Rome et la Judée
Dans un travail antérieur, publié il y a quelques années, j'ai tâché d'esquisser l'hisloire et de faire comprendre la vie de Tempire romain depuis Jales César jusqu'à Néron. J'ai retracé les événements de cette grande révolution à la fois économique, polilique et inornie, qui substitua un empire cosmopolite à une république exclusivement nationale, l'autorité du prince n la puissance du sénat, le silence du palais aux luttes du Forum. J*ai fait voir cet empire, habilement constitué par Auguste, constitué avec un mélange intelligent de république cl de monarchie, d'aristocratie et de démocratie, de modestie et d'omnipotence; constitué pour durer, pour régir le monde, et peut-être même, si Auguste eût pu s'assurer un autre successeur, pour lui donner un peu de paix. Mais j'ai montré aussi par quel triste abus, quoique facile à prévoir, Tibère, ne prenant qu'un côté de la tradition augustale, fonda la tyrannie h côté du prin-
cipat, et comment ses successeurs, avec une passion
Il ÂYANT-PftOPOS.
qui lient de la démence, se précipitèrent à Tenvi l'un de l'autre dans celte voie facile el tuncsle, où leurs noms sont demeurés comme rappelant quelques-uns des plus incompréhensibles phénomènes de perversité et de folie. Seulement, à travers ces hontes cl ces ruines, j'ai montré le ciirisliuuisme, naissant, se développant, se faisant peu à peu connaître, et préparant, d'abord dans une paisible et modeste liberté, ensuite dans les cachots et les sujiplices, le salut de la société qui se perdait aux pieds de ses tyrans.
La suite de ces études, à la fois sur le monde païen et sur rËglise chrétienne, me conduit maintenant à une époque qu'un caraclèrc tout particulier signale à noire attention.
Cette époque comprend les trois ou quatre ann^s qui s'écoulèrent après la chute de Néron et la première
révolte des Juifs contre l'empire romain, jusqu'à Tavéncment de Vespasien et au sanglant apaisement de celle révolte. Tout ce qui s'écoula dans cette période, si courte, mais si pleine, avait été annoncé dans ces prophéties de l'Évangile que nous avons tant de fois lues et si légèrement étudiées. Le peuple juif et le monde, mis en demeure de reconnaître la loi du Christ, et, à des degrés . divers, la méconnaissant Pun etTautre; avertis l'un et l'autre par des signes d'espèce différente, mais qui tous ont été annoncés, tels que les calamités physiques, tels que l'apparition de nombreux imposteurs, tels que les souffrances infligées à TËglise; Fun et l'autre fermant les yeux à ces prosages el se précipitant davantage dans les voies qui doivent le perdre; le peuple juif se soulevant de plus en plus; Rome s'agitant contre elle-même; le monde, à son tour, s'insurgeant contre elle; la guerre
AVANT-PHOrOS. m
et la dévastation partout, jusqu'à ce que Rome, punie par ses propres déchirements, retrouve enfin la paix par la lassitude; jusqu'à ce que Jérusalem, plus coupable parce qu'elle était plus éclairée, déchirée, assiégée, afiamée, captive, égorgée, ne trouve de paix que dans la mort : tout cela se rencontre en propres ternies prédit dans trois chapitres des évangiles de saint Mattliieu, de saint Marc, et de saint Luc; tout cela se trouve raconté dans le volume qui suit, je ne dis pas en termes plus exprès (cela ne saurait être), mais plus en détail. Là moins qu'ailleurs je devais séparer les affaires de Rome de celles do Jérusalem, l'histoire de l'empire de celle de la religion. L'histoire profene et l'histoire religieuse de ce temps, prédites ensemble, devaient être racontées ensemble.
Seulement, je dois Tavouer, les événements de cette époque ont une sorte de notôriété classique qui les rend présents à tous les souvenirs. Et néanmoins, quand je pense jusqu'à quel point l'histoire chrétienne et l'histoire païenne de ces premiers siècles ont, pour ainsi dire, vécu séparées jusqu'ici, il me senAIe (pie, de leur rapprochement, il n'était pas impossible de fuire naître quelques aperçus et quelques lumières nouvelles. Ni pour le philosophe ni pour le chrétien celte époque des grands avertissemmits de la Providence ne saurait être une étude stérile. Et aujourd'hui que mon travail est terminé, loin de croire que rien ne l'ut resté à faire après cèux qui m'ont précédé, je crois laisser beaucoup à faire à ceux qui viendront après moi.
Somme toute, le champ de l'élude est infini, en même temps qu'il est un. Une seule et même question se débat dans toute l'histoire humaine. Si nous craignons de l'aborder, il ne faut rien lire ni rien connaître; si nous ai-