‹ Rome et la JudéeChapitre 61 sur 64 · ROME £T U · texte numérisé non relu

ROME £T U

csl le sens mystique de œtle dîslUiction des tribus dans le peuple chrétien? Origùnc, quoiqu'il ne se cliargo pas de Texpliquer, semble le rapporlci* ù la nalurc différente des grâces données à certains lidèles ^

Le Juif accablé des maux de sa patrie pourrait donc, s'il comprenait le sens mystique de la loi, retrouver là tout enlière sa patiie perdue. Sa synagogue, qu'il avait crue détruite, lui apparaissait là, pure, complète, bénie de Dieu. Il retrouvait là «la montagne de Sion, la dté du Dieu vivant, la Jéi usalein céleste habitée par les anges. » Il se retrouvait parmi les vrais circoncis de la cii'concisiou du cœur, parmi les vrab tils d'Abraham, non par le sang, mais par la promesse*. Tout cela, il est vrai, en un sens mystique et sous une forme plus épurée, transporté de la terre au ciel, du symbole à la chose, de l'ombre au corps, de l'image à lu réalité. Tout était identique, mais tout était renouvelé; tout était ancien, Inen que tout fût nouveau. Selon la parole de l'Apôtre, ce que la loi avait de muable était transformé; ce qu'elle avait d'immuable demeui-ait toujours'. Le mosaïsme littéral n'est que le serviteur, l'en&nt d'Agar;le mosaiame

* Orig., âi tlëUk., tii, sa. ÀMifei commaUtâm mt cet ivmifile uUrihuéi à Origéne, #1 révnii tm» œwm de uM Uan ChrytOiUime, Du» le livra dUenitty l'ËgKie esl figoiéc pir une forlerane bAUe sur le rocher, et dont la porte est ganlée pir doue fîerges. Gheciiiie de ces ikrgn représente mie vertu, ettnssi iiiiedetlrilNi8d*l8n8L

* Non enin io «mifreto, Mme est, neqiie qa» in iwaîlfailo, in ctme, est circunicisio.

Sed qui in akoomlito, Judsus est, et cîrcumcisîo coidis în spiritu, non in liltera, cojtM laus non ex hominibas, sed ex Deo est. Bom., il, SS, 29.

Non enan emes qni ex Israël sunt, ii sunt Israélite...

Ncqne qni semen sunt Abrah». omnei filiî; sed in Isaac Tocâbitiir tibi scmen,

Id est, non qui filii camis, hi filii Oei; sed qui filii sunt promissionis, a«tiinantur in semîne. \x, 6*8.

' Voir snrlout l'épitre aux Uébnwx :

CUAI'. XXI. ~ m LlGLlSË. 5il

spirîtuel, le diristianisiiic, c*est Fenfani de Sara, le fils de la maison, le légiliiiie liéiilier*. Jouissant ainsi de lu perfection de la loi, le Juif pouvait cniiase consoler de la chule tant de fois prédite de Jérusalem et de son temple de de pierre.

11 y avait donc, et dans les souffrances d'Israël une vérification des prophéties, et dans le salut des iidéles un a£fennissèment des espérances^ et, dans la destruction du temple, comme une nouvdle investiture donnée à l'Église.

Et cependant à ce ti iomplïc de la foi se mêlaient les douleurs de la diarité. La nouvelle Sioii ne fut pas sans donner des larmes aux souffrances de la première. Un grand nombre de ses fidèles étaient nés dans le judaïsme et en gardaient encore les observances. Les saints de Jérusalem étaient dans toute l'Eglise l'objet d'une alleclion toute particulière. Même envers la synagogue déicide, incrédule, persécutrice, mais non encore ouvertement rejelée, une sorte de pitié filiale se retrouvait parmi les chrétiens, tt, quand Jérusalem tomba, cette effroyable chute inspira aux cin éticns une douleur pareille à celle qu'inspire, malgré tout, à une fille pieuse la mort d une mère même dénaturée.

Translulo eniui sucerdolio, necessc ci>i ul et legîs franslatiu fiât. licLi ..

Tll, 12.

Nihil eiiim ad iierfectuin adduxit lex. i9.

Qui exeinplari, el uinbrse deservimit mkulimn. viii, 5.

Noodùni propabUm ene nactonim viam. ix, 8.

JttsIitÎM eumia usque ad tcmpus corroctîooîs inipositîs. 10.

Dedmt mobiHum tramlatîoneiii tançai faetonuo, ut maneaDt ea qu» Mit imiMbilia. Haipie regaum iminobtte auidpiaitea, habemis gratiam. xu,S7» 28.

< Galat.» IV, SS4(1. Rom., n« 7-13.

Cognosdte ergo quia qui ex fide suot, iî sunt filîi Abnli». Gai., m, 7. Si autan vm Clirisli, ergo aenieo Abraba ealts, seeundApi prooMaionem haredee. Galat., m, S9.

m ROME ET LA ilDÉB.

On jHMil laoiloincnl s on apei'i ev(3ir (pinnd on vint a\»H* quels niéuageuieuU cl uvec quelle douceur les écrivains orthodoxes pai*lciit aux Juifs convertis, qui au seiu du christifliiismc restent enooi*e attadiés aux pratiques judaïques. Jérusalcni «'si lonilhM', visihlciiu'iil sortie de. ses propres Noics, visiJjieuiont condannice par le Sei^^ncur. Les pratiques judaïques au seiu de i'Kglise n'ont plus de but; tût ou lani, elU*s doivent disparaître. L'Éprlise n*iinitera pourtant pas cj's do( Inii N (|iii s éloi'inont du judaÏMiie jus(pran point de uiéronnailic la divinité de son passé 1 l'ieinc de ce respect de l'antiquité qui est propre aux grandes institutions, au lieu de rompre brns(piement avec le judaïsme, elle tiendra, selon le mol des saint< Tères, à eiderrcr la syna^^o^ruc avec iiouueur. Elle laissera les Juifs qui sont an nniien d elle observer la rii*concision, pourvu que la dignité du baptême n*on soit pas diminuée; le sabbat, pourvu qne le dimanche ne soil pas nireniiiiii ; les (envres de la loi, pourvu (jn'ils n(» ineltenl pas les «ouvres de Moïse au-dessus de lu foi du Cin isl. KUe les laissera libres, pourvu qu'eux mAtnes laissent libiiis lis autres chrrliens et ne fassent pas un devoir pour tous de «V (pn e>l la libre oljsei vance de qnelcpjes-uns.

Mais, on même temps, elle cherchera à les faire sortir doni'emeut de celte voie stérile, en leur montrant quel en est le sens caché ; à les faire passer sans violence de la lettre do la loi lelhî «pi'ils la praliijnent à l'esprit de la loi tel que le réalise le ehrislianisuic. Elle le> initiera par ces interprétations.à la loi clu^tienue de liberté dont les habitudes scrviles du pharisirirsme leur rendaient Pacceptation difficile. Du reste, cette sorte de version de la loi en un sons spirituel avait été pratiquée; même par des Juifs. Arislobule et Tliilon dans lu synagogue en avaient donné l'exemple. Dons r£glise, saint Paul en avait admirablement posé les baseé. On eontinnait ce

cuâp. XXI. ^ m L^âGUSfi. 523

labeur, y employant parfois les pensées les plus hautes, quelquefois aussi (quelque chose comme les subtilités du rabbiuisme et les faiblesses de la science populaire.

Uncépitre^yattritmée, à tort sans doute, à saint Barnabe, mais digne en certaines choses d'une main apostolique, et «'crite peu api ùs la clmtc de Jérusalcui ^, téuioigiie tle c^ pieux labeur. 11 clierche à consoler ces Juifs qui pleurent la perle de Sion; il cherche aussi à les détacher de ces minutieuses observances, signes de nationalité devenus plus chers depuis que la nation à péri. 11 n'y a plus de sacriiiccs au tenqile, mais le sacritice vraiment divin dont les holocaustes n'étaient que Fimage s accomplit et s'accomplira toujours. Pourquoi faire encore la distinction des viandes pures et impures? Obsei'vons-la dans son sens allégorique, c'est-à-dire évitons le contact du voluptueux qui nous est représenté pai* le pourceau, du cupide que figure l'épcrvier, de l'adultère dont l'hyène est l'image* (tout cela, il faut le dire, selon la «oologîe populaire ou la zoologie des rabljius). A quoi bon l'observation servile du sabbat? Le sabbat n'est que Timage de ce repos parfait qui après le dernier avènement sera donné aux élus. Alors, aj)rès les sept grands jours que doit durer le monde, le Seigneur entrera dans sou repos le huitième jour, c'est-à-dire le premier jour d'un monde nouveau. Voilà pourquoi les chrétiens célèbrent le huitième jour, c'est-à-dire le premier jour de la semaine qui commence Tous les rites du judaïsme avaient un sens caché qui, eu se montrant, les

* La date lie celte épître peut s'in<luirc du passage {voyez jdiis has) où il iiieiilionne la ruine du ten)[)lc, et d'iiu autre (voyez ci-dessus, p. 465, 404,, «|ui me parait contenir une allusion contemporaine au règne de Vcsp.asicn et tic ses trois prédécesseurs éphéi]i&res.

«Ch.^7-10.

* Voir aussi S. Paul. Hehr., iv, i, 9.

nbix>gc. Le bouc émissaire était l'imago du Clirisl ' ; le bàtou

garni de laine sert à jeler au peuple les cendres de lu victime est une iiuage ù lu u*oix ; le serpent d'airain, les bra» éteodus de UoIsc, en sont aussi des^figures; le baptême est symbolisé dans vingt passages*.

dos explications, sans doule, n'ont pas toutes la môme valeur; mais elles out toutes le même but. Faire voir dans le judaïsme un vaste symbolisme dont le sent demeure, après que les symboles ont péri, plus dégagé et plus éclatant. « Les Juifs pareils aux Gentils avaient mis leur espérance en un temple matériel. Ils avaient cru enl'enner la sainteté de Dieu dans un sanctuaire... Mais ce iemple vient d'être ruiné par leurs ennemis; » et, conformément à la parole, « le temple sera rebâti par ceux niènies (pii l'ont détruit; » ces Gentils qui ont renversé Jérusa'ein « vont ù leur tour élever à Dieu sou véritable temple, le lemple spirituel » Tout périt donc, mab tout revit ; dans le sens extérieur et terrestre où Toitendait la synagogue, le niosaïsuK; est détruit ; dans le sens intérieur et céleste où l'entend l'Église, le mosaisme i*cvit. « Jac9b a supplanté Ësaû. Dieu a fait comme le patriai*che à qui on présentait ses petits-fils à bénir; il a croisé ses mains et donné à celui qui était à gauche les bénédictions de la droite, cest-à-dii^e les plus abondantes \ d Le judaïsme évacué,

* Nemo vos judicet in ciLo, aut in polu» aut in parte diei r»U, aut neommumb aut SdMoniai» qn» mdI «nfcnfiitafWMn, corpui aiiM GMtî. Col.» Il, 16, 17,

* Voir. Ep. Baroab.» 11, lS.~Par suite d*eiplicatMNis al|iliabétiqMsdiiis le genre des rabbins, Pwleiir Iroure auni une figure de h eroii dn» le nombre (518) des serriteurs qu*Abrahan a lait ciitoiiGire (CSen.» tiv, 14 ; STit, S3). 318 s^écrit 'en grec TIH. Le T figure la croii, les deux autres kl- 1res sont les initiales du nom de IHZOTZ (ch. ii). Clément d*Alex. {jSironial.f VI, circà mcdium) (ait la même remarque.

> Ep. Bam., 1C.

« Ep. fiam., 13.

CHAP. m. ^ DE L*teUSE. 5tt

comme le dit admirablomenl saint Paul, tombe après avoir porlé son fruit ; comme l ecorce qui se dessèche quand la noiiy devenue mûre, en a été 6tée, comme Fœuf où l'oiseau a été oouvé et qu'il brise pour édore.

Et cependant (telle était la tolérante compassion de l'Église) les pratiques juives, l'abstinence des viandes, la cirooncision, Tobservation du sabbat, les néoménies, subsistèrent longtemps encore an milieu d'elle. Cent soixante ans après Notre- Seigneur, les Juifs cliréliens les pratiquaient toujours *. On leur demandait seulement de ne pas les imposer aux autres chrétiens. Telle était, vis-à-vis du judaïsme souffrant dans la synagogue ou converti dans le christianisme, Tattitude de rUglisc et son miséricordieux ti'iomphe.

Maintenant, vi-^-à-vis des hérésiarques et de cette nouvelle effusion de Tesprit de mensonge que les perturbations du monde avaient évoquée, que faisait TÉglise?

Contre ces novateurs, Dieu s'était réservé saint Jean, il lit écliapper miraculeusement le disciple bien-aimé au martyre de la Porte Latine; il le fit vivre près d*un siècle, pour que l'Église troublée pût s'adresser à lui. Quand les Ébionites et les Cérintliiens se mirent à nier riiumanité du Sauveur, quand d'autres en Asie contestèrent la création du monde parla main de Dieu, les Eglises de toute l'Asie députèrent au miUard^ comme on appelait ce dernier survivant (les apôtres. Jean ordonna un joùncetdes prières, puis, sous l'inspiration divine, l'aigle èvangêlique, le fils du tonnerre {boanergès) écrivit cette magnifique révélation des mystères divins : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu... Toutes choses ont élé faites par lui, et, sans lui, rien n'a été fait de ce qui a été fait... Kl

■ S. hatàa, Dial eum Tryphone,

IIONB ET LA JtmAK.

lo V( rl»t' a ( lé fîiil tliair et il ji liahilé parmi nous » l ins tard, quand il l'audra rassurer les fidèles Ironhlés par de prélenilucs révélations de l'avenir, l'ange reviendra à saint Jean dans son exil de Pathmos, el, un jour de dimanche, dans une mvsir'riiMise exlase. lui foi a euleiidre sa voix coiinno cello de la t roi I) pelle, el lui dévoilera celte iiia<i:nitique cl eiîraynnto révélation qui termine, par le récit de la fin du monde, la collection biblique dont la création du monde forme le début ^

Aiusi les lienle premières années du chrislianisme avaient donné au monde, avec les trois premiers évangiles, les épitrès de saint Pierre, de saint Paul et de saint Jacques, premiers umnunieuls écrits d'une foi qui s'établissait surtout par les paroles. El à Icui* tour, pendant les trente années qui suivirent la seconde génération chrétienne, vint d'en haut, dans les écrits de saint Jean et de saint Jude, pour (*(»ud)attre de nouvelles crreiu'S et culnier, après l;i cliutc de Jèi usalcm, de nouvelles angoisses, une nouvelle cilusion de r Esprit-Saint.

Ces écrits en effet sont pleins du souvenir des hérétiques

qui troublaieid alors l'Iilglise. Saint Jude écrit principalement oonlrc les Nicolaïles, ces hérétiques « livrés à la folie de leui*» rôves, qui souillent la chair, qui méprisent l'autorité, qui blasphèment la majesté de Dieu *. i» Saint Jean dans ses épilres coudanme surtout ceux qui, connue Kbionet Cérinflie, nient l'humanité du Christ, el veulent que son corps n'a'l été qu'un fautAme. Dans son évangile, il maintient, contre les judaîsants et les paganisants, à la fins Thumanité du Sauveur et sa divinité

* Voir llicronyiii., in Matth.

* AiH)c., I, 9,"i0.

5 jua.,8.

* ïïiawjtn,, m Malth.

GUAP. XXI. DE L'fiGUSE.

Du lesle, il discute peu; saiiil Pierre, saiiil l'aul, sainl Jacques, discutent davanta^(\ Maiuteusuit la tradition était assez évidente, rautorité de l'Église assez établie. La doctrine vraie avait été donnée aux chrétiens une foî<; pour (ouïes ; il n'y avait plus qu'a y denieurer. a Ceci ol un niaudcmenl que vous niareliiez dans la voie qui dès le principe vous a été enseignée... Celui qui se retire de cette voie et ne demeure pas dans, la doctrine du Christ n'a pas Dieu en lui : celui qui demeure dans celte doctrine a en lui le l'ère et le Fils ^ )) Le novateur était ainsi coudamué par cela seul qu'il était novateur. Ët, comme le danger était pressant, les chrétiens isolés, la séduction facile, la sentence était sévère : « Si quelqu'un vieni à vous et ne vous apporle pas cetlc^ doctrine, ne le recevez pas dans votre maison et ne lui dites pas : Salut. Celui qui lui dit salut participe ù son ceuvre mauvaise*. »

Il suHisait donc aux apôlies d'opposer à riiérésie deux choses, un témoignage et nu jugement. Ck>mme témoins, ils attestent que la vérité est tout antre : < Ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nos mains ont touché... (cette chair du Seigneur dont on nie la réalité) la vie qui s'est manii'cslée ù nous^.. nous 1 attestons, nous l'annonçons... Qui est menteur, sinon celui qui nie que Jésus soit le Christ?... Tout esprit qui cx»nfesse que Jésus- Christ est venu dans la chair est de Dieu; et tout esprit (pii détache Jésus » de la chair, « n'est pas de Dieu; celui-là est l'antechrist'. » Comme juges, ils réprouvent le docteur inlidélc; ils l*excluent de la société des saints : « Mes enfants, il a paru beaucoup d'antcchrisis. Ces homuics se disent apoires,

> il Joati., 6, 9.

• llJoati.,10, 11.

* l Joaii., I, i, 5; II, 22; IV,

5911 HOME ET U JUDÊB.

mais ne sont pas des apôtres... Beaucoup de séducteui's ont paru qui ne oonfess^t pas que Jésus-Qirtst soit venu en la chair. Celui qui parle ainsi est un séducteur et un ante-

christ*... Panni nous se sont inlroduils quelques hommes dont la condamnation est depuis longtemps écrite, des impics... qui nient notre seul Maître et Seigneur Jésus- Christ... Rnppelei-vous les paroles qui vous ont été dites à r;i\iiii('o par les apôtres do Nutro-Seignciir Jrsns-Christ, (pii vous disaient (pi an dernier jour viendront des imposteurs marchant selon leurs désirs dans les voies de l'impiété. Ce sont eux qui se séparent eux-mêmes » de TEglise, « sensuels

et qui n'ont pas l'ospril en on\ *. »

(^cst ainsi qu'entre les hérésies diverses et contradictoires qui l'attaquaient, l'Eglise restait inébranlable. Mille tombaient h sa p^auclie, et dix mille à sa droite'; mais le fléau de l'oiieur n'approchait pas jusqu'à elle.

Restait cependant un point qui agitait et la synagogue des Juifs et l'assemblée des fidèles, sur lequel les hérétiques de toute espèce semblaient faillir d'un commun accord, qui était, pour ainsi dire, le trouble eoiiiinun do toutes les âmes. La pensée de la lin procliainc de ce monde agitait même les païens. Lorsque, quelques années plus tard, la première éruption historique du Vésuve couvrit la Campanie de cendres cl de ténèbres, on redouta de nouveau cette nuit éternelle qu'on avait redoutée du temps de César. Un grand nombre, dit Pline, levaient les mains vers les diem; d'autres prétendaient qu'il n'y avait plusde dieux et que c'était pour le monde la dernière nuit*.

Et, de plus, comme Je l'ai dit, cette commune attente était

< I Juan., II, 18. — Apoc., ii, 3. — 11 Juan., 7.

* Jml., i, 17.19.

> Pline, E|>., vi, 10-20. — Xipliil., uvi, S3.

CUAP. XXI. — DE VÈSUSR. ' }A%

foiiiliôe (;lioz les Juifs par la pensée d'une vengeance divine sur Uomc leur ennemie, chez les chrétiens par les espérances du r^e du Christ el de la céleste Sion.

n faut comprendre du reste en quel sens celte préoccupalion devait être particulièrement puissante sur les chrétiens de cette époque. La félicité de Tàme bienheureuse dés le jour où il lui sera permis d'apparaître devant Dieu, (elle est aujourd'hui l'idée qui domine le dirétien dans ses vœux et dans ses pieuses espérances. Il n'a pas de peine à dégager par la pensée son âme de son corps, et à la voir paisible et glorieuse auprès de Dieu, tandis que ses membres achèvent de se dissoudre dans le tombeau. Les chrétiens d'alors entraient peut-être un peu moins aisément dans cette pensée. Leur éducation première avait été peu métaphysique ; ni les piiilosophes de la Grèce, ni les rabbins juifs qui avaient formé leur enfance, ne les avaient doués de cette facilité d'abstraction qui sépare aisément l'àme des membres, ce qui est abstrait de ce qui est coi'porel. Les langues même, plus concrètes que les langues modernes, se prêtaient mal à ces distinctions. La félicité qu'ils se plaisaient davantage à envisager, c'était la félicité de l'homme tout entier, de l'homme ressuscité; le jour qu'appelait leur espérance, c'était le jour, prochain, ils aimaient à se le dire, où la vie rentrerait dans ces os desséchés, où Fâme et le corps se réuniraient après la courte séparation du tombeau.

Je l'ai dit aussi, le spectacle du martyre fortifiait encore cette tendance. La pensée de la résurrection soutenait le courage des confesseurs. Us souriaient avec joie au sehi des tortures, en se disant que, de cette chair brisée, rompue, décliiquetée par le bourreau, pas un atome ne périrait; et que, l'homme tout entier ayant souffert sur la terre, l'homme tout entier refleurirait glorieux dans Fétemité. Ils se raillaient

&30 MMIE ET U JUO&K.

de ces lyraiis, hicdiiaMes de leur ravir, si ce n'est pour un

jour, une parcelle de leur chair ou un cheveu de leur tète. C'est là ce qui explique l' importance si grande donnée dans la controterse contre les pitou, au dogme de la résurrection de la chair. G*est par lui qu'on ^icoura^^eait les âmes, qu'on lîiisail houle au paganisme, (pie l'on cout'oudait les philosophes, que l'on déliail les perséculcui-s.

Nais on comprend alors que le jour de la résurrection fût, pour emiaines Ames, l'dbtjet d'une héroïque impatience. C'élail le jour (pii devait justiCer les niarlyis, confondre les bouri'eauxy honorer a la fois et ces âmes qui avaient sacrifié lenrs ooips pour Dieu, et ces corps qui avaient soullért pour lui. C'était le jour du triomphe où la guerre serait enfin leriuinéc, où serait enfin jugé le procès qui se déballail entre le christianisme et le paganisme sur les bikbei'S et les dievalets. Le chrétien, qui payait de sa chair et de ses membres, n'attendait sa complète rétribution que pour le moment où sa ciiair et ses membres, eux aussi, seraient gloritiés. ^e nous étoimons pas si ce jour, le second avènement du Christ, le règne de Dieu, la Jérusalem céleste, étaient ardemment désirés, et chaque soir, pour ainsi dire, attendus pour le lendemain.

A celte attente souvent impatiente, nous avons dit quelle avait été la réponse de saint Pierre et de saint Paul. Lorsque rhérésie de Cérinthe introduint l'idée d'un régne de mille ans sur la terre, et d'un règne uù les voluptés corporelles avaient leur part, les i évèlulions de Pathmos furent la réponse du Saint-Esprit et de l'Église. Ptous n'avons pas à nous arrêter ici sur ce livre, postérieur de plus de vingt ans à l'époque que nous ti ciilous. Mais nous pouvons y lire eu un seul mot la réponse aux inquiétudes qui agitaient tant de chrétiens.

L'apMre y parle en effet de k chute de Rome, des pro-

GUAP. XXI. — DE L*i6USE. 55t

diges des derniers jours, de la Jérusalem nouvelle, toutes choses que rimaginaiion hâtive de bien des chrétiens réunissait en un même temps; il dit même que tout cela aura Heu Hentôt\ parce que pour Dieu tous les temps sont courts. Mais il indique aussi que, si l'on conq)te selon la mesure iiuinaine, il faut s'attendre à des délais : a Je vis sous l'autel les âmes de ceux qui ont donné leur vie pour la parole de Dieu et pour lui rendre témoignage. Et ils jetaient un gi*and cri en disant : « Seigneur, qui êtes saint et véritable, jusqu'à « quand différerez-vous à faire justice et à venger notre sang a de ceux qui habitent sur la terre? » Et on leur donna à diacun une robe bkndie. Il leur fut dit qu'ils attendissent en repos encore un peu de temps, jusqu'à ce que le nombre de ceux qui servaient Dieu comme eux fût accompli, et celn i de leurs frères qui devaient souffrir la mort aussi bien qu'eux*. » n y avait donc un délai, un temps d'attente, un ajournement dont l'homme ne pouvait avoir la mesure.

Par ces enseignements, l'attente l'ut moins empressée sans être moins vigilante. Le chrétien sut toujours le Christ à la porte et prêt à frapper. Sans se déses])érer de ne pas le voir encore, il n'oublia pas non plus son approche. La préoccupation de la ûn des temps resta toujours, moins inquiète, moins étonnée, mais toujours utile et salutaire, tenant les flmes en éveil, à la pensée de cette heure qui pouvai tarder, qui pouvait être imminente; que les apôtres n'avaient pas sue, que les anges ignoraient, et dont le Père céleste garde seul le secret. *

Mais, du reste, les impatiences de quelques-uns, les rêveries de Cérinthe, furent bien assez souvent renouvelées. Cette idée

* Apoc, I. I .

« Ap<K„ VI. 9. 10, M.

&39 BOMB ET U JODÉB.

d un règne do mille uns du (Christ sur la Ici i e, dans Jérusu- Icm, capitale des élus ressuscilés, s*alliait trop bien avec les affections nationales de bien des Jui&^avec les pensées un peu terrestres de quelques dwétiens. De siècle en siècle, on en voit dans le chrisliaiiisuK; de nombreuses traces. Dans le moyen ftge, la pensée de la lin imminente du monde vinl plus d'une fois eflrayer les esprits; et, dans le protestantisme surtout, plus d'une seete au dix-septième siècle, au dix-hui» lième, et de nus joure, a enseigné le règne de mille ans et la royauté prochaine du Christ.

Quant au paganisme et au monde en général, que dire de rÊglise en Âiee de lu), si ce n'est ce qu'il en faut dire partout et dans tous les temps?

Seulement, ce qui ressort principalement, en face de cette société exaltée et troublée, c'est la simplicité et le calme du christianisme. 11 ne s'isole pas comme les Juifs que séparent du reste du monde, et leur origine propre, et des pratiques étranges el choquantes, et un êloignement dogmatique pour les étrangers. H ne se singulai&epas comme les philosophes qui affectent de se distinguer du vulgaire par Tattitnde, l'habit, la barbe, le manteau. 11 ne ressemblepas à ces groupes de soi-disant inspirés dans le paganisme, qui pratiquent, sous Tempure d'une inspiration fébrile, des cérémonies ténébreuses, souvent obscènes, parfois sanglantes.

Uien de tout c(da: et, pour parler avec un chrétien de cette époque, « les chrétiens ne différent point des autres hommes;, ils n'habitent pas de cités à eux; its n'ont pas d'idiome à eux... Habitant selon le hasard de leur naissance, celui-ci une v!llc grecque, celui-là une ville barbare, ils suivent dans leur vêtement, leur nourriture, tout l'ensemble de leur vie, les habitudes de leurs concitoyens ^ » Ils ne fuient point le

• rp. cd DiogneL, 5.

GUAP. XXI. — DE LÉGUSE. 553

commeree de ceux qui ne sont pas dirétiens; ils ne rompent

ni les liens de la famille, ni la société, ni l'Elat. Ce sont les moins affectés parmi les hommes. Comment la singularité pourrait-elle s'accorder avec l'universalité du chrislianisme?

II est bien vrai que la persécution leur a imposé la retraite et le silence. Ils ont commencé par vivre au grand air do la publicité et de là liberté; le christianisme aime le jour^ 11 s'est retiré dans Tombre, parce que les persécutions Ty refoulaient. Il est descendu dans les catacombes, parce que la place publique lui était interdite. 11 a eu ses assemblées dans la nuit, parce que l'espionnage le poursuivait dans le jour. Il a gardé le silence sur certains points de sa doctrine, parce qu'il savait que, sur ces points, la parole appellerait l'outrage, la calomnie, la persécution. Dureste, il n'accci>te les ténèbres, le silence, le secret, que dans la mesure où ils sont nécessaires. Comme une plante exilée dans les ténèbres, il pousse autant qu'il peut ses rameaux vers le grand jour.

(^et esiurit de rectitiide et de paix est bien sensible dans les manifestations surnaturelles du christianisme. La théurgie

païenne est violente et maladive, mauvaise et menteuse; elle opère par le désordre du corps et de Tàme; le prétendu inspiré est dominé par l'esprit inspirateur; il ne s'appartient plus, il bondit, il écume. Mais la thaumaturgie chrétienne, parce qu'elle est pure et vraie, opère dans le calme des sem et dans la paix de l'ilime. « Le Seigneur n'est pas dans la commotion. 9 Elle lait des croyants; eUe ne fait pas, selon l'expression païenne, des enth&umsies et des éncrgumènes*

« ' Diea est lumière, et en lui il n*y a poiot de ténèbres. Si nous disons que nous sommes avec lui et que nous marchions dans Irs ténèbres, nous men> Ions. » I Joan.. i, 5, 6.

Un passage de saint Paul, d'une simplicité miment surhu-

inaino. rèf^lc Tordre dans lequel les miracles doivent se produire, el fait, pour ainsi dire» la police de l inspiralion. Le prophète clu^étien est calme, paisible, sain; il sait parler, et il sait se taire; son inspiration peut attendre. « L'esprit du propliète est soumis au prophète;'. »

Avec ce calme luarcliuit la conliance. Vespasien, avant d'accomplir son miracle^ hésite, discute avec son amour-propre, a prés de lui des flatteurs qui Tencouragent, un empire à gagner, un parti ])oliti(jue prêt à tout croire. Saint Pierre el saint .)a(-<|ues rencontrent un paralytique aux portes du temple, a Je n'ai ni or ni argent, lui dit saint Pierre; ce que j'ai, je te le donne. Au nom de Jésus-Christ de Naiareth, lève-toi et uiarclic*;» el avec cette simplicité, cette œrtitude, celle tranquillité, Dieu se manifeste, et Thomme est guéri.

On peut donc le croire : les révolutions de ce siècle purent toucher, affliger, effrayer même les vrais chrétiens; elles ne les troublèrent pas. Eux échappèrent à la pensée superstitieuse qui aggravait pour les autres T impression des malheurs publics; ils ne «furent agités, ni comme les Juifs, par la recherche désespérée du Hessie, puisque le Messie était pour eux depuis longtemps trouvé; nî comme âCs païens, par cette crédulité qu'exploitaient tous les imposteurs, puisque pour em Timposlure était démasquée par avance; ni comme les hérétiques, par ces retours vers la sy naji()<(ue ou le temple des idoles, puisque la roule était tracée loin de l'une et de l'autre; ni comme tous, par cette observation inquiète des astres, des divinations, des présages, dont la vanité leur était connue. A eux aussi avait été

donnée la bonne nouvelle d'un Dieu venu sur la terre; mais

« Voyc* 1 Cop., xiY, 26-35, 39, 40.

* AcLf m. U.

tUAP. XXI. DË L ÉGLISE. ^5

cette nouvelle, consolante parce qn*dle était œi'taine, afTcr-

missait leurs àines loin de les troubler. Chez les chrélieus aussi, et chez eux bien plus qu'ailleurs, se manifestaient des prodiges et des inspirations surnaturelles; mais ces prodiges rassuraient parce qu'ils étaient divins, et, au lieu d'ua délire cnthousiasle, amenaient l'admiration, la reconnaissauco et la joie. Au milieu des épreuves communes, ils pleuraient avec ceux qjoï pleuraient, ils craignaient peut-être avec les timides; mais ils ne déliraient pas avec ceux qui étaient en délire. Le cbrélion gardait le calme de sa raison, parce qu'il avait le calme do sa foi .

Terminons en cherchant les traces de cet esprit dans les monuments qui nous restent du christianisme de «ette époque. Outre les écrits inspirés, nous en avons deux qm peuvent passer pour contemporains des événements que nous venons de raconter. L*un est la lettre attribuée à saint Bamabé, un peu postérieure à la prise de Jérusalem, et dont nous avons déjà cité quelques passages. L'autre est Tépître ù Diognète, qui serait, elle, antérieure de peu d'années au désastre des Juifs

Ces deux écrits, quoique dans la même langue, sont d'orî- <nne différente. L'épître attribuée à saint Bamabé, bien que destinée à combattre l'espi itjudaïque, est évidemment d'origine juive. Us'y trouve, je lai fait voir, plus d'une trace même des allégories subtiles et de la fausse science du rabbinisme. Mais, une fois sur le terrain net do la foi chrétienne, que de simplicité et de lumière 1 « Il y a deux voies, dit l'auteur :

* Elle parie des saeriSoGS judaïques cotnnM encore usités, et du cbrislianisme connue d*uue religion nouveUe. Vojez eh. i, m, v, tt, ni, — L^aiiteor, dans le ch. xi , se déclare disciple des apdtres ; mais les deux derniers ch., SI et xit, qui se lient peu ^ ce qui précèdent, sontd^une authentinti^ douteuse. Le style est pur et a un parfum d*antiquité.

&36 BOMK ET U JUDÉE.

celle de la lumière, celle des tén^nres. La voie de la lumière

esl celle-ci : Tu aimeras ton Créateur, lu glorilieras celui qui l'a racheté de la mort. Tu seras simple de cœur et ridiu d'espril... Tu auras en haine toute dissimuiation. Tu ne t'eialteras pas; tu seras humble. Tu ne ^'attribueras aucune gloiic... Tu pardouueras à tou Irèrc. Tu ne t'inquiéteras pas desavoir ce qui doit ou ne doit pas arriver... Tu aimeras ton prochain plus que ta vie... Tu ne feras pas périr un en&nt par Tavortement; tu ne le feras point périr après sa naissance... Ton âme no s'allacliei'a pas aux superbes; mais lu te l'angeras avec les justes cl les humbles. Les souffrances qui t'arriventy reçois-les comme des joies. Tu n'auras ni une double pensée ni un double langage; la duplicité de la langiie est le lacet de la mort. Tu seras soumis au Seigneur. Tu le seras aux maîtres ( terrestres), comme aux envoyés de DieUy dans le respect et dans la crainte. Tu ne commanderas pas avec amertume à ta servante ou à ton esclave qui espèrent au môme Dieu que toi; mais lu craindras Dieu qui est au-dessus des maîtres et des serviteurs et qui est venu appeler, sans distinction de personne, tous ceux qui étaient préparés par TEsprit-Saint. En toute chose, tu seras en communauté avec tou prochain; tu ne réclameras rien comme ton bien propre; car, si vous possédez en commun les biens iii-. corruptibles, à plus forte raison en est*il de même des biens corruptibles... Autant que tu le pourras, tu seras chaste par l'âme... Tu aimeras comme la prunelle de ton œil celui qui l'apporteia la parole du Seigneur. .Nuit et jour, lu le rappelleras le temps du jugement. Tu chercheras sans cesse le visage des saints; tu approfondiras leurs discours, et, lorsque tu penseras à exhorter les autres, lu le demanderas comment par la parole on peut sauver une ûme. Et lu travailleras de tes mains pour l'expiation de tes pédiés. Tu n'hési-

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