CONCLUSION
En exposant les rapports de Démétrius avec Rome et les jésuites, nous avons eu en vue de répondre aux historiens qui les accusent d'avoir soudoyé en pleine connaissance de cause un vil usurpateur et d'avoir concerté avec lui un plan machiavélique pour subjuguer la Russie. L'autorité irréfragable de plusieurs nouveaux documents nous a permis de rectifier des erreurs, qui passant de livre en livre, ont presque acquis droit de cité dans l'histoire. Quant aux assertions a priori^ telles qu'on les trouve, par exemple, dans l'histoire de l'Église russe de Platon, la critique a le droit d'en faire justice sans autre forme de procès, puisqu'elles ne sontétayées sur aucune preuve et qu'elles reposent uniquement sur des préjugés.
Arrivé au terme de notre travail, nous nous croyons autorisé à en tirer les conclusions suivantes, qui le résument fidèlement î
1* Les historiens, qui affirment que Démétrius a été soudoyé soit par le pape, soit par le nonce Rangoni, soit par les jésuites ne peuvent citer aucun document, ni donner aucune preuve qui supporte la critique.
2* Rome et les jésuites ne sont entrés en rapports avec Démétrius qu'au mois de mars 1604, lorsqu'il passait déjà à la cour de Pologne pour le vrai fils de Jean IV et qu'il était entouré de ses compatriotes.
3* Rome et les jésuites ont fait des efforts consciencieux pour découvrir la vérité et se sont laissés guider de bonne foi par le roi de Pologne, qu'ils croyaient plus à même de pénétrer le mystère.
4« Démétrius a réellement abjuré le schisme et embrassé la foi catholique. Tous ceux qui ont pris part à sa conversion se sont réglés sur des i»rincipes de saine théologie et de charité, que TÉglise russe ne saurait mettre en question sans condamner ses procédés envers les raskolniks.
5« Dans les rapports ultérieurs avec Démétrius, Rome n'a cherché que le bonheur de la Russie, qu'elle voulait éclairer par la lumière de la vérité et faire entrer dans l'alliance européenne contre les Turcs. Les jésuites sont restés dans les limites de leur vocation exerçant leur ministère et se montrant prêts à accepter des collèges pour l'instruction de lajeunesse. Démétrius a fait des promesses parfaitement libres et spontanées en faveur de la religion catholique, que les papes ne pouvaient et ne devaient pas repousser.
6« Dans le développement moral de Démétrius il faut distinguer trois périodes : V à Cracovie, il a tout le zèle d'un néophyte et sa piété est exemplaire; 2* pendant la campagne, c'est la raison d'État qui prédomine et l'amour de la religion lui est subordonné: 3* parvenu au trône et mal entouré, il s'adonne à l'impiété et au désordre, en y joignant l'hypocrisie envers le pape et Sigismond III. Vouloir prouver par le seul fait de ces changements, que la conversion de Démétrius n'a pu être sincère, c'est nier du même coup la mutabilité de la volonté humaine, hélas! trop souvent constatée.
Nous nous flattons d'avoir poursuivi dans ce travail une œuvre de conciliation. La part que les papes ont prise dans l'affaire de Démétrius a toujours été un des principaux griefs historiques de la Russie contre Rome. A la lueur de nos documents, le lecteur impartial aura pu apprécier la sagesse et la prudence du Saint-Siège et réduire à néant les calomnies
élevées contre lui. Un brillant avenir s'ouvrait à la Russie dans la voie que lui indiquaient les pontifes romains. En y entrant elle aurait échappé à bien des désastres et peutêtre à l'heure qu'il est, aurait-elle été maîtresse de l'Orient pacifié par ses efforts, christianisé par ses apôtres.
La correspondance entre Rome et Démétrius a été déjà publiée en partie dans le P. Wielewicki, dans les collections Roumianzov, Tourgueniev et ailleurs. Nous y avons ajouté toutes les pièces inédites du même genre que nous avons pu trouver. Cependant cette correspondance rysie encore incomplète.
La série des dépêches de Rangoni présente aussi des lacunes. Une main aussi indiscrète que coupable en a arraché un certain nombrede feuillets, qui jusqu'à présent se dérobent à toutes les recherches. Nous publions les dépêches les plus importantes de celles qui nous restent, en omettant les passages tout à fait étrangers à notre sujet. -
Les lettres des jésuites sont en partie publiées en entier, en partie citées littéralement dans les notes.
Tous les documents ont été copiés soit sur les originaux, soit sur d'anciennes copies, trouvées parmi les papiers de Rangoni. Le seul changement qu'on s'est permis de faire a été de rectifier Torthographe de quelques noms propres et de supprimer Tabréviation trop étrange de quelques mots.