CHAPITRE VIII
LA RÉVOLUTION d'aVIGNON.
L'autorité spirituelle du pape en France avait été supprimée au moment même où ce qui restait de son autorité temporelle à Avignon et dans le Comtat disparaissait à son tour. Circonstance heureuse^ semblet-il, pour un accord ou pour un compromis. Le pape avait besoin de la France pour retenir ou pour ramener dans le devoir ses sujets révoltés, et la France avait besoin du pape pour procurer Tapplication paisible de sa réforme religieuse. Spirituel contre temporel, le marché, quoique simoniaque, était indiqué, facile à conclure, et ce n'eût pas été le premier du genre, mais encore fallait-il pour cela des deux côtés déposer toute arrière-pensée, toute défiance et se résoudre loyalement à proposer et à accepter l'échange !
Comment le pape fut-il donc acculé à cette double alternative : ou de sanctionner en France la ruine de son pouvoir spirituel, ou de s'exposer par un refus, d'une part à déchaîner le schisme et la guerre religieuse, et de l'autre à perdre sans recours son domaine temporel de la vallée du Rhône?
Vers le début de mars 1790, Pie VI, sortant de ses hésitations, avait eu la pensée de faire front à la fois
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contre la révolte de ses sujets d'Avignon et du Comtat et contre les entreprises de la Constituante. La victoire qu'il venait de remporter en Belgique sur le joséphisme, l'avènement du nouvel empereur Léopold, qui semblait vouloir renier son passé de duc de Toscane et faire amende honorable de son défunt philosophisme ( 1 ), les premières mesures de préservation prises par Florida-Blanca contre la propagande révolutionnaire en Espagne, tous ces symptômes lui paraissaient sans doute de nature à lui faire espérer que toutes les grandes puissances catholiques seraient derrière le Saint-Siège au cas d'un conflit avec la France.
Le Moniteur du 6 juin 1790 demandait s'il était vrai que les ambassadeurs d'Autriche et d'Espagne avaient excité le pape à la résistance contre la Révolution. Dès les premiers mois de 1790, les émigrés intriguaient auprès de toutes les cours pour leur démontrer que leur intérêt bien entendu leur commandait d'opposer à la menace commune du péril révolutionnaire une solidarité étroite et effective.
Pie VI avait reçu et écouté les Polignac. Peut-être était-il encore sous l'impression de leurs discours et partageait-il la belle confiance qu'ils étalaient quand il faisait part à son fidèle Bernis de la résolution où il était de foudroyer par un bref l'audace des Consti-
(1) Bemis écrivait à Montmorin, le 7 avril 1790 : « Le roi Léopold de Hongrie... a écrit deux lettres à Sa Sainteté bien différentes de celles qu'il lui adressait de Florence ; elles sont pleines d'amitié et de cordialité. Nous verrons si les effets s'accorderont avec ces heureuses apparences. Le nonce de Vienne annonce déjà des changements favorables à la Religion et au Saint-Siège sous ce nouveau règne. » Rome, reg. 912.
tuants. S'il se résigna, contre Tattente même de Bernis, à ne foudroyer qu'en secret, la raison en doit vraisemblablement être cherchée dans les inquiétudes chaque Jour plus graves que lui donnaient Avignon et le Comtat (1). Encore une fois, et ce ne sera pas la dernière, les intérêts temporels prirent le pas dans son esprit sur les spirituels.
Le faible légat d'Avignon avait accepté la démission des consuls et consenti à l'installation d'une municipalité révolutionnaire. Pie VI en fut vivement blessé dans son orgueil de souverain qu'il avait encore plus sensible, si possible, que son orgueil de pontife. Il n'hésita pas à désavouer son représentant et à révoquer tous ses actes. Bernis et les émigrés ne cessaient pas de lui montrer que les concessions avaient perdu Louis XVI. De Paris l'abbé de Salamon poussait Zelada à la résistance (2). Le pape crut, en déployant
(1) C'est le 10 mars que Bernis avertit son ministre de la résolution du pape. Dès le 18 mars cette résolution était changée. Que s'est-il passé du 10 au 16? Le pape a appris successivement la démission des consuls d'Avignon survenue le 22 février, la formation d'une municipalité révolutionnaire au début de mars. La connaissance de la correspondance du légat d'Avignon changerait sans doute notre supposition en certitude.
(2) n lui écrivait le 30 mars : « On me mande qu'on a dû nommer (à Avignon) un maire, 14 administrateurs et 28 notables. J'aime à croire que M. le vice-légat n'authorisera pas une pareille opération qui sera toujours illégale dès que le Très Saint Père n'y aura pas (mis) sa sanction. Tout à présent sans mot dire (sic) parce qu'U est prisonnier dans toute la rigueur du terme, mais Sa Sainteté ne pourrait pas dire de même si elle voulait un jour revenir de ce qu'elle aurait authorisé. Ainsi je persiste à penser que le Très Saint Père ne doit pas empêcher cette nouveUe organisation de la ville d'Avignon, mais aussi elle ne la doit pas authoriser en aucune ma-
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toute son énergie, se montrer habile et prévoyant. Le malheur, c'est qu'il n'avait pas plus de moyens d'action que Louis XVI. Il ne pouvait même pas compter sur sa garnison d'Avignon, réduite à quelques centaines d'hommes I Tout son espoir résidait dans le clergé et la noblesse avignonnais qui avaient réussi à gagner quelques compagnies de la garde nationale. Mais le parti aristocrate parviendrait-il avec ses seules forces à triompher de la municipalité révolutionnaire et à rétablir le Saint-Siège dans toute son autorité? Pie VI voulut du moins courir la chance. Dès qu'il connut la manifestation du 13 avril (1) et la violence morale faite à son légat, il lança un bref qui équivalait à une déclaration de guerre,(2).
Non seulement tous les règlements et ordonnances extorqués au vice-légat étaient cassés et annulés, mais un commissaire apostolique, Jean Celestini, était envoyé à Avignon avec pleins pouvoirs pour y rétablir l'ancien régime (3).
Quelques jours après, un nouveau bref confiait à Celestini la même mission de restauration monarchique dans le Comtat (4).
nière ». Arch. Vatic. Francia, 582. Communication de M. l'abbé Sevestre.
(1) Date donnée dans le Manifeste de la ville et État d'Avignon.
(2) Bref du 21 avril 1790 ; réimprimé dans Passer!, t. II, appendice, et analysé par M. J. Viguier dans son étude sur la réunion d'Avignon et du Comtat à la France (La Révolution française, t. XXI, p. 430).
(3) Si on en croyait le Manifeste de la ville et État d* Avignon (p. 26), Celestini aurait été porteur d'un autre bref qui excommuniait les Avignonnais, mais U n'aurait pas osé en faire usage.
(4) Bref à la commission de Carpentras, pubUé dans Passer!
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La manière forte ne devait pas mieux réussiv à Pie VI que la méthode opposée n'avait réussi à Louis XVL
A peine le bref pontifical était-il connu à Avignon que les corporations s'assemblaient et, sur-le-champ, arrêtaient que le commissaire apostolique ne serait pas reçu dans la ville et que, s'il essayait d'y paraître, il serait traité comme perturbateur du repos public (1).
La municipalité ordonna la saisie du bref, fit défense au crieur de l'afficher et d'en donner lecture et aux imprimeurs de le reproduire (2). Comme elle prévoyait un retour offensif du parti aristocrate, elle faisait en même temps écrire à Camus par Raphel pour solliciter l'appui de la Constituante (3).
(t. IL, appendice) et daté à tort du 11 mai, date de l'entrée de Celestini à Carpentras.
(1) Délibération des corporations d'Avignon (3 mai 1790), imprimée en placard et envoyée à Camus (Arch. nat., DXXIV»).
(2) Récit abrégé mais exact des troubles arrivés à Avignon, 1790 8. d. (p. 13). Ce récit est identique au chapitre de Passert — Lescuyer, greffier de la commune, aurait lacéré lui-même les exemplaires du bref au moment où le crieur se préparait à les afficher.
(3) « Priez-la de nous prendre sous sa protection immédiate et de veiUer spécialement sur nous. L'aristocratie fermente. Le clergé ne s'oubUe pas et le moindre trouble que nous éprouvons ici embrase vos provinces méridionales, n est nécessaire d'éviter ce malheur. Nous voulons absolument vos décrets, vos lois, votre Constitution. Le gouvernement (pontifical) veut le contraire et U ne se prête à aucune de nos demandes. Que résultera-t-U de cette lutte? C'est un problème que la sagesse, la justice et la bonté de l'auguste Assemblée nationale nous aidera du moins à résoudre ». Raphel cadet à Camus, en lui envoyant la délibération des corporations d'Avignon et l'arrêté de la conunune supprimant le tribunal de l'Inquisition (3 mai 790). Arch. nat. DXXIV».
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Celestini cependant était arrivé à Orgon, dernière localité française sur la route d'Avignon. Il y trouva, poste restante, la délibération des corporations qui lui interdisait d'avancer plus loin, mais il y reçut aussi quatre officiers municipaux venus à sa rencontre pour tenter une dernière démarche de conciliation.
Que le commissaire apostolique reconnût la nouvelle municipalité comme l'avait fait le vice-légat et il lui serait permis d'entrer dans Avignon. Celestini hésita un instant, puis finit par refuser, en donnant comme excuse que ses pouvoirs étaient insuffisants, qu'il n'était chargé que d'une enquête (1).
Les officiers municipaux rentrèrent à Avignon et rendirent compte de l'échec de leur mission. Les districts délibérèrent «que l'honneurautant que l'intérêt et la sûreté de la nation avignonnaise exigeaient qu'elle ne fasse plus aucun acte, aucun traité, ni avec le Saint- Siège, ni avec ses fondés de pouvoir [avant] que le bref n'ait été révoqué de la manière la plus authentique, et que le Saint-Père n'ait lui-même déclaré, dans les termes les moins équivoques et en la forme la plus légale, qu'il accepiaii, pour lui et ses successeurs, la constitution adoptée par la nation avignonnaise et qu'il ne chargeai ses représentants de jurer de maintenir cette constitution et de s'y conformer (2). »
(1) Passeri, t. I, p. 142. Celestini aurait ajouté que « le pape préférait de perdre Avignon plutôt que de consentir à adopter la Constitution française qu'il avait en horreur » (d'après le Manifeste de la ville et État d'Avignon publié par ses députés chargés de faire agréer à V Assemblée nationale sa réunion à V Empire français, 41 p., s. d. (juin 1790), p. 27.)
(2) Délibération du 9 mai 1790 publiée dans le Moniteur du 6 juin.
Le commissaire apostolique n*osa pas mépriser ou braver ces menaces. Il renonça à remplir sa mission à Avignon et se dirigea vers Garpentras. Il savait que les défiances séculaires entre les deux villes voisines commençaient à renaître et il se promettait de les mettre adroitement à profit.
Il n'avait pas trop mal calculé. L'assemblée des trois États qui gouvernait le Comtat se garda d'imiter l'exemple de la municipalité avignonnaise. Au lieu de rompre brutalement avec le Saint-Siège, ce qui ne lui aurait pas laissé d'autre alternative que de se jeter dans les bras des Français, elle préféra profiter des embarras du commissaire apostolique pour lui soutirer des concessions.
Les Comtadins tenaient en majorité à leur indépendance et plus encore à la franchise d'impôt dont ils jouissaient sous le gouvernement papal (1). La sup-
(1) Le maire d'Arles, Antonelle, dénonça le calcul égoïste des Comtadins, qui voulaient, disait-il, jouir de tous les bienfaits de la Constitution française sans en subir les charges, n leur prête ce raisonnement : « Nous formerons, sous la domination apparente de la cour de Rome et dans le centre commun de trois départements français, une petite enclave bénite et privilégiée, habitée par un peuple amphibie qui, n'étant ni de cette nation ni d'aucune autre, ni tout à fait Français, ni véritablement étranger, s'entêtera seulement à faire du Saint-Père son souverain nominal, son monarque honoraire. » A l'appui de ses dires, Antonelle citait, entre autres preuves, ce passage paru dans les Annales du Comté Venaissin : « Malgré les plats sarcasmes... nous aurons la paix, les lois françaises, et nous n'aurons pas d'impôts ». Cet article des impôts paraît être, ajoutait-il, le souci continuel du journaliste, il y revient sans cesse {Quelques réflexions sur la mémorable assemblée de Carpentras, sur la pétition du peuple avignonnais el sur V opinion de Stanislas Clermoni-Tonnerre, membre de r Assemblée nationale, — Paris, Lejay, s. d.).
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pression des douanes qui résulterait de Fannexion à la France ne leur semblait pas présenter pour eux, agriculteurs, les mêmes avantages que pour leurs voisins Hidustriels et commerçants. Puis, la politique religieuse de la Constituante, savamment commentée et noircie par leurs prêtres, ne laissait pas de les effrayer quelque peu et de leur faire paraître moins désirable leur renoncement à leur petite patrie. Pour toutes ces raisons d'ordre divers ils évitèrent d'entrer en lutte ouverte avec le Saint-Siège.
Le 11 mai, l'assemblée des trois États décida dono de recevoir Jean Celestini avec les égards habituels dus aux envoyés extraordinaires du Saint-Siège. Mais en même temps elle posa ses conditions.
Par un détour ingénieux elle annulait en fait le bref du pape qui la concernait, tout en évitant de le violer ouvertement. Au lieu des États généraux, dont le pape condamnait la réunion, le commissaire apostolique autoriserait la convocation d'une « assemblée générale des véritables représentants de la province ». Cette assemblée représentative, comme on l'appela plus brièvement, serait librement élue.
Elle aurait pour mission d'aviser, de concert avec Celestini, « aux moyens d'établir une nouvelle Constitution, conformément au vœu du peuple et avec la sanction nécessaire du Souverain » (1).
Celestini fut mis en demeure d'approuver cet arrangement et d'en autoriser l'exécution immédiate. Raphel aîné lui fit prévoir des troubles graves, peutêtre une insurrection, s'il refusait. Le pauvre commissaire ne songea pas, cette fois, à invoquer l'insuffisance
(1) Délibération citée par Passer!, t. I. p, 148.
de ses pouvoirs et à prétexter les ordres de son maître. Il se hâta de subir ce qu*il ne pouvait empêcher et donna toutes les approbations qu*on lui demandait. Le jour même de son entrée à Carpentras, le 11 mai (1), il prenait en outre rengagement d'user de son influence auprès du pape pour en obtenir la révocation du bref malencontreux (2).
En attendant, les Comtadins agissaient comme si le bref n'avait jamais, existé et comme si le commissaire apostolique n'avait d'autre mission à remplir que celle de légaliser leurs volontés.
L'Assemblée représentative, dont Celestini avait autorisé l'élection, se réunit au palais épiscopal de Carpentras, dès le 24 mai, avec un appareil imposant (3). Elle délibéra, le 27, de rester sous la domination du Saint-Siège, mais cette précaution de pure forme ne l'empêchait pas de détruire l'une après l'autre toutes les institutions qui en consacraient l'autorité. Sur la
(1) Et non le 12, comme on le lit dans Passer!.
(2) • Je suivrai votre parti, votre conseil d'écrire à Rome pour la révocation du bref et assurez-vous que je le ferai avec tout l'empressement possible. Que je sois assez heureux pour obtenir de ma Cour cette révocation qui puisse me prévenir la confiance du peuple I... » Lettre de Celestini à Emeric, datée de Carpeûtras, 11 mai, et publiée en appendice du premier volume de Charles Soulier, Histoire de la révolution d'Avignon. Paris, Seguin, 1844, p. 309.
(3) L'abbé Maury, qui était originaire du Comtat, avait essayé de se faire nommer député. Mais ses compatriotes de Valréas s'y refusèrent et déchirèrent même et foulèrent aux pieds le portrait dont il leur avait fait présent quelques années auparavant. Raphel cadet prétend que Maury avait projeté de venir passer quinze Jours dans le Comtat pour dissoudre TAssemblée représentative (Lettre de Raphel à Camus, du 2 juhi. Arch. nat., DXXIV»).
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proposition de Raphel aîné, elle adoptait pour le Comtat la Constitution française, avec une réserve toutefois : « en tout ce qui serait compatible avec la localité et le respect dû au Souverain ».
L'évêque de Cavaillon protesta contre ce vote et quitta r Assemblée pour se retirer à L'Isle, deuxième ville de son diocèse. La minorité aristocrate n*osait plus élever la voix depuis que Raphel avait fait décider que les votes seraient publics. En quelques jours, les tribunaux pontificaux, les droits féodaux, les anciens impôts locaux furent détruits. La dîme ecclésiastique allait subir le même sort, quand les députés du clergé offrirent de la diminuer d'un tiers et réussirent à la sauver par ce sacrifice opportun. Enfin l'Assemblée décréta l'amnistie pour tous ceux qui s'étaient compromis dans les précédentes émeutes et le vice-légat dut sanctionner cette mesure le 7 juin (1).
Le Comtat s'administrait en véritable république, encore qu'il eût l'air de ménager les apparences. Mais cette politique habile et égoïste ne faisait pas le compte des patriotes d'Avignon, qui avaient espéré que leurs voisins finiraient par suivre leur exemple en joignant leurs instances aux leurs pour réclamer de concert l'annexion ou plutôt le retour à la France. Ils avaient demandé à être représentés à l'Assemblée de Carpentras et avaient essuyé un refus. En revanche, plusieurs villes du bas Comtat, en relations commerciales avec Avignon, avaient de leur côté refusé de se faire représenter à Carpentras et s'étaient fédérées avec Avignon:
(1) Le vice-légat avait mis à roctroi de cette amnistie cette condition, qui resta lettre morte, que les détenteurs des biens et objets usurpés en feraient la restitution entre ]es mains de leurs légitimes propriétaires. Passeri, t. I, p. 168.
Piolenc, Sorgues, Saint-Saturnin, Vedènes, Cavail- Ion (1), Le Thor, Châteauneuf-du-Pape, qui prit dès ce moment le nom de Châteauneuf-d' Avignon (2).
Les tiraillements augmentaient chaque jour entre Avignon et Carpentras. La guerre civile couvait. Encouragé sous main par le vice-légat, qui était resté dans son palais d'Avignon malgré Taffront fait à Gelestini, le parti aristocrate avignonnais crut le moment venu de se débarrasser de la municipalité révolutionnaire, dont les hésitations lui semblaient un aveu de faiblesse. Pendant tout le mois de mai, les patriotes d'Avignon étaient restés dans l'inaction, sans pouvoir se décider à achever la rupture avec Rome en se donnant à la France. L'audace de leurs adversaires s'en accrut.
Le 27 mai 1790 (3), dans le quartier dit du Corps Saint, un mannequin habillé en officier municipal est accroché à l'enseigne d'un bureau de tabac avec un écriteau qui condamnait les municipaux à avoir la langue arrachée, les poings coupés, puis à être pendus e{ leurs corps jetés à la voirie (4), le maire à être enfermé dans une maison de fous (5). Grand émoi dans
(1) Les Gavaillonnais fournissaient Avignon de fruits et de légumes (Passer!, t. I, p. 242).
(2) M. J. Viguier ajoute à cette liste Le Cheval Blanc, Beaumont, Mallemort, Pernes, L'Isle, Malaucène, Bédarrides et Ménerbes {La Révolution française, t. XXI, p. 434). J'ai relevé les noms cités dans une lettre des fugitifs du Thor au président de la Constituante, du 14 juiUet 1790 (Correspondance de Rome, reg. 912).
(3) -Date donnée dans Pierre Lauris, Avignon révolutionnaire, CavalUon, 1907, p. 9.
(4) Passeri, t. I, p. 174.
(5) Récit abrégé mais exact des troubles arrivés à Aviynon, Pb75.
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le parti révolutionnaire. Les paysans des faubourgs s'arment de fourches, de faux, de bâtons, la milice se réunit. On patrouille, on fait des visites domiciliaires dans les maisons des aristocrates. On bâ tonne 1* abbé de Montaran, on arrête les frères Chauffour, le taffetassier Aubert, Tabbé Offray, celui-ci plus particulièrement soupçonné d'être l'auteur de l'écriteau satirique.
Plus que jamais la municipalité s'alarme et se tourne vers la Constituante, dont la protection lui semble le palladium indispensable. Elle délibère de lui envoyer une adresse et une députation, mais, auparavant, Raphel cadet sonde Camus et lui demande conseil sur l'exécution.
« J'ai reçu votre lettre du 15 mai, que j'ai communiquée à la municipalité, lui écrit-il le 2 juin. Il a été délibéré jeudi dernier d'envoyer une adresse à l'Assemblée nationale et de la pressentir si elle agréerait notre députation. On a cru devoir prendre cette précaution avant de faire partir nos députés. La municipalité, d'après son offre, vous fera passer son adresse en vous priant de la présenter à l'Assemblée et elle vous priera de la rassurer sur la crainte qu'elle a relativement à sa députation... Nous nous trouvons dans la plus grande fermentation. Le parti antipa- Iriote remue, nous craignons quelques événements malheureux et je ne vous réponds pas qu'on ne prie les Français, nos alliés et nos voisins (1), de nous donner des secours. Il y a à Tarascon le régiment des dragons de Lorraine connu par son patriotisme. On pourrait bien prier la municipalité de cette ville, notre alliée^
(1) Les gardes nationales françaises des communes fédérées avec la garde nationale avignonnaise.
de nous F amener. Il est des circonstances où on ne peut pas attendre des ordres et où la prudence exige qu'on se décide promptement. Il vous importe autant qu'à nous d'éviter les horreurs d'uneguerre civile (1)... »
Raphel n'exagérait rien. La guerre civile, les horreurs qu'il prédisait ne se firent pas attendre.
Les aristocrates arrêtés pour l'affaire du mannequin étaient passés en jugement. Faute de preuves, ils avaient été acquittés par le tribunal. Le 7 juin, les patriotes s'opposèrent par une sorte d'émeute à leur mise en liberté. Le lendemain les districts délibéraient sur leur sort. Quatre districts sur sept étaient d'avis de respecter le jugement du tribunal et d'élargir les prisonniers. Les trois autres demandèrent que la pracédure fût vérifiée par les juges français d'Orange où les prisonniers seraient transférés. La municipalité se rangea à ce dernier avis et maintint les acquittés en état d'arrestation.
Deux jours après, le 10 juin, jour de la petite Fête- Dieu les aristocrates protestaient à leur manière contre ce déni de justice en tentant un coup de main contre la municipalité. Pendant que le comité militaire, où ils avaient la majorité, chassait de la garde nationale le célèbre Jourdan,un des principaux chefs patriotes (2),le8 compagnies qui leur étaient dévouées se retranchaient dans le couvent des Célestins et dansrHôteldeVille(3).
De leur côté, les patriotes sonnaient le tocsin aux
(1) Arch. nat. DXXIV».
(2) Sur ce personnage, sur lequel les aristocrates firent courir toutes sortes de légendes et qu'ils surnommèrent Jourdan Coupe-Têtes, consulter la notice de M. Pierre Lauris, Avignon révolutionnaire, appendice.
(3) Les Célestins furent occupés par les compagnies de la
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Carmes et battaient la générale pour appeler les paysans, leurs alliés, à la rescousse. Les paysans accouraient et s'emparaient du palais pontifical, qui leur était livré par la garnison. Un combat s'engageait devant l'Hôtel de Ville et se terminait à dix heures du soir par la capitulation des compagnies aristocrates. La nuit et le lendemain se passaient en terribles représailles. Le marquis de Rochegude, le comte d'Aulan, qui commandaient, le 3 septembre, les troupes qui avaient dispersé les patriotes réunis à la porte Saint- Lazare, l'abbé Offray, l'auteur supposé du mannequin, un sieur Aubert étaient massacrés sur la place du palais après un semblant de jugement.
D'autres exécutions auraient suivi si les gardes nationales françaises n'étaient accourues pour interposer leur médiation. Le maire d'Orange, Daymard, arracha aux fureurs populaires des prisonniers qu'il prit sous sa sauvegarde et emmena avec lui à Orange.
Pendant que les aristocrates, imitant l'exemple de l'archevêque d'Avignon, émigraient à Villeneuve, de l'autre côté du Rhône, ou se réfugiaient dans le Comtat, les patriotes victorieux tiraient, séance tenante, les conséquences de leur victoire. Le vice-légat, soupçonné d'être l'instigateur du complot, était chassé de la ville et allait rejoindre à Carpentras le commissaire apostolique. Le même jour, 11 juin, les districts votaient unanimement la réunion à la France (1), et
Principale, de Saint-Agricol, de Saint-Didier, THôtel de Ville par une portion de la compagnie de la Magdelaine.
(1) Les auteurs de la proposition d'annexion l'auraient présentée comme 9 Tunique moyen de se soustraire à la vengeance de la cour de Rome, des nobles et des aristocrates ». Passeri, t. I, p. 210.
députaient à Paris quatre officiers municipaux (1) pour obtenir la ratification de la Constituante.
Afin de rendre cette démarche plus importante et plus acceptable, les révolutionnaires avignonnais s'employaient avec une ardeur nouvelle à convaincre leurs voisins du Gomtat de la nécessité de se joindre à eux et d'abandonner définitivement la cause du pape. Sabin Tournai leur démontrait dans son journal que rassemblée de Carpentras était inutile, coûteuse, et d'avance frappée d'impuissance, car le pape ne sanctionnerait jamais ses décisions. Il ajouta bientôt que cette assemblée était infectée d'aristocratie, que son zèle pour la Constitution française était un zèle hypocrite qui ne l'empêchait pas de protester contre le décret par lequel la Constituante avait refusé de déclarer le catholicisme religion d'État. Carpentras, à l'en croire, était devenu un foyer de contre-révolution, un refuge assuré pour les émigrés français et avignonnais, qui y amassaient des armes et s'apprêtaient de concert à déchaîner la contre-révolution dans tout le midi de la France.
La propagande de Tournai portait ses fruits. Les villes et bourgs du bas Comtat, Sorgues, Châteauneuf , Vedènes, Saint-Saturnin, Caumont, Cavaillon, renouvelaient, le 14 juin, leur fédération avec Avignon.
L'assemblée de Carpentras s'irritait de ces défections qui faisaient le jeu du parti français et s'appliquait à contrecarrer la démarche que les députés avignonnais s'apprêtaient à faire à Paris (2). Elle re-
(1) Lescuyer, Tissot, Peyre et Duprat.
(2) Voir l'adresse de rassemblée représentative du Comté Yenaissin à l'Assemblée nationale, datée de Carpentras»