CATASTROPHE
Chaugement radical dans Démêtrius. — Audience du P. Sawicki chez le tsar. — Signes avant-coureurs de la catastrophe. — Invasion du Kremlin. — Meurtre de Démêtrius. — Aveu de la tsarine Marie. — Pillage des Polonais. — Les cendres de Démêtrius dispersées. — Réflexion du cardinal Borghése.
La fortune est souvent un écueil plus formidable que les revers. Démêtrius était resté à la hauteur de sa position au milieu des plus cruelles épreuves ; la puissance devait l'éblouir et l'entraîner dans une voie fatale.
Tandis que le tsar était tout entier à ses rêves de bonheur et de joie, Paul V écrivait les lettres datées du mois d'avril, dont il a été question plus haut et qui furent remises au P. Sawicki. Un passage de ces lettres nous a fait voir qu'on comprenait à Rome la nécessité d'adresser une parole sévère à celui qui avait été considéré jusqu'alors comme offrant les plus consolantes garanties pour l'avenir.
On était cependant bien au-dessous de la vérité. Un triste et radical changement s'était opéré peu à peu dans Démêtrius. Nous avons déjà remarqué qu'au zèle ardent du néophyte avait succédé pendant lacampagne l'intérêt calculateur de l'homme d'Etat qui ne veut se servir de la religion que comme d'un moyen de civilisation. A Moscou ce fut bien pire encore. Non-
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seulement il éloigna complètement les jésuites, qu'il favorisait, du reste, fort peu depuis qu'il était sur le trône (1), mais il s'entoura encore de conseillers hérétiques, auxquels il donnait toute sa confiance. A en croire les bruits vagues qui circulaient alors, il aurait même eu des rapports avec des devins, qui exaltaient son imagination par leurs prophéties mensongères. Joignant la bassesse à l'hypocrisie, il entourait d'égards le pape et le roi de Pologne, lorsque les circonstances l'exigeaient ; mais rendu àia liberté, il parlait avec mépris du chef auguste de l'Église et méditait de funestes desseins contre Sigismond III (2). Ces aberrations politiques et morales étaient le fruit naturel d'un cœur qui avait été promptement dépravé par l'ivresse du pouvoir. Trop favorisé par la fortune, Démétrius était devenu d'un orgueil intolérable. Telle était l'opinion exagérée qu'il nourrissait de sa propre sagesse, de sa justice et de sa puissance, qu'il se croyait au-dessus de tous les autres souverains, destiné à remplir le monde du bruit de sa gloire et à terrasser d'un seul coup, comme un autre Hercule, l'ennemi formidable,dont
(1) Noas avons là-dessus le témoignage autorisé de Margeret, le plus remarquable des contemporains qui aient laissé des mémoires sur cette époque. Voir Estât de Vempire de liitssie, 1821, p. 163.
(2) Dans la dernière conversation avec le P. Sawicki, Démétrius laissa tomber quelques paroles, qui semblent une allusion à des projets de ce genre. Un aneien commentaire, que nous croyons inédit, dit expressément qu'il voulait déclarer la guerre au roi de Pologne. Ce commentaire a pour titre : De variis periculis ac miro tandem exitu motuum Regni Polonix Rocossanorum breve commentarium ad serenissimum Principem Yladislaum Sigismundum Regni Polonia Primi" peni ac Svecix Hseredem^, Voici comment il s'exprime sur le sujet qui nous occupe : « Eo usque vero jamprocesserat (D^m^ir/'i/s) in conscientia motiium ipsorum, ut (quod ex ipso diquando Rege intelleximus) jam etiam pecuniam centum miilium florenorum numeratam haberet, quse intra triduum illud, quo ipso interim oppressus fuit, in Poloniam ad complices factionis mitteretur. Quin militem etiam copiosum jam secum M0SCU8B tum habebat^ quem ad fines Lìtuanise paratum in omnem eventum amandaret. Id quod ex iis audivimus, qui eo ipso tempore Moscuae, ubi Demetrius agebat, aderant, et rem satis compertam habebant, licetnìhil dumde conspiratione ea rescivissent. p
le drapeau, planté sur les rives du Bosphore, menaçait d'enlacer l'Europe dans ces plis. En même temps, dans sa conduite privée, il se livrait à des désordres dont l'histoire a conservé le souvenir et que nous passons volontiers sous silence. On a de la peine à se défendre ici d'une conjecture, qui s'impose d'elle-même : danscet homme voluptueux et superbe il y avait quelque chose qui rappelait le héros de Topritchina. Deux jours avant la catastrophe dont il devait être la victime, Démétrius fit cependant espérer qu'il pourrait changer de conduite. Sur les instances de Marine ou spontanément, on ne le sait au juste, il fit appeler le P. Sawicki au palais, le 25 mai. Le jésuite le trouva seul dans sa chambre à coucher, en proie à de graves préoccupations. Après les compliments d'usage, lorsque le P. Sawicki lui eut remis les présents envoyés de Rome, le tsar se mit à marcher à grands pas dans sa chambre, en invitant son interlocuteur à l'accompaçner. La conversation, qui s'engagea alors, roula surtout sur deux points. Démétrius revint d'abord sur ses anciens projets de civiliser les Moscovites et de fonder dans ce but un collège aussitôt que possible. Aux observations respectueuses du P. Sawicki sur les difficultés d'improviser des écoles, il répondit qu'il fallait faire venir d'ailleurs quelques élèves déjà formés, afin que l'œuvre de l'enseignement pût être inaugurée sans retard et avec un certain éclat. Passant ensuite par une transition assez brusque à des idées belliqueuses, il- se mit à vanter son armée, dont il évaluait l'effectif à 100,000 hommes, et toujours désireux de conquérir des lauriers, il ajouta qu'il ne savait pas encore s'il dirigerait ses armes contre les infidèles ou bien contre un autre ennemi. Aussitôt, et sans motif apparent, il se répandit en reproches véhéments contre le roi de Pologne, qui osait lui refuser le titre d'empereur, dont il était si jaloux (1). L'état de surexcitation dans lequel se trouvait
(1) C'est ici que nous croyons voir l'allusion à la guerre contre Sigismond III, dont il a été question dans la note précédente. Il y .a
le tsar imposait une extrême réserve au P. Sawicki. Il se contenta donc d'exprimer son ferme espoir que la Providence saurait empêcher une inimitié si funeste entre deux monarques si puissants. Mais, pour avoir l'occasion de traiter personnellement avec le tsar les affaires de son ordre, il demanda la faveur d*avoir au palais des entrées plus libres. Aussitôt Démétrius ouvrit la porte de sa chambre et donna Tordre à son secrétaire protestant d'admettre et d'annoncer le P. Sawicki chaque fois qu'il se présenterait. Puis, comme le jour était à son déclin, il manifesta l'intention d'aller voir sa mère, remettant à une autre fois une conversation plus détaillée.
Démétrius ne prévoyait pas en ce moment que cette première entrevue avec le P. Sawicki serait aussi la dernière. Cependant les signes avant>-coureurs de la catastrophe prenaientde jour en jour un caractère plus menaçant. Le complot, tramé dans l'ombre par les Schoujskis, commençait à percer. Déjà de sinistres rumeurs de révolte et de massacres avaient été répandues dans la ville; les Polonais épouvantés, et Mniszech à leur tête, demandaient qu'on prît, si ce n'est des mesures répressives, au moins des précautions sérieuses. Au milieu de la consternation générale, Démétrius seul restait inaccessible à la crainte, sans se douter que son illusion préparait sa perte. Pour rétablir la confiance, il alla jusqu'à menacer de peines sévères ceux qui répandraient des bruits inquiétants- et fit rassurer les Polonais dans les termes les plus formels sur les bonnes dispositions du peuple envers eux. La veille même du jour fatal, un écuyer allemand lui remit
une lettre, oti le secret de la conjuration était dévoilé. Mais
rien ne pouvait sauver celui que la Providence avait abandonné : Démétrius ne se laissa pas convaincre. Son aveuglement favorisa la révolte. Sachant que le tsar
en effet quelque chose de significatif dans le rapprochement de ces deux idées : incertitude dans le choix d'une guerre contre les Turcs ou contre les chrétiens et rancune avouée contre le roi de Pologne.
avait été souvent averti pendant la dernière semaine et qu'il avait méprisé ces avertissements, les conjurés résolurent de se hâter dans la crainte que les soupçons toujours croissants des Polonais ne fissent échouer leur entreprise. En conséquence, le 27 mai, au lever du soleil, ils se mirent à sonner les cloches, qui sont toujours nombreuses dans les églises russes (1). Éveillé parce bruit inaccoutumé, Démétrius se précipite vers la porte de la chambre et demande à André Bonach, qui y montait la garde, ce que signifie le son intempestif des cloches. Celui-ci, d'accord avec les conjurés, répond que c'est le signal d'un incendie arrivé en ville. Tranquillisé par ces paroles, le tsar ordonne de prendre les mesures nécessaires pour éteindre le feu et rentre dans sa chambre. Mais aussitôt le son des cloches redouble, la foule entre avec bruit dans le Kremlin, en occupe toutes les issues, et, guidée par les sentinelles Moscovites, qui se mettent de son côté, pénètre dans le palais en brisant les portes. Pierre Basmanov, fidèle serviteur de Démétrius, s'élance à la rencontre des envahisseurs et s'efforce de les arrêter; mais, entouré de tous côtés, frappé sur les degrés mêmes du palais, il succombe aux nombreuses blessures qu'il reçoit. Cependant Démétrius, effrayé par le tumulte inaccoutumé, ouvre la fenêtre voit de ses propres yeux le péril imminent et, plein d'angoisse, court vers son épouse en criant: Grande trahison! Ensuite,abandonnant Marine, il passe de chambre en chambre et s'arrête enfin à une fenêtre, cherchant le moyen d'échapper à ses ennemis en fureur. Il s'aperçoit bientôt qu'elle est trop élevée pour que l'évasion soit possible; il reste donc indécis et pendant qu'il hésite, cherchant quelque moyen de salut, les conjurés, qui étaient à sa recherche, parviennent jusqu'à lui. L'un d'entre
(1) Quelques contemporains rapportent, qu'on répandît alora le bruit d'un soulèvement des Polonais contre Démétrius et qu'on appela le peuple à la défense du tsar, tandis que les initiés à la conjuration ne cherchaient que saperte.
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eux saisit Demétrius au momeot où il allait s'élancer hors de la fenêtre et le précipite en bas. Le tsar dans sa chute se casse les reins et perd connaissance. Des streltzys, engagés dans le complot, enlèvent son corps, le portent à bras dans une chambre, oit étaient réunis les principaux boyars conjurés et le déposent au milieu d'eux. On raconte que, revenu à lui il chercha à gagner par de grandes promesses les streltzys, qui le portaient, afin qu'ils le défendissent contre les boyars révoltés ; mais ce fut en vain. Les streltzys restèrent sourds à ses prières par crainte de ceux qui avaient le pouvoir entre les mains. Jeté ainsi au milieu des boyars, Démétrius est accueilli par des insultes et des injures sans qu'on lui permette de parler. Ce qu'on lui reproche surtout c'est d'avoir eu l'audace d'aspirer au gouvernement d'un royaume si estimé dans le monde chrétien, bien qu'il n'eût aucun lien de parenté avec les grands-ducs de Moscovie et qu'il ne fût autre que Grichka Otrépiev, homme obscur, dont plusieurs connaissaient la famille et le nom.
Après avoir donné libre cours à leur fureur, un des boyars, nommé Kolochin, tire le premier sur lui un coup d'arquebuse et le renverse expirant; comme il donne encore des signes de vie, d'autres s'ajjprochent et l'achèvent à coup d'épées. Ils traînent ensuite son cadavre vers le couvent de l'Ascension, où se trouvait la mère de Démétrius, s'arrêtent, appellent la tsarine et, montrant le cadavre, lui demandent si c'est vraiment son fils. La princesse hésite un instant, pleine d'effroi, et répond ensuite d'une voix tremblante : « Vous le savez mieux que moi. » Mais comme les conjurés insistent avec fureur pour qu'elle s'exprime plus clairement, vaincue par la frayeur ou pressée par la vérité, elle répond que ce n'était pas son fils.
Satisfaits de cette réponse, mais non encore apaisés, les conjurés traînent le cadavre jusqu'à la grande place située devant le château, à l'extrémité de laquelle il y avait une
espèce d'estrade ronde entourée d'un mur, d'où les tsars avaient coutume de traiter les affaires avec le peuple. Ils y jettent le cadavre de Démétrius, retendent sur une table, Texposent tout couvert de blessures aux regards et aux Insultes de la populace. Le même sort est réservé au cadavre de Basmanov, que Ton met aux pieds de celui du tsar. Des sentinelles sont placées à l'entour pour maintenir ne fût-ce qu'un semblant d'ordre.
Ensuite, guidé par les principaux boyars et même par des popes, le peuple s'arme de tout ce qui tombe sous sa main, se divise en bandes et se précipite sur les maisons des Polonais, qui avaient accompagné Marine et son père. Ces malheureux sont surpris, assassinés; on exerce toutes sortes de cruautés sur leurs cadavres et lajournée se passe dans cette boucherie. Près de quatre cents personnes furent ainsi massacrées, beaucoup d'aufres blessées. Le peuple ne respecta que les ambassadeurs royaux, les gens de leur suite et leur maisons. La demeure de Mniszech fut défendue par les boyars, qui s'emparèrent ensuite des trésors qu'elle contenait. On peut dire en général que tous les Polonais furent en péril. Ceux qui survécurent à cette terrible journée durent leur salut soit à une protection spéciale de la Providence, soit à une résistance énergique et désespérée.
Le cadavre de Démétrius resta inhumé pendant trois jours consécutifs en butte aux outrages d'une populace furieuse, qui ne lui furent pas épargnés. Après quoi on le mit sur une charrette et le porta loin de la ville pour l'enterrer sans honneur, hors de toute enceinte sacrée. Mais l'ombre du tsar assassiné vint encore troubler les esprits. On crut voir des feux mystérieux au-dessus de sa tombe, on se permit même des regrets et des plaintes; les ennemis implacables de Démétrius résolurent alors d'en finir tout de bon avec sa mémoire importune. Le cadavre est déterré, promené dans les rues de la capitale sur un char ignominieux et jeté sur un bûcher
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préparé exprès hors de la ville. Les flammes eurent bientôt dévoré ce qui restait encore de Démétrius, mais la fureur du peuple ne s'arrêta pas devant ses cendres. Mêlées avec de la poudre, on en chargea un canon pour les disperser ainsi aux quatre vents, afin, disait-on, que le défunt ne pût ressusciter au jour du jugement dernier. Ces faits se passèrent le 9 juin 1606 (1).
Tel fut le tragique dénoûment du règne éphémère de Démétrius. La nouvelle n'en parvint à Rome que plus tard. Le 3 juin, le cardinal Borghése écrivait encore au nonce de Cracovie, qu'il attendait les lettres de l'empereur au sujet du titre de Démétrius; le 24 du même mois il annonçait l'arrivée à Rome d'Alexandre Rangoni, qui avait fourni tous les renseignements désirables sur les affaires de Moscou. Au mois de juillet, la vérité commença à se faire jour. On signala presque en même temps de Cracovie et de Prague ce qui s'était •passé dans la capitale éloignée des tsars. Mais il fallut encore du temps pour savoir définitivement à quoi s'en tenir. Des bruits contradictoires circulaient dans toute l'Europe et parvenaient jusqu'à Rome, plusieurs s'obstinaient à soutenir que Démétrius avait échappé au carnage et qu'il allait remonter sur le trône. Enfin des renseignements authentiques vinrent dissiper tous les doutes. Le cardinal Borghése n'y vit plus qu'un grand exemple de l'instabilité des choses humaines.
(1) Dans le récit de la catastrophe nous avons reproduit le P. Wielewicki (éd. Mouchanov, p. 175, 184) avec de légers changements de stjle. Le P. Wielewicki à son tour ne donne que les détails consignés dans son journal par le P. Sawicki, témoin oculaire et en partie victime de ces événements.