala précédaient l'envoyé pontifical ; venait ensuite le grand écuyer à cheval avec un collier étincelant de pierreries; suivaient de front trois traîneaux, dont celui du milieu était occupé par Alexandre Rangoni; les deux autres par les pristavs. A mesure qu'on avançait, le nombre des curieux dans les rues et sur les places publiques allait toujours croissant; au Kremlin il y avait une foule innombrable, les fenêtres et les tours mêmes étaient garnies de spectateurs. A l'entrée du palais, les streltzys, l'arquebuse au bras, étaient rangés sur deux lignes pour rendre les honneurs militaires à l'envoyé pontifical. Lorsqu'il fut introduit dans les appartements du tsar, il trouva dans la première salle un grand nombre de courtisans, tous richement vêtus et groupés sans ordre ; la salle suivante était réservée aux boyars ; assis tout autour le long des murs, ces graves personnages montraient assez par leur maintien qu'ils avaient la conscience de leur dignité. Mais voici que la porte de la salle principale, ornée de peintures byzantines et de tapis persans, s'ouvre avec bruit; au fond de la pièce s'élève sur cinq marches un trône resplendissant de dorures; par la grande fenêtre, du côté droit, des flots de lumière jaillissent sur ces magnificences; du côte gauche, une haute pyramide, couronnée d'un globe, frappe les regards. Aux portes mêmes de la salle deux vieillards vénérables reçoivent Alexandre^ Rangoni et le condùisènt imnàédiatement vers Démétrius. L'envoyé pontifical

eut sans doute quelque peine à reconnaître Tancien proscrit dans le brillant souverain de Moscou. Le tsar était majestueusement assis sur son trône, il portait une tunique en drap d'argent avec une croix ornée de diamants sur la poitrine; une couronne étincelante rehaussait Péclat de son riche costume; il avait le sceptre à la main et cinq ou six anneaux aux doigts ; les boyars se pressaient en foule à sa gauche, tandis qu'à sa droite le patriarche Ignace et les wladykis occupaient la place d'honneur. Immobiles comme des statues se tenaient au pied du trône les quatre ryndys, en kaftans de satin blanc, à passementeries d'hermine, avec la hache traditionnelle sur répaule. Alexandre Rangoni monta les degrés du trône et baisa respectueusement la main de Démétrius, qui répondit en souriant par une légère inclination de tête. Se retirant ensuite trois ou quatre pas en arrière, Rangoni tint un discours adapté aux circonstances, dont Buczynski fut l'interprète et dont le texte n'est pas parvenu jusqu'à nous. Le même Buczynski répondit au nom du tsar; voici le fidèle résumé de ses paroles : Sa Majesté impériale remerciait le très-saint Père Paul V, Souverain Pontife, pour ses vœux de prospérité contenus dans les lettres et verbalement exprimés par les Pères carmes. Et comme l'envoi d'un représentant était une preuve encore plus solennelle de sa haute bienveillance, Démétrius en témoignait une reconnaissance d'autant plus grande. Rien ne lui était plus agréable que lorsque les rois et les princes, ses amis, renouvelaient le souvenir de la clémence dont Dieu avait usé envers lui ; quant à la bénédiction de Sa Sainteté, il savait également l'apprécier et croyait « qu'elle serait non pas vaine, mais salutaire et fructueuse pour lui, pour son empire et pour ses chrétiennes intentions, puisqu'elle vient du prince des prêtres et du dispensateur de la grâce divine, » Revenant sur ses sentiments de reconnaissance, Démétrius y ajoutait encore ceux de son amour filial et de sa vénération avec l'assurance que. loin de

diminuer, ils ne feraient que s'accroître avec le temps (1).

Lorsque Buczynskî eut terminé, le tsar demanda lui-même au comte Alexandre s'il n'avait pas de lettre du pape, et sur sa réponse affirmative, il tendit la main pour la recevoir; mais un des fonctionnaires le prévint adroitement et se la fit remettre, afin que les missives pontificales n'eussent pas à Moscou un privilège refusé à Rome aux gramotys des tsars (2). Démétrius fit alors signe à tous de se lever, et se levant luimême il demanda avec respect des nouvelles de la santé du pape et de son illustre famille. Après quelques autres questions d'étiquette, il demanda à* l'envoyé s'il n'avait plus rien à lui communiquer et le pria d'accepter con animo lieto les mets qu'il lui enverrait de sa propre table. A peine Rangoni fut-il de retour dans sa maison qu'un des plus hauts dignitaires de la cour vint lui offrir les trésors de la cave et les produits de la cuisine royale. Les étrangers furent frappés de leur extrême profusion. Les mets étaient disposés avec art sur deux cents plats d'or et d'argent; des vases dorés contenaient les boissons, qui jouaient un rôle si marquant dans les festins de nos pères. Pour se conformer à l'usage moscovite, Rangoni dut recevoir de la main à la main chaque plat et chaque vase. Il donna ensuite à l'envoyé du tsar une belle image de la sainte Vierge, que celui-ci baisa pieusement avec des témoignages de joie.

Bientôt après, Buczynski, accompagné d'un proche parent de Marine, vint trouver Rangoni pour prévenir tout malentendu possible et calmer les inquiétudes de Démétrius. Voici

(1) Pièces just, ^ 1,10.

(2) La lettre de Paul V, dont il est ici question, est probablement celle qui se trouve dans les Hist. Russiss mon., II, xliv. Le 13 août 1605, le cardinal Valenti avait envoyé au nonce do Pologne une lettre pontificale datée du 5 août 1605, dans laquelle Alexandre Rangoni était accrédité auprès de Démétrius. Cette même lettre aura été remise par le même diplomate à une époque plus avancée.

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le motif de cette visite. Le tsar avait connu Rangoni. lorsque l'avenir était encore trop incertain pour lui permettre des allures hautaines, il l'avait entretenu sans aucun doute de ses sentiments envers le Saint-Siège. Or, il pouvait craindre que l'appareil strictement officiel de l'audience et certaines omissions préméditées n'eussent fait une impression fâcheuse sur l'envoyé pontifical. Les deux dignitaires furent donc chargés de déclarer à Rangoni qu'on avait déployé cette pompe uniquement par égard pour les Moscovites, qu'on avait aussi pour la même raison nommé le pape grand prêtre de l'Église romaine et supprimé les autres titres, lorsque le discours pouvait être compris par les boyars. Du reste, Démétrius se déclarait « le dévoué, obéissant et très-humble fils et serviteur » de Sa Sainteté, toujours fidèle à ses premiers sentiments et désireux de s'expliquer sur ces points, à cause de son dévouement pour le Saint-Siège et parce que Rangoni lui avait paru un peu triste pendant l'audience.

Non content de cette première démarche, Démétrius voulut se rassurer davantage et donner une nouvelle preuve de sa profonde estime pour le Souverain Pontife. Il fit donc appeler le P. Czyrzowski dans le courant de la soirée pour savoir si Alexandre Rangoni était satisfait de l'audience. Malgré la réponse affirmative du jésuite, il se répandit en excuses, protestant de sa vénération envers Paul V et le Siège apostolique, de son estime pour le nonce de Pologne, de son amour pour le neveu de ce dernier. Le P. Czyrzowski dut lui promettre qu'il serait auprès de Rangoni le fidèle interprète de ses sentiments et qu'il lui présenterait ses excuses au sujet du banquet que, malgré son vif désir, le tsar ne pouvait lui offrir, retenu comme il Tétait par la crainte de déplaire aux Moscovites.

Ces détails intimes, transmis par Rangoni, jettent quelque lumière sur l'habileté de Démétrius, qui ménageait les deux partis, afin de gagner les sympathies de tous. Dans le cas

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présent) ses flnesses diplomatiques furent couronnées de succès, comme on peut s'en convaincre par le rapport d'Alexandre Rangoni à sa cour. Cette pièce excessivement curieuse contient toute la série des affaires confiées par Démétrius au zèle d'Alexandre Rangoni, et témoigne des bons sentiments de ce dernier, envers le tsar. En voici le résumé. Démétrius désire avant tout que le Saint-Père lui envoie trois ou quatre personnes laïques d'une fidélité à toute épreuve, d'une grande expérience et d'une conduite irréprochable, qui puissent lui servir de secrétaires, de conseillers et se charger de toutes les affaires que les Moscovites ne sont pas en état d'expédier à cause de leur ignorance. Il désire aussi avoir quelques hommes versés dans Tart de faire la guerre, celui d'assiéger les forteresses, dé construire les machines, de fabriquer les munitions. S'il adresse cette demande au Souverain Pontife, c'est surtout afin de pouvoir compter sur la fidélité de ceux qu'on lui enverrait ; il faut toutefois, pour sauver les apparences, qu'ils aient Tair de venir spontanément, ce qui oblige à tenir ces négociations secrètes. Alexandre Rangoni remarque ici que le parti à tirer de cette proposition se présente de lui-même à l'esprit: aussi se borne-t-il à insister sur l'inconvénient qu'il y aurait à ne pas l'accepter. C'est que Buczynski, soutenu par des Polonais et des Anglais de Moscou, tentait toutes les voies pour rapprocher Démétrius des protestants. Le but qu'ils avaient en vue pour le moment était d'organiser une ambassade, à la tête de laquelle Buczynski lui-même aurait visité l'Angleterre pour y faire une levée d'ingénieurs et d'ouvriers hérétiques. Or, il importait de prévenir la funeste propagande par l'envoi opportun de quelques catholiques.

Démétrius promet en outre d'envoyer des ambassadeurs li Rome d'autant plus volontiers que la présence d'un représentant pontifical lui en fournit un légitime prétexte. Pressé cependant par la conscience de son infériorité, il en trahit, à

son insu peut-être, le secret, en demandant si ses ambassadeurs seraient bien accueillis dans la capitale du monde chrétien, et il semble si peu rassuré par les bonnes paroles de Rangoni, que^elui-ci engage sa cour à les confirmer de nouveau.

Démétrius exprime ensuite le désir que le Souverain Pontife veuille bien user de son autorité pour faciliter les relations diplomatiques qu'il voulait établir avec la France et l'Espagne, renonçant ainsi aux traditions d'isolement si chères à ses prédécesseurs.

Toujours préoccupé de ses desseins grandioses contre le croissant, le tsar prie le pape de le mettre à ce sujet en correspondance avec l'empereur et le roi d'Espagne. Il se plaint de n'avoir pas auprès de lui quelque personne de confiance et demande à ce titre que Sa Sainteté excuse la forme de sa lettre secrète. Enfin il promet d'entourer le roi de Pologne des égards dus à un père, de conserver avec lui des rapports de bon voisinage et de s'en remettre au Souverain Pontife pour les différends qui pourraient surgir entre eux (1).

La lettre secrète, dont il est question, ne peut être que celle du 5 mars 1606, restée inconnue jusqu'ici et que nous avons copiée sur l'original (2). Démétrius avait de bonnes raisons pour ne pas vouloir qu'elle fût divulguée. Il y exprime sans tergiverser sa reconnaissance envers le Pontife, son attachement à la religion catholique. Ce qu'il importe avant tout de relever, c'est son aveu spontané et formel d'avoir nourri dans son cœur des sentiments de piété filiale envers le Saint- Siégc avant de connaître les bonnes dispositions du Pape envers lui; se conformant ensuite aux usages diplomatiques, il recommande Alexandre Rangoni aux bontés du Saint-Père et ne manque pas d'en faire le plus grand éloge.

D'après les ordres pontificaux, celui-ci devait après la mis-

(1) Pièces just., 1, 11.

(2) Pièces just, j I, 13.

Sion moscovite se rendre à Rome. Cracovie entrait dans son itinéraire et comme il possédait la confiance de Démétrius^ il reçut de sa part des commissions importantes pour le roi de Pologne. Le tsar voulait profiter de l'occasion pour s'expliquer avec Sigismond 111 d'une manière confidentielle et l'explication était pour le moins opportune. •

Des bruits étranges circulaient parmi les seigneurs polonais. M. Kostomarov raconte que, trompé par les boyars, Démétrîus aurait envoyé, après Vlasiev, un certain Bezobrazov pour traiter ses affaires en Pologne. Abusant de la confiance de son maître, celui-ci se serait plaint au roi au nom des Schoujskis et des Galitzins de la tyrannie de leur tsar de basse origine et aurait offert le trône de Moscou au prince Ladislas. Sigismond aurait répondu qu'il avait pris Démétrius pour le vrai fils de Jean IV, que tout en laissant aux Moscovites pleine liberté d'action, il se garderait bien de former pour son fils des plans ambitieux (1). Dans nos documents Bezobrazov n'est pas nommé, nous ne pouvons par conséquent contrôler ce récit. C'est à M. Kostomarov de nous renseigner sur l'autorité des sources inédites auxquelles il puise et de concilier les trames secrètes de révolte avec l'indiscrétion autorisée de Bezobrazov, l'ambition de Schoujski avec la demande d'un étranger pour tsar.

Quelle qu'ait été leur origine, le fait est qu'il y avait réellement de mauvaises dispositions en Pologne vis-à-vis de Démétrius. Elles inspirèrent à Mniszech une crainte légitime, à laquelle il donne libre cours dans sa lettre du 25 décembre 1605. Malgré ses efforts pour rejeter la faute sur Vlasiev, on ne peut se méprendre sur le fond de sa pensée. C'est à Démétrius qu'il donne des conseils de modération et de prudence; il l'engage surtout à ne pas trop insister sur ses titres fastueux et à montrer plus d'égards envers Sigismond III. Comme beau-père, il se croit même en droit d'insinuer à son

(1) Temps des troubles, 1. 1, p. 288.

gendre royal les bruits provoqués par ses relations avec la fille de Boris Godounov, célèbre par sa beauté, qui devenait plus éclatante lorsque la douleur lui arrachait des larmes (1). Au mois de janvier 1606 Buczynski tient à peu près le même langage sous une forme plus respectueuse. Attentif au mouvement des esprits et dévoué à son maître, il ne lui cache pas la vérité : on traite en Pologne d'arrogance la manie de s'appeler empereur invincible et les soldats, qui reviennent de Moscou, ne lui épargnent pas les reproches d'avarice (2). Enfin le 4 février suivant, André Bobola lui fait observer que dans ses propres intérêts il devrait ménager Sigismond III et rester avec lui en bons rapports (3). Tels étaient les griefs, qu'on mettait en avant, mais la suite de l'histoire autorise une autre conjecture. Au fond on semblait craindre que Démétrius ne tournât les armes contre la Pologne, dont les discordes intestines ne lui étaient pas restées inconnues. On en verra plus tard quelques preuves.

Pour le moment le tsar tenait à conserver l'amitié du roi de Pologne. Celui-ci avait donné à Buczynski une réponse evasi ve et dilatoire à propos des titres, et demandé le concours de Démétrius contre Charles de Sudermanie, sans manifester pour lors ses appréhensions (4). Démétrius reprend à son tour la question de plus haut et résume parfaitement ses idées dans l'instruction confidentielle dont Rangoni fut chargé (5). Il exprime dès le début son profond étonnement

(1) Collection Roumianzov, II, 112.

{2) Ibidem, II, 121.

(3) Ibidem, II, 125.

(4) Ibidem, II, 122.

(5) Ibidem, II, 103. L'instruction de Démétrius à Rangoni est datée par erreur dans la Collection Roumianzov du mois de novembre 1605. A cette époque, Rangoni n'était pas encore à Moscou, il faut la rapporter vers la an de son séjour dans la capitale, c'est-à-dire à la première moitié du mois de mars 1606. Le texte latin a pour titre : /nstructio ad Serenissimum Regem Poloniae et Magnum Ducem Lithuaniae III^^ Comiti Alexandro Rangonio, Legato in Moscoviam Sanctissimi Dni Pauli Quinti Pontificis Max.

en apprenant qu*on doute en Pologne de son amitié et de sa confiance* Le tsar ignore quelle peut être la source de ces rumeurs malveillantes et s'empresse de donner la plus sincère assurance de ses sentiments envers le roi. Il n'oublierait jamais les bienfaits qu'il en avait reçus; il le traiterait toujours non pas seulement comme un frère^ mais comme sou propre père^ et Charles de Sudermanie, rebelle à son maître^ serait le premier à s'en apercevoir, dès que Sigismond aurait manifesté ses desseins à son égard. Ces vagues assurances d'amitié s'alliaient mal cependant avec la vivacité du tsar dans le différend provoqué par le titre fastueux d'empereur invincible qu*il s'était arrogé. Il fallait concilier ces deux phénomènes en apparence inconciliables et Démétrius aborde rondement la question. Tout en avouant l'âpreté de ses allures dans la controverse, il s'excuse par les soupçons des Moscovites, qu'il importait de dissiper à tout prix. Le bruit vague, mais persévérant d'une cession de territoire à faire en faveur du roi de Pologne, leur donnait une certaine consistance et on ne pouvait leur opposer un démenti plus éclatant que la défense énergique du titre adopté. Du reste Démétrius déclarait sans détour qu'il ne céderait pas sur le fond de la question ; il ne pouvait, disait-il, ni ne voulait renoncer aux honneurs qui lui rervenaient de plein droit. En même temps, comme preuve de sa bonne volonté et de ses dispositions amicales envers Sigismond, il s'engageait à se régler sur ses avis dans la conduite à tenir envers Gustave, qui se disait fils du roi de Suède Eric, et renouvelait la promesse d'envoyer des représentants à la Diète aussitôt après l'arrivée dupalatin Mniszech, qui s'était déjà mis en route pour Moscou.

Dans Tinstruction de Démétrius il y a une difficulté, que la critique ne doit pas dissimuler. A Sambor avant de se mettre en campagne, le futur tsar promet des concessions territoriales en faveur du roi de Pologne, de Marine et de Mniszech ; ses promesses sont d une prodigalité frappante. A Moscou il

affirme d'une manière catégorique quoique indirecte n'avoir jamais pris de pareils engagements. Toutes ces pièces se trouvent dans la même collection Roumianzov sous Vêgide de la même authenticité, c'est le même personnage qui parle et qui affirme deux faits inconciliables. Laquelle des deux versions est la vraie, laquelle est la fausse ? Nous avouons ne pas avoir trouvé de solution péremptoire à ces doutes. Ce qui augmente Pembarras, c'est que les cessions territoriales n'ont jamais été réclamées, tandis que, fort de son droit, Mniszech ne cessait d'exiger de l'argent de son royal gendre. En outre dans une de ses lettres au chancelier Zamoyski, il regrette que les bonnes dispositions de Démétrius n'aient pas été secondées au détriment de la république (1). Nous laissons donc la question indécise.

Muni de ces instructions, Alexandre Rangoni dès qu'il eût terminé ses affaires se remit en route pour Cracovie. Le 29 mars il est déjà à Mir, où il rencontre le P. Gaspard Sawicki. L'un vient de quitter Moscou, l'autre s'y rend avec Mniszech et Marine (2). Tous deux se communiquent mutuellement leurs impressions, leurs espérances et leurs craintes. A en juger d'après le ton général de ses rapports, Rangoni semble avoir été plus ou moins fasciné par le côté lumineux du règne nouvellement inauguré, dont les ombres funestes devaient apparaître plus tard au P. Sawicki dans toute leur horreur. Pour le moment, des idées plus sereines étaient à l'ordre du jour, Marine allait au devant des triomphes et des fêtes sans prévoir le dénouement lugubre de ces joies éphémères.

(1) Listy Zolkewskiego, lettre de Georges Mniszech à Jean Zamoyski, datée de Sokolniki, 28 août 1604.

(2) Wielewicki, éd. Mouchanov, p. 144.

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